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lundi 25 octobre 2021

        L’homme qui avait peur du noir

(30 dim. ord. B – Mc 10, 45-52)

Dans presque toutes les grandes religions du monde l’éveil de l’être humain à la pleine conscience de soi, à la perception de sa profondeur et de son sens, de la finalité à donner à son existence afin d’arriver à une satisfaisante réalisation de soi et à une sereine acceptation de sa présence en ce monde, est toujours qualifié d’illumination. Ce terme veut indiquer le passage de l’esprit de la personne d’un état d’obscurité, d’ignorance, de confusion chaotique dans la perception de soi et de la Réalité qui l’entoure, à un état de fulguration lumineuse qui tout éclaire.

Dans la Bible, le récit mythique raconte que c’est d’abord par le geste créateur de la lumière que Dieu fait surgir le monde des ténèbres et du chaos original pour en faire un cosmos merveilleux et ordonné.

Également, lorsque dans le NT, l’évangéliste Jean, au début de son évangile, voudra décrire l’origine du mouvement chrétien et expliquer la nature et le sens de la présence de Jésus dans notre monde et dans la vie de ses disciples, il le présentera comme la venue et l’offre d’une lumière qui vient chasser les ténèbres du mal qui depuis toujours s’étaient installées et avaient colonisé le cœur de l’homme. En même temps Jean présentera l’arrivée de cette lumière comme un drame, puisque beaucoup ne l’ont pas accueillie et ont préféré leurs ténèbres à sa lumière.

Les humains restent cependant fondamentalement des êtres qui, comme les phalènes de la nuit, sont irrésistiblement attirés par la lumière du sens et de la connaissance. Atteindre l’illumination, a toujours été le rêve et le but de toute quête humaine d’accomplissement et de bonheur, ainsi que la promesse des religions à leurs fidèles.

Et en cela le christianisme ne fait pas exception. Les auteurs chrétiens de la seconde moitié du premier siècle qui ont rédigé les évangiles, présentent Jésus comme un être de lumière venu en ce monde pour l’éclairer de ses valeurs et de sa sagesse. Ainsi, Jésus apparaît souvent à ceux qui le fréquentent comme un homme lumineux et transfiguré par l’éclat qui émane de son âme et de la qualité fascinante de sa personne et de son esprit épris de son Dieu et du bonheur de ses frères.

 Dans les Évangiles les disciples de Jésus aussi sont souvent qualifiés d’enfants ou de fils de la lumière et le baptême, qui officialise leur adhésion au mouvement de Jésus, est considéré comme un rite d’illumination  qui  les fait définitivement passer du péché à la grâce, de l’égoïsme à l’amour désintéressé, des ténèbres  à la  lumière  dans un monde où ils doivent  resplendir comme des lampes  toujours  allumées.

Si ce passage des ténèbres à la lumière est important pour tout humain, il devient essentiel pour chaque chrétien qui s’engage, à la demande et à l’exemple de son Maître, à être à son tour dans le monde une source de lumière pour tous.

De sorte que, dans le récit de l’évangile d’aujourd’hui, on comprend la frénésie, l’empressement et, en même temps, le sentiment d’urgence et le cri à l’aide par lesquels l’homme l’aveugle, immobilisé au bord de la route, cherche et demande à être libéré de l’aveuglement et de l’obscurité qui ont toujours rendu misérable et angoissante son existence. Cet aveugle est ici l’image et le prototype de tous les chrétiens et de tous ceux que l’aveuglement intérieur empêche de marcher sur le chemin de leur réalisation humaine, religieuse et spirituelle, les condamnant à une vie de banalités et d’insignifiance.

Les gestes exaspérés, exagérés, presque violents du comportement de l’aveugle Bartimée (il ne se lève pas, il saute en l’air ; il ne pose pas son manteau, il le lance loin ; il ne parle pas, il crie; il ne marche pas vers Jésus, il court ) manifestent son exaltation à la présence de la source (Jésus) de sa possible illumination,   mais aussi son anxiété, sa peur de rater sa chance de s’y abreuver et l’intensité de son désir de sortir,  une bonne fois, de cet enfers de ténèbres  et de non-sens dans lequel il avait précipité et égaré son existence .

