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mardi 5 avril 2016

CE THOMAS QUE J’AIME


(Jean 20, 19-31) 

            Chaque année, au deuxième dimanche de pâques, la liturgie propose à la réflexion des chrétiens le récit de l’apôtre Thomas qui s’obstine à ne pas vouloir croire à la résurrection du Seigneur. J’aime penser que l’évangéliste Jean, en nous rapportant cette anecdote se fait l’écho des sentiments des premières communautés chrétiennes qui ont vu dans cette attitude de Thomas la manifestation des difficultés, des doutes et des problèmes qu’elles aussi expérimentaient lorsqu’il s’agissait de comprendre et de vivre leur foi en la présence du Seigneur ressuscité. Est-ce parce que Thomas leur ressemblait tellement que Jean lui a donné le surnom de «Didyme-Jumeau», notre jumeau ?

            Jean nous raconte qu’après la mort de Jésus, Thomas n’était pas avec les autres apôtres lorsque ces derniers ont eu la révélation que Jésus était à nouveau vivant, malgré le drame du calvaire et la débâcle de sa cause.

            Où était-il Thomas? J’aime l’imaginer étranglé par sa déception; en train de ruminer sa rage, de diluer sa peine, de surmonter sa douleur pour avoir perdu à tout jamais une personne qui l’avait fasciné, à laquelle il s’était profondément attaché; en laquelle il avait mis sa confiance et avec laquelle il aurait souhaité organiser le reste de sa vie. Je me l’imagine en train de se demander comment il va faire pour reprendre sa vie en main, pour affronter la cruelle et impitoyable réalité de l’existence, pour continuer tout simplement à survivre... maintenant que celui qui constituait sa raison de vivre avait disparu à tout jamais.

En Jésus de Nazareth, péri misérablement sur la croix, Thomas avait déposé tous ses espoirs, tous ses rêves, tous ses projets. Dans l’enseignement de ce Maître, Thomas avait trouvé les valeurs, les principes, les attitudes qui donnaient du sens, de la plénitude et de la hauteur à son existence. Mais comment continuer à s’y accrocher, à y croire, si tout cela n’avait même pas pu sauver le Maître d’une mort infâmante. Comment continuer à croire en lui, si ce même Dieu que Jésus avait tellement aimé et dans lequel il avait confié et espéré, l’avait, lui-aussi abandonné? Thomas avait tellement investi à la suite de son Maître, que maintenant devant la déroute et l’effondrement de sa cause, il ne trouvait plus les énergies pour se relever.

            Thomas apparaît ici comme quelqu’un qui ne croit plus en rien. Il ne croit plus dans la réalisation des grandes causes. Il ne croit plus dans le rêve de transformation et de renouveau du monde qui avait soutenu, inspiré et motivé son maître. Il ne croit plus que la vie puisse encore lui réserver de belles surprises, un nouveau commencement, une nouvelle chance, une nouvelle reprise. Il avait tellement compté sur Jésus, que maintenant, devant l’évidence de sa mort, il ne veut plus courir le risque d’être à nouveau désappointé. Alors quand ses amis cherchent à le convaincre que tout est encore possible, car le Maître est toujours vivant Thomas les envoie paître…Et qui pourrait lui en vouloir?

 Comme il nous ressemble Thomas, ce patron de tous les désespérés, les découragés, les désorientés, les déçus de la vie! Que de fois nous avons réagi comme Thomas devant une frustration, une épreuve, la perte d’un amour, le décès d’un être cher ! Que de fois, comme Thomas, nous avons eu de la difficulté à croire en l’existence de la bonté, de l’abnégation, de la gratuité, de l’honnêteté, de la justice,… parce que nous avons été gravement blessés par les adversités de la vie et l’expérience de la méchanceté et de la mesquinerie humaine. A cause de cela nous sommes devenus des individus désabusés, aigris, amers, cyniques, agressifs, au point de ne plus croire en personne, ni faire confiance à personne. Comment croire même en l’existence de Dieu, en l’amour de Dieu si de telles choses arrivent ?

            Thomas devient ici la personnification non seulement de nos désespoirs, de nos frustrations et de nos insatisfactions, mais aussi le symbole du caractère foncièrement insécurisant, provisoire et dramatique de notre existence. C’est pour cela qu’il nous est si sympathique!

