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mardi 17 mars 2020

Pourquoi un Jésus « transfiguré » ?



(Mt 17, 1-9)

Je me suis toujours demandé quels sentiments, quelles expériences spirituelles, quels processus psychologiques et intellectuels, quel genre de foi et de croyances ont pu amener autant les premiers chrétiens, que les auteurs des évangiles et autres écrits du NT, à enrober progressivement la figure de Jésus de Nazareth avec la parure d’une créature céleste, jusqu’à la métamorphoser entièrement en un dieu. Comment a-t-on pu  en arriver là !?

Dans cette courte réflexion, je cherche à faire ressortir quelques causes possibles à l’origine de ce processus de divinisation progressive de l’homme de Nazareth.

 À l’origine de l’expérience humaine et spirituelle des premiers disciples et admirateurs de Jésus de Nazareth, il y a eu la fascination, l’émerveillement et l’exaltation qu’ils ont éprouvés à la fréquentation de cet homme. Fascination et émerveillement suscités par plusieurs facteurs. Avant tout, je pense, par la perception de la merveilleuse qualité de la personnalité du Maître ; par l’exquise harmonie humaine et spirituelle, qui se dégageait de sa personne ; par une prise de conscience, toujours plus accrue, de l’extraordinaire nouveauté de ses intuitions, des valeurs qu’il proposait, des idées et du message qu’il annonçait.

En effet, il s’agissait d’un message qui ouvrait à tous la perspective d’un monde totalement diffèrent de l’ancien ; un monde et une société humaine animés par d’autres principes, d’autres priorités, d’autres valeurs, dirigés par une autre façon de penser. Un monde que tous pouvaient désormais habiter, dans l’égalité, le respect réciproque, la justice, sans peurs et dans la paix définitivement rétablie. Un monde où tous trouveraient leur place et la pleine reconnaissance de leur dignité, ainsi que la possibilité d’y vivre un autre genre d’existence.

 Il s’agissait donc d’un message qui avait toute la saveur d’une bonne nouvelle pour tous les pauvres, les opprimés et les paumés de la terre. Un message qui dévoilait une autre manière d’être humain, un autre Dieu et une autre façon d’entrer en relation avec lui. Dans ce monde nouveau, rêvé par Jésus, l’énergie qui faisait tout fonctionner était exclusivement celle de l’amour.

C’est en conséquence de cette profonde et saisissante expérience spirituelle et personnelle, que les disciples de Jésus n’ont pas pu s’empêcher d’imaginer, de penser et, à la fin, de se convaincre, que tout cela était trop nouveau, trop original, trop beau, trop « merveilleux » pour venir d’un homme. Et que donc, dans cet homme et par cet homme, le ciel s’était abaissé pour toucher la terre ; que Jésus était un homme de Dieu, habité par Dieu et par son esprit; que Dieu parlait à travers lui et que Jésus vivait une relation d’intimité et de familiarité unique avec « son » Dieu qu’il appelait tendrement « papa ».

Pourquoi ces disciples, face à Jésus, n’ont-ils pas eu la réaction que chacun de nous aurait aujourd’hui devant un homme exceptionnel, qui aurait dit plutôt : « Cet homme est un être extraordinaire; il est un génie, un prodige, un phénomène !!! …», comme nous faisons habituellement lorsque, par exemple, nous parlons, de Michel-Ange, de Shakespeare, de Mozart, de Beethoven ou d’Einstein, sans vouloir nécessairement connecter ces personnages avec Dieu ?

Ces disciples ont pu réagir de la sorte devant la personne du Maître parce qu’ils étaient immergés dans une culture religieuse formée par une pensée et des croyances qui les poussaient à comprendre et à percevoir la Réalité comme totalement imprégnée de la présence et de la proximité de Dieu ; à imaginer leur univers comme un scénario où se déployait une interrelation continuelle entre le monde des dieux et le monde des hommes. Ils pensaient l’univers comme étant constitué par deux mondes réels et parallèles, séparés seulement par un «ciel» ou une  voûte céleste (qui constituait  le plafond de la maison des humains et le plancher de la demeure des dieux) que les créatures divines du ciel pouvaient facilement percer et traverser pour descendre sur terre, afin de se montrer et communiquer avec les créatures humaines.

Il faut également avoir présent à l’esprit qu’au cours des trois premiers siècles, la pensée chrétienne s’est répandue et développée presque exclusivement dans les pays de la Méditerranée de culture gréco-romaine et donc familiers aux récits de la mythologie païenne relatant les exploits des dieux de l’Olympe qui souvent descendaient sur terre, sous des apparences humaines, pour interagir avec les mortels.

            Cette cosmologie primitive et l’influence de cette pensée mythique, combinées à la perception de Jésus comme homme de Dieu sur qui repose son Esprit, ont constitué le support culturel qui a rendu possible les premiers pas vers un processus de divinisation graduelle mais constante de la personne humaine de Jésus opéré par la réflexion, l’enthousiasme et la foi des premières communautés chrétiennes. Ce processus d’exaltation et de divinisation de l’homme de Nazareth, commencé au premier siècle, a trouvé son apothéose et son achèvement définitif dans les déclarations dogmatiques des conciles œcuméniques du IVe-Ve siècles.

Ce sont les débuts de ce processus de divinisation progressive de la personne humaine de Jésus que nous voyons à l’œuvre dans les quatre évangiles. Processus  qui s’est accentué et radicalisé ensuite dans les lettres de Saint Paul[i] et, sous son influence, dans les autres écrits du NT.

Ainsi, dans l’évangile de Marc (Mc 1,9-13), le plus ancien des évangiles, rédigé vers la fin des années 60, Jésus, après son baptême dans le Jourdain, est encore tout simplement présenté comme l’homme choisi par Dieu sur qui se pose son esprit ; un esprit qui vient d’en haut, à travers un passage ouvert dans la voûte des cieux. Dans Marc, Jésus apparaît comme l’homme choisi, qui est guidé et inspiré par un esprit qui lui vient d’ailleurs. Il s’agit d’un esprit qui est différent de l’esprit humain et qui explique alors l’extraordinaire originalité et nouveauté de sa pensée et de sa prédication.

Dans les évangiles de Matthieu et de Luc, écrits entre les années 80-90, Jésus n’est plus seulement l’homme qui possède l’esprit et qui est conduit par l’esprit de Dieu, mais il devient maintenant le lieu de la présence humaine de Dieu en ce monde. Il n’est plus un être totalement humain, étant donné qu’il ne possède pas un père biologiquement humain et qu’il vient au monde par une femme fécondée par le saint esprit de Dieu. Il est désormais un être qui appartient à la classe des dieux immortels ; sur qui la mort humaine n’a pas de pouvoir ; de laquelle il échappera en vainqueur ; et, qui en traversant à nouveau, mais en sens inverse, les espaces célestes desquels il était descendu, retournera à Dieu, comme triomphateur qui accomplit la mission qu’on lui avait confiée.

Dans l’évangile de Jean, écrit entre la fin du premier siècle et le début du deuxième, la personne de Jésus a perdu sa consistance humaine, pour acquérir une configuration fondamentalement divine. Il est le Verbe de Dieu qui existe de toute éternité auprès de Dieu. Il est la Lumière de Dieu qui éclaire tout homme. Il est la Parole de Dieu qui se fait chair et qui vient habiter parmi les hommes. Il est la forme humaine que le Dieu du ciel assume ici sur terre. Il est un seul être avec Dieu ; de sorte que qui voit Jésus, voit Dieu lui-même. Il est la résurrection et la vie. Il fait passer de la mort à la vie ceux qui croient en lui. Il donne la vie éternelle à tous ceux qui l’accueillent et écoutent sa parole. Or, il est évident que pour l’auteur de cet évangile, dire tout cela de Jésus, c’est affirmer et proclamer ouvertement qu’il est Dieu et l’égal de Dieu.

