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mardi 14 mai 2019

L’écoute qui nous accomplit


 (4e dim. de pâques, C – Jn. 10,27-30)

            Si nous sommes ici ce matin, rassemblés dans cette église, c’est parce que nous sommes des chrétiens, membres de la famille de Jésus et brebis de son bercail et que nous considérons Jésus de Nazareth comme notre berger, notre maître et notre « Seigneur ». Les quelques versets de l’évangile de Jean que la liturgie de ce dimanche propose à notre attention décrivent en trois verbes très importants le mouvement de base de notre démarche de disciples à la suite de Jésus et résument l’essentiel de notre condition de chrétiens. Nous sommes les brebis qui « écoutent », « connaissent » et « suivent » leur bon Pasteur. C’est sur ces trois verbes que je voudrais vous inviter à poser aujourd’hui votre attention et votre réflexion.

 « Mes brebis écoutent ma voix… »

            Le texte nous dit que ne réussissent à faire partie de la famille de Jésus que ceux et celles qui sont capables d’écouter. La capacité d’écoute est une qualité très rare chez les humains et très peu nombreuses sont les personnes qui la possèdent, c’est pourtant celle qui nous construit en tant que personnes.

            Or, nous savons qu’écouter est plus qu’entendre. On peut en effet entendre la voix ou les paroles d’une personne, sans vraiment l’écouter, comme c’est souvent le cas dans nos relations sociales. La capacité de l’écoute suppose un lâcher prise de nos certitudes établies, une sortie de nous-mêmes, de nos fermetures et nos repliements, un abandon de nos suffisances, pour nous ouvrir, pour adopter l’attitude de l’accueil, de l’attention et de l’intérêt envers les autres et pour ce que les autres peuvent nous dire, nous communiquer, nous apporter, nous enseigner ; posture dans laquelle interviennent notre bon sens et notre intelligence, mais surtout et principalement notre cordialité, notre sensibilité, notre affectivité, notre empathie et donc notre cœur.

            L’écoute comporte donc avant tout l’attitude de la disponibilité à recevoir du nouveau et du différent; la prise de conscience que nous ne savons et ne connaissons pas déjà tout, que nos vérités et nos raisons sont toujours incomplètes, partielles; que donc nous avons toujours besoin de nous « recycler », de nous questionner, de chercher, d’interpeller, d’écouter et d’apprendre des autres, car nous ne suffisons jamais tous seuls à atteindre une meilleure compréhension de la réalité et une plus complète réalisation de notre humanité et de notre bonheur. Celui qui reste blindé dans sa suffisance, dans ses acquis, dans ces certitudes, dans ses convictions et dans ses préjugés, restera toujours une brebis égarée.

 « Mes brebis je les connais et elles me connaissent … »

            Et évangile nous dit que l’écoute nécessite le soupir du cœur. En effet, nous n’écoutons vraiment que ce qui nous intéresse ; que ce que nous percevons comme venant répondre aux besoins, aux désirs, aux aspirations profondes de notre esprit et de notre cœur.

            Nous écoutons parce que nous sentons et nous découvrons des affinités, des résonances, des attirances entre notre âme et l’âme de la personne qui nous parle; entre notre âme et l’âme contenue dans les paroles que nous entendons. C’est pour cela que nous n'écoutons vraiment que les personnes que nous apprécions, que nous estimons, qui nous sont sympathiques ; celles avec lesquelles nous nous sentons en syntonie, en accord et en confiance ; celles finalement que nous aimons. C’est pour cela que le bon berger de l’évangile dira que ses brebis l’écoutent parce qu’elles le connaissent, elles connaissent sa voix, comme lui connaît chacune d’elles .

            Je vous fais remarquer que le verbe « connaître » utilisé dans l’évangile de Jean n‘indique pas une connaissance cérébrale, intellectuelle, mais il s’agit d’une « connaissance » au sens biblique du terme. C’est le verbe dont la Bible se sert pour exprimer l’intimité du couple réalisée par leur étreinte sexuelle. Il s’agit donc ici d’une connaissance sensible, presque « sensuelle », qui comporte une proximité, une intimité et une profondeur dans laquelle les personnes se rencontrent dans la fascination et l’extase d’une relation affective, amoureuse, de communion et d’unité qui les fusionnent en un seul être et en un seul corps à tout jamais.
 Le bon Berger de l’évangile de Jean nous assure que la connaissance qui existe ente lui et les « brebis » qui l’écoutent est de cette nature. Elle est en effet en tout semblable à la connaissance fusionnelle qui existe entre lui et Dieu son Père : « Je connais mes brebis et mes brebis me connaissent comme mon Père me connaît et moi je connais mon Père (10,14)... et sachez que moi et mon Père nous ne faisons qu’un, le Père, en effet, est en moi et moi je suis dans le Père. »

            C’est donc la bonne nouvelle de cette qualité et de cette profondeur d’unité, de communion et de fusion qui s’établit entre les brebis et leur Berger, entre le Maître et ses disciples, que ce texte de l’évangile de Jean cherche à annoncer aux chrétiens de son temps et aux chrétiens de tous les temps.

« Mes brebis me suivent… »

            Pour le disciple, le fait de suivre Jésus est alors la conséquence nécessaire du bouleversement et de l’intensité de l’expérience intérieure déclenchée en lui par la rencontre amoureuse et la communion avec son Maître Jésus lors de l’écoute de sa parole.
            Une parole qui a trouvé une résonance parfaite dans l’esprit et le cœur du disciple, parce qu’elle lui convient en tout et lui convient parfaitement ; parce qu’elle vibre en accord avec ses besoins, ses désirs, ses aspirations, ses rêves les plus chers.

        Voilà pourquoi nous sommes devenus disciples d’un tel Maître. Voilà pourquoi chaque dimanche nous devenons les brebis qui se regroupent dans son bercail (notre église paroissiale). Nous exprimons par là notre besoin et notre désir d’être toujours à l’écoute de ce Maître qui a saisi notre cœur et qui continue de nous nourrir du pain de sa parole et de nous abreuver à l’eau pure et fraîche de son Esprit.

            En sa compagnie et sous sa conduite, nous avons la certitude et la pleine confiance de pouvoir devenir de meilleures personnes, capables de construire un monde plus juste, plus heureux et plus humain.


Bruno Mori – Montréal, 8 mai 2019

mercredi 1 mai 2019

THOMAS, LE DISCIPLE QUI A FAIT CONFIANCE


Quelques réflexions occasionnées par la lecture de l’évangile du 2e dimanche de Pâques
(Jn. 20,19-31 – 2019)


            Depuis des temps immémoriaux ou, tout au moins, depuis le néolithique jusqu’au Moyen-âge, les religions ont été les seules « fabriques » de culture, de science et de connaissances. Elles se présentaient comme les seules institutions ou les seules instances « académiques » capables de fournir des explications et des réponses aux grandes questions que les humains se posaient sur leur origine, sur celle de l’Univers, sur la nature des phénomènes naturels qu’ils observaient, sur le pourquoi de la présence de la souffrance et du mal, sur le sens de la vie, de la mort et de la vie après la mort, etc.

            Pour répondre à ces questions, les religions, qui n’avaient pas plus de connaissances que les autres humains, ont eu recours à la fiction en élaborant des récits et des histoires qui frappaient l’imagination et qui fournissaient des scénarios dans lesquels les gens simples et ignorants de ces époques archaïques trouvaient les réponses qu’ils cherchaient, qui les tranquillisaient et qui leur permettaient de passer à travers les vicissitudes de leur existence sans être trop angoissés.

            Avec les temps, les religions pour affermir et assurer leur pouvoir et leur autorité, ont exigé de leurs fidèles qu’ils considèrent ces contes et ces récits non pas comme des histoires inventées, mais comme des histoires vraies, comme des faits réels, qui s’étaient vraiment produits à un moment donné de l’histoire du monde.