            Mais Thomas est aussi un exemple de la capacité de guérison que chacun possède, s’il le veut. Car, si souvent la vie nous meurtrit avec toute sorte de disgrâces et de calamités, elle n’est jamais totalement perverse. Elle met toujours à notre disposition assez de soutien, d’empathie, de compassion, d’amitié et d’amour de la part de tous ceux et celles qui nous entourent, qu’à chacun est toujours offerte une nouvelle chance de reprise et de résurrection.

            En effet tant que Thomas sera replié sur lui-même pour se morfondre dans sa douleur et pour remâcher sa déception, il ne fera que s’enfoncer davantage dans le gouffre de sa solitude et de son désespoir. Il faudra qu’il retrouve autant l’humilité de s’accepter exposé et vulnérable, que la confiance en l’existence autour de lui de forces bénévoles et aimantes, qui malgré tout, régissent le monde, pour qu’il se rende compte qu’il n’avait jamais été en dehors de l’amour ni de son Dieu ni de ses frères et que jamais son Seigneur ne l’avait abandonné.
En acceptant de rentrer en communion avec ses frères, et en acceptant leur fraternité et leur amour, Thomas fait à nouveau l’expérience de la présence vivante de celui qui le fait revivre et qu’il n’hésite pas à proclamer son Dieu et son Seigneur. Car finalement tout amour vient de Dieu et nous insère en Dieu.

            Cet évangile de Thomas nous enseigne aussi que si Jésus nous a enlevé sa présence corporelle, il continue cependant à être vivant par l’Esprit qu’il a laissé à la communauté de ses disciples. C’est donc seulement au sein de cette famille que l’on peut retrouver les valeurs, les principes, les attitudes pour lesquels le Maître de Nazareth a vécu et pour lesquels il est mort. C’est pour cela que Thomas fait l’expérience du Seigneur comme vivant et comme à nouveau présent au-delà de l’abime de la mort, seulement lorsqu’il réussit à réintégrer le groupe des douze et être à nouveau en syntonie de cœur et d’esprit avec eux. Je t’aime beaucoup, Thomas!


MB

jeudi 27 août 2015

Jésus de Nazareth est encore mon meilleur choix…



Voulez-vous partir vous aussi ? «Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie !
(Jn. 6, 66-70)


Que de fois cette interrogation que Jésus adressait à ceux et celles qui l’entouraient m’a mis en crise. Que de fois en tant que chrétien, en tant que croyant, en tant que catholique, j’ai été tenté de répondre oui à cette question de Jésus… tenté de tout lâcher, de tout abandonner, de claquer la porte sur une Institution qui n’a cessé de me décevoir. Au cours des siècles elle n’a pas toujours été un témoin exemplaire de fidélité à son Fondateur ; elle a défiguré et corrompu son message. Ses clercs se sont transformés en fonctionnaires qui ont mis la recherche du pouvoir, de l’argent, des honneurs et du prestige au-dessus de l’annonce de l’évangile et du bien spirituel et humain de leurs fidèles.

Dans l’Église, j’assiste encore aujourd’hui à un autoritarisme qui écarte, qui exclue, qui condamne, qui punit toute dissension, toute divergence d’opinion, toute nouvelle interprétation de la doctrine traditionnelle. Dans cette Église, je vois une hiérarchie figée et bloquée par la hantise de la fidélité à une tradition qui est souvent dépassée et, aujourd’hui, souvent inacceptable. Une autorité incapable de comprendre les problèmes existentiels des gens et d’accueillir les défis de la modernité. Un magistère à qui manque le courage de faire du nouveau, d’inventer de nouveaux rites, de nouveaux gestes signifiants pour l'homme moderne; qui n'accepte pas de s’exprimer dans un langage nouveau, compréhensible à tous; qui hésite à s’ouvrir à de nouvelles façons de comprendre et de transmettre le message de Jésus… Je vois une hiérarchie cafardeuse, amère, aigrie, peureuse, pessimiste, qui n’ose pas prendre de risques, qui ne fait pas confiance à l’Esprit et au bon sens des fidèles; qui ne veut rien changer de ses lois vétustes, dépassées, même lorsque celles-ci sont carrément nuisibles au développement d’une authentique vie chrétienne, car souvent elles handicapent l’existence des communautés, en les empêchant de vivre la pratique de la foi d’une façon pleine, riche et épanouissante…