Ce processus progressif de transfiguration et de glorification de la personne du Maître accompli par la vénération, l’admiration, l’amour et la foi enthousiaste des premières générations chrétiennes, servira, plus tard, de base et de référence scripturaire aux dogmes de la divinité de Jésus, de l’Incarnation et de la Trinité.

 La prise de conscience de ce processus qui se conclura par la divinisation de la personne humaine du Nazaréen, sert à nous aussi aujourd’hui pour mieux comprendre les dessous, le pourquoi et le sens de certaines affirmations, parfois surprenantes, irréelles et cocasses, en rapport avec la fonction, l’activité et la nature de la personne de Jésus dans les évangiles et les autres écrits du NT, comme, justement, dans le récit de la «transfiguration» de Jésus. À noter que sans cette prise de conscience, une grande partie du contenu des évangiles et des autres écrits du NT risque de nous paraître irrecevable et insignifiante.

Ce récit, qui n’a rien d’historique, est tout simplement un exemple de plus de ce processus d’exaltation, de glorification et divinisation mis en marche par le désir des premières communautés chrétiennes d’honorer la mémoire de leur Seigneur et de chanter, de cette façon, la grandeur de cet homme amoureux de Dieu, amoureux des hommes, maître de spiritualité et d’humanité, qui avait réussi à changer de fond en comble le sens de leur vie et l’orientation de l’histoire du monde.
  
Bruno Mori , mars 2020




[i] Pour Saint Paul, Jésus-Christ est antérieur à tout et tout subsiste en lui (Col 1, 17); en lui habite réellement la plénitude de la divinité (Col 1, 19); issu du peuple d'Israël selon la chair, il est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement (Rm 9, 5); lui, qui était dans la condition de Dieu,  n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur (Ph 2, 6-7).



mercredi 20 mars 2019

S’HUMANISER POUR SE TRANSFIGURER


(2ème dim. carême, C – Lc. 9, 28-36)

C’est, sans doute, parce que le Carême est un temps de changement et de transformation intérieure et spirituelle proposé à tous les chrétiens, que la liturgie catholique, au début de carême, présente à leur réflexion l’épisode évangélique de la « transfiguration » du Seigneur. Elle cherche par là à leur dire qu’il est possible, malgré tout, de devenir des êtres humains plus beaux, plus lumineux, plus transparents, plus attachants et capables de susciter admiration, extase, transports d’amour, sensations de bonheur et de plénitude chez les personnes qui nous regardent et nous entourent.

Les évangélistes qui relatent l’épisode de la transfiguration ont probablement élaboré ce récit à partir de souvenirs des premiers disciples qui, d’un côté, ont été les témoins directs du travail accompli par l’Esprit de Dieu dans la personne de Jésus et qui, de l’autre, au contact du Maître, ont expérimenté une totale transformation de leur existence. A ce propos, les évangiles sont unanimes à relater le fait d’un Jésus qui très souvent disparaît subitement pendant des nuits entières et qui est retrouvé le lendemain en prière, dans des lieux à parts et solitaires, transfiguré par des heures d’intimité avec Dieu, son Père.

Cette capacité extraordinaire de Jésus de sentir la Présence de Dieu et de vivre et de se blottir en elle; son attitude priante et contemplative, son besoin de se ressourcer intérieurement au contact de l’Esprit de Dieu, ont impressionné à un tel point les disciples qu’elle a suscité en eux, nous disent les évangiles, un désir intense d’être comme lui, de faire comme lui, pour être, eux aussi, transformés par cette immersion amoureuse dans les profondeurs revitalisantes du mystère de son Dieu. D’où la requête osée et délirante de leur émerveillent et de leur désir : « Seigneur apprend-nous à prier, comme tu le fais !… Seigneur on est si bien ici avec toi!… Nous ne voulons plus partir d’ici!.. Dressons ici nos tentes… !  »

Jésus n’est pas l’homme qui apparaît transfiguré seulement sur la montagne du Tabor. Jésus est l’homme qui a vécu toute sa vie en être transfiguré. L’épisode de la Transfiguration relaté par les évangiles constitue uniquement la consécration officielle ou la célébration solennelle de son état d’être humain transparent à la présence de l’Esprit qui a bâti en lui la qualité de son humanité et l’a conduite à son parfait accomplissement. De sorte que l’on peut affirmer que l’Homme de Nazareth est une des meilleures réussites du mouvement évolutif de l’humain et qu’en lui le processus d’« humanisation » de l’espèce « homo sapiens » en cours sur notre planète depuis des centaines de milliers d’années, a atteint une de ses meilleures réalisations.

Le but de l’évolution humaine sur notre la planète est, en effet, celui de conduire l’humain à contrôler progressivement sa dépendance physique, psychologique et instinctive de sa « matérialité animale » et à développer son intelligence, sa rationalité et surtout sa sensibilité, afin de donner plus de place à ces facultés typiquement amoureuses et  humaines dans l’agencement de sa vie. Et cela dans le but de le « spiritualiser » toujours d’avantage. Car, c’est finalement la « spiritualisation » ou la « spiritualité » de l’humain, constituée par la prise de conscience de l’« esprit » qui l’habite, qui mesure l’état évolutif de sa nature et qui lui donne éclat, beauté, attrait, mais surtout qualité et « profondeur » à son humanité. C’est cette profondeur qui fait de l’humain une « personne spirituelle », car harmonieusement construite dans la totalité de son être selon les harmoniques de l’amour reçu et donné.
C’est un fait que, depuis au moins trois cent mille ans, chez l’espèce « homo sapiens» ou « homme moderne », l’évolution morphologique-bio-somatique, et l’évolution psycho-intellectuelle-spirituelle n’ont pas suivi ni les mêmes rythmes ni les mêmes étapes. Alors que l’évolution bio-somatique s’est accomplie plus ou moins également dans tous les individus de l’espèce, l’évolution psycho-intellectuelle-spirituelle, par contre, ne s’est pas faite ni avec la même uniformité ni avec le même succès.

Cela a pour conséquence que les humains, dans la montée de leur parcours évolutif, aujourd’hui encore, se trouvent situés à des niveaux différents d’humanisation. Cette constatation oblige à reconnaître et à affirmer, au prix d’en choquer quelques-uns, qu’il y a des humains qui sont plus humains que d’autres et vice-versa.

La preuve de cela est incontestablement fournie par le fait que nous sommes entourés d’une foule de personnes magnifiques, pleines de sagesse, de grâce, de sensibilité, de bonté, d’amour et d’humanité; mais que nous vivons aussi dans un monde foisonnant d’individus lugubres et ignobles, qui ne semblent posséder aucune humanité (inhumains). En effet, il arrive souvent à chacun de nous d’être confrontés à des évènements et à des situations de barbarie, de brutalité, de violence, de cruauté, de méchanceté et d’injustice tellement révoltants et arbitraires ; à des attitudes et à des comportements tellement démentiels et irresponsables (attentats, dépenses folles pour les armements, la production de bombes atomiques approuvées par les hommes au pouvoir et les responsables politiques, saccage et pollution de la Planète, construction de murs et de barrières pour se renfermer, séparer et diviser les peuples, etc.), que l’on ne peut que s’interroger sur  la santé mentale ou la réussite évolutive de leurs auteurs. Alors, la seule façon rationnelle que nous avons d’expliquer la possibilité et l‘existence de telles horreurs et d’une telle folie, c’est de supposer que les responsables sont des hominidés qui, pour des raisons mystérieuses, sont restés bloqués à des stades très primitifs, bestiaux, irresponsables et irrationnels de leur mouvement évolutif vers l’humanisation.  

