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lundi 5 septembre 2022

 

PORTER LA CROIX POUR MARCHER SUR LA « VOIE »

(23e dim. ord. C - Lc 14, 25-33)

 

            Des grades foules faisaient route avec Jésus. C’est par ces mots que débute l’évangile d’aujourd’hui. Ces grandes foules qui font route avec lui ne sont pas seulement les quelques centaines de personnes qui, en ce temps-là, entouraient Jésus en Palestine. Ce sont aussi ces innombrables hommes et femmes qui ont choisi de marcher à sa suite le long des siècles. C’est vers nous que Jésus se tourne aujourd’hui pour nous poser quelques questions: «Vous dites que vous êtes mes disciples…. Mais savez-vous ce que cela signifie? Savez-vous jusqu’où cela peut vous conduire que de marcher à ma suite ?… Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère…. Il ne peut pas être mon disciple…».

            Cette première exigence de Jésus est proprement effarante. Qui est-il donc cet homme pour demander de tels arrachements affectifs, au profit de l’attachement à sa personne …. Jusqu’ à nous demander de le préférer à notre propre vie…?

            Ces formules abruptes ne sauraient signifier que nous pouvons larguer les liens avec notre famille. Aussi, loin d’inviter à briser égoïstement toutes nos relations humaines les plus sacrées (l’amour filial, conjugal, fraternel), Jésus invite chacun de nous à animer toutes ces relations et ces affections par l’amour de Dieu. Cet attachement au « Royaume de Dieu » présent sur la terre par l’action de Jésus doit constituer le milieu dans lequel nous nous déployons, l’air que nous respirons, le sel qui donne saveur à toutes nos actions; le levain que doit faire fermenter la pâte de notre existence. Il s’agit ici de la primauté de Dieu et de son amour dans notre vie.

            C’est l’exigence primordiale d’une dimension humaine et spirituelle dans notre existence. C’est la nécessité d’établir une hiérarchie de valeurs dans nos intérêts, dans nos attachements et dans nos amours. Jésus nous renvoie ici à notre grandeur foncière aux yeux de Dieu. Il nous rappelle l’urgence de vivre comme des créatures faites à son image et qui, de surplus, sont ses enfants. Il nous dit: « Vous, les humains, vous avez un grand destin; vous êtes de la race de Dieu; vous êtes pétris de son esprit; vous êtes destinés à la communion avec le divin ; vous êtes appelés à une vie éternelle…

 Ne vous enlisez pas dans la matière; ne devenez pas les esclaves de vos passions, de vos ambitions, de vos convoitises, de votre cupidité ; ne vous enchainez pas d’une façon exclusive à vos amours humains, à votre argent, à vos intérêts et à votre bien-être matériel ; ne permettez pas que la force de vos liens aux choses d’ici-bas vous cloue au sol, vous empêchant de prendre l’envol et de vivre à la hauteur de votre condition et de votre destin. Vous n’êtes pas faits pour ramper, mais pour voler … Vous n’êtes pas faits pour la terre, mais pour le ciel; vous n’êtes pas faits pour pourrir dans le temps, mais pour vivre et vous épanouir dans l’éternité.

            Chacun de nous est donc invité aujourd’hui à recevoir dans son cœur, dans sa vie concrète, cette exigence inouïe. Quels sont les renoncements qui, dans les évangiles, s’imposent à moi pour vivre en fils de Dieu ? Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi, ne peut pas être mon disciple. En d’autres mots, pour que la montgolfière de ma vie puisse prendre son envol, il faudra couper les attaches, larguer les amarres, se délester de ses poids. Les actions qui nous permettent de réaliser ces manœuvres et de réaliser une existence d’enfant de Dieu sont contenues dans une suite de verbes qui se caractérisent par une perte et une souffrance: couper, quitter, sortir, lâcher, se délester, s’affranchir, renoncer, se libérer. Porter sa croix est l’expression que Jésus utilise ici pour indiquer tout ce travail pénible et exigeant de libération que nous devons entreprendre pour vivre notre condition de fils de Dieu et de disciples du Seigneur Jésus.