 Mais où aller? J’appartiens à cette Église. Cette Église est ma patrie, ma maison, ma mère! C'est à son sein que je me suis nourri. C’est dans ses bras que j’ai été élevé. C’est dans sa cour que j’ai grandi. C’est à son enseignement que j’ai été éduqué. C’est elle qui m’a formé; qui m’a donné mon identité chrétienne; qui a esquissé ma physionomie humaine; qui a bâti ma configuration spirituelle. C’est elle qui m’a tout donné. C’est à cause d’elle que je suis devenu ce que je suis…

Devant ma désaffection pour les défauts de l’institution ecclésiale; devant l’allergie que je ressens parfois envers sa façon traditionnelle, obsolète et anachronique de transmettre les contenus de la foi; devant la tentation d'abandonner ma communauté de foi parce que ses dirigeants m’ont déçu et qu’ils continuaient de me mettre en boule… Combien de fois j'ai regardé autour de moi pour analyser quelles autres alternatives se présentaient à moi; pour voir où je pourrais aller pour trouver un lieu d'accueil, une communauté d’appartenance spirituelle meilleure et plus satisfaisante; une religion plus conforme à mes attentes? Chez les luthériens? Chez les épiscopaliens? Chez les adventistes? Chez les bouddhistes, les musulmans, les témoins de Jéhovah, l'église de scientologie, Krishna?

Non, merci! Non seulement ces religions  m'inquiètent, mais les défauts, les erreurs et les aberrations que je découvre en elles sont encore pires que ceux que je constate dans le catholicisme. Le Jésus de l'Évangile me satisfait, me plaît, me fascine infiniment plus que tous les Bouddha, Mahomet, Krishna, Jéhovah ou l'enseignement  de n’importe quel gourou illuminé.

C'est pourquoi j'ai décidé de rester avec Jésus de Nazareth, avec sa doctrine, avec la communauté de foi qui se rattache à lui, qui se nourrit de son esprit. Parmi tous les grands hommes que notre histoire humaine a suscités, c’est encore lui qui a ma préférence. Il est mon point de référence privilégié. C’est pourquoi j’ai décidé de rester dans mon Église, avec mon Église…. Malgré tout! Malgré ses fautes, ses faiblesses, ses erreurs, ses gaffes, ses scandales, ses incongruités… Car c’est elle le seul lieu où je peux encore entendre parler de lui et le rencontrer. C’est elle qui garde toujours le coffre précieux qui contient les trésors de son Maître et de son Seigneur. Oui, certes, il a beaucoup de saleté à balayer et un gros ménage à faire dans mon Église. Mais, en réfléchissant bien, je me suis dit qu’un  rosier  peut-être plus de chances de pousser et de fleurir entourée de fumier que de pierres précieuses… Je me suis dit que j’ai peut-être tort d'être trop exigent envers mon église… Car, finalement, Jésus aussi était entouré d’ordures et d’un tas de pécheurs…

C’est là que j’ai découvert que Pierre avait raison! Oh, et combien! Seigneur, à qui irions-nous, toi seul as les paroles qui font pour nous, que nous aimons, qui nous satisfont, qui nous conviennent, qui répondent à nos besoins les plus profonds, car elles contiennent la sagesse de Dieu, car elles possèdent le secret de notre liberté, de notre grandeur, de la réussite de notre vie et du salut de notre monde... Oui, Tu as les paroles qui nous permettent de vivre pleinement et durablement, paroles de vie éternelle ...! A qui irions-nous pour être guidé, orienté, pour apprendre qui nous sommes; pour savoir d'où nous venons et où nous allons? Qui mieux que toi peut nous dire ce qui est vraiment bon pour nous; quelle est notre véritable nourriture; quelles sont les valeurs qui nous enrichissent, qui nous font grandir et qui font le succès de notre existence? Vers qui pourrions-nous aller pour trouver la vérité sur nous, sur Dieu, sur les autres, sur le monde? Vers qui irions-nous en toute confiance, sûrs de n’être jamais trompés, dupés, manipulés, exploités, déçus? Vers qui irions-nous, Seigneur, si nous te quittions toi et la communauté de tes disciples? Qui sera alors notre lumière, notre appui, notre confort, notre force, notre espérance? Entre les mains de qui pouvons-nous abandonner, en toute confiance et en toute sécurité, notre cœur? Qu’est-ce qui nous reste de vrai, de solide de bon, de valable, si nous te perdons?
           