La sagesse humaine acquise au cours du processus évolutif de notre espèce est là maintenant pour nous apprendre que « l’homo sapiens » ne peut vraiment s’humaniser qu’en devenant un individu « spirituel », c’est-à-dire sensible et ouvert aux valeurs et aux œuvres de l’Esprit qui le font évoluer en le « transfigurant ». À son tour, la sagesse qui nous vient de la fréquentation de l’Évangile, est là aussi pour nous révéler que l’Esprit est exclusivement un Souffle « divin » et une Énergie « amoureuse » qui nous arrivent des profondeurs du Mystère de Dieu.

Dans les évangiles le terme de « transfiguration » est utilisé pour illustrer ce mouvement qui doit nous « spiritualiser », en donnant qualité, profondeur à notre humanité. C’est, en effet, notre « spiritualité » qui transfigure notre personne aux yeux de ceux qui nous entourent, car elle leur manifeste les richesses de notre esprit, leur réfléchit la beauté de notre âme et la bonté de notre cœur.
On peut alors considérer le « transfiguration » comme l’aboutissement et la réussite du chemin évolutif de l’humain qui, à un stade avancé de son évolution, apparaît aux yeux de ceux qui le regardent dans toute la splendeur, le charme et la beauté de sa transformation, habillé d’une humanité magnifiquement assemblée sous les impulsions et les forces de l’Amour.

De sorte que dans l’être humain, la qualité de sa personne, ainsi que l’attention, le charme, l‘attrait qu’elle suscite chez les autres, ne sont pas principalement produits par son intelligence, son savoir, ses compétences, son pouvoir, son efficacité (car aujourd’hui les robots et les ordinateurs peuvent en faire autant et mieux), mais par sa capacité d’aimer, de soigner, de bâtir espoir et confiance et de distribuer joie et bonheur autour d’elle. C’est cette capacité qui situe la personne dans la perfection de son humanité et qui la « transfigure » aux yeux de ceux qui l’entourent.

La « transfiguration » est donc avant tout un phénomène psychologique et intérieur qui se passe principalement dans les yeux du cœur de l’observateur, qui touché, ému, émerveillé et intérieurement sollicité et affiné par l’extraordinaire qualité de la personne qu’il a devant lui, est capable de voir, « au-delà » (« trans ») de sa « figure » humaine, les merveilles accomplies en elle par le travail de l’Esprit. C’est ce qui est arrivé aux trois disciples de Jésus sur la montagne du « Tabor ». C’est ce qui arrive à chacun de nous lorsque nous sommes épris d’une personne qui a su emballer notre cœur et fasciner notre esprit.

Le terme de « transfiguration » indique alors, dans les évangiles, la façon dont les disciples ont perçu l’Homme de Nazareth et le genre de visions qu’il a ouvert aux yeux de leur esprit; ainsi que le tourbillon des sentiments, des sensations, des réactions et d’attitudes qu’il a suscité aux yeux de leur cœur et à la fascination de leur amour.

En cet homme, ils ont vu la réalisation de ce qu’ils auraient toujours voulu être, et l’image de l’homme renouvelé et « transfiguré » qu’ils pourraient devenir, en marchant sur les traces de leur Maître : des humains remplis de l’esprit de Dieu, des humains qui parlent avec Dieu ; des humains complètement réalisés et transformés par leur consonance avec l’Esprit de l’amour qui les habite. Comme Jésus.

La réussite évolutive de l’homme de Nazareth qui a produit l’extraordinaire qualité humaine de sa personne et qui a fait de lui l’homme lumineux et « transfiguré » tel qu’il est apparu aux yeux de ses contemporains, est et reste, au moins pour les chrétiens, le barème et le modèle de toute réussite évolutive et de toute véritable humanisation.

Nous, les chrétiens, nous croyons que de s’engager à suite du Jésus de Nazareth, peut constituer une des meilleures façons d’atteindre plus vite une qualité d’humanisation qui nous transfigure aux yeux surpris et émerveillés de nos contemporains.

 Bruno Mori – 15 mars 2019

mardi 27 février 2018

APPELÉS À NOUS TRANSFIGURER

(Marc 9, 2-10, 2e dimanche de Carême B)

Dimanche dernier, l’évangile nous présentait l'image du désert, de la solitude, de la possibilité de faire de mauvais choix, la tentation de choisir des chemins faciles, mais trompeurs. Aujourd'hui, le texte de l’évangile nous propose l'image de la lumière, de la joie, du bonheur, de la plénitude, de toucher le ciel du doigt.

La «transfiguration» consiste à voir des choses qui ne peuvent pas être vues avec les yeux de la tête, mais seulement avec les yeux du cœur. Et puisque beaucoup n'ont pas les yeux du cœur, ils sont privés de ces visions. L’évangile de ce dimanche veut répondre à la question de savoir ce qui nous rend vraiment heureux dans la vie. Il tente de décrire à quoi nous ressemblons, lorsque nous nous sentons au paradis, c'est-à-dire, remplis de bonheur, habités par la présence envoûtante et gratifiante d’un grand amour.

Si vous êtes déjà tombé amoureux, si vous avez déjà perdu la tête et fait des choses folles pour quelqu'un, si vous avez déjà vu le monde comme un paradis et un immense jardin de fleurs parce que quelqu'un, un jour, vous a dit qu'il vous aimait, alors vous pouvez comprendre l'évangile d'aujourd'hui. C’est l’évangile de l’amour qui transforme et transfigure.

 Avez-vous déjà vu les yeux d'une maman quand elle voit pour la première fois son enfant, après le travail et la douleur de l’accouchement? Avez-vous déjà vu l’expression d'un petit enfant bercé dans les bras de sa mère? Avez-vous déjà remarqué les visages radieux de deux amoureux qui se regardent avec ravissement dans les yeux ? Avez-vous déjà vu la beauté extatique des amants après les jeux et les ardeurs de l'amour ? N’est-ce pas là des visages transfigurés, lumineux, enveloppés de charme et de grâce, pétillants de bonheur, de béatitude, brûlants de vie et de désir de vivre?

Dans notre monde rationnel, scientifique et machiste, il existe des gens qui pensent qu'être des personnes sensibles, qui se laissent conduire par les sentiments, par leur cœur, est un signe d’imperfection et de faiblesse. Mais c’est plutôt le contraire qui est vrai.

La sensibilité est le signe d’une plus grande perfection de l’être. Demandez à n’importe quel chauffeur de voiture quel est le moteur qu’il préfère : sensible ou engourdi? Pour un humain, être sensible signifie être plus vivant, plus captivant, plus attachant, plus performant, car plus prêt et plus apte à réagir, à s’activer, à entrer en mouvement, en motion (e-motion) sur la route de la vie, en présence du monde et des personnes qui l’entourent.