            Voilà alors la nécessité de nous arrêter de temps à autre pour réfléchir, pour faire le point dans notre vie; pour voir si nous naviguons dans la bonne direction ; pour calculer si notre bateau a les moyens, les provisions, les fournitures nécessaires pour arriver sains et saufs à destination. Les deux paraboles de Jésus sur la tour à bâtir et du combat à gagner veulent nous sensibiliser au besoin de cette mise au point. Est-ce que je prends le temps de réfléchir à ma vie, à mes engagements ? Nous, qui savons faire des bilans, calculer, prévoir pour nos entreprises humaines, nous arrive-t-il de nous arrêter parfois pour voir si l’entreprise de notre vie est vraiment gérée conformément aux directives ou aux souhaits de Jésus de Nazareth?

            Au retour des vacances, cette invitation du Maître arrive à point. Tout va reprendre : travail, école, groupements, associations… Pour ne pas vivre à la surface de nous-mêmes, nous avons plus que jamais besoin de pauses et de moments d’arrêt, de silence, de prière de méditation et de réflexion qui nous aident à mûrir intellectuellement et psychologiquement et à donner une profondeur humaine et spirituelle véritable à notre existence. Jésus, aujourd’hui, nous demande de ne pas vivre superficiellement.

            Finalement, dans ce texte d’évangile, le dernier avertissement de Jésus, tranchant comme un couperet : « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens, ne peut pas être mon disciple ». C’est certainement pour réfléchir sur cette dernière phrase que nous devons prendre le temps de nous asseoir. Car on ne suit pas Jésus dans la facilité. Et l’invitation à ce dépouillement radical, à cette pauvreté, n’est pas un « conseil » réservé à certains super chrétiens (moines ou moniales, comme on l’a souvent compris…). C’est la condition normale de toute vie chrétienne véritable. Jésus ici est catégorique: « Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent ».

Allons-nous continuer à nous jeter avidement sur « l’avoir » ? Ou allons-nous découvrir et inventer une autre manière de vivre heureux dans l’amitié, le partage, la simplicité volontaire ? Quelles conclusions pratiques tirer alors au niveau de mes achats, de mon train de vie, de l’utilisation de mon argent pour être plus libre ou, tout simplement, pour être disciple de Jésus ? Lui le pauvre par excellence, mais cependant porteur de toute la richesse de Dieu.  

 

 

  BM

 

vendredi 17 avril 2015

Souffrance de Jésus et souffrance du monde

RÉFLEXIONS SUR LA MORT DU SEIGNEUR

La mort de Jésus sur la croix n’a pas été un événement prédéterminé à l’avance, cela n'a pas été un sacrifice organisé et voulu par Dieu. La mort de Jésus sur la croix n’est pas le rachat ou le prix du sang  payé par Jésus à un Dieu offensé, afin d’apaiser sa colère à cause du péché de l’humanité, pour obtenir son pardon et la remise de la condamnation au feu éternel, comme pendant des siècles l’a enseigné et l’enseigne encore une sinistre et fausse théologie.

Au contraire, Jésus a été tué  parce qu’il a annoncé un Dieu tout à fait différent. Son Dieu n’est pas un Dieu qui s’irrite, qui surveille, qui juge, qui punit, qui exige réparation, compensation, soumission, adoration, supplications. Son Dieu n’est pas une divinité capricieuse et irascible qu’il faut adoucir et calmer par des prières, des offrandes et des sacrifices. 

Jésus est mort parce qu’il il a fait mourir ce Dieu sévère, cruel et colérique. Son Dieu est un Dieu qui est Père, qui est Mère, qui est tendresse, miséricorde et  pitié; qui est accueil, tolérance et amour. Son Dieu est un Dieu qui accepte tout le monde: les bons et les méchants, les proches et les lointains, les conformes et les non-conformes, les purs et les impurs, les riches et les pauvres, les juifs et les païens, les pharisiens et les publicains, les blancs et les noirs, les prostituées, les adultères, les homosexuels, les russes et les américains, les femmes qui avortent et celles qui gardent leur enfant.  Son Dieu aime tout ce monde, aussi intensément qu’il aime Marie de Magdala, Pierre, Jacques et Jean,  Lazard, Marthe et Marie …

Son Dieu est tellement différent de celui imaginé par les religions, que Jésus le présente même comme ayant un faible pour les «pécheurs», c'est-à-dire pour ceux et celles qui se sont trompés, qui se sont égarés; qui, à cause de leur limites, de leurs  faiblesses, de leurs fautes, n’ont pas réussi à suivre les règles; se sont laissés entraîner sur de mauvais chemins; n’ont pas fait les bons choix … et qui maintenant ont mal dans leurs corps et dans leurs âmes.   