Ce qui nous reste sans toi, séparé de toi, est finalement ce qui nous détruit et nous perd. Si les hommes et les femmes ne trouvent pas en toi et dans le Dieu que tu leurs révèles le sens de leur vie et le secret de leur véritable bonheur, où iront-ils le chercher? Ils chercheront leur bonheur dans l'argent, le sexe, la drogue, l'alcool, le pouvoir, le succès économique ou politique. Ils t’abandonnent, ils te quittent toi et ton Dieu …mais à combien d’autres dieux s’approcheront-ils  dans leur vie? Dans le culte de ces idoles, ils pensent trouver leur bonheur et leur accomplissement; en réalité, ils n’y trouvent que  vide et déception.

Oui, Pierre a raison de dire «Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as paroles de la vie éternelle!»



BM



dimanche 14 avril 2013

Regarder notre vie avec les yeux de la raison ou avec les yeux de la foi


Le mystère  d’Emmaüs


            Voilà deux hommes complètement anéantis par des événements qui bouleversent leur existence. Ils pensaient avoir trouvé un sens à leur vie. Ils pensaient avoir finalement trouvé leur chemin, avoir rencontré la bonne  personne, le bon parti, la bonne profession, être arrivés au bout de leurs recherches, de leurs  peines. Le succès semblait être vraiment à la portée de la main… Ils avaient commencé à faire des projets. Ils se sentaient  heureux parce que la vie semblait leur offrir de belles possibilités de réalisation, de bonheur... Et voilà que subitement  tout s’écroule … la catastrophe, la disgrâce, l’épreuve qui chavire la vie, qui renverse tous les plans, qui anéantit tous les rêves et tous les espoirs; qui oblige à se confronter au caractère impitoyablement tragique, fragile, provisoire de nos réalisations et de notre existence.

            Les deux disciples de l’évangiles incarnent ce que nous tous expérimentons et vivons. Ils sont comme le symbole et la personnification de tous nos chagrins, de nos contrariétés, de nos regrets, de nos désabusements, de nos désillusions, de tout ce qui dans notre vie est souvent si dur, si difficile à accepter et à dépasser. Que de fois nous aussi, en regardant en arrière au vécu de notre vie, nous avons soupiré cette même phrase  «  Ah, j’espérais, je pensais que c’était ça ce que je devais faire, dire!… . J’espérais avoir fait le bon choix en me lançant dans ce travail, dans cette profession dans cette carrière… mais voilà que le travail est devenu une corvée, il m’écœure, il me stresse, il m’épuise, je n’ai plus de temps pour moi, il m’empêche de vivre,  parce je ne me réalise pas dans ce que je fais.  Je pensais que c’était lui, elle la bonne  personne; que c’était lui, elle l’amour de ma vie, celui ou celle qui m’aurait rendu heureux. Quand je l’ai marié, je pensais qu’il était bon, comique, attentif, gentil, tendre, romantique… et voilà, qu’avec le temps, j’ai découvert qu’il était tout autre: plat, mesquin, égoïste, colérique, infidèle. »

            Nous, les parents, nous avions fait tellement de projets pour  nos enfants… nous espérions pour eux un bel avenir, un mariage réussi; nous espérions recevoir d’eux de l’affection, de l’attention, de la proximité, de l’aide…. Mais à la place de cela, nous avons rencontré l’égoïsme, l'incompréhension, la querelle, l’agressivité, les disputes, la haine, la violence, la séparation, le divorce. Nous avons rencontré l’indifférence, l’abandon, la solitude.