Cet aveugle bloqué et immobilisé sur la route de son existence à cause de l’impossibilité de voir son véritable chemin, a reconnu en Jésus l’homme-miracle capable de l’illuminer et de lui ouvrir les yeux. Jésus, de son côté, arrêtera expressément sur voyage pour accueillir et exaucer cet homme assoiffé de lumière. Jésus fera cela pour lui permettre de comprendre et de réaliser comme peut être différente, plus belle, plus réussie, plus féconde, plus lumineuse et plus heureuse sa vie si, désormais, les yeux remplis de larmes et de lumière, il est disposé à le suivre sur sa « Voie ». Bartimée le fera. Et je suis sûr qu’il ne l’a jamais regretté.

Qu’en est-il de nous, les aveugles et les aveuglés du XXI siècle ?  Serons–nous capables, comme Bartimée, de crier à Jésus notre détresse causée par tous nos aveuglements et de courir à lui pour qu’il éclaire notre morne et sombre existence de la lumière de son esprit et pour qu’il la réchauffe de la chaleur de son amour ?

 

 Bruno Mori,                                                                            octobre 2021   

dimanche 20 décembre 2020

Témoins de la Lumière et Voix qui se fait Parole de salut

 

(3e dim. Avent B, Jean 1, 6-8, 19-28)

Le texte de l’évangile de ce dimanche, en présentant la personne de Jean Baptiste, veut aujourd’hui nous rappeler que, nous aussi, comme le Précurseur, nous ne sommes pas la lumière, mais les témoins de la lumière. Nous sommes les lampes qui permettent à la lumière d’être, de se diffuser et d’éclairer.

Nous ne sommes pas la parole, mais la voix qui donne consistance et forme à la Parole. Nous sommes le souffle, la vibration sonore qui génère la musique de la Parole porteuse de sens, de signification et des innombrables modulations et harmonique de l’Esprit. Une Parole dont le but est de nourrir notre âme et de guider et d’orienter nos pas vers des chemins d’une possible et nécessaire transformation et innovation dans notre existence.

Pour nous, les chrétiens, c’est Jésus la lumière. C’est Jésus la parole. Mais nous sommes ceux et celles par qui cette lumière se répand ; ceux et celles par qui cette parole retentit et résonne à nouveau dans notre monde.

Redoutable responsabilité que la nôtre, en tant que disciples de ce Maître et en tant que dépositaires privilégiés de son précieux héritage de renouveau universel, de sagesse et d’humanité ! Nous avons, en effet, le pouvoir de refroidir le feu, d’éteindre la lumière et de suffoquer la parole de ce prophète, de ce « fils de l’homme » à qui les évangiles ont attribué la « prédilection » de Dieu.

Nous avons le terrible pouvoir de rendre stériles pour nous et nos frères humains, la qualité exemplaire de sa vie donnée et de sa mort volontairement acceptée ; ainsi que de rendre inopérant le pouvoir libérateur, transformateur et sauveur de son message et de son esprit.

Nous avons le tragique pouvoir de rendre vaine, pour un grand nombre d’humains, l’apparition dans notre histoire d’un tel chef-d’œuvre de spiritualité, d’intimité divine et d’humanité. Nous avons le tragique pouvoir de rendre insignifiant un tel miracle d’amour inconditionné, de compassion, d’abnégation, de don de soi et de totale liberté.

Nous avons le triste pouvoir de cacher aux yeux d’une humanité, qui aujourd’hui en a extrêmement besoin, la découverte, faite par Jésus, de la présence en cet Univers d’un Mystère d’attractions, de bienveillance, de bonté et d’amour qui est et qui agit en toutes choses, mais qui est et agit surtout au cœur de l’homme. Ce Mystère d’amour, présent et à l’œuvre partout, et entrevu et ressenti d’une façon unique et particulièrement intense par Jésus, a pris dans son esprit et dans son imaginaire le visage d’un Dieu qui nous est père, mère et tendre compagnon de route.

Témoins d’une nouvelle lumière qui est venue s’allumer sur notre pauvre monde qui aujourd’hui encore, et peut-être plus que jamais, marche dans l’obscurité et l’incertitude d’un futur incertain et menaçant … Voix qui doit prononcer clairement et fortement la bonne Parole et annoncer la bonne nouvelle d’un salut encore et toujours possible aux hommes de bonne volonté … Voilà ce que l’évangile de ce dimanche nous appelle à être en tant que disciples qui ont choisi de marcher sur la « Voie » ouverte par Jésus.