Jésus es mort parce qu’il a déclaré et enseigné que c’est justement  pour ces  gens là que Dieu est Dieu. Quel sens aurait un Dieu-Amour qui ne serait pas tel pour  l’homme blessé, égaré, malheureux, assoiffé d’amour ? Un Dieu qui ne serait pas là pour protéger,  réchapper, libérer, sauver ? Quel sens aurait un Dieu-Énergie-Originelle d’Amour qui n‘inspirerait pas confiance et abandon et qui ne constituerait pas pour les éprouvés de l’existence un espoir de vie et une source de renouvellement, de guérison et de salut ?

            Jésus a été tué par l’Institution religieuse de son temps  parce qu’il a supprimé et  tué le Dieu qu’elle s’était fabriqué pour en tirer prestige et pouvoir. Il a été éliminé par les autorités religieuses de son pays parce qu’il a dénoncé leur hypocrisie, leur ambition, leur  vanité, leur compromission avec le pouvoir politique, ainsi que l’usage de la religion et de l’ignorance des gens pour se procurer avantages matériels et économiques.

Jésus a été éliminée par le pouvoir civil de son époque parce qu’il a renversé les principes qui régissaient l’orientation de leurs pensées, de leurs décisions et de leur politique. Il a été tué parce qu’il a proclamé la grandeur des petits, la valeur de  tous ceux et celles qui sont considérés sans valeur; parce qu’il s’est érigé contre toute forme d’exploitation des plus faibles par les plus puissants; parce qu’il a condamné la recherche du pouvoir, de l’argent et de la richesse comme normes structurantes et finales de l’agir humain. 

Jésus a été tué parce qu’il a pris la part des plus faibles contre les plus forts, des impurs contre les purs, des pauvres contre les riches, des exploités contre les exploiteurs, des exclus contre les rangés, des pécheurs contre les justes. Il a été tué parce qu’il s’est identifié aux bandits, à tous les hors-norme que le système cherche à supprimer. Il a été tué parce qu’il subvertissait les traditions et les normes reçues et parce qu’il dérangeait l’ordre établi qui assure le pouvoir de ceux qui gouvernent.

En tant que chrétiens nous nous émouvons au souvenir des souffrances du Seigneur. Mais sommes-nous touchés par la misère et la douleur de tous les délaissés, les abandonnés, les suppliciés de notre monde? Je pense aux millions de travailleurs qui s’échinent comme des esclaves, avec des salaires de misère et en des conditions affreuses au Pakistan, en Inde, en Chine… Je pense au travail des enfants, à l’exploitation sexuelle des femmes et des enfants à des fins commerciales. Je pense au commerce clandestins des organes; à la vente d’armes aux pays sous-développés qui entretient l’instabilité, les rivalités tribales, le désordre et la violence. Je pense aux conditions ignobles et dégradantes de soumission, de violence et d’inégalité dans lesquelles les femmes sont tenues dans de nombreux pays du globe. Je pense à la pratique de l’esclavage encore en vigueur dans certains pays d’Afrique et du Moyen Orient. Je pense à la plaie du racisme, de la discrimination, de l’intolérance dont font encore l’objet les femmes, les immigrés, les gens de couleur, les homosexuels, les sidatiques. Je pense à la persécution des chrétiens  de la part des groupes extrémistes de l’islam. Je pense au terrorisme engendré par le fanatisme religieux et par l’ignorance, avec sa cohorte d’horreurs et de souffrances. Je pense aux guerres entretenues subrepticement par l’ambition, la soif du pouvoir et les rêve secrets d’expansion et de conquête, comme c’est le cas de la Russie par rapport à l’Ukraine en ce moment. Oui, partout dans le monde des êtres  innocents sont encore et toujours  crucifiés!