            Nous pensions avoir une bonne santé, être en bonne forme… et voilà  l’accident, la maladie ... Nous pensions vivre longtemps, avoir une vieillesse heureuse, entourés de la sollicitude, de l’attention de nos proches, de nos amis, et nous voilà menacé par un mal incurable… nous voilà délaissés, abandonnés, oubliés...

            Un divorce, une séparation, une trahison, une peine d’amour, une faillite, un accident de la route, une maladie, un cancer, un infarctus, un décès….et voilà que pour nous aussi tout bascule, et voilà que nos projets tombent à l’eau ...voilà que toute notre existence est désorganisée… nous voilà désemparés, égarés, effrayés; nous  voilà à bout, dégoûtes, complètement vidés, déçus de la vie; angoissés. 

            Certes,  nous savons que dans la vie nos réalisations et nos accomplissements  ne sont que rarement à la hauteur de nos aspirations et de nos attentes. Certes, nous savons que la déception et le désenchantement font partie de la vie parce que nous ne réalisons qu’une infime partie de nos rêves et de nos désirs…, mais quand cela nous arrive à nous  personnellement,  nous ne sommes pas capables d’assumer cette attitude  de résignation et d’acceptation. Nous sommes davantage  portés à la révolte .

             Qui de nous n’a pas été tenté de penser que la vie est souvent plus une punition qu’un don ? Qui de nous n’a pas fait l’expérience du caractère cruel, tragique, douloureux de l’existence? Qui de nous n’a pas eu la l’impression que, dans ce monde, Dieu est absent,  indifférent  à notre sort, à notre douleur et à notre misère et d’avoir été abandonné par lui?  Qui de nous n’a pas douté des paroles de l’évangile et de l’Église qui affirment que le royaume de Dieu est parmi nous; que Dieu est avec nous jusqu’à la fin des temps; que  le monde est sauvé; que nous sommes tous les enfants  chéris de Dieu; des enfants qu’il protège, soigne, sauve avec tendresse et amour? Où est-il cet amour de Dieu, lorsque, autour de nous et dans le monde, nous voyons tant de larmes,  tant de misères, tant de souffrances? Est-ce de cette façon que Dieu aime ces enfants?

            Voilà ce que pensaient les deux disciples lorsque, après avoir abandonné pour toujours la Jérusalem de leurs certitudes et de leurs espoirs effondrés, ils cherchaient à prendre un autre chemin afin de soigner leur cœur meurtri et remettre ensemble les morceaux de leur vie décomposée. Les voilà donc engagés sur la route d’Emmaüs, la route qui représente nos désirs de fuite; nos tristesses, nos rêves brisés, nos attentes déçues. 

            Tant et aussi longtemps que, comme les deux disciples, nos regarderons aux événements de notre vie avec les yeux de notre raison et de nos peurs, nous ne verrons en Jésus (qui ici représente la partie la meilleure de nous mêmes) qu’un homme perdu, raté, battu, fini et à jamais détruit  par la honte et l’échec de la croix. Mais si nous regardons avec les yeux de la foi et de la confiance, nous verrons les choses différemment. Nous verrons toujours pointer la lumière de Pâques au-delà des ténèbres du vendredi saint. Nous nous apercevrons que la vie, la vraie vie, ne se réalise jamais d’une façon linéaire, selon un plan préétabli à l’avance; mais que la vie, et la nature nous en donne une confirmation constante, naît, se forme, grandit, se développe, s’épanouit à travers un jeu complexe d’essais chaotiques, de fautes et d’erreurs, de défaites, d’échecs, d’insuccès, de tâtonnements, de reprises, de recommencements. Nous voyons qu’il n’y a pas d’avancement, de croissance intérieure et personnelle sans un certain dépouillement de nous mêmes, sans une certaine capacité de notre part à nous délester de nos pesanteurs, de nos chaînes,  des attaches qui nous emprisonnent ; sans une certaine capacité aussi à casser, à détruire en nous certaines  façons de vivre, de communiquer, d’agir et de penser. Notre vie est comme une statue qui ne peut prendre forme que sous les coups du marteau du sculpteur. Il faut souvent  beaucoup de coupures, beaucoup de brisures, beaucoup de blessures, beaucoup de coups, pour que puisse apparaître l’authentique  image de nous mêmes ou le vrai visage de notre être véritable.