Une grande responsabilité nous incombe donc à nous, ses disciples, : celle d’être de véritables témoins de l’évangile ; celle, de vivre à fond et d’incarner dans le quotidien de notre existence les valeurs que ce « divin » Maître nous a laissé ; celle de faire en sorte que notre vie renouvelée et transformée par sa Parole resplendisse, comme souhaitait Jésus, comme une lampe qui brille aux yeux des hommes et qui éclaire tous ceux et celles qui, avec nous, habitent dans la même maison. (Mt. 5,14-16)  

Que nous le croyons ou pas ; que nous le réalisions ou pas, une chose est certaine : le salut de notre monde, de notre race et de chacun de nous, sera seulement dans l’amour gratuit, le soin des autres, la bonté fraternelle, la justice, la solidarité et la responsabilité réciproques, par lesquels nous serons capables de requalifier et de rebâtir les relations avec nos frères humains et avec la nature autour de nous, C’était au moins la conviction profonde de Jésus de Nazareth !

 

 

BM – Montréal    9 déc. 2020

lundi 5 janvier 2015

Devenir des Mages, chercheurs de lumière, chercheurs de Dieu


Épiphanie, Mt.2, 1-12


Avant de commencer à réfléchir sur le contenu de cet évangile, il faut que tout le monde sache que Matthieu, en écrivant ce récit de l’étoile et des Rois Mages, n’a pas eu l’intention de nous transmettre un fait réel et historique. Il veut raconter aux chrétiens un conte, une histoire qu’il a inventée pour communiquer une attitude intérieure qui nous concerne tous et pour nous aider à orienter correctement notre existence. Nous devons donc interpréter, décrypter les images et les symboles dont ce récit est composé pour qu’il nous révèle toute la profondeur et la beauté de son contenu.

La parole «mage» signifie chercheur. Les mages sont donc ici des gens qui cherchent à savoir, qui sont dans l’incertitude, le doute, le noir, l’insatisfaction des connaissances qu’ils possèdent ; ils cherchent autre chose de plus complet, de plus satisfaisant. C’est pour cela qu'ils sont en route, en voyage. On ne peut rien trouver de vraiment nouveau, si on reste figé sur place, si on n’explore pas d’autres territoires et si on ne parcourt pas d’autres chemins. Ces chercheurs viennent de l’Orient, car c’est à l’Orient que naît le soleil; c’est de l’Orient que surgit la lumière qui chaque jour chasse la nuit. Les chercheurs de lumière ne peuvent venir que de l’Orient. C’est l’Orient leur patrie. Ces mages représentent donc tout ceux et celles qui cherchent la lumière (de la vérité, de la justice, du bonheur et du salut). Ils ne peuvent être conduits que par une étoile. En effet, dans toutes les cultures anciennes, l’étoile est l’image symbolique de la lumière qui éclaire le chemin, qui empêche la chute et qui sauve la vie.

Dans l’esprit chrétien, tout chercheur de lumière ne réussit sa quête que s’il réussit à trouver l’«enfant». Et cela non seulement parce que l’enfant est par définition l’être qui n’est là que parce qu’il est venu à la lumière, mais aussi parce, dans la littérature chrétienne, il est le signe le plus accompli de la présence du salut de Dieu sur terre. La question des mages à Hérode: «Où pouvons-nous trouver l’enfant qui vient de naître», c'est-à-dire qui est venu à la lumière, est véritablement la question que se pose tout chercheur de Dieu. L’évangéliste Matthieu sait très bien que Dieu s’est manifesté à travers l’homme de Nazareth et que Dieu est présent en lui, dans chaque être humain ainsi que dans les profondeurs de la réalité. Mais comment le trouver? Comment s’en approprier? Ce Dieu qui doit désormais animer la vie de chaque personne et dominer dans la vie de chaque personne est ici présenté à notre foi sous la figure de l’enfant-roi. Chercher Dieu équivaut dans la Bible à chercher où se trouve l’enfant, car cette vie de Dieu en nous est pour chacun une source de fraîcheur, de jeunesse, de beauté, de vie nouvelle.

À travers la symbolique des mages-chercheurs, l’évangile de ce jour veut alors nous poser la question: qu’est-ce que tu cherches principalement dans ta vie? Es-tu un chercheur de Dieu, de nouveauté, de vie nouvelle ? Comment ce Dieu, présent dans ta vie, peut-il être rencontré? Qu’est-ce que tu fais pour le trouver? Comment es-tu capable de reconnaître sa lumière parmi les innombrables lumières qui ont la prétention d’Éclairer et d'orienter ton existence ? Où iras-tu pour le trouver?