La passion de Jésus s’inscrit alors à l’intérieur de la passion de tous ceux et celles qui souffrent et sa mort en croix exprime sa solidarité avec tous les crucifiés de l’histoire. Oui, la passion du Seigneur continue aujourd’hui encore dans la passion de notre monde crucifié sur la gibet de la cupidité, de la méchanceté, de le cruauté et de la stupidité humaine.
À la suite de Jésus et comme Jésus, les chrétiens sont appelés à se charger de la croix pour lutter contre les innombrables croix qui pèsent sur les épaules de tant de personnes dans notre société dite progressiste et moderne. Cela signifie que les chrétiens sont appelés à s’engager avec détermination et courage, coûte que coûte, au prix de leur bien-être, de leur  tranquillité et même de leur vie; à devenir solidaires avec tous ceux qui souffrent, qui sont opprimés, qui sont ignorés et abandonnés; à s’opposer et à réagir contre toute forme d’exploitation, d’inégalité et d’injustice qui déshumanisent parce qu’elles créent souffrance, humiliation, déchéance et pauvreté. Si nous les chrétiens sommes capables de relever le défi de la croix et de souffrir et de lutter pour plus d’amour, de justice, de fraternité et d’humanité sur cette terre, peut-être pourrons-nous contribuer à  bâtir un monde meilleur, ce monde transformé et rénové par les forces de  l’amour dont Jésus avait  rêvé lorsqu’il annonçait la possibilité d’un «royaume de Dieu» sur terre.

Ainsi nous comprenons mieux pourquoi le christianisme proclame que la Croix de Jésus, unie à la croix des chrétiens, a le pouvoir de sauver le monde.



BM



vendredi 25 avril 2014

RÉFLEXIONS SUR LE SENS DE LA MORT DE JÉSUS EN CROIX



L’interprétation théologique de la mort de Jésus en croix comme sacrifice expiatoire pour nos péchés, nous fait oublier les véritables raisons historiques qui ont conduit Jésus devant  les tribunaux religieux et politiques et finalement à son exécution sur la croix. Jésus n’a pas été la personne douce, timide, gentille tendre, calme, aimante, paisible de l’imagination et de la piété populaire. Il fut un prophète à la parole forte,  parfois violente et dure. Il fut un contestateur, un lutteur, un défenseur des faibles et des petits. Il s’est levé contre le pouvoir injuste, l’hypocrisie, l’inégalité des classes, l’avidité, l’idolâtrie de l’argent, l’injustice, l’exploitation des minorités et des pauvres. Il a lutté conte le mal et la souffrance sous toutes ses formes. Il s’en est pris aux autorités religieuses et civiles de son temps parce qu’elles représentaient des structures et des lois  oppressives, inhumaines. Il a cherche par tous les moyens à conscientiser les responsables qu’il était possible d’être des personnes différentes, de penser et d’agir autrement. Qu’il était possible d’envisager un autre style de vie, une autre société, un autre monde, une autre humanité. Qu’en opposition au royaume de César il était possible de construire un «Royaume de Dieu».

C’est la construction de ce Royaume de Dieu sur terre qui a été l’utopie de Jésus et pour laquelle il a sacrifié sa vie. Jésus était un homme épris de Dieu. Il  était convaincu que Dieu lui avait donné mission de poser les fondations d’un monde nouveau, non plus basé sur la recherche du prestige, de la gloire, du pouvoir, mais fondé sur la volonté et le désir de ceux qui commandent de se mettre au service des autres, en se faisant conduire non pas par les pulsions instinctives de l’égoïsme et de l’intérêt personnel,  mais par les dynamiques, bien plus humaines, du don de soi, de la disponibilité et de l’amour. Jésus se considérait l’instrument de cette intervention de Dieu dans le monde en vu de réaliser l’instauration du  «Royaume de Dieu». Instauration qui devait commencer évidemment par une conversion et un changement à l’intérieur de l’homme.