Il existe autant de récits et des ces contes (appelés aussi «mythes») qu’il y a de religions et de sectes répandues sur les cinq continent de la Planète. Chacune d’elle a inventé les siens et chacune d’elle ne jure que sur la vérité des histoires qu’elle raconte

La religion judéo-chrétienne a produit elle aussi son lot de récits et d’histoires que l’on retrouve parsemées un peu partout autant dans la Bible que dans les doctrines et les dogmes de la religion chrétienne.

            La religion demande donc à ses adeptes de croire à la vérité factuelle de ces récits. La foi des fidèles consiste alors dans l’adhésion de leur l’intelligence à ces contes. Cette foi est devenue la condition de base de leur appartenance à la religion, de leur orthodoxie et de leur salut éternel. Pour l’Église, c’est essentiellement cette attitude cérébrale et intellectuelle qui compte, qui est importante et qui sauve, plus que la conduite honnête, vertueuse, inspirée par la bonté, la compassion et l’amour. Giordano Bruno et Girolamo Savonarole ont été brûlés comme hérétiques par l’Inquisition romaine non pas parce qu’ils avaient eu une mauvaise conduite, mais parce qu’ils avaient osé contester certains points de la doctrine et de la foi catholique.

            Mais il y a plus : pour la religion, cet assentiment de l’intelligence aux récits qu’elle a inventé et qu’elle propose, n’est une « foi » authentique que si l’adhésion se fait « aveuglement » et « bêtement », c'est-à-dire, que si elle s’accomplit sans douter, sans discuter, sans se poser de questions, sans réfléchir et, mieux encore, sans comprendre. C’est une foi qui s’adresse à l’intelligence de la personne, mais qui, finalement, n’a pas besoin de l’approbation de l’intelligence, mais seulement de celle de la volonté de l’individu: je veux croire, j’accepte de croire, même si je ne comprends pas ; même si cela me semble invraisemblable, inconcevable et absurde.
Au point que certains théologiens de l’Église sont arrivés à affirmer que plus la foi est une entreprise difficile, plus elle est « méritoire » aux yeux de Dieu. Ce qui veut dire que croire à des absurdités, pourvu qu’elles soient proposées par la religion, constitue le summum de la vertu et de la sainteté chrétienne.

            C’est ce genre de foi que l’Église demande aujourd’hui encore à ses fidèles. Tu n’es catholique, tu n’es dans la saine orthodoxie et donc tu n’es en état de grâce et de salut, que si tu as et que si tu partages entièrement et totalement la foi de l’Église : c'est-à-dire, si tu considères comme authentique, historique, comme vrai tout ce que l’Église te propose à croire.

            Or cette foi cérébrale exigée par la religion, est une attitude intérieure fondamentalement stérile, parce qu’elle ne réussit presque jamais à apporter une contribution positive à la qualité de vie du « croyant» et à changer en mieux sa personne.

            En effet, la vie concrète et réelle d’une personne n’est pas affectée et changée, lorsqu’on propose à son intelligence des vérités abstraites auxquelles elle doit croire, mais plutôt lorsqu’elle est confrontée à une relation affective ou à un sentiment qui viennent toucher et faire vibrer les cordes les plus sensibles de son cœur. Pour dire cela autrement : le comportement et la vie d’une personne sont davantage touchés et transformés par les gestes et les paroles qui s’adressent à sa sensibilité et à son cœur, que par les données et les informations abstraites d’une religion ou autre organisation qu’elle accumule dans son cerveau.

            C’est pour cela que dans les évangiles, Jésus, qui n’aimait pas trop la religion et qui aimait encore moins les méthodes utilisées par elle, ne s’adresse jamais à l’intelligence, mais toujours aux sentiments des personnes ; jamais au cerveau, mais toujours au cœur. Il ne propose jamais des vérités à croire, mais uniquement des attitudes à avoir. Il n’est nullement obsédé, comme la religion, par la vérité, mais uniquement par la charité. Il s’en fiche de savoir si les gens autour de lui croient ou non à la vérité de ce qui est écrit dans la Torah ou à ce que prêchent les rabbins. Tout ce qui l’intéresse c’est de savoir si les gens auxquels il s’adresse sont disposés à changer de vie, à devenir de meilleures personnes, à se laisser conduire par les forces du service, des la compassion, de la fraternité et de l’amour, à la place de celles de l’égoïsme, du pouvoir et de la rivalité.
           
            Jésus ne demande jamais à ceux qu’il rencontre de croire dans la vérité des récits bibliques ou dans les contenus des doctrines enseignées par la religion de son temps, mais il demande toujours de croire en lui, d’avoir confiance en lui, de croire et de faire confiance à sa parole, à son enseignement, à ses intuitions, à ses projets, à sa façon de concevoir Dieu. Jésus ne demande jamais la foi abstraite, intellectuelle, stérile et froide de la religion, mais toujours et uniquement la confiance. Une confiance qui surgit de la qualité chaleureuse et amoureuse de la rencontre entre le disciple et son Maître. Rencontre capable d’allumer dans le disciple le désir de s’abandonner  entre les mains de son Maître et de lui confier le sort et l’orientation définitive de son existence.

            Jésus demande de lui faire confiance quand il annonce que seulement l’amour est la force capable de transformer le monde, de transformer nos relations et de transformer nos vies. Il demande de lui faire confiance lorsqu’il dit que l’Amour est le Mystère ultime et l’Énergie de fond qui soutien et pénètre toute la réalité, et que c’est dans cet Amour et dans cette Énergie amoureuse que nous nageons et nous vivons ; et que c’est l’amour qui désormais doit diriger, orienter et colorer toutes nos actions et toutes les formes de relations que nous entretenons avec les créatures qui nous entourent.

            De fait, notre condition chrétienne et notre état de disciples de Jésus de Nazareth ne nous demandent aucune foi « religieuse », mais seulement une attitude de confiance en celui qui est désormais notre Maître et notre Seigneur. Et cela parce que, dans la confiance que nous avons placée en lui, nous avons ressenti qu’il est aussi notre chemin le plus fiable et le plus assuré pour arriver à une belle réalisation de notre humanité et à la rencontre amoureuse avec le Mystère du Dieu.

            La vie chrétienne, ou plutôt la vie d’un chrétien, n’est donc pas basée sur la foi-croyance, mais sur la foi-confiance. Le chrétien ne vit pas de foi, mais de confiance. C’est la confiance qu’il a mise en Jésus qui a fait de lui un disciple. C’est à cause de la relation de confiance et d’amour que le disciple (le chrétien) a établi avec son Maître, que ce dernier vit désormais dans le disciple et que le disciple vit de l’esprit et des valeurs de son Maître.

            La confiance fait en sorte que le cœur du disciple se sente complètement rassuré, pacifié et à l’aise proche du cœur de son Maître. Dans la confiance, le disciple sait et sent qu’il lui est permis de poser sa tête sur le cœur de son Maître et, comme le disciples que Jésus aimait à la dernière cène, il sait et il sent qu’il peut, lui-aussi, oser l’audace de lui promettre que jamais il ne le trahira, que toujours il se nourrira du pain de sa parole et qu’il s’abreuvera à la coupe de son esprit; que jamais il ne s’éloignera de lui et que, quoi qu’il arrive, lui, le Maître, sera toujours présent et vivant dans son âme et dans son cœur afin qu’il dirige et accomplisse son existence.