L’évangéliste nous dit qu’il existe deux mondes où tu peux chercher l’enfant qui est roi. Il y a le monde de l’extériorité et le monde de l’intériorité. Le monde de l’extériorité c’est le monde d’Hérode. C’est le monde que nous tous connaissons. C’est le monde qui est décrit dans les journaux; que nous voyons à la télévision. C’est le monde dans lequel nous plongeons chaque jour et dans lequel se déroule notre existence quotidienne. C’est le monde de la lutte pour le pouvoir; le monde de la confrontation, de la peur; un monde où chacun cherche à posséder quelqu’un ou quelque chose. C’est le monde de l’intrigue, du mensonge, de l’avidité, du pouvoir, de la violence, de la jalousie représenté par la figure d’Hérode. C’est aussi le monde qui n’aime pas les changements, les transformations, les révolutions. Dans ce monde, les gouvernants sont attachés au statu quo et à l’immobilité qui assurent la stabilité et la permanence de leur pouvoir. C’est un monde où aucune lumière nouvelle n’est la bienvenue. C’est un monde qui est en guerre contre toute lumière qui vienne d’ailleurs. Ce monde est caractérisé par la nuit. C’est un monde d’adultes sombres. C’est un vieux monde. Dans ce monde le seul roi est Hérode. Dans ce monde, il n’existe pas d’enfant-roi. Dans ce monde d’Hérode l‘enfant est au contraire systématiquement éliminé. C’est un monde qui ne manifeste aucun signe d’une présence divine; c’est un monde dans lequel Dieu n’es jamais venu et dans lequel il ne pourra jamais s’incarner.

Il y a ensuite le monde de l’intériorité qui abrite la présence de l’enfant-roi, symbole de la présence de Dieu dans nos vies. L’évangile nous dit que nous le trouverons seulement si au cours du chemin de la recherche de Dieu et de la vérité sur nous-mêmes, nous sommes capables d’apercevoir et de suivre son étoile. Une étoile c’est n’est pas seulement un point de lumière dans la nuit; une présence de feu et de chaleur dans la froideur terrifiante de notre univers. C’est aussi le creuset où tous les éléments de notre monde viennent à l’existence; c’est la source de toute possibilité de vie. Entrevoir une étoile dans notre vie peut donc signifier voir la source, le centre, le noyau d’où surgit la véritable vie en nous et donc aussi notre salut. Les mages chercheurs n’ont pas aperçu l’étoile lorsqu’ils étaient dans leur pays d’Orient, mais lorsqu’ils se trouvaient dans le pays d’Hérode. Cela signifie que l’étoile qui indique où se trouve la présence de Dieu dans notre vie se manifeste à nous surtout et principalement quand nous sommes en contact avec Hérode ; c’est à dire lorsque nous vivons les moments les plus durs, les plus pénibles, les plus éprouvants, les plus difficiles, les plus douloureux de notre existence; lorsque nous sommes confrontes à la méchanceté du monde; lorsque nous réalisons l’absurdité et souvent aussi la stupidité de nos besoins matériels, de nos appétits et de nos folles attentes; lorsque nous faisons l’expérience de notre fragilité, de la maladie, de la souffrance du deuil et de la mort … c’est à ces moments, si nous sommes attentifs, qu’une lumière s’allume en nous et que l’étoile apparaît … C’est une petit lumière qui tout à coup brille dans notre nuit : un souvenir, un goût d’enfance; l’envie d’être meilleurs, de vivre différemment, de changer de vie; d’un lieux sécuritaire, d’une présence aimante et rassurante. C’est l’envie de céder les armes; d’arrêter de nous battre et de nous en faire; c’est le désir de pouvoir faire confiance comme des enfants; de laisser tomber nos antagonismes, de chasser loin de nous tous ces mauvais esprits qui nous torturent et qui nous empêchent de goûter avec confiance et simplicité au bonheur de vivre en enfants de Dieu; c’est la nostalgie du temps ou d’un paradis originel où nous étions portés, protégés, aimés, où nous ne manquions de rien et nous étions heureux. C’est l’attrait de Dieu en nous. C’est une parole divine qui se fait entendre dans les profondeurs de notre cœur. C’est l’intuition ou, mieux, la sensation de quelque chose de mystérieusement divin qui est en nous; qui a toujours été là, mais que nous n’avons jamais été assez attentifs pour nous en rendre compte, pour le ressentir, mais qui nous pousse vers la lumière d’une nouvelle naissance, d’un nouveau commencement, d’une nouvelle vie. C’est Dieu en nous qui veut nous conduire à rencontrer l’enfant que nous sommes dans les profondeurs les plus intactes de notre personne.