Jésus est mort  a cause de son implication à la réalisation de ce projet qu’il croyait être la seule façon de sauver le monde de sa ruine. Son action lui attira l’opposition et la haine des représentants des pouvoirs établis hostiles aux idées innovatrices de ce «visionnaire». Il aurait bien voulu avoir la joie et la satisfaction de pouvoir assister, de son vivant, à la germination des graines qu’il avait semées et à l’apparition des signes  laissant deviner l’éclosion des forces bénéfiques de l’amour capables de transformer le monde et d’y réaliser le rêve du Royaume de Dieu. Malheureusement ce ne fut pas le cas. Jésus est mort comme un criminel, condamné par les hommes et abandonné par Dieu. Il est mort en criant sa déception et son désespoir à Celui qu’il avait pourtant toujours considéré comme son père.

Jésus sur la croix est devenu le symbole et de tous ceux et celles qui, au cours de l’histoire de l’humanité, ont donné et donnent leurs énergies et leurs vies pour une bonne cause. Il est la figure de tous ceux et celles qui se sont battus et se battent  pour changer les mentalités, pour transformer la société, pour construire un monde plus pacifique, plus juste, plus fraternel, plus humain, plus égalitaire. Jésus sur croix est le prototype de  tous ceux et celles qui souffrent à cause de l’égoïsme, de la méchanceté  et de  la stupidité humaine. Il représente les forces du bon sens, de la sagesse, du respect, de la sollicitude et de la tendresse qui animent tant d’êtres humains et qui sont heureusement là pour contraster les forces aveugles, insensées et perverses du pouvoir, de l’avidité, de l’argent et du profit élevés à valeurs absolues et qui risquent, si elles ne sont  pas endiguées, de conduire l’humanité et la planète à  leur perte.

Les dernières paroles de Jésus sur la croix furent, malgré tout, des paroles de confiance et d’abandon dans la force de l’amour, personnifiée par son Père: «Père, entre tes mains je remets mon esprit». Ces paroles ont été sans doute proférées pour nous faire comprendre que même l’apparente faillite d’une existence n’est jamais un échec total, lorsqu’elle a été vécue pour implanter, dans une terre  déchirée par les attaques de la folie humaine, les semences divines de la sagesse et de l’amour.


MB







vendredi 29 mars 2013

La croix inhérente à notre condition humaine


La croix symbole de nos déchirements

Dans un livre de Françoise Dolto intitulé les évangiles au risque de la psychanalyse, elle dit que, selon elle, la croix représente nos tiraillements entre le haut et le bas pour l'axe vertical, c'est-à-dire entre nos aspiration et nos désirs qui nous élèvent et nos aspirations terrestres, nos pulsions et nos besoins, et entre la droite et la gauche pour l'axe horizontal, c'est-à-dire entre notre raison et notre cœur.

Cette image est tellement vraie. Que de souffrance dans nos vies lorsque nous nous trouvons dans des situations dans lesquelles nous sommes tiraillés, écartelés, déchirés par des élans contraires, par des choix impossibles à faire...quand le cœur nous dit quelque chose et notre raison ou notre conscience nous dit le contraire, quand nos élans spirituels nous poussent dans un sens et nos pulsions dans un autre.... Ce sont là les déchirements inhérents à notre condition humaine, car nous avons des aspirations profondes, élevées, nous sommes des êtres spirituels,  nous avons une conscience et une capacité de raisonnement, mais nous sommes également régis par un tas de pulsions et de besoins plus ou moins conscients. Tantôt nous pensons pouvoir toucher le ciel et l'instant d'après nous nous écrasons par terre....car nous sommes tous à la fois fils de Dieu et fils d'homme, nous portons tous cette dualité en nous, source de nos contradictions et de nos ambiguïtés.
Quand nous aspirons à être bons, à être justes, mais que dans la réalité nous nous rendons compte que jour pour jour nous commettons des injustices, que nous blessons d'autres personnes, même celles que nous aimons le plus....Quand nous sommes en quête de Vérité et que notre vie est remplie de mensonges.....Quand nous aimerions mettre notre vie au service de notre prochain, mais que les forces nous manquent.... Quand notre cœur nous pousse dans les bras de cet Amour si fort, et notre raison nous dit que c'est de la folie...Quand notre raison nous dit que nous devrions faire telle chose (p.ex. avorter), mais que dans notre coeur on souffre déjà rien que d'y penser... Faut-il écouter son cœur ou sa raison ? Bon choix, mauvais choix, quelle direction prendre? Les exemples sont multiples.