            Dans l’épisode de Thomas, les apôtres, qui représentent ici la religion institutionnelle, s’adressent à la raison de Thomas et ils lui demandent de s’unir à eux pour admettre la réalité physique de la résurrection de Jésus. Thomas cependant, se fiant à sa seule intelligence, ne réussit pas à accepter la vérité de ce fait. Sa raison lui défend d’admettre la possibilité qu’une personne exécutée sur une croix et ensevelie depuis trois jours, puisse sortir à nouveau vivante de son tombeau avec un corps bien en forme et en pleine santé. Thomas ne se gêne pas d’avouer à ses compagnons crédules que, lui, n’est pas capable d’avoir leur genre de foi. Pour croire comme eux, il faudrait qu’il puisse mettre sa main dans les blessures ouvertes dans la chair du crucifié retourné à la vie. Chose évidemment impensable.

            Ce ne fut donc pas ce genre de foi religieuse (ou ecclésiastique) qui demande de croire à l’incroyable et à l’absurde, qui vint au secours de Thomas et qui le conduisit à se convaincre que son Seigneur et son Maître adoré était toujours vivant. Ce ne fut pas la foi, mais la confiance qui permis à Thomas de «voir» le Seigneur, de comprendre et de se convaincre qu’il était vraiment et toujours vivant.

            Thomas avait depuis longtemps confié, ou plutôt, abandonné sa vie entre les mains de Jésus de Nazareth, un peu comme celui-ci, avant de mourir, avait abandonné la sienne entre les mains de Dieu, son père. La vie de Thomas, Jésus l’avait remplie de lui et l’avait complètement transformée. De sorte que Thomas, au contact de Jésus, était devenu une autre personne. Parfois Thomas avait l’impression d’être devenu le portait, le reflet, le miroir, la copie, le double, le jumeau de son Maître. Il lui arrivait même de penser que le surnom de «didyme» qu’on lui avait collé depuis son enfance, lui convenait maintenant parfaitement et que c’était peut-être une sorte de présage ou de prophétie de son futur destin.

            Thomas avait la sensation que Jésus faisait partie de lui; que Jésus vivait en lui et que lui vivait de Jésus, ainsi que de toutes les valeurs et les richesses de sagesse, de spiritualité et d’humanité que le Maître lui avait transmises.

            Des événements tragiques avaient mis un terme à la présence physique et corporelle de Jésus en ce monde, mais ce n’était pas principalement à cette forme de présence que Thomas était attaché. Thomas savait et sentait qu’il possédait la partie la meilleure de Jésus, cette partie qu’aucun drame, qu’aucune catastrophe, qu’aucune mort n’auraient jamais pu lui enlever : il possédait l’esprit, le cœur, les valeurs de Jésus.

            C’est à la prise de conscience de tout cela que Thomas a subitement compris qu’il n’avait plus besoin de mettre ses doigts dans les plaies ouvertes du Crucifié pour croire. Thomas a eu l’inébranlable certitude que son Maître était toujours avec lui et qu’il vivait en lui et qu’aussi longtemps que lui, Thomas, serait vivant, son Seigneur et son Maître adoré aussi serait vivant et opérant dans sa vie, dans le monde et dans la communauté de ses frères

                        C’est donc en s’immergeant dans la profondeur, l’intensité et l’authenticité de cette expérience intérieure d’unité, de communion et de symbiose avec Jésus, rendue possible par la relation de confiance et l’amour qui existait entre lui et son Maître adoré, que Thomas a fini par toucher de ses mains, par voir avec les yeux de son cœur, et par capter avec les antennes de son esprit, la réalité et la vérité de la présence du Crucifié mort, mais toujours vivant.

            Finalement, ce récit sur l’incrédulité apparente de Thomas, a été écrit pour que les chrétiens de tous les temps réalisent que le Seigneur Jésus est réellement vivant et ressuscité, mais uniquement pour ceux et celles qui lui ont fait assez confiance pour l’aimer, le suivre et pour abandonner entre ses mains le sort de leur existence.

Bruno Mori
(Montréal 24 avril 2019)  

Dimanche de Pâques


( Jean, 20,1-8)


Vous aurez remarqué la fréquence avec laquelle le mot “tombeau” est répété dans ces trois paragraphes de l’évangile de Jean. Dans huit versets le mot revient sept fois. Cinq fois pour dire que les disciples arrivent au tombeau, deux fois pour dire que le tombeau est vide. On dirait que l’évangile est plus concerné par l’attitude des disciples qui cherchent, qui sont angoissés, qui veulent trouver des réponses à leurs questions, qu’à leur fournir une explication claire et précise qui peut définitivement les réconforter et les rassurer. 

C’est un fait que les disciples expérimentent un manque, vivent une épreuve, sont complètement déroutés par les événements tragiques qui ont mis à l’envers leurs vies. Et comme toute personne qui est dans le noir parce qu’elle ne réussit pas à comprendre le sens de ce qui lui arrive, ils s’affolent pour chercher une explication, une lueur d’espoir dans l’obscurité qui les enveloppe en ce moment. Ils expérimentent un manque et un vide terrible.

L’Évangile prend en effet la peine de noter qu’il faisait noir lorsque les disciples se mettent en route vers le tombeau. Quand Jésus était avec eux, c’était si lumineux! Avec lui ils avaient vécu des moments inoubliables. Cet Homme avait transformé leurs existences. À ses côtés ils avaient appris tellement de choses! Ils avaient appris à avoir confiance en eux-mêmes, à faire confiance aux autres, mais surtout à faire confiance à Dieu. Jésus parlait de Dieu comme personne ne l’avait fait avant lui. Ils avaient l’impression que Jésus avait une familiarité, une intimité, une connaissance de Dieu qui étaient uniques. 

Au contact de Jésus ils avaient, eux-aussi, appris à aimer Dieu comme s’il était leur Père et à le traiter comme s’ils étaient ses enfants. À côté de Jésus ils avaient appris que Dieu est tendresse et amour. Ils avaient appris que Dieu aime toujours le premier; qu’il aime sans conditions; qu’il aime sans regarder aux mérites ou aux qualités de la personne; qu’il aime même quand nous sommes méchants et haïssables. Jésus leur avait fait comprendre que toutes les femmes et tous les hommes, sans distinction, ont une grande valeur aux yeux de Dieu; que pour Dieu chacun est unique et qu’il est aimé, apprécié et voulu dans sa spécificité et à cause de sa singularité. Ils avaient appris que devant Dieu la meilleure chose pour un individu est d’être lui-même en tout; et que ce qui compte vraiment pour un homme et pour une femme est l’authenticité de leur être et non pas leur paraître. 

Les disciples, en fréquentant Jésus, avaient appris à ne plus avoir peur de Dieu, ni des châtiments de Dieu. Car Jésus leur avait enseigné que Dieu n’est pas un être qui punit, mais un être qui pardonne et qui pardonne toujours, et qui pardonne sans cesse et qui veut notre épanouissement, notre joie, notre bonheur déjà ici sur terre, surtout ici sur terre et pas seulement dans l’au-delà.Tout cela avait donné un nouveau sens, une nouvelle orientation et un nouvel élan à leur existence. Ils se sentaient maintenant comme des personnes transformées, renouvelées. Ils vivaient maintenant dans la joie, la confiance, l’espérance; non plus repliés sur eux-mêmes, refermés dans leurs peurs, handicapés par la conscience de leurs limites et de leurs faiblesses, mais ouverts, confiants, disponibles, donnés aux autres devenus désormais leurs frères. 

Grâce à l’enseignement du Maître de Nazareth, ils savaient que, quoiqu’il leur arrive  de triste, de douloureux ou d’éprouvant, cela ne pourrait jamais constituer une catastrophe irréparable ou un mal sans issue, puisque leur vie serait toujours soutenue et portée par l’amour et la présence de Dieu. Pendant sa vie Jésus avait vraiment allumé en eux la flamme de la confiance, de l’optimisme et de l’espérance. Les actions, les paroles, le témoignage, la façon de penser, en un mot, l’esprit qui animait Jésus, lorsqu’il parcourait les routes de la Palestine, constitueront désormais un héritage et un trésor que ses disciples garderont tendrement, précieusement, fidèlement dans leur mémoire et dans leurs cœurs. Car c’est cet héritage qui guide, inspire et donne maintenant du sens à leur vie.