 Être sensible signifie être plus disposé à vibrer en harmonie avec la beauté du monde, mais surtout avec la situation existentielle des personnes ; à se laisser affecter autant par leurs joies que par pour leurs peines ; autant par leur bonheur que par leurs malheurs.

C’est donc la sensibilité que nous développons qui fait battre notre cœur au rythme de la palpitation du monde et qui réalise finalement notre «transfiguration». En effet, la sensibilité change la configuration de notre personne, en la poussant à voir au-delà (trans) de sa «figure» naturelle, habituelle et banale ; au-delà aussi des limites de son individualité rationnelle, forcement aride, froide, rigide, facilement renfermée, repliée sur elle-même, pour l’élever au niveau supérieur de la rencontre émue, sensible et «amoureuse» avec le monde qui est au-delà de sa petite personne, afin de se déployer ainsi au soleil de l’amour (de Dieu et des frères humains) où elle pourra s’assouplir, s’attendrir, s’affiner, s’embraser et devenir un être de lumière.

La sensibilité qui «transfigure» consiste donc à voir les gens pour ce qu'ils sont vraiment au-delà de leur «figure» ou de leurs apparences (trans-figura-tion); à deviner ce qu’ils sont vraiment dans les profondeurs secrètes de leur cœur; à entrevoir leur véritable identité et la vérité profonde de leur être; à découvrir leur vrai visage, leur figure créée par Dieu, celle qui n'a pas été déformée par les peurs, les souffrances, la culpabilité, les erreurs, les anxiétés et les angoisses de la vie.

L'évangéliste Jean dit que "Dieu est amour". Il nous dit aussi que seulement ceux qui savent s'ouvrir et vivre dans l'amour peuvent comprendre Dieu et vivre de Dieu. Il s’en suit que ceux qui ne savent pas ouvrir leur cœur à l’amour, pourront peut-être avoir des idées sur Dieu, mais ils ne pourront jamais le sentir et l’expérimenter comme une Réalité capable de changer leur vie.
Jésus était un homme qui savait aimer; il était animé par un grand amour; il était un homme passionné de Dieu et immensément sensible aux situations humaines de ses frères ; il possédait un feu qui embrasait tous ceux qui l’approchaient.

L’homme ne saisit pas Dieu, n’entre pas en contact avec Dieu avec sa tête, mais seulement avec son cœur. Tous ceux qui ne peuvent pas se permettre des sentiments ; qui sont incapables de s’émouvoir, de s’attendrir, de s’émerveiller, de s’extasier, de désirer, de rêver, de pleurer, de compatir… ne pourront jamais être en syntonie avec l’esprit et la musique qui viennent de Dieu. Ils ne pourront jamais avoir les antennes aptes à capter et à ressentir les murmures de sa présence. Ils ne seront jamais de véritables amants.

Nous devons donc permettre aux sentiments, aux émotions, aux désirs, aux rêves, aux regrets, aux pleurs… d’entrer en nous  Il faut laisser la vie nous envahir. Il faut laisser vivre la vie en nous. Il faut permettre qu'elle naisse, qu'elle bouge (e-motion), qu’elle nous bouleverse, qu’elle nous emporte, qu’elle nous transforme. Sinon, immergés dans l'océan, nous chercherons toujours de l'eau.

 Et si cela ne nous arrive pas, il vaut mieux que nous nous fassions soigner. Il vaut mieux que nous nous demandions si notre cœur vit encore en nous ou s'il n’est pas déjà mort. Parce que la capacité de s’émouvoir, de frémir, de s’attendrir, de ressentir … dit combien nous sommes vivants.

S'il vous arrive de pleurer de joie, de vous sentir si heureux que vous avez l’impression que rien ne vous manque ; s’il vous arrive de vous sentir enflammés comme le soleil ou profonds comme la mer ; de vous sentir si comblés, si riches, que vous avez l’impression d’être déjà au ciel, bercés par l’immensité du Tout, au point que vous avez envie d’appeler (comme Françoise d’Assisi) les étoiles «mes sœurs» et les planètes «mes frères», les animaux «mes amis», une fleur ou un arbre «ma beauté» … eh bien, sachez que vous vous vivez votre «transfiguration».

Le monde dira que vous être devenus fous et continuera d'être malheureux. Mais vous, s’il vous plait, continuez d’être fous! Peut-être vous sentirez-vous un peu différents des autres, mais vous serez tellement, tellement plus heureux!

MB

jeudi 10 août 2017

RÉFLEXIONS À OCCASION DE LA FÊTE DE LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

(Matthieu, 17, 1-9)

Jésus de Nazareth a opéré une véritable révolution dans la pensée religieuse de l’humanité : il a rendu «profane» toute religion, pour rendre «sacrée» toute personne.

Étymologiquement le mot « sacré » indique tout ce qui est soustrait à l’usage commun, ce qui a été « séparé » du monde profane, exclu du monde des hommes, pour être placé du côté du monde des dieux. Le sacré concerne donc principalement les religions qui ont à faire avec Dieu. Habituellement les religions ont placé le concept de  «sacré» dans les instruments qu’elles utilisent pour établir des relations avec la divinité. Ainsi considèrent-elles comme sacrés les temples, les cathédrales, les églises, les cloches, les objets du culte, comme les habits, l’autel, le calice, le tabernacle, les livres saints (la Bible), les images saintes, le crucifix, les statues, les reliques, certaines catégories de personnes consacrées (prêtres, évêques, papes , moines, religieux, et religieuses). En d’autres mots, la religion a sacralisé de choses, des gestes et des fonctions, dans lesquels elle croit détecter la capacité de rendre présent le pouvoir et l’action de Dieu dans notre monde et qu’elle considéré alors comme des intermédiaires valables pour aider les simples mortels à se mettre en relation avec la divinité.

Cependant, lorsque nous lisons les évangiles et que nous réfléchissons sur la façon de penser et d’agir de Jésus de Nazareth, nous avons la surprise de constater que, non seulement cette « sacralisation » si chère aux religions n’a aucun sens pour lui, mais qu’il l’a combattue de toutes ses forces, en la disqualifiant toutes les fois qu’il en a eu l’occasion. Ainsi Jésus n’a jamais eu ni d’attachement ni de vénération spéciale  pour le Temple de Jérusalem et le culte et les sacrifices qui s’y pratiquaient. Ce Temple, considéré pourtant comme le lieu unique de la présence de Dieu parmi son peuple, s’est désormais transformé en repère de voleurs, qui n’a aucune valeur et qui est superflu pour établir une vraie relation avec Dieu (Jn 4, 21-24). La splendeur, la majesté, la grandeur effrontées de cette construction ne sont, pour Jésus, que le signe sans avenir de l’orgueil et de la mégalomanie humaines. Ce temple est donc provocant et inutile. Un jour il sera détruit et réduit à un amas de ruines (Mc.13,1-3).

Comme si cela ne suffisait pas, nous constatons que dans les évangiles, les représentants officiels de la religion et du sacré, les scribes, les pharisiens, les prêtres et les grands-prêtres, etc., sont toujours présentés comme des classes hostiles à Jésus, comme ses accusateurs et les responsables de sa condamnation et de sa mort. De sorte qu’il est vrai de dire que Jésus a été tué parce qu’il a disqualifié et nié l’importance et la «sacralité » du Temple et de la religion comme moyens de sanctification, de justice et de salut.