            Si nous regardons avec les yeux de la foi et de la confiance notre vie, nous nous apercevrons, avec surprise, que, finalement, rien de ce qui nous est arrivé a été le fruit du hasard. En regardant avec un certain recul, nous finissons par voir que ce qui, au début, nous apparaissait comme une épreuve insupportable, une disgrâce terrible, une fatalité dramatique, s’insère en réalité dans un plan providentiel d’ensemble qui nous a conduit à un surplus d’être; qui nous a amené à devenir meilleurs, puisqu’il nous a offert l’opportunité de croître en endurance, en patience, en amour, en compréhension, et, finalement donc en humanité. Nous sommes devenus plus riches en humanité, et donc de meilleurs  hommes et de meilleures femmes.

            Pour reprendre l’image de l’évangile d’aujourd’hui, en regardant notre vie avec les yeux de la confiance, nous finissons par nous apercevoir que nous n’avons jamais marché tous seuls sur la route de la déception et de la souffrance, mais que derrière la sensation d’absence, de solitude et d’abandon  que nous avions si souvent expérimenté, se cachait néanmoins une Force, une Présence, un Amour, une Bonté qui nous a toujours accompagné. C’est le message que veut nous laisser l’évangile d’aujourd’hui: tu n’es jamais seul. Tu n’es jamais abandonné. Tu n’es pas une plume qui vague sans but à la merci aveugle du vent. Si ton cœur a été capable de s’ouvrir à cette foi et à cette confiance que Jésus nous a enseignée et communiquée, tu découvriras que ta vie entière est dans les mains d’un Dieu-Père, qui te porte sur la paume de sa main,  qui fait toujours route avec toi et qui t’enveloppe continuellement de son attention et de sa tendresse.

            Il est là, nous dit l’évangile, à côté de toi, sur le chemin d’Emmaüs. Il est là, à côté de toi, dans l’intimité de ta maison. Il est là, assis avec toi à la même table, en train de manger le même pain! A toi de découvrir sa présence! Quelles images magnifiques pour nous faire comprendre la proximité de notre Dieu et la confiance qui doit soutenir notre vie si nous voulons quelle soit réussie et sauvée!  

MB

lundi 8 avril 2013

Nos résurrections


Thomas le disciple qui avait perdu ses mains

(Jean 20, 19-31)


La figure de Thomas apparaît presque exclusivement dans l’évangile de Jean. Il est celui qui est prêt à mourir pour le Seigneur (Jn 11,16), celui qui veut connaître le chemin que Jésus va prendre pour pouvoir le suivre jusqu’au bout (Jn 14,5). Il est celui qui ne réussit pas à croire comme les autres (Jn 20, 24-29). Et, pour moi, il est aussi une des figures les plus attachantes et les plus inspirantes du Nouveau Testament. Voyons ce qu’il a à nous enseigner aujourd’hui.

N’oublions pas que dans son évangile Jean parle par images et symboles et que presque tout ce qu’il écrit doit être déchiffré et interprété si l’on veut atteindre le vrai sens de son message. Je veux attirer votre attention sur deux symboles particulièrement  importants dans cet évangile.

Premier symbole: le nom. Lorsque l’évangéliste Jean parle de l’apôtre Thomas, il lui accole toujours le surnom "didymos", le "jumeau". C’est intentionnel. À cette époque, ce terme signifiait "le mâle", l'homme solide, celui qui se tient debout, celui sur lequel on peut compter. Mais ce terme évoquait aussi l'attitude de quelqu'un qui est comme doublé, divisé en lui-même, en recherche d'une identité qu'il ne réussit pas à trouver; vivant à l’ombre de l’autre qui prend souvent trop de place. D'où l'importance donnée à ce surnom. Thomas est un homme qui ne donne pas sa confiance facilement, qui a peur, qui hésite, mais une fois sa confiance donnée, c’est pour la vie. C’est donc l’homme qui n’est pas très sûr de lui-même, qui a besoin de s’appuyer, qui peut s’emballer pour une cause, un projet, une personne, une amitié et y consacrer sa vie; mais c’est aussi la personne capable de tomber dans la dépression la plus profonde s’il est déçu dans ses affections, ses attentes et ses espoirs.