Ces réflexions nous aideront à répondre à la question posée par l’évangile de Pâques que nous venons de lire: Jésus, après sa mort, où se trouve-t-il ? Où faut-il que les disciples le cherchent pour pouvoir le trouver? Peut-on encore le trouver, le sentir, l’atteindre ce Jésus exécuté sur une croix et définitivement disparu du monde des vivants? Comment peut-on affirmer qu’il est encore vivant parmi nous, comme le déclare notre foi catholique? Le récit de l’Évangile, avec l’insistance mise sur le tombeau, veut nous faire comprendre que tous ceux qui courent vers un tombeau ou qui s’obstinent à pleurer un mort ou qui veulent faire de la mort quelque chose de plus important et de plus plein que la vie, ne rencontreront en réalité, au bout de leur course, que le vide et la déception. Il ne peut y avoir que du vide dans un tombeau, car la vie est nécessairement ailleurs. Le tombeau est inéluctablement vide. Il est vide de toute forme de vie. Ce n’est pas dans un tombeau que les disciples peuvent maintenant trouver la présence de leur Maître. Pour les disciples qui cherchent la présence de Jésus, le tombeau est vide, nous répètent les textes des Évangiles. “Ne cherchez pas parmi les morts celui qui est vivant... c’est parmi vos frères que vous le trouverez ” annoncent les anges. 

Voilà enfin  dévoilé le mystère de Pâques! Après sa mort Jésus est vivant, certes, mais il est vivant au milieu de ses disciples, nous rassurent les textes des Évangiles. C’est maintenant parmi eux qu’on peut le retrouver. Ce sont maintenant ses disciples qui continuent à le faire vivre, à le maintenir en vie. De quelle façon? En gardant éveillé le souvenir de sa mémoire; en entretenant vivante dans leur cœur la flamme de la confiance et de l’amour qu’ils nourrissent envers sa personne; en continuant à modeler leur comportement sur son exemple et sur sa parole et à se laisser conduire par son Esprit. C’est maintenant nous, les chrétiens, le lieu de la présence vivante de Jésus de Nazareth dans notre monde. C’est en nous et à grâce à nous qui l’aimons et qui croyons en lui et en la valeur extraordinaire de son enseignement et donc de son Évangile, que le prophète de Galilée est toujours vivant et agissant dans l’histoire des hommes.

Je pense qu’il y a encore une autre chose que ce texte d’Évangile cherche à nous faire comprendre. Je trouve que ce récit se présente aussi comme une parabole de notre vie, de notre condition ici sur terre. Marie de Magdala, Pierre et l’autre disciple qui courent vers le tombeau sont des figures et des symboles de la condition humaine : tous, tant que nous sommes, hommes et femmes, jeunes et vieux, tous nous courrons inévitablement vers le tombeau. C’est là que s’arrêtera un jour notre course. 

Au bout de notre voyage, il se peut que nous ayons l’impression de ne trouver que l’absence, le vide et le silence. Et c’est peut-être ce sentiment ou cette perspective qui nous remplit d’angoisse et qui fait en sorte que nous regardons vers le tombeau avec inquiétude et appréhension. Cependant, ceux qui ont fréquenté Jésus, ceux qui ont été sensibilisés par lui à regarder outre les apparences et à lire dans leurs vies les signes de l’action aimante de Dieu, ceux-là seront capables de déchiffrer, au-delà du drame de la fin, au-delà du désordre de la mort et du vide du tombeau, les signes d’un ordre, d’un accomplissement, d’une plénitude et d’une présence. Pour ceux qui, comme le jeune disciple, savent regarder avec les yeux de la foi et de la confiance que Jésus leur a inspirée, la mort et le tombeau ne sont plus des événements dramatiques où terminent et s’effondrent inévitablement les aspirations et les rêves de notre cœur, mais le début d’un nouveau voyage pour lequel la main tendre de Dieu a soigneusement plié et rangé nos bagages terrestres afin que nous puissions prendre sans encombres la route de l’éternité.

Bruno Mori

LÀ OÙ LE POUVOIR DOMINE, L’AMOUR EST MORT

(Quelques réflexions à l’occasion du Jeudi Saint 2019)

Les paléontologues, les ethnologues, les anthropologues et les historiens sont unanimes à affirmer que, d’après la documentation et les sources d’informations qu’ils possèdent, l’histoire de l’humanité, au moins à partir du néolithique (environ 9000 ans avant notre ère), est fondamentalement une histoire de malheurs, de guerres et de violences.

Avec la sédentarisation des populations au néolithique, la révolution agraire, l’élevage et la domestication des animaux, surtout du cheval, la création des surplus alimentaires qui amènent à l’accumulation des biens, à la propriété privée, et donc à la création de la richesse, l’humanité rentre dans la phase la plus tourmentée et la plus malheureuse de son histoire. En effet, la richesse a allumé le feu de la cupidité humaine qui enflammera le monde avec sa panoplie de malheurs et de calamités : razzias, pillages, agressions, invasions, exterminations, guerres de conquêtes, colonisation, naissance des grands empires, etc.

            Depuis cette époque reculée et jusqu’à nos jours, l’histoire de l’humanité est caractérisée par des structures et des institutions de pouvoir et par l’usage systématique de la violence. Les humains ne naissent pas libres, mais ils arrivent dans un monde de domination, d’exploitation et de brutalité. Une petite minorité d’avides et puissants ploutocrates opprime, asservit, exploite, humilie et s’enrichit sur le dos du reste pauvre et sans défense de l’humanité.

            Ainsi, le pouvoir oppressif et exploiteur devient-il la force principale qui décide de la destinée de la quasi totalité des peuples de la terre et détermine le déroulement des événements qui bâtissent désormais la triste histoire de notre humanité, autant dans notre présent que dans le passé, et son tragique lot de violences, d’inégalités et d’injustices. Il suffit de jeter un bref regard sur l’histoire ancienne et moderne des peuples de l’Orient, de l’Occident et du Moyen-Orient pour s’en convaincre.
On peut donc affirmer, sans crainte de se tromper, que la recherche du pouvoir, avec l’usage systématique de l’oppression et de la violence, causé principalement par la soif de puissance et de grandeur et par l’avidité humaine, exercé autant par des individus, que par des groupes et des institutions, constitue depuis toujours le vrai « péché du monde», le grand mal et la grande faute de l’humanité, son véritable péché « originel ». C’est en effet un péché qui concerne tous les hommes, dans lequel tous sont impliqués et duquel tous, d’une certaine manière, sont responsables.

Jésus de Nazareth avait compris cela. Et c’est pour cela qu’il diabolise et condamne d’emblée et sans hésitation le pouvoir qui opprime et qui s’érige sur les autres. Et c’est pour cela qu’il n’a jamais accepté de se soumettre à aucun pouvoir humain, qu’il n’a jamais reconnu aucune autorité, ni civile ni religieuse, au-dessus de lui. Il a été un homme libre et qui a su se garder libre de ce péché, même si ce péché a eu le dessus sur lui et a fini par le tuer.