Hier je lisais une nouvelle d'Eric Emmanuel Schmitt dans laquelle il raconte l'histoire d'une femme qui vit un calvaire quotidien avec un mari épouvantable, vulgaire, fainéant, qui la trompe continuellement et ouvertement avec d'autres, et cette femme poussée à bout finit dans les bras d'un amant qui lui l'aime vraiment. Lorsqu'elle est sur le point de quitter son mari pour fuir avec son amant, le mari fait un AVC et se retrouve dans un état de perte d'autonomie et donc complètement dépendant des soins d'autrui. Eh bien, elle va finalement rester avec son mari pour prendre soin de lui. Quelle décision difficile à prendre, elle a dû renoncer à son bonheur avec son amour, à son désir si intense de recommencer enfin une nouvelle vie, une vraie vie, pour se dévouer entièrement à son mari ingrat...Mais n'a-t-elle pas tout de même pris la bonne décision ? Si elle avait suivi son cœur et qu'elle serait partie avec son amant, laissant là son mari souffrant, le père de ses enfants, elle n'aurait jamais eu la conscience tranquille, aurait-elle vraiment pu goûter pleinement la vie avec son amant, aurait-elle vraiment été heureuse?

Jésus a-t-il aussi connu ce genre de tiraillements ou de déchirements ? Oui sans aucun doute.  Nous savons qu'il a été tenté dans le désert et il s'agissait là justement d'un tiraillement entre ses élans spirituels, son ''obéissance'' à Dieu et à son plan et entre des attraits plus terrestres, comme l'utilisation de son pouvoir ou de Dieu pour des fins personnelles, pour son prestige personnel. Nous savons aussi que durant sa passion il a souffert: il a pleuré des larmes de sang, il a été désespéré (Mon Dieu pourquoi m'as tu abandonné) et il aurait voulu échapper à son supplice (Mon Dieu éloigne de moi ce calice, cependant que ta volonté soit faite et non la mienne). Donc, oui en tant qu'être humain lui aussi a connu des tiraillements et des souffrances.

Mais ce qui rend Jésus si spécial, c'est que malgré ses faiblesses, il a été de l'avant, il a réussi à les dépasser, car dans ses actions, dans son agir et dans son dire, il a su toujours faire passer en premier la volonté de Dieu. Ses aspirations divines ont toujours été finalement plus importantes que ses besoins personnels. Il n'a jamais perdu de vue, comme un horizon à atteindre, sa mission divine, son aspiration à quelque chose de plus grand que lui.

Jésus, tout comme nous, à la fois fils de Dieu et fils d'homme a aussi connu des tiraillements, mais chez lui le fils de Dieu a toujours pris le dessus.

En effet, Jésus a toujours été intègre, fidèle à sa Vérité profonde, à ce qu'il pensait être la volonté de Dieu, il n'a jamais fait de concessions, il n'a jamais été faux, il n'a jamais été contre ses convictions intimes, il affirmait ce qu'il avait à dire, peu importe les conséquences...et c'est ce qui l'a finalement conduit à la mort. Quand le mécontentement se fit grandissant autour de lui, il aurait pu calmer le jeu, tenter de tempérer un peu ses propos, afin de ne pas trop irriter les scribes, pharisiens et autres docteurs de la loi. Mais Jésus a choisi de continuer de dire ce qu'il avait à dire, la parole qui avait été semée en lui devait être dite, devait être propagée, répandue, afin qu'elle soit connue du plus grand nombre de personnes possibles. La bonne nouvelle que Dieu est son Père, que Dieu est notre père à tous et qu'il nous aime, la bonne nouvelle que nous sommes tous fils et filles de Dieu, le fait que l'amour de Dieu et du prochain est la clé qui permet de résoudre tous nos problèmes et le secret pour vivre une vie harmonieuse, le fait que cet amour passe même avant les lois, la bonne nouvelle que le règne de Dieu pourrait advenir sur cette terre si seulement nous y mettions un peu de bonne volonté, que cela dépend juste de nous en fin de compte...