Si nous suivons la lumière de cette étoile qui a subitement surgi dans le ciel de notre existence, nous nous trouverons, nous aussi, comme les mages, agenouillés devant l’enfant que nous sommes et dans lequel nous reconnaissons les signes de la présence de Dieu dans notre vie. Serons-nous capables de suivre l’étoile qui cherche à nous conduire là ou Dieu pourra nous transformer en ses enfants? Serons-nous capables de mettre toute notre vie entre ses mains, en lui offrant l’or de nos succès et de nos bonheurs, l’encens de notre adoration et de notre amour, et la myrrhe de nos épreuves et de nos souffrances?


BM

lundi 7 janvier 2013

Epiphanie - ouverts à la lumière


EPIPHANIE – OUVERTS À LA LUMIÈRE

Nous sommes ici en présence d’un texte d’évangile qui le long des siècles a charmé des générations d’enfants et de chrétiens et qui continue de nous émerveiller pour la richesse de ses symboles et la qualité du message qu’il cherche à transmettre. En effet, si nous savons interpréter comme il faut le contenu caché de ce récit pittoresque et merveilleux, nous découvrirons que son auteur est un catéchète hors pair, un théologien d’un génie  extraordinaire. À travers les faits et les images qu’il nous propose, il trace en réalité, pour tout homme en général, et pour le croyant et le disciple du Seigneur en particulier, les étapes de ce que devrait être son cheminement intérieur pour arriver à trouver l’enfant divin qui repose en chacun de nous et devant lequel nous devrions être capables de déposer, comme un cadeau, le sens de notre vie.  Ce récit des Mages est finalement une parabole sur la fonction et la nécessité de vivre notre vie en nous laissant entraîner, transporter par la foi (représentée ici par l’étoile) et, plus particulièrement, par la foi en la présence de Dieu dans notre monde.

Foi qui est d’abord présentée ici comme lumière, comme illumination, comme infusion d’une sagesse qui nous vient d’en haut, comme don divin qui parcourt le ciel de notre vie et nous donne la capacité de regarder   la réalité avec les yeux de Jésus qui sont finalement  le regard de Dieu.
Foi aussi comme disponibilité à accueillir du nouveau dans notre vie; à abandonner nos assurances, nos certitudes établies; foi comme attitude à se remette continuellement en question; comme capacité à partir plus loin, à marcher sur des chemins qui nous déstabilisent parce qu’ils nous obligent  à laisser  la tranquillité et le calme de notre chez nous chaud et douillet … car sans cela jamais nous connaîtrons d’autres pays, jamais nous verrons d’autres horizons, jamais nous ferons de nouvelles rencontres qui donneront peut-être un souffle nouveau à notre existence et qui seront à l’origine d’un nouveau commencement et d’une nouvelle naissance. La nuit de notre vie sera sans étoiles, si nous ne la vivons pas avec le souci continuel de regarder plus haut et plus loin pour détecter l’apparition de sa  lumière.

C’est tout cela que l’évangéliste veut nous dire en nous présentant ces mystérieux personnages qui arrivent à Jérusalem  de l’Orient. L’Orient, c’est loin; l’Orient c’est un pays lointain; c’est le berceau du soleil. L’Orient est alors la patrie de tous ceux et celles qui sont épris de lumière et qui sont représentés ici par ces personnages énigmatiques qui voyagent attirés par le mouvement d’une étoile. Ces gens qui viennent de l’orient, d’un pays étranger, sont appelés «mages» pour signifier qu’ils ne  sont pas des personnes ordinaires; ils ne sont pas comme tout le monde; ils ne sont  pas des juifs, ils n’appartiennent pas au peuple élu….et pourtant, et voilà le message extraordinaire que le récit  évangélique veut transmettre, et pourtant ces infidèles, ces païens viennent du pays du soleil; ils sont des apprivoiseurs d’étoiles; des chercheurs de lumière; ils ont  vu  l’Astre de Dieu ….et les voilà en chemin à sa poursuite. Une poursuite qui les amènera loin, dans un endroit étranger, dangereux, hostile, où ils risquent leur sécurité et même leurs vies…