C’est pour cela aussi que Jésus, dans son rêve de créer un monde nouveau, plus juste, plus humain, plus fraternel ; dans son désir et son effort de changer l’orientation fondamentale de l’agir humain, a fait de la lutte contre l’avidité, la richesse et le pouvoir qui asservit et exploite les autres, son cheval de bataille et le cœur de toute sa spiritualité et de son message. Et cela dans l’espoir de réformer et transformer les mentalités et de réussir à faire comprendre que la vraie grandeur de l’homme ne consistes pas à vouloir imposer sa supériorité et sa volonté aux autres pour en faire des esclaves ou des serviteurs, mais à se faire le serviteur des autres, dans une attitude de disponibilité, de respect, de compassion et d’amour qui cherche le bien-être et le bonheur de l’autre, avant le sien propre.
L’histoire connue de l’humanité a commencé par la révolution et la victoire de l’égoïsme, de la cupidité, de l’agressivité et de la violence. Jésus, de son côté, aurait voulu déclencher un nouvelle phase de cette histoire, caractérisée par la révolution et la victoire de l’amour. Un amour universel qui aurait transformé la terre en un véritable paradis qu’il appelait le «Royaume de Dieu », où les relations entre les humains auraient été à l’image de l’amour qui est en Dieu.

Voilà pourquoi Jésus, venu pour nous libérer du péché, comme le proclame continuellement la doctrine catholique, disqualifie et condamne continuellement et ouvertement la cupidité, la richesse, la supériorité des puissants et le pouvoir oppresseur, et exige de ses disciples qu’ils en fassent autant. Voilà pourquoi il leur demande de faire du service humble, sincère et amoureux envers les autres humains le signe distinctif de leur nouvelle identité et de leur nouvelle appartenance.

«...  C’est à cela qu’ils reconnaîtront que vous êtes mes disciples : à l’amour que vous aurez les uns pour les autres… Heureux les pauvres, heureux les pacifiques… Malheureux les riches car ils leur sera impossible d’entrer dans le «Royaume de Dieu» . Dans le monde, les puissants commandent en maître, exigent, oppriment … mais parmi vous, il ne doit pas en être ainsi…. Que le premier parmi vous se fasse le dernier et que celui qui commande devienne celui qui sert… Parmi vous j’ai toujours été celui qui a servi, celui qui a tout donné de lui-même… Je vous ai lavé les pieds...  Je vous ai donné l’exemple… faites en autant ! »

Voilà ce que le Maître lègue à nous, ses disciples, en ce jeudi saint. C’est le testament spirituel qu’il nous confie avant de mourir. C’est ce que nous devons être et ce que nous devons faire en « mémoire de lui » : pour les disciples de Jésus, il n’y pas d’autre Eucharistie que celle qui rend grâce à Dieu pour être devenus dans le monde les serviteurs de nos frères, les instruments et les porteurs d’un amour toujours désintéressé, toujours tendre, toujours miséricordieux et toujours offert à tous … sans mesure et sans distinctions.

Là où il y a l’amour, il n’y a plus aucune recherche de pouvoir. 

BM – 13 avril 2019  

mardi 2 avril 2019

LE PÈRE PRODIGUE DANS L’AMOUR

( 4e dim. carême, C – Lc.15, 1-32)

Une « religion » est constituée, d’un côté, par un ensemble de pratiques extérieures et, de l’autre, par un ensemble d’attitudes intérieures, qui servent à « relier », d’une façon positive, harmonieuse et enrichissante l’être humain avec la réalités qui l’entoure.

            Les hommes ont donc créé la religion afin d’avoir à leur disposition un instrument qui puisse les aider à mettre en place, dans leur existence, de bonnes relations avec soi-même, les autres, le monde et le Mystère Ultime qui anime et soutient toute la Réalité et qui est identifié habituellement par le nom de « Dieu». Une religion qui ne réussit pas à rendre les hommes meilleurs, plus spirituels et donc plus humains, n’a aucune valeur, est inutile, peut même être dangereuse et doit donc être abandonnée.

Jésus de Nazareth fut le premier à remarquer que les religions en général, et la sienne en particulier, le long de leur parcours historique, s’étaient complètement fourvoyées soit à propos de l’idée qu’elles avaient de Dieu; soit dans le choix du chemin à parcourir  et des moyens à utiliser pour rendre les humains capables de bâtir derelations leur permettant de devenir des meilleures personnes, avec une qualité d’humanité qui possède de la profondeur, du charme et du charisme.

D’après le Maître de Nazareth, les religions se sont égarées et ont fait fausse route, parce qu’elles ont fondé la construction de ces relations sur l’obligation, l’imposition, la contrainte, l’obéissance aveugle, la soumission servile, la menace, le châtiment, l’intimidation , la peur, la confrontation, la supériorité, le pouvoir, la négation, la dépréciation de la réalité présente et des valeurs mondaines et séculières, au lieu de fonder leurs relations exclusivement sur les valeurs de la liberté, de l’ouverture, de l’accueil, de la confiance et surtout de l’amour.

C’est sans doute à cause de la mauvaise qualité de la religion dans laquelle il a été élevé que Jésus de Nazareth n’a jamais été une personne ni particulièrement religieuse ni particulièrement pratiquante et qu’il a toujours entretenu des relations très critiques et très conflictuelles avec la religion (juive) de son tempe et avec ses représentants. Cela ne l’a pas empêché cependant d’être un Maître « spirituel » exceptionnel et extraordinairement inspiré.

Le Maître a donc cherché à faire comprendre à ses disciples quelle genre d’attitudes, de contenus, d’esprit, d’énergie, ils devraient insuffler dans leurs relations avec les autres, le monde et Dieu, pour que le miracle de la transformation et du perfectionnement de l’homme et du monde s’accomplisse.

Tout l’enseignement de Jésus se réduit et se condense dans une seule et unique exhortation : « Trempez toutes vos relations dans le courant de l’amour, car l’amour est la Force Ultime et Originale de renouvellement d’accomplissement. L’amour est la seule et unique Énergie qui soutient, fait évoluer, fait vivre et conduit à sa perfection tout ce qui existe. Tout se tient grâce à l’amour. L’amour est tout et rien ne subsiste et ne dure sans lui. L’amour est ce qui fait la valeur de la personne.»

L’évangéliste Jean, répercutant la pensée de Jésus, arrive à dire que l’amour est Dieu ou que Dieu n’est qu’Amour. Dieu est le nom le plus anodin et le plus banal que les hommes ont pu inventer pour indiquer la Réalité la plus sublime, la plus merveilleuse, la plus créatrice, la plus féconde, la plus universelle qui existe : la réalité de l‘Amour.

Toute la vie de Jésus a été une hymne d’émerveillement, d’extase, d’action de grâce, d’abandon à cet Amour dans lequel il se voyait et il se sentait continuellement immergé et qu’il désirait faire connaître, partager et communiquer aux personnes qui l’entouraient. Il a fait de ce désir le centre et le but de toute sa vie et le contenu de sa « Bonne Nouvelle » aux hommes : une bonne nouvelle qui devait ouvrir les portes de leur esprit et de leur cœur à ce Dieu-Amour, qu’il appelait « son Père », afin qu’il devienne aussi « notre Père ».

 C’est pour faire comprendre la nature de cet amour qui est Dieu, que Jésus a raconté cette parabole dite du fils prodigue, mais qui, en réalité, est la parabole du père prodigue dans son amour. Cette parabole a été occasionnée par la réaction indignée des scribes et des pharisiens qui se scandalisaient du fait que Jésus se plaisait à fréquenter les gens simples du peuple, les gens des classes pauvres ; qui aimait s’asseoir à la table des gens peu recommandables, considérés comme des impurs et des pécheurs.

Avec cette parabole, Jésus veut montrer aux scribes et aux pharisiens, ainsi qu’aux autres théologiens, docteurs et spécialistes de la religion et de la Loi, que malgré leur instruction, leurs livres sacrés, et leur science, ils ne connaissent et ne savent pas grand-chose de la vraie nature de Dieu; et que le Dieu, auquel ils rendent leur culte et leur adoration, n’est qu’une mauvaise caricature du vrai Dieu, une idole, imbu de lui-même, plein d’arrogance, d’exigence et de ressentiment, construite à leur image et ressemblance.