Toutes ces bonnes nouvelles Jésus ne pouvait pas les garder égoïstement dans son cœur, il fallait les faire connaître et les dire. Il a voulu faire connaître son message au monde peu importe le prix à payer, car il savait que c'était Vrai. Il a décidé d'aller jusqu'au bout et en fin de compte sa mort l'a mené à la Vie éternelle. S'il avait tout abandonné pour vivre une vie normale, s'il avait fait des concessions avec les scribes et les pharisiens, il n'aurait peut-être pas été tué, crucifié sur une croix, mais il n'aurait pas atteint la résurrection, il n'aurait pas trouvé sa gloire en Dieu et sa bonne nouvelle qui était sa conviction la plus intime n'aurait jamais été aussi largement répandue, son message ne serait peut être pas parvenu jusqu'à nos jours. 


Parfois il faut traverser les ténèbres pour arriver à la lumière, parfois il faut sacrifier son bonheur immédiat pour atteindre un bonheur réel, parfois il faut choisir la mort pour atteindre la vie, parfois il faut s'oublier pour atteindre plus grand que soi, parfois il faut traverser la souffrance pour trouver la grâce de Dieu. C'est cela la lumière de Pâques.

Puissions nous aussi, à l'exemple de Jésus de Nazareth, nous laisser guider de la main de Dieu dans nos vies, c'est-à-dire de nous laisser guider par notre Vérité profonde, par les aspirations qui nous élèvent, par ce qu'il y a de bon en nous et devenir ainsi des personnes intègres.

Susanne Emery

lundi 6 août 2012

NOUS SOMMES TOUS CLOUÉS À UNE CROIX

MÉDITATION SUR LA CROIX  DU VENDREDI SAINT

La croix du vendredi saint c’est la concrétisation de la haine, de la violence et de la méchanceté humaine. La croix est tout ce qui limite la vie, qui fait souffrir, qui rend difficile l’existence à cause de la mauvaise volonté des hommes. Jésus  n’a jamais cherché la croix; il a, par contre, continuellement cherché à réaliser et à vivre les attitudes, les dispositions intérieures, les sentiments afin qu’il n’y ait ni des croix ni des souffrances pour soi et pour les autres. Il a proclamé et vécu l’amour et les conditions pour qu’il puisse y avoir toujours plus d’amour en ce monde. Ceux et celles qui aiment et qui vivent  pour les autres dans une attitude de disponibilité et de service, ne seront  jamais des croix pour leur prochain à cause de leur égoïsme et de la piètre qualité de leur vie.

Pour Jésus la croix fut la conséquence d’un comportement libérateur et innovateur qui s’est dépensé pour lutter contre toute formes d’inégalités, d’injustice; qui s’est compromis pour défendre la dignité et la valeur des personnes; qui s’est attiré la hargne et l’hostilité des autorités à cause de son courage et de sa détermination à critiquer,  à fustiger l’hypocrisie, la vanité, la cupidité des individus et des institutions autant civiles que religieuses qui, sous le couvert  de Dieu et de la religion,  opprimaient  et exploitaient  les plus faibles et les plus démunis de la société. Il a continué à  aimer malgré la haine. Il a accepté la Croix parce qu’il a voulu rester fidèle à la mission qu’il pensait avoir reçue de Dieu; pour être cohérent avec lui-même, ses convictions, et le message qu’il avait annoncé.  Il est donc vrai de dire que Jésus a été crucifié pour Dieu et pour les  hommes.

Tous ceux et celles qui, à la suite de Jésus de Nazareth et sur son exemple, voudront s’engager sur le même chemin de libération et de contestation des structures injustes et aliénantes  pour que soit possible un monde avec un peu plus d’amour, de partage, de paix et de fraternité, feront  eux aussi, inévitablement, l’expérience de la croix .