C’est le risque à courir lorsqu’on est à la recherche de lumière, ou de quelque chose ou de quelqu’un qui peut «sauver» notre vie. Rien n’est assuré dans cette quête de vérité. L’élan intérieur, l’enthousiasme, la ferveur, l’étoile qui  nous a toujours guidé vers Jérusalem, vers le pays où nous espérions rencontrer le Messie, peuvent disparaître un jour et nous pouvons nous trouver à nouveau dans l’obscurité et exposés aux menaces et aux dangers d’un Hérode. Cependant, si nous persistons dans la recherche du Messie qui doit naître pour nous et en en nous, de cet enfant innocent et de ce fils de Dieu que nous sommes finalement  tous au plus profond de nous même, alors, certainement, nous assure ce récit, l’étoile réapparaîtra qui nous conduira à faire la rencontre d’un «Sauveur».

Par contre, les juifs de Jérusalem, avec Hérode, les scribes et les pharisiens représentent  ceux qui ne sentent pas le besoins de se mettre en marche. Ceux qui  se sentent très bien là où ils sont. Ceux qui pensent posséder la lumière. Ils ont la compétence, le savoir faire, la science et la connaissance des Écritures. Ils sont capables de les lire et de les  d’interpréter. Eux, ils savent  déjà tout ; ils savent  déjà où se trouve  le messie; ils  n’ont pas besoin de le chercher.  Et c’est pour cela, nous  dit ce texte de l’évangile, qu’ils ne le trouveront jamais. Puisqu’ils ont eu trop confiance en eux même, en leur savoir, en leurs certitudes, en leurs croyances religieuses; puisqu’ils n’ont jamais su regarder plus loin que leur nombril, ils ne verront jamais aucune étoile. Puisqu’ils n’ont jamais été capables de s’émerveiller et de s’interroger en regardant le ciel, ils ne pourront  pas  reconnaître les signes de la naissance et de la présence tout proche de Dieu dans  leur vie et dans le monde. Et pourtant il était là…. à Bethleem… à  quelques pas de Jérusalem… et ils ne l’ont jamais  rencontré!!!  Alors que les mages, les païens se sont ouverts à la nouvelle Lumière, ont accepté  de se faire éclairer par la foi en l’incarnation de Dieu, eux, les membres du peuple élu, les héritiers des promesses divines, sont restés figés dans  le refus et l’obscurité. 

Cette parabole des mages a été écrite pour faire l’apologie de l’universalisme chrétien. C’est la fin de particularisme, de l’élitisme. Désormais il n’y a plus de peuple élu; tous les peuples de la terres sont élus par Dieu pour entrer dans son royaume; tous sont appelés à se prosterner devant lui; tous sont appelé à découvrir l’enfant de Dieu que chaque personne est dans les profondeurs de son être. Toutefois, la découverte  de cet enfant ne peut se faire que si nous sommes capables de nous  délester de nos carcans et de vivre une existence caractérisée par  une certaine forme de manque, d’insatisfaction, de détachement, de simplicité, de pauvreté, de lâcher prise,  afin de récupérer notre liberté et de nous rendre sensibles (attentifs)  aux appels qui viennent de l’intérieur de notre cœur. Ces appels, lancés par l’enfant  qui est en nous, répercutent toujours la voix de Dieu et  sont le signe le plus évident et le plus merveilleux de sa présence.

MB, 2012

dimanche 2 septembre 2012

NOS DEUX VISAGES


TRANSFIGURATION  - NOS DEUX VISAGES

Tous les textes des évangiles que nous lisons en ce temps de carême ont été choisis dans le but de parfaire, de compléter la préparation  de ceux et celles qui autrefois se préparaient à devenir chrétien  par  le baptême reçu la nuit de Pâques. Ces textes ont donc tous un caractère éminemment catéchétique. Ils cherchent  à  inculquer aux futurs chrétiens (catéchumènes) une compréhension la plus exhaustive possible de la figure de Jésus,  en présentant  différentes facettes et différents aspects de sa  personne, de sa mission, de sa fonction dans le plan de Dieu et dans l’histoire des hommes: il est tour à tour présenté comme le prophète par excellence, l’envoyé  de Dieu, le Messie qui accomplit les promesses des Écritures, comme le Fils bien-aimé du Père, comme le guide, le maitre, la  parole, l’eau vive qui désaltère notre soif, le pain qui  rassasie notre faim, le médecin qui guérit nos infirmités, la source de renouveau intérieur, de liberté,  de guérison, de salut, de vie, comme lumière qui ouvre à la compréhension du mystère de Dieu, de l’homme et du monde, etc .