Avec sa parabole, Jésus veut donc dire à ces gens : « Vous avez votre Dieu ; moi, j’ai le mien ! Le mien, voilà à quoi il ressemble ! Écoutez et jugez par vous-mêmes ! » Et il leur raconte la parabole du père prodigue : un Père avait deux fils… deux crapules de fils…

Un fils plus jeune qui en a marre de la vie de famille ; qui étouffe dans la maison paternelle, où il se sent opprimé, contrôlé, emprisonné et qui veut sa liberté ; qui veut être maître de sa vie, sans personne pour lui dire quoi faire ou ne pas faire. Il veut toute sa liberté. Et pour cela il veut mettre le plus de distance possible entre lui et son père. Il n’aime pas le père, mais seulement l’argent du père.
Le Père sait qu’il est inutile de retenir ce fils qui a besoin d’air, d’aventures, de liberté, de faire ses expériences. Il le laisse partir, sans dire un mot, sans demander de raisons, d'explications, sans lui faire de reproches, sans opposer aucune résistance, et… avec l’argent qu’il a demandé, même s’il n’y a aucun droit…

Le temps passe : fêtes, bombances, réjouissances, la belle vie aussi longtemps qu’il a de l’argent. Lorsque l’argent s’épuise, l’aventurier se retrouve à la rue sans un sous. Alors il décide de retourner à la maison, non parce qu’il regrette ce qu’il a fait, mais parce qu’il meurt de faim. Il est et il reste un voyou et un profiteur. La faillite de son aventure n’a pas réussi à lui faire comprendre qu’il n’y a pas d’avenir loin de l’amour du père.

Quel amour ? L’amour incroyable de ce père incroyable qui ne semble vivre que pour son fils, même s’il est une crapule. L’amour de ce père qui, malgré les âneries de son fils, continue de l’aimer d’un amour débordant, exagéré, presque fou. L’amour de ce père qui, le cœur brisé par l’absence de ce voyou, attend continuellement son retour. L’amour de ce père qui scrute l’horizon chaque matin ; qui guette à la fenêtre chaque soir dans l’espoir, qui sait, de le voir apparaître.

L’amour de ce père, (qui a plutôt le cœur et le comportement d’une mère) qui un beau jour aperçoit de loin son fils s’avancer vers la maison, la tête basse, lourde de culpabilité ; le pas traînant à cause de la faim et de l’épuisement, et qui tressaille, s’émeut, pleure de joie, de bonheur, de tendresse ….
L’amour de ce père, qui, oubliant son âge et toute retenue, court, court à la rencontre du fils perdu et retrouvé ; lui saute au cou ; le serre dans ses bras ; le couvre de baisers ; presse avec force le visage du fils contre son cœur de père, pour le soutenir, pour lui faire entendre les palpitation de son amour; pour empêcher qu’il s’affaisse, qu’il se mette à genoux, qu’il s’humilie et s’écrase davantage (il est son fils! Il n’est pas fait pour ramper, grand dieu !!) ; pour l’empêcher de parler ; pour arrêter net les mots d’excuse et de faux repentir que ce flibustier avait d’avance concocté pour la mise scène de son regret.

L’amour fou de ce père, qui s’en fout des excuses de son fils. Qui s’en fout de ce qu’il est et de ce qu’il a fait, de sa stupidité, de ces gaffes, de sa bêtise, de son hypocrisie, de l’héritage dilapidé,... Il sait déjà tout cela, mais il l’aime pareil ! Il a à nouveau son fils, et pour lui, c’est tout ce qui compte ! Il refuse d’analyser et de vérifier ses intentions et ses sentiments. Tout ce qui l‘intéresse et qui le réjouit, c’est que son enfant chéri soit sain et sauf, soit à nouveau heureux, soit à nouveau près de lui et retrouve à nouveau et vite sa place dans la maison et sa dignité et sa grandeur de fils et d’héritier.

L’amour de ce père, chez qui il n’y aucun reproche, aucune amertume, aucun ressentiment, aucune requête d’explication ou de compte-rendu, aucune demande de repentir, aucune exigence de conversion. Que de la joie, de la jubilation, du ravissement devant ce fils qui, voilà enfin, est à nouveau la lumière de ses yeux et le bonheur de son cœur.

Ce père qui n’éprouve aucun besoin de le pardonner afin de le réinsérer à nouveau dans la sphère de son amour, car cette fripouille n’a jamais quitté son cœur de père. Tout ce que le père lui demande, en guise de compensation, c’est de ne pas refuser les signes et les manifestations d’un amour qui n’en pouvait plus d’attendre.

Avec cette parabole, Jésus veut finalement dire aux scribes et aux pharisiens qui lui reprochent d’aimer et de fréquenter la canaille : « Voilà comme il est mon Dieu, à moi. ! C’est ainsi qu’il agit. Je ainsi que je l’aime. C’est parce qu’il est ainsi que j’en ai fait mon Dieu et mon amour . C’est parce qu’il est ainsi, qu’il est adorable et que j’ai envie de faire comme lui, d’aimer comme lui, et de baigner et de tremper ma vie et mes relations dans l’esprit de son amour.

 Par cette parabole, Jésus veut faire alors comprendre que seulement si une religion est capable de conduire et d’aider les humains à construire dans leur vie des relation animées et inspirées par le même genre de sentiments, d’attitudes et d’amour à l’œuvre dans le père de la parabole, elle accomplit sa fonction, est utile, mérite d’exister et d’être suivie.


BM 27 mars 2019

mercredi 20 mars 2019

S’HUMANISER POUR SE TRANSFIGURER


(2ème dim. carême, C – Lc. 9, 28-36)

C’est, sans doute, parce que le Carême est un temps de changement et de transformation intérieure et spirituelle proposé à tous les chrétiens, que la liturgie catholique, au début de carême, présente à leur réflexion l’épisode évangélique de la « transfiguration » du Seigneur. Elle cherche par là à leur dire qu’il est possible, malgré tout, de devenir des êtres humains plus beaux, plus lumineux, plus transparents, plus attachants et capables de susciter admiration, extase, transports d’amour, sensations de bonheur et de plénitude chez les personnes qui nous regardent et nous entourent.

Les évangélistes qui relatent l’épisode de la transfiguration ont probablement élaboré ce récit à partir de souvenirs des premiers disciples qui, d’un côté, ont été les témoins directs du travail accompli par l’Esprit de Dieu dans la personne de Jésus et qui, de l’autre, au contact du Maître, ont expérimenté une totale transformation de leur existence. A ce propos, les évangiles sont unanimes à relater le fait d’un Jésus qui très souvent disparaît subitement pendant des nuits entières et qui est retrouvé le lendemain en prière, dans des lieux à parts et solitaires, transfiguré par des heures d’intimité avec Dieu, son Père.