 En d’autres mots, Jésus a été éliminé pour avoir soutenu que la rencontre avec Dieu ne se fait plus à travers les architectures fastueuses, les institutions religieuses, leurs rites, leurs sacrifices, leurs lois, leurs observances, leurs prêtres consacrés et ordonnés. Jésus a donné et perdu sa vie pour avoir cru et enseigné que Dieu est présent, non pas dans les choses et les fonctions, mais dans les personnes; pour avoir annoncé que le seul temple où Dieu habite avec toute sa splendeur et sa gloire, c’est le cœur de l’homme[i]. Cette conviction du Nazaréen se situe non seulement au centre de toute sa prédication, mais elle constitue la nouveauté la plus révolutionnaire de son message, qui bouleverse de fond en comble autant notre idée de Dieu que notre idée de l’homme.

La révolution que Jésus a accomplie consiste dans le fait d’avoir sorti Dieu, le sacré et le merveilleux de la religion, pour les placer dans l’être humain et dans le monde qu’il habite. D’après Jésus, c‘est l’être humain qui est sacré, qui est merveilleux et qui est le lieu privilégié de la présence et de l’action de l’esprit de Dieu dans le monde.  Jésus nous a révélé ainsi que le seul lieu où nous pouvons véritablement rencontrer son Dieu et nous mettre en relation avec Lui, c’est dans le frère humain, surtout dans celui qui a le plus besoin de notre attention et de notre amour. Au point que tout ce que nous faisons à un être humain, nous le faisons à Dieu lui-même. Et cela toujours, sans aucune exception. Même dans le délinquant, renfermé dans une prison, Dieu est présent : « J’étais en prison et vous êtes venus me visiter…».

C’est l’étonnante nouveauté de cette révélation qui a impressionné les premiers disciples de Jésus et qui a été à l’origine du grand succès du mouvement chrétien parmi les gens simples, pauvres et opprimés, au cours des trois premiers siècles.

Dans les évangiles on retrouve les traces et les échos de cette forte impression que le passage et le message de Jésus ont suscitée parmi ceux et celles qui l’ont écouté et suivi. Les disciples de Jésus qui nous ont laissé les quatre récits évangéliques nous partagent les conclusions auxquelles ils sont arrivés, après avoir réfléchi sur la vie et l’enseignement de leur Maître. Ils sont unanimes à nous dire que, si tout être humain de bonne volonté est un « fils de Dieu », Jésus l’a été plus que tous. S’il est vrai que, selon l’enseignement du Maître, Dieu est présent dans chaque être humain, Dieu a dû être présent d’une façon toute spéciale en ce «fils de l’homme», dans la vie, l’activité et l’esprit duquel ils avaient pu constater les fruits extraordinaires d’humanité, de bonté et d’amour produits par cette divine présence.

C’est pour cette raison que les évangiles présentent Jésus comme un homme imprégné de Dieu, habité par Dieu, uni à Dieu, qui ne fait qu’une seule chose avec Dieu, qui est comme le fils chéri d’un Père qui met en ce fils «tout son amour et sa complaisance». A travers cet homme, Dieu se manifeste, parle, fait comprendre ses attitudes et ses sentiments, transmet sa volonté. Les évangiles, en nous racontant la vie et en mettant en relief l’extraordinaire qualité humaine de ce «fils de Dieu», totalement «fils de l’homme», nous indiquent quelle sorte d’humains nous devons être, à notre tour, et quelle qualité d’humanité nous devons réaliser dans notre existence pour être, comme Jésus, les porteurs exemplaires et le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde.
Les évangiles, qui sont des ouvrages catéchétiques, pour expliquer et illustrer aux chrétiens de leurs époque que Jésus a été un chef d’œuvre d’humanité, un homme rempli de Dieu, un miroir particulièrement perfectionné pour rayonner son amour et réfléchir sa présence et son action dans notre monde, ont créé le scénario particulièrement merveilleux et impressionnant de la «transfiguration», une mise en scène composée d’éléments tirés des théophanies de l’A.T. et dans laquelle Jésus est montré comme totalement illuminé et transformé dans son humanité par le Dieu qui l’habite.

Nous assistons ici au même procédé littéraire que nous rencontrons dans les récits de la naissance et de l’enfance de Jésus, débordants d’éléments surnaturels, miraculeux  et fantastiques, mais qui n’ont, eux aussi, d’autre but que de faire comprendre et d’illustrer le fait que, si dans l’Univers, le «divin» (donc Dieu) se verse et agit partout, c’est surtout dans ce qu’il y a de plus « humain » au monde qu’il se manifeste avec plus d’évidence : un bébé, un enfant, c’est-à-dire un être établi dans des conditions de fragilité, de vulnérabilité, de pauvreté et de dépendance totales.

De tout cela nous devons en déduire que nous, les chrétiens, ne devons pas  chercher dans les évangiles comment nous diviniser (nous sommes déjà tous et à l’avance porteurs de la présence divine en ce monde), mais comment nous humaniser. Nous devons comprendre que le christianisme n’est pas une religion qui cherche principalement à rapprocher l’homme de Dieu, mais un mouvement spirituel qui cherche à rapprocher l’homme de l’homme, pour l’humaniser et le transfiguer toujours davantage par le moyen de l’amour, en l’aidant à se libérer de ses pulsions déshumanisantes et destructrices de sa véritable identité.

BM




[i] Cfr. aussi 1Cor. 3,16-17; 1Cor. 6,19

lundi 25 février 2013

Transformation par la présence de Dieu en nous


L’AMOUR QUI TRANSFIGURE

Cette scène de la transfiguration sur la montagne est le point central de la révélation de Jésus comme fils de Dieu; mais c’est un récit que l’on ne peut comprendre que si on l’approche avec les yeux intérieurs de la foi. Le but de cette mise en scène fantastique montée par les évangélistes est éminemment didactique: impressionner et donc convaincre les disciples sur l’intensité de la présence de Dieu en l’homme de Nazareth. Quelle meilleure définition de Dieu en nous si non cette lumière qui jaillit de notre visage et de notre cœur et qui nous permet de faire l’expérience d’un profond bonheur ?  Ce récit de la transfiguration veut mettre en relief que Jésus est l’homme de Dieu, celui qui est entré dans le secret de Dieu, celui qui a saisi la vérité et la réalité de sa présence en notre monde et qui en vit  totalement. Et cela au point que Dieu est devenu pour ainsi dire sa seconde nature; il ne vit qu’en Lui, de Lui et pour Lui; il ne pense qu’à Lui;  il n’agit que poussé par son Esprit. Pour l’homme de Nazareth, Dieu est le centre de son monde. Il est le soleil dont la lumière pénètre tout, pour donner à tout croissance, beauté et vie; l’énergie qui soutient tout et qui est à l’origine de tout. C’est pour cela que pour Jésus Dieu est Père; c’est pour cela qu’il se sent son fils.

 Comment peut-on décrire une condition humaine dans laquelle on se sent comme soulevé de terre à cause de la présence permanente de Dieu? On ne peut la décrire que comme une existence proche du ciel, élevée, enveloppée de lumière, transfigurée par un  bonheur tellement intense qu’il ne peut que se déverser et transparaître dans toute la personne, dans ses yeux, dans les traits de son visage et dans tout son comportement. C’est de cette façon que l’évangéliste veut présenter Jésus. En cet homme Dieu vit et se manifeste à nous et, à travers lui, il éclaire et réjouit notre monde triste et sombre. Cet homme est un être venu du ciel et en compagnie duquel on se sent «comme au ciel» et duquel on ne voudrait plus s’éloigner.