Lorsque nous luttons contre la rigidité des institutions, la fossilisation des traditions, l’intransigeance des dogmes et des lois, l’attachement  au statu quo et le refus  de toute ouverture et de  tout changement,  nous rencontrons nécessairement la croix

Porter la croix comme Jésus l’a portée signifie se faire solidaires avec tous ceux qui sont en croix  dans le monde entier: c’est-à-dire,  avec ceux et celles qui souffrent à cause de la violence, qui sont pauvres, qui vivent dans des conditions inhumaines; qui sont bafoués dans leur dignité et leurs droits… les défendre, porter  leur cause, lutter pour leur libération, nous oblige à porter la croix  La croix de Jésus et sa mort ont été la conséquence de sa passion pour les petits, les démunis et les abandonnés de ce monde .

La croix constitue le lot obligatoire de tous ceux et celles qui cherchent à être des authentiques disciples du prophète de Nazareth. Suivre Jésus et porter la croix c’est la même chose. Les deux attitudes sont inséparables, au point  que celui qui refuse de la porter, c'est-à-dire, de se compromettre en faveur des  plus démunis de ses frères  ne peut  pas être considéré son disciple.

Jésus a été éliminé comme un criminel dérangeant parcequ’il a été rebelle, révolté, critique, contestataire; parce qu’il ne s’est pas conformé; parce qu’il n’a pas accepté les injustices, les inégalités, la logique du pouvoir, l’exploitation et l’oppression des plus faibles de la part des plus forts; parce qu’il a proposé une nouvelle vision du monde; une nouvelle façon d’être; un nouveau  style de vie; une nouvelle conception de Dieu et de l’homme. Il a été supprimé parce qu’il a prêché des rapports basés non pas sur la stratégie de la confrontation et la politique du pouvoir, mais sur la disponibilité au service et au don de soi; sur  l’attitude de l’amour, de l’accueil, de l’écoute, de la compréhension, du pardon; sur la recherche de la fraternité, de la tolérance, du respect, étant donné que nous sommes tous, pour différents que nous soyons, enfants chéris du même  Dieu.

Jésus n’est pas mort pour plaire à Dieu, mais pour plaire aux hommes: parce qu’il a voulu relever le niveau d’humanité du monde, créer un monde  plus juste et plus humain,  afin que les hommes puissent s’y plaire davantage.

La croix est donc, d’un coté, le symbole du refus de la violation des droits sacrés de Dieu et de l’homme; un produit de la méchanceté et de la haine; et, de l’autre, quelque chose que les personnes qui luttent pour supprimer l’injustice, la souffrance et le mal ,  doivent  porter comme une condition indispensable pour que la croix disparaisse définitivement de la face de la terre.  De sorte que  nous sommes tous attachés à cette croix,  soit pour la porter soit pour la vaincre.

Le Vendredi Saint nous rappelle alors notre destin d’êtres humains et de chrétiens. Humains, dans la mesure où nous évitons de bâtir et d’imposer des croix;  chrétiens, dans la mesure où nous luttons pour que toute forme de croix et d’aliénation disparaissent  à tout jamais de ce monde   sur les pas  du Prophète de Nazareth..

Jésus qui a passé  par tout cela, a transfiguré la souffrance et sa mort en un acte de liberté et d’amour qui se donne et, par là même, en un mouvement de confiance et  d’abandon à Dieu;  ce Dieu qu’il avait toujours considéré comme la source et  le secret de tout amour.

C’est  pour cela que cette vie donnée s’est transformée aussitôt  en vie reçue en plénitude; et que cette descente dans l’enfer de la déchéance s’est  transformée en un triomphe de résurrection. Autant le vendredi saint que Pâques nous apprennent que souffrir et mourir  par amour c’est vivre; et que, finalement,  pour  vivre définitivement et pleinement, il faut  être disposé à perdre sa vie.


BM 



(Cette  réflexion a été inspirée d'une texte paru en espagnol en 2012 sur le site du Servicio Biblico Latinoamericano)