Cette capacité extraordinaire de Jésus de sentir la Présence de Dieu et de vivre et de se blottir en elle; son attitude priante et contemplative, son besoin de se ressourcer intérieurement au contact de l’Esprit de Dieu, ont impressionné à un tel point les disciples qu’elle a suscité en eux, nous disent les évangiles, un désir intense d’être comme lui, de faire comme lui, pour être, eux aussi, transformés par cette immersion amoureuse dans les profondeurs revitalisantes du mystère de son Dieu. D’où la requête osée et délirante de leur émerveillent et de leur désir : « Seigneur apprend-nous à prier, comme tu le fais !… Seigneur on est si bien ici avec toi!… Nous ne voulons plus partir d’ici!.. Dressons ici nos tentes… !  »

Jésus n’est pas l’homme qui apparaît transfiguré seulement sur la montagne du Tabor. Jésus est l’homme qui a vécu toute sa vie en être transfiguré. L’épisode de la Transfiguration relaté par les évangiles constitue uniquement la consécration officielle ou la célébration solennelle de son état d’être humain transparent à la présence de l’Esprit qui a bâti en lui la qualité de son humanité et l’a conduite à son parfait accomplissement. De sorte que l’on peut affirmer que l’Homme de Nazareth est une des meilleures réussites du mouvement évolutif de l’humain et qu’en lui le processus d’« humanisation » de l’espèce « homo sapiens » en cours sur notre planète depuis des centaines de milliers d’années, a atteint une de ses meilleures réalisations.

Le but de l’évolution humaine sur notre la planète est, en effet, celui de conduire l’humain à contrôler progressivement sa dépendance physique, psychologique et instinctive de sa « matérialité animale » et à développer son intelligence, sa rationalité et surtout sa sensibilité, afin de donner plus de place à ces facultés typiquement amoureuses et  humaines dans l’agencement de sa vie. Et cela dans le but de le « spiritualiser » toujours d’avantage. Car, c’est finalement la « spiritualisation » ou la « spiritualité » de l’humain, constituée par la prise de conscience de l’« esprit » qui l’habite, qui mesure l’état évolutif de sa nature et qui lui donne éclat, beauté, attrait, mais surtout qualité et « profondeur » à son humanité. C’est cette profondeur qui fait de l’humain une « personne spirituelle », car harmonieusement construite dans la totalité de son être selon les harmoniques de l’amour reçu et donné.
C’est un fait que, depuis au moins trois cent mille ans, chez l’espèce « homo sapiens» ou « homme moderne », l’évolution morphologique-bio-somatique, et l’évolution psycho-intellectuelle-spirituelle n’ont pas suivi ni les mêmes rythmes ni les mêmes étapes. Alors que l’évolution bio-somatique s’est accomplie plus ou moins également dans tous les individus de l’espèce, l’évolution psycho-intellectuelle-spirituelle, par contre, ne s’est pas faite ni avec la même uniformité ni avec le même succès.

Cela a pour conséquence que les humains, dans la montée de leur parcours évolutif, aujourd’hui encore, se trouvent situés à des niveaux différents d’humanisation. Cette constatation oblige à reconnaître et à affirmer, au prix d’en choquer quelques-uns, qu’il y a des humains qui sont plus humains que d’autres et vice-versa.

La preuve de cela est incontestablement fournie par le fait que nous sommes entourés d’une foule de personnes magnifiques, pleines de sagesse, de grâce, de sensibilité, de bonté, d’amour et d’humanité; mais que nous vivons aussi dans un monde foisonnant d’individus lugubres et ignobles, qui ne semblent posséder aucune humanité (inhumains). En effet, il arrive souvent à chacun de nous d’être confrontés à des évènements et à des situations de barbarie, de brutalité, de violence, de cruauté, de méchanceté et d’injustice tellement révoltants et arbitraires ; à des attitudes et à des comportements tellement démentiels et irresponsables (attentats, dépenses folles pour les armements, la production de bombes atomiques approuvées par les hommes au pouvoir et les responsables politiques, saccage et pollution de la Planète, construction de murs et de barrières pour se renfermer, séparer et diviser les peuples, etc.), que l’on ne peut que s’interroger sur  la santé mentale ou la réussite évolutive de leurs auteurs. Alors, la seule façon rationnelle que nous avons d’expliquer la possibilité et l‘existence de telles horreurs et d’une telle folie, c’est de supposer que les responsables sont des hominidés qui, pour des raisons mystérieuses, sont restés bloqués à des stades très primitifs, bestiaux, irresponsables et irrationnels de leur mouvement évolutif vers l’humanisation.  

La sagesse humaine acquise au cours du processus évolutif de notre espèce est là maintenant pour nous apprendre que « l’homo sapiens » ne peut vraiment s’humaniser qu’en devenant un individu « spirituel », c’est-à-dire sensible et ouvert aux valeurs et aux œuvres de l’Esprit qui le font évoluer en le « transfigurant ». À son tour, la sagesse qui nous vient de la fréquentation de l’Évangile, est là aussi pour nous révéler que l’Esprit est exclusivement un Souffle « divin » et une Énergie « amoureuse » qui nous arrivent des profondeurs du Mystère de Dieu.

Dans les évangiles le terme de « transfiguration » est utilisé pour illustrer ce mouvement qui doit nous « spiritualiser », en donnant qualité, profondeur à notre humanité. C’est, en effet, notre « spiritualité » qui transfigure notre personne aux yeux de ceux qui nous entourent, car elle leur manifeste les richesses de notre esprit, leur réfléchit la beauté de notre âme et la bonté de notre cœur.
On peut alors considérer le « transfiguration » comme l’aboutissement et la réussite du chemin évolutif de l’humain qui, à un stade avancé de son évolution, apparaît aux yeux de ceux qui le regardent dans toute la splendeur, le charme et la beauté de sa transformation, habillé d’une humanité magnifiquement assemblée sous les impulsions et les forces de l’Amour.

De sorte que dans l’être humain, la qualité de sa personne, ainsi que l’attention, le charme, l‘attrait qu’elle suscite chez les autres, ne sont pas principalement produits par son intelligence, son savoir, ses compétences, son pouvoir, son efficacité (car aujourd’hui les robots et les ordinateurs peuvent en faire autant et mieux), mais par sa capacité d’aimer, de soigner, de bâtir espoir et confiance et de distribuer joie et bonheur autour d’elle. C’est cette capacité qui situe la personne dans la perfection de son humanité et qui la « transfigure » aux yeux de ceux qui l’entourent.

La « transfiguration » est donc avant tout un phénomène psychologique et intérieur qui se passe principalement dans les yeux du cœur de l’observateur, qui touché, ému, émerveillé et intérieurement sollicité et affiné par l’extraordinaire qualité de la personne qu’il a devant lui, est capable de voir, « au-delà » (« trans ») de sa « figure » humaine, les merveilles accomplies en elle par le travail de l’Esprit. C’est ce qui est arrivé aux trois disciples de Jésus sur la montagne du « Tabor ». C’est ce qui arrive à chacun de nous lorsque nous sommes épris d’une personne qui a su emballer notre cœur et fasciner notre esprit.

Le terme de « transfiguration » indique alors, dans les évangiles, la façon dont les disciples ont perçu l’Homme de Nazareth et le genre de visions qu’il a ouvert aux yeux de leur esprit; ainsi que le tourbillon des sentiments, des sensations, des réactions et d’attitudes qu’il a suscité aux yeux de leur cœur et à la fascination de leur amour.

En cet homme, ils ont vu la réalisation de ce qu’ils auraient toujours voulu être, et l’image de l’homme renouvelé et « transfiguré » qu’ils pourraient devenir, en marchant sur les traces de leur Maître : des humains remplis de l’esprit de Dieu, des humains qui parlent avec Dieu ; des humains complètement réalisés et transformés par leur consonance avec l’Esprit de l’amour qui les habite. Comme Jésus.

La réussite évolutive de l’homme de Nazareth qui a produit l’extraordinaire qualité humaine de sa personne et qui a fait de lui l’homme lumineux et « transfiguré » tel qu’il est apparu aux yeux de ses contemporains, est et reste, au moins pour les chrétiens, le barème et le modèle de toute réussite évolutive et de toute véritable humanisation.

Nous, les chrétiens, nous croyons que de s’engager à suite du Jésus de Nazareth, peut constituer une des meilleures façons d’atteindre plus vite une qualité d’humanisation qui nous transfigure aux yeux surpris et émerveillés de nos contemporains.