L’évangéliste cherche donc à décrire comment un être humain pourrait apparaître aux yeux de ceux qui l’entourent, lorsqu’il vit en Fils de Dieu. Il veut imaginer comment pourrait apparaître une vie humaine vécue dans un rapport d’intimité, d’abandon et de confiance avec Dieu. Elle ne peut être qu’une vie  transfigurée par la joie et le bonheur de sentir que rien ne peut désormais l’arracher ou la séparer de cet Amour qui la pénètre, l’enveloppe et la porte de toute part. Et puisque Jésus est l’homme qui vit immergé en Dieu, voilà qu’on lui attribue la capacité d’expérimenter déjà dans son corps, ici et maintenant, ce bonheur total qui le transfigure en en être de ravissement et de lumière.

Posséder Dieu, se sentir enveloppé par son amour, vivre comme des personnes aimées et  dégageant de l’amour autour d’elles, voilà le secret d’un être transfiguré! Voilà la recette d’un bonheur authentique, qu’aucune épreuve, ni aucune souffrance ne peut altérer ou assombrir. Même dans le défigurement de sa passion  et l’abjection de sa  mort  imminente, Jésus est et restera un être transfiguré, car toujours habité par l’amour et la présence de Dieu. Même après sa mort il sera toujours pour tous ses disciples un être rempli de vie et de lumière.

            Ce récit veut alors nous dire que, en Jésus, nous assistons au miracle de l’amour qui transfigure et à la métamorphose opérée par le bonheur dans la vie d’une personne. Je me demande si la transfiguration de Jésus est un phénomène réel ou si elle n’est pas plutôt une sensation subjective des disciples qui regardant Jésus  dans un de ses moments de prière, de communion avec Dieu, ont eu la chance de percevoir et de contempler  pour un bref moment son visage transformé par l'extase et le bonheur de son intimité avec le Père. N’avez-vous pas déjà remarqué qu’une personne ne révèle son véritable aspect, son vrai  visage que  dans les moments de joie profonde, de bonheur intense, d’extase des sens et de l’esprit ? C’est dans ces brefs instants que la beauté réelle de cette personne, cette beauté du cœur souvent cachée, ce que cette personne est vraiment au plus profond d’elle même et aux yeux de Dieu, c’est dans ces brefs moments de ravissement que tout cela surgit à la surface. Et c’est habituellement une révélation extraordinaire ! Une sorte de miracle s’opère: comme un diamant frappé par le soleil, ce visage  rayonne de mille éclats et devient ravissant  de beauté. L’irruption du bonheur, causé souvent par l’expérience de l’intimité et de l’amour, fait ressortir le vrai visage d’une personne qui est normalement altéré, faussé, caché par le masque utilisé pour remplir le rôle et pour jouer le personnage dans le déroulement  normal de la vie.

Il est donc vrai qu’il y des visages qui sont «resplendissants comme le soleil»; des visages qui sont lumineux. Il est vrai qu’il existe des moments où nous découvrons dans les yeux de certaines personnes, un tel amour, une telle confiance, une telle intensité de sentiments, qu’ils nous font penser à l’eau profonde d’un lac où la beauté du ciel se réfléchit. Il y a des personnes dont le visage est tellement empreint de bonté et réfléchit une telle paix que l’on ne peut pas s’empêcher de penser qu’elles sont des cadeaux du ciel et des manifestations tangibles d’un Amour qui laisse un peu partout des traces de sa présence. C’est ainsi, je pense, que Jésus a dû  être perçu par ses contemporains.

Témoins de la transfiguration et du bonheur de leur Maitre, les disciples, nous dit l’évangile, sont tellement ravis qu’ils voudraient arrêter le temps et éterniser cette expérience de pur enchantement. Ils sont heureux à  cause du bonheur de leur Seigneur. Car le bonheur est contagieux, il déborde et il se répand comme la lumière du soleil. C’est seulement dans le bonheur de l’autre que notre bonheur trouve sa plénitude et sa réalisation. Alors que la souffrance est souvent «égoïste», car elle nous replie sur nous-mêmes et nous ferme  aux autres à cause de la préoccupation, de la peur et de l’angoisse qu’elle fait peser sur notre existence; le bonheur est désintéressé, ouvert, prodigue, il cherche à se manifester et à se communiquer; et lorsqu’il est authentique, il devient une source de salut pour tous. On dit souvent que la souffrance rapproche de Dieu. C’est parfois vrai. Mais je pense que c’est surtout le bonheur que nous ressentons dans notre cœur qui est le signe le plus frappant de la présence de Dieu dans notre vie.
 Drewermann disait qu’on de ne devrait pas parler de personnes sans Dieu et de personnes qui croient en Dieu, mas plutôt de personnes heureuses et de personne malheureuses, c’est-à-dire de personnes qui marchent ensemble sur la route qui mène à Dieu, mais qui se trouvent à une distance différente d’elles-mêmes et de leur Origine.

Cet évangile finalement nous transmet un enseignement bien simple: c’est la présence de Dieu en toi qui finalement transfigure ta vie et fait de toi un être rayonnant de bonté, de beauté et de lumière. C’est le cœur de la bonne nouvelle que le Maitre de Nazareth nous a laissé.  

MB

dimanche 2 septembre 2012

L'AMOUR QUI TRANSFORME


CE QUI NOUS TRANSFIGURE

On pourrait approcher le texte de la transfiguration du Seigneur de bien des manières. On pourrait par exemple l’interpréter en suivant l’exégèse traditionnelle qui voit en Jésus transfiguré un nouveau Moise qui rencontre Dieu sur la montagne et dont le visage est transfiguré par le réverbération de la gloire de Dieu. Jésus donc nouveau Moise qui lui aussi présente au peuple de ses disciples sa loi nouvelle, loi  non plus écrite sur des tables de pierre, mais dans des cœurs de chair. Jésus donc nouveau maître, nouveau législateur qu’il faut désormais écouter, comme nous commande de le faire la voix de Dieu qui retentit sur la montage: «Celui-ci est mon Fils bien aime,  écoutez-le!»

Jésus aussi, nouvel Elie persécuté, qui rencontre Dieu dans la brise légère de la montagne de l’Horeb et en descend animé d’une nouvelle force et d’une nouvelle détermination, prêt a affronter l’hostilité de ceux qui en veulent à sa vie. 

On pourrait aussi voir dans ce récit Jésus qui cherche à préparer ses disciples afin que leur courage et leur foi résistent et persistent lorsque viendra l’heure de l’épreuve et la défaite de la croix.

On pourrait aussi voir en ce texte une catéchèse de l’évangéliste Matthieu qui cherche à inculquer aux chrétiens de la première génération la foi en la divinité de Jésus, présenté ici comme un être transformé par une révélation subite de sa nature divine et comme le Fils bien aimé de Dieu en qui il a  mis tout son amour.

Savoir tout cela c’est bien. Mais, finalement, ce qui nous intéresse vraiment c’est de savoir comment, en quoi ce texte nous concerne, nous  touche, nous, aujourd’hui. Qu’est ce qu’il a me transmettre qui puisse enrichir,  transformer ma vie ?  Voyons ensemble !