C’est donc en ayant présente à l’esprit cette fonctionnalité des textes évangéliques, que nous devons  aborder les lectures que la liturgie nous propose en ce temps de carême qui est né comme une période de préparation plus immédiate et plus intense des catéchumènes  à leur baptême reçu au cours de la veillée pascale.
L’évangile d’aujourd’hui ne fait pas exception à cette finalité. En écoutant ce texte, les futurs chrétiens  apprenaient  que Jésus est le Fils bien-aimé de Dieu qui est Père; qu’il est l’accomplissement et le but des Écritures (Moise et Elie); qu’il est celui qui est totalement  transfiguré par la présence de Dieu en sa vie et par son Esprit dont il se nourrit continuellement; qu’il est source d’émerveillent et de joie pour ses disciples qui ne veulent plus se séparer de lui parce qu’ils trouvent en lui et en sa proximité  leur bonheur. Mais  qui, en même temps, est celui qui, pour être fidele à cet Esprit, n’aura pas peur d’affronter les épreuves, les luttes,  les adversités, les hostilités jusqu’en perdre la vie.

Évidemment, lorsque nous, les chrétiens, du XXIe siècle nous nous confrontons à un récit de ce genre, nous ne pouvons nous empêcher de sentir un certain malaise et un certain agacement. Ce style, ces images, cette mise  en scène, ce scénario ne sont évidemment plus adaptés à notre sensibilité et nous avons beaucoup de difficulté à réagir positivement devant ce monde fantastique, merveilleux et irréel que cet ancien conte étale sous nos yeux : orage qui gronde, nuage qui, comme par enchantement, enveloppe la cime de la montagne ; voix  mystérieuse qui  vient de l’au-delà et  qui résonne dans les nuages; revenants de l’outre-tombe qui, tout à coup, se matérialisent et qui parlent; vêtements qui soudainement  commencent à lancer des étincelles et à  briller de milles feux, personnes qui entrent en transe et qui délirent de plaisir... C’est cependant sous cet emballage fantasmagorique  que le message de l’évangile nous est parvenu: à nous d’être assez avertis et intelligents pour  récupérer  le trésor  de sens qui s’y cache pour nous aujourd’hui.

Habituellement, dans chaque récit évangélique qui nous est proposé le dimanche, les points susceptibles d’attirer notre attention sont multiples. Je voudrais ce matin vous en proposer un à votre réflexion. Jésus est présenté ici  comme un être transfiguré par la gloire, la  beauté et la lumière, lui,  qui  pourtant  sera bientôt un homme défiguré par l’échec total et l’atrocité de la torture et de la souffrance. Cet évangile veut nous enseigner que chaque être humain  porte en lui ce double visage. Le visage de la beauté et celui de la laideur. Un visage d’éclat et de lumière et un visage d’ombre et d’obscurité. Un visage épanoui par la bonté et un visage desséché par la mesquinerie et l’égoïsme; un visage transfiguré par l’amour et en visage dévasté  par le  ressentiment  et  la haine. Un visage ensoleillé  par la joie et le bonheur et un visage assombri et crispé par l’épreuve, la  maladie et la souffrance.