 Bruno Mori – 15 mars 2019

Avec Jésus, aller au désert

(1er dim. carême- Luc 4, 1-13)

Quarante jours avant Pâques, l'Église nous propose quelques semaines de travail spirituel intense. Elle veut faire vivre à nous, les chrétiens, un moment particulièrement « fort », intense, afin de vérifier l'orientation de nos vies, ajuster notre route, découvrir nos véritables besoins et exigences de notre condition de disciples de Jésus. Et pour cela elle nous amène au désert, elle déroule devant nos yeux, comme un exemple a imiter, la scène de Jésus qui a vécu pendant quarante jours dans ce lieu de privation, de silence et de solitude. La proposition de ce scénario désertique est motivée par une considération évidente : nous vivons tous une vie vertigineuse, chaotique, turbulente, tourbillonnante, à l’enseigne de la vitesse, du rendement, de la performance, du stress. Nous avons besoin plus que jamais de créer autour de nous des espaces de silence et des moments de halte et de recueillement pour nous permettre de nous ramasser, de penser à nous-mêmes, pour regarder en nous, réfléchir sur le sens de notre vie et des événements qui nous arrivent.

Nous avons besoin de désert et de silence surtout pour intérioriser et clarifier nos états d’âme, nos sensations, nos sentiments, nos expériences spirituelles, les paroles que nous écoutons, la place que Dieu occupe dans l’agencement de notre existence.

 Il est difficile d'être disciples de Jésus, difficiles de rester des hommes et des femmes de cœur, si nous ne savons pas nous tailler des moments de désert dans notre vie. Le carême devrait être ce temps de désert. C’est pour cela que, pendant ce temps, des attitudes et des comportements nous sont suggérés, qui font partie de la tradition et de l’ascèse chrétienne pour ce temps fort de l’année. Il s’agit de trois attitudes qui ont comme but de nous aider à orienter correctement notre existence par rapport à Dieu, à nous mêmes et à notre prochain...

L’attitude de la prière. La prière plus qu'une vibration des cordes vocales et un mouvement des lèvres qui prononcent des paroles ou débitent des formules pieuses, est surtout et avant une attitude intérieure de la personne croyante qui se laisse transporter, envahir par le mystère de la présence de Dieu dans sa vie et auquel elle s’abandonne avec confiance et amour.  Prier c’est la capacité de se poser devant Dieu et de ressentir le touché de sa mains et le mystère de sa présence à chaque moment et dans tous les événements de notre existence. C’est se savoir continuellement plongé dans le Tout de son action et de sa présence.

 Le désert, le vide, le silence sont pour ressentir et réaliser cela !  C’est pour pouvoir écouter les pulsations du cœur de Dieu dans le fantastique frémissement de la vie autour de nous; pour s’émerveiller des effets de sa présence qui se manifeste partout : dans les innombrables gestes de l’amour, de la tendresse, du dévouement, du sacrifice, du don de soi, du pardon ; dans l’époustouflante beauté de sa création ; et , pour nous, les chrétiens, dans cette Parole de Jésus à travers laquelle Dieu nous parle, nous révèle son cœur et nous communique un peu de son Esprit. Si, grâce au désert et au silence, nous pouvons faire surgir en nous cette sensibilité et ce pouvoir d’apercevoir dans la filigrane de notre existence et du monde dans lequel nous vivons, les traces merveilleuses de cette divine présence, la prière surgira spontanément de notre cœur comme larmes de commotion, exclamations de stupeur, cri d’émerveillement, besoin d’adoration, goût de louange et d’action de grâce et, surtout, comme désir d’être, nous aussi, la note juste dans l’harmonie du monde, harmonie que nous pouvons si facilement gâcher avec notre aveuglement et notre stupidité.

Cette prière suscite alors en nous le désir d’entrer dans le plan Dieu, qui est plan d’amour, d’alliance, d’ordre, de beauté, de salut et de bonheurs pour tous et d’en être les témoins et les collaborateurs enthousiastes, à l’exemple du Maître de Nazareth.

L’attitude du jeûne. Jeûne –Jeûner ce sont de vieux mots qui font partie du vocabulaire ascétique de la spiritualité chrétienne, mais qui gardent toujours leur importance ou, mieux, leur nécessité. En langage moderne ces termes veulent inculquer la nécessité d’établir un rapport équilibré, contrôlé, harmonieux, raisonnable avec nous-mêmes et les choses que nous utilisons. Les utiliser sans en devenir dépendants, esclaves. Savoir toujours garder le contrôle, pour rester libre. Le mot « jeûne » indique alors l’effort de maîtrise de nous mêmes et de détachement que nous devons exercer sur tout ce qui, à cause de nos pulsions, de nos passions, de nos appétits , de nos penchants, de nos convoitises, pourrait nous faire perdre cette liberté intérieure dont nous avons besoin pour avoir une vie équilibrée et pour croître en humanité. Lorsque, pendant le carême, je me prive volontairement de quelque chose, cela est le signe de mon désir de garder ma liberté et de ne pas me laisser assujettir, dominer, commander, lier par quoi que ce soit : les cigarette, l'alcool, la drogue, la gourmandise, le plaisir, le pouvoir, l’argent, etc. La fonction du jeûne est alors de me permettre de rester une personne avec la tête sur les épaules, libre de mes actes, apte à être l’unique maître à bord et le seul commandant de mon navire. Rien ni personne n’a le pouvoir de décider de l’orientation et de la qualité de ma vie.

La pratique du jeûne a aussi une fonction « écologique »: nous apprendre à diminuer  la voracité, les besoins, la consommation, et donc la production, dans le but de freiner et réduire l’exploitation des ressources planétaires,  encourager le respect de la nature et la sauvegarde de l’équilibre des écosystèmes, préserver la santé de l’environnement et la durabilité des conditions qui permettent la continuation et la viabilité de la vie sur terre.

Sans parler de tous les effets positifs, bénéfiques, thérapeutiques que la médecine moderne attache à la pratique du jeûne.

L’attitude de l’aumône. En soi l’aumône est le geste du cœur par lequel nous portons de l’aide à celui qui est dans le besoin. Dans la plupart des religions, l'aumône est considérée comme une offrande à Dieu. Elle sert à libérer celui qui l'offre du péché et à compenser ses mauvaises actions, de façon à ne pas souffrir des remords de sa conscience. Pour nous, les chrétiens, ce terme indique une attitude de base qui nous caractérise en tant que disciples de Jésus de Nazareth. Pour nous, l’autre est le prochain que nous devons aimer avec l’amour même de Dieu et, par conséquent, le frère que nous devons aider, soutenir et sauver au prix même de notre existence, à l’exemple du Seigneur qui a donné sa vie et qui nous a dit : « C’est à cela qu’il verront que vous êtes mes disciples, à l’amour que vous avez les uns pour les autres. » Le carême est alors un temps où je suis invité à regarder quelle est mon attitude générale vis-à-vis de mon prochain. Le terme « aumône» alors ne signifie pas seulement l’aide matérielle que je peux apporter à celui qui est en difficultés économiques, mas il caractérise surtout l’ouverture, l’accueil, la disponibilité de mon cœur envers les personnes que je rencontre dans le quotidien de ma vie. Donner de l’amour, de la bienveillance, de la gentillesse, de la sympathie, du sourire, de l’écoute, de l’intérêt … est souvent bien plus difficile pour nous et bien plus enrichissant pour les autres que donner de l’argent. Les pauvres ont souvent plus besoin d’écoute et de compassion que d’argent. Nous avons du pain sur la planche pour ce temps de carême ! 

Bon courage, mes amis, et attelons-nous à la tâche, avec l’aide du Seigneur!

 Bruno Mori