Personnellement, ce qui me frappe dans la Bible c’est de constater que toute transformation, tout changement radical d’une personne se réalise au sommet d’une montagne. Dans la bible la montagne  est le lieu par excellence de la rencontre avec Dieu. Cette particularité veut peut-être nous indiquer que nous sommes transformés, nous devenons radieux, lumineux, des êtres de lumière lorsque nous réussissons à nous libérer des pesanteurs qui nous écrasent au sol et nous savons entreprendre la  route qui mène vers le haut …

Peut être que cela veut nous dire que toute transformation, toutes transfiguration de notre personne n’est qu’au prix d’un lâcher prise continuel par rapport à tout ce qui nous replie sur nous-mêmes;  par rapport à tout ce qui tend à faire de nous le centre de l’univers. Ces textes nous apprennent  peut-être que notre transformation est le résultat d’un refus à nous considérer des Dieux auxquels tout est permis, qui peuvent tout faire pour assurer leur bien être, leur pouvoir et  leur gloire. Ils nous disent que nous, les humains,  pour être  vraiment  des personnes rayonnantes et réussies,  nous devons cesser de vivre terre à terre, aplatis au sol de nos convoitises et de nos  appétits;  mais savoir  gravir la montagne: c'est-à-dire  regarder en -haut, donner un  horizon plus vaste à notre existence, risquer la route de la spiritualité, de l’expérience religieuse, de la croyance  en  une Entité surnaturelle; adopter en somme l’attitude de la foi et de la confiance en la présence d’un Dieu Père de tendresse et d’amour, qui nous aime tels que nous sommes, créatures  finies, transitoires, faibles, pécheresses,  mais cependant  capables d’être changées, transformées et transfigurées en enfants de Dieu.

Ces textes nous apprennent finalement que toute transformation et toute transfigurations est finalement le produit, le résultat et la conséquence  inévitable (fatale, inexorable) de l’amour.

Dans l’évangile de ce jour il est dit que le Seigneur se transfigure « à leurs yeux ». Cela signifie que cette transfiguration de Jésus fut avant tout une expérience personnelle de ses trois amis préférés, plutôt qu’une expérience personnelle de Jésus lui-même. Ces trois amis, grâce à l‘amour qu’ils ressentaient pour leur Maître, le percevaient désormais d’une toute autre manière. À cause de l’admiration, du ravissement et de l’amour qu’ils éprouvaient en sa présence, Jésus était devenu pour eux  un être tout à fait unique, extraordinaire, merveilleux, fascinant. C’est précisément cet amour qui transfigura Jésus à leurs yeux et qui fit de lui une personne spéciale, unique, différente des toutes les autres et avec laquelle ils étaient prêts à passer le reste de leur vie: « Faisons ici trois tentes et restons ici pour toujours!  On est tellement bien  avec toi !! »

N’est-ce pas là le langage de tout amant ? N’est pas l’expérience que vivent tous les amoureux de la terre? 

Mais l’amour s’il transfigure l’être aimé, il change, transforme et transfigure aussi et surtout celui ou celle qui aime. Tous ceux et celles qui un jour sont tombés amoureux, le savent. Si avant, ils se sentaient seuls, vivants dans un monde ennuyeux, banal, terne, monotone…voilà que le jour où ils commencent à être en  amour, subitement tout change; tout devient un spectacle merveilleux; tout se transforme en une symphonie de sensations nouvelles. Tout devient une fête, une danse de joie et de bonheur. La vie devient belle, elle devient une aventure extraordinaire.

Celui ou celle qui tombe en amour, si avant il avait tout juste survécu, voilà que tout à coup il se sent débordant de vie, avec une envie folle de vivre pleinement  L’expérience de l’amour, fait naître en nous une sensation profonde de liberté. On se sent enfin libérés de nos anxiétés, de nos doutes, de nos peurs, de nos angoisses (suis-je  bon, utile, beau, fin, attrayant, intéressant, remarquable, est-ce que fais le poids ….?), car quelqu’un nous a remarqué, nous a  préféré, nous a choisi ; car enfin nous comptons pour quelqu’un, nous sommes importants pour quelqu’un; nous remplissons la vie de quelqu’un; nous devenons indispensables à quelqu’un… et ce sentiment fait subitement de nous une personne comblée et donc une personne transformée, puisque maintenant dans la filigrane de ma vie je peux désormais reconnaître la présence continuelle de l’être que j’aime.

Et ce changement est transfigurant, car il se répercute sur l’aspect extérieur: le visage crispé et tendu se détend et s’épanouit; une nouvelle lumière apparaît dans les yeux; le sourire acquiert une nouvel éclat; on  a plus d’énergie, d’entrain, d’enthousiasme…(J’ai connu  des gars qui étaient des traineux et des paresseux et qui sont devenus des modèles d’efficacité et de responsabilité le jour ou ils sont tombé amoureux); on envisage l’avenir avec plus d’optimisme. L’amour que l’on ressent est si débordant que finalement tous autour de nous en profitent: on se sent plus calme, plus gentil, plus accueillant, plus serviable, plus souriant… une véritable transfiguration !!!

Je pense que le texte de l’Évangile qui nous présente la transfiguration de Jésus et de ces trois amis veut nous indiquer sur quels chemins nous devons chercher notre transfiguration :

Le chemin de la montagne où nous faisons notre rencontre avec Dieu;
Le chenin de la confiance où nous renonçons à être Dieu ;
Le chemin de l’amour où nous acceptons d’un autre la plénitude de notre vie.

MB

NOS DEUX VISAGES


TRANSFIGURATION  - NOS DEUX VISAGES

Tous les textes des évangiles que nous lisons en ce temps de carême ont été choisis dans le but de parfaire, de compléter la préparation  de ceux et celles qui autrefois se préparaient à devenir chrétien  par  le baptême reçu la nuit de Pâques. Ces textes ont donc tous un caractère éminemment catéchétique. Ils cherchent  à  inculquer aux futurs chrétiens (catéchumènes) une compréhension la plus exhaustive possible de la figure de Jésus,  en présentant  différentes facettes et différents aspects de sa  personne, de sa mission, de sa fonction dans le plan de Dieu et dans l’histoire des hommes: il est tour à tour présenté comme le prophète par excellence, l’envoyé  de Dieu, le Messie qui accomplit les promesses des Écritures, comme le Fils bien-aimé du Père, comme le guide, le maitre, la  parole, l’eau vive qui désaltère notre soif, le pain qui  rassasie notre faim, le médecin qui guérit nos infirmités, la source de renouveau intérieur, de liberté,  de guérison, de salut, de vie, comme lumière qui ouvre à la compréhension du mystère de Dieu, de l’homme et du monde, etc .

C’est donc en ayant présente à l’esprit cette fonctionnalité des textes évangéliques, que nous devons  aborder les lectures que la liturgie nous propose en ce temps de carême qui est né comme une période de préparation plus immédiate et plus intense des catéchumènes  à leur baptême reçu au cours de la veillée pascale.
L’évangile d’aujourd’hui ne fait pas exception à cette finalité. En écoutant ce texte, les futurs chrétiens  apprenaient  que Jésus est le Fils bien-aimé de Dieu qui est Père; qu’il est l’accomplissement et le but des Écritures (Moise et Elie); qu’il est celui qui est totalement  transfiguré par la présence de Dieu en sa vie et par son Esprit dont il se nourrit continuellement; qu’il est source d’émerveillent et de joie pour ses disciples qui ne veulent plus se séparer de lui parce qu’ils trouvent en lui et en sa proximité  leur bonheur. Mais  qui, en même temps, est celui qui, pour être fidele à cet Esprit, n’aura pas peur d’affronter les épreuves, les luttes,  les adversités, les hostilités jusqu’en perdre la vie.