Souvent ces deux visages coexistent en nous;  parfois nous mettons en avant l’un et parfois l’autre; et il arrive aussi que l’un  prenne de dessus sur l’autre. Quelle change et quelle grâce pour nous et pour tous ceux qui nous entourent  lorsque notre vie est éclairée par notre visage de lumière !  Mais il arrive aussi qu’un jour  ce soit surtout le visage défiguré qui apparaisse et qui s’impose inévitablement. J’ai connu et côtoyé beaucoup de personnes extraordinaires et j’ai été souvent ravi et transporté par des visages merveilleux.. Je me souviens particulièrement d’un confrère avec qui j’ai eu la chance de vivre, pendant quelques années, lorsque j’étais jeune étudiant et jeune prêtre à Rome. Je peux vous assurer que son visage de lumière était éblouissant. C’était un phare qui éclairait partout autour de lui.  C’était un vrai savant; un humaniste, un polyglotte (il  parlait six langues);  il connaissait tout de tout ; un bibliste de renommée; un psychologue hors pair; on venait de partout  pour le consulter; même  les évêques du Concile Vatican II venaient le rencontrer. Il avait une façon de traiter avec les personnes qui fascinait; tout le monde l’adorait. Il était ce genre de personne que l’on appelle «attachante» et  qui  suscite l’émerveillement et l’admiration à première vue. Et bien, après avoir connu son visage transfiguré, j’ai connu aussi son visage défiguré.  A 65 ans cet homme envoûtant et exceptionnel  a fait un  ACV qui l’a complètement terrassé et anéanti, le transformant en un  légume qui passait ses journées  à  tordre un chiffon, les yeux fixé dans le vide, et que le personnel soignant  surprenait souvent en train de s’amuser avec ses propres excréments. La merveilleuse  lumière qui brillait en lui était définitivement éteinte. Et pourtant, cet homme anéanti, même dans son délabrement a continué a avoir la visite  de ceux  et celles qui l’avait connu lorsqu'il était sur la montagne du Tabor. Je pense avoir vécu en ce temps-là ce que les disciples de Jésus ont dû vivre  lorsque, de façon brutale, ils se sont trouvés en face de l’échec et de la mort ignoble et répugnante de leur Maitre. Ce qui leur a permis de rester attachés à la personne de Jésus, même  après cette expérience affreuse, a été, sans doute, le souvenir de l’admiration, de l’émerveillement, du changement et du bonheur que cet homme avait suscité à tous jamais dans leur vie.  Parce que l’admiration, la vénération, l’amour  possèdent cette émouvante capacité de continuer à voir, même à travers  l’échec et l‘inévitable déchéance, le  visage de beauté et de lumière qui un jour nous a  touché et ébloui. Ce récit de Marc emprunte ce langage merveilleux pour traduire une chose profonde et vraie: c’est cette  intimité vécue dans l’amour qui a permis aux disciples  de Jésus de passer à travers la déception de l’échec de leur Maitre.

C’est toujours  le souvenir d’un visage de lumière qui permet à l’épouse d’assister et de veiller avec amour et tendresse le mari qu’un cancer défigure et consume petit a petit sur un lit d’hôpital. C’est encore le souvenir  d’un visage de lumière qui continue  de garder  la beauté du sourire et la tendresse du regard de ce vieux couple qui, l’autre jour, au restaurent, juste à coté de moi, fêtait, avec pudeur et discrétion, l’anniversaire de leur première rencontre et, sans doute, de leur premier baiser.

Je pense que tout l’effort de notre vie doit consister à allumer notre visage et à le rendre toujours  plus éblouissant  pour ceux et celles qui ont la chance de nous croiser dans leur existence. Parce que ce sera ce visage-là qui s’imprimera dans leur esprit et dans leur cœur et qui leur permettra de garder de nous le souvenir d’une personne  transfigurée, même lorsque  nous serons inévitablement défigurés un jour par l’usure de la vie, la faute, l’échec, ou par la dégradation et le délabrement dus à la maladie, à la vieillesse et à la mort.

 On  ne peut parler de Jésus sans parler de nous. Jésus trace simplement le chemin qui est le nôtre. Ainsi, nous sommes également ces deux visages de la vie, nous sommes cette personne dans un vêtement rayonnant qui est le fils chéri de Dieu et nous sommes ce visage défiguré par les affres de la croix. Et la tentation est  grande de ne voir chez soi et chez les autres que l’être de lumière quand la vie nous gâte, que l’être de ténèbres quand arrive l’adversité. Ce récit de la transfiguration  nous dit : quand le ciel s’obscurcit, élève-toi vers les hauteurs de la foi et n’oublie pas l’être lumineux que tu es et l’être chéri de Dieu que tu as toujours été. C’est ce que font les aidants naturels, les amis, les parents quand ils veillent  sur les êtres dont l’esprit est parti en voyage vers des mondes imaginaires, comme dans le cas de mon confrère ou comme dans la maladie d’Alzheimer; leurs yeux percent l’obscurité pour apercevoir encore l’être lumineux et aimé.

Cet évangile nous empêche de sombrer dans la  disconfiance et  la désespérance, car il nous rassure que, quoiqu'il puisse nous arriver,  notre visage de lumière survivra toujours dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés et donc dans la mémoire de notre Dieu.  

 MB