Évidemment, lorsque nous, les chrétiens, du XXIe siècle nous nous confrontons à un récit de ce genre, nous ne pouvons nous empêcher de sentir un certain malaise et un certain agacement. Ce style, ces images, cette mise  en scène, ce scénario ne sont évidemment plus adaptés à notre sensibilité et nous avons beaucoup de difficulté à réagir positivement devant ce monde fantastique, merveilleux et irréel que cet ancien conte étale sous nos yeux : orage qui gronde, nuage qui, comme par enchantement, enveloppe la cime de la montagne ; voix  mystérieuse qui  vient de l’au-delà et  qui résonne dans les nuages; revenants de l’outre-tombe qui, tout à coup, se matérialisent et qui parlent; vêtements qui soudainement  commencent à lancer des étincelles et à  briller de milles feux, personnes qui entrent en transe et qui délirent de plaisir... C’est cependant sous cet emballage fantasmagorique  que le message de l’évangile nous est parvenu: à nous d’être assez avertis et intelligents pour  récupérer  le trésor  de sens qui s’y cache pour nous aujourd’hui.

Habituellement, dans chaque récit évangélique qui nous est proposé le dimanche, les points susceptibles d’attirer notre attention sont multiples. Je voudrais ce matin vous en proposer un à votre réflexion. Jésus est présenté ici  comme un être transfiguré par la gloire, la  beauté et la lumière, lui,  qui  pourtant  sera bientôt un homme défiguré par l’échec total et l’atrocité de la torture et de la souffrance. Cet évangile veut nous enseigner que chaque être humain  porte en lui ce double visage. Le visage de la beauté et celui de la laideur. Un visage d’éclat et de lumière et un visage d’ombre et d’obscurité. Un visage épanoui par la bonté et un visage desséché par la mesquinerie et l’égoïsme; un visage transfiguré par l’amour et en visage dévasté  par le  ressentiment  et  la haine. Un visage ensoleillé  par la joie et le bonheur et un visage assombri et crispé par l’épreuve, la  maladie et la souffrance.

Souvent ces deux visages coexistent en nous;  parfois nous mettons en avant l’un et parfois l’autre; et il arrive aussi que l’un  prenne de dessus sur l’autre. Quelle change et quelle grâce pour nous et pour tous ceux qui nous entourent  lorsque notre vie est éclairée par notre visage de lumière !  Mais il arrive aussi qu’un jour  ce soit surtout le visage défiguré qui apparaisse et qui s’impose inévitablement. J’ai connu et côtoyé beaucoup de personnes extraordinaires et j’ai été souvent ravi et transporté par des visages merveilleux.. Je me souviens particulièrement d’un confrère avec qui j’ai eu la chance de vivre, pendant quelques années, lorsque j’étais jeune étudiant et jeune prêtre à Rome. Je peux vous assurer que son visage de lumière était éblouissant. C’était un phare qui éclairait partout autour de lui.  C’était un vrai savant; un humaniste, un polyglotte (il  parlait six langues);  il connaissait tout de tout ; un bibliste de renommée; un psychologue hors pair; on venait de partout  pour le consulter; même  les évêques du Concile Vatican II venaient le rencontrer. Il avait une façon de traiter avec les personnes qui fascinait; tout le monde l’adorait. Il était ce genre de personne que l’on appelle «attachante» et  qui  suscite l’émerveillement et l’admiration à première vue. Et bien, après avoir connu son visage transfiguré, j’ai connu aussi son visage défiguré.  A 65 ans cet homme envoûtant et exceptionnel  a fait un  ACV qui l’a complètement terrassé et anéanti, le transformant en un  légume qui passait ses journées  à  tordre un chiffon, les yeux fixé dans le vide, et que le personnel soignant  surprenait souvent en train de s’amuser avec ses propres excréments. La merveilleuse  lumière qui brillait en lui était définitivement éteinte. Et pourtant, cet homme anéanti, même dans son délabrement a continué a avoir la visite  de ceux  et celles qui l’avait connu lorsqu'il était sur la montagne du Tabor. Je pense avoir vécu en ce temps-là ce que les disciples de Jésus ont dû vivre  lorsque, de façon brutale, ils se sont trouvés en face de l’échec et de la mort ignoble et répugnante de leur Maitre. Ce qui leur a permis de rester attachés à la personne de Jésus, même  après cette expérience affreuse, a été, sans doute, le souvenir de l’admiration, de l’émerveillement, du changement et du bonheur que cet homme avait suscité à tous jamais dans leur vie.  Parce que l’admiration, la vénération, l’amour  possèdent cette émouvante capacité de continuer à voir, même à travers  l’échec et l‘inévitable déchéance, le  visage de beauté et de lumière qui un jour nous a  touché et ébloui. Ce récit de Marc emprunte ce langage merveilleux pour traduire une chose profonde et vraie: c’est cette  intimité vécue dans l’amour qui a permis aux disciples  de Jésus de passer à travers la déception de l’échec de leur Maitre.

C’est toujours  le souvenir d’un visage de lumière qui permet à l’épouse d’assister et de veiller avec amour et tendresse le mari qu’un cancer défigure et consume petit a petit sur un lit d’hôpital. C’est encore le souvenir  d’un visage de lumière qui continue  de garder  la beauté du sourire et la tendresse du regard de ce vieux couple qui, l’autre jour, au restaurent, juste à coté de moi, fêtait, avec pudeur et discrétion, l’anniversaire de leur première rencontre et, sans doute, de leur premier baiser.

Je pense que tout l’effort de notre vie doit consister à allumer notre visage et à le rendre toujours  plus éblouissant  pour ceux et celles qui ont la chance de nous croiser dans leur existence. Parce que ce sera ce visage-là qui s’imprimera dans leur esprit et dans leur cœur et qui leur permettra de garder de nous le souvenir d’une personne  transfigurée, même lorsque  nous serons inévitablement défigurés un jour par l’usure de la vie, la faute, l’échec, ou par la dégradation et le délabrement dus à la maladie, à la vieillesse et à la mort.

 On  ne peut parler de Jésus sans parler de nous. Jésus trace simplement le chemin qui est le nôtre. Ainsi, nous sommes également ces deux visages de la vie, nous sommes cette personne dans un vêtement rayonnant qui est le fils chéri de Dieu et nous sommes ce visage défiguré par les affres de la croix. Et la tentation est  grande de ne voir chez soi et chez les autres que l’être de lumière quand la vie nous gâte, que l’être de ténèbres quand arrive l’adversité. Ce récit de la transfiguration  nous dit : quand le ciel s’obscurcit, élève-toi vers les hauteurs de la foi et n’oublie pas l’être lumineux que tu es et l’être chéri de Dieu que tu as toujours été. C’est ce que font les aidants naturels, les amis, les parents quand ils veillent  sur les êtres dont l’esprit est parti en voyage vers des mondes imaginaires, comme dans le cas de mon confrère ou comme dans la maladie d’Alzheimer; leurs yeux percent l’obscurité pour apercevoir encore l’être lumineux et aimé.

Cet évangile nous empêche de sombrer dans la  disconfiance et  la désespérance, car il nous rassure que, quoiqu'il puisse nous arriver,  notre visage de lumière survivra toujours dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés et donc dans la mémoire de notre Dieu.  

 MB