Deuxième symbole. Pour décrire la relation qui existe entre Thomas et Jésus, Jean a recours au symbolisme de la main. Vous remarquerez comme ce mot revient en continuation dans ce bref récit. Cherchons à découvrir le message qui s’y cache.   

Chacun de nous a pu s'émerveiller du langage gestuel des sourds et muets qui, utilisant uniquement leurs mains, réussissent à communiquer entre eux, à échanger leurs sentiments, et concevoir une vie normale. Par cet échange on peut dire que la main parle et que les yeux écoutent.
Ils peuvent faire cela parce que la main est le complément de l'esprit, l'instrument qui projette la pensée par les actes. La main donne, reçoit, s'ouvre ou se ferme, caresse ou blesse, fait du bien ou fait du mal, fait jouir ou fait souffrir, selon ce que l'esprit veut exprimer. La qualité de la main et des gestes qu’elle pose devient ainsi la manifestation de la qualité de la personne et de la richesse ou de la pauvreté de son cœur, de sa grandeur ou de sa médiocrité.

D'ailleurs ne dit-on pas "ton destin est entre tes mains" ou "ouvrir sa main, c'est ouvrir son cœur", "je me suis mis entre ses mains". Ce qui signifie que chaque individu est responsable de son existence et de l’amour avec lequel il la vit et que l’on peut tranquillement s’abandonner aux bons soins d’un autre. Ainsi "demander la main" de quelqu’un, c’est vouloir le faire entrer dans l’intimité de notre vie. La main indique alors la profondeur la plus mystérieuse, la plus attrayante et la plus valable d’une personne. Mettre nos mains dans les mains d’un autre, lui tenir la main, lui serrer les mains, c’est lui exprimer qu’il est notre ami, qu’il a notre confiance, notre amour et que nous sommes prêts à faire avec lui un bout de notre chemin et peut-être aussi à partager avec lui les meilleurs projets de notre existence.  

Thomas était l’homme qui avait mis sa vie entre les mains de Jésus. C’était l’homme qui aurait voulu partager son chemin, son destin, qui aurait été prêt a mourir pour lui et avec lui; qui voulait rester toujours près de lui, en le tenant, pour ainsi dire, par la main, comme un enfant…. et qui, soudainement, avec l’exécution du Maître, voit son amour se perdre et tout s’effondrer autour de lui.
La seule chose qu'il peut éprouver devant l'euphorie des autres qui lui annoncent d’avoir vu le Seigneur à nouveau vivant, c'est du scepticisme et presque de la colère. En la personne de Jésus, on avait  tué celui qui était tout pour lui. Personne ne pourra le faire revenir de la mort. D'une certaine façon, cette agressivité dans le deuil est le pendant masculin de l'attitude amoureuse et plutôt passive de Marie de Magdala en larmes devant le tombeau vide. Devant sa déception, devant son drame personnel, devant son amour brisé à tout jamais, tout ce que les autres peuvent lui dire résonne en lui comme des balivernes inutiles. Thomas reste barricadé dans son chagrin, verrouillé dans son angoisse. Le contact avec les autres est pour le moment interrompu. Toute personne en deuil, surtout en deuil d’amour, est en quelque sorte renvoyée à elle-même, car, ayant perdu sa  raison de vivre, elle se trouve plongée dans une terrible solitude. La mort du maître avait été aussi sa mort. Pour Thomas aussi la vie s’était arrêtée. Il était comme figé, bloqué, incapable de trouver un sens et de donner un mouvement à son existence. C’est comme si on lui avait coupé les mains. C’était comme si ses mains aussi avaient été clouées. Dans cet état, comment avoir encore envie de saisir la vie, de tendre à nouveau les mains pour toucher au bonheur de vivre? Comment pouvoir recommencer à vivre? Pour Thomas, la mort de Jésus revient à l'obliger à prendre sa propre vie en mains. Cette vie qu’il avait pourtant mise entre les mains de Jésus…Mais comment cela sera-t-il possible ?

Pour pouvoir recommencer à vivre Thomas doit sentir que le lien avec Jésus n’est pas brisé. Il doit se rendre compte que Jésus en réalité ne l’a jamais quitté, qu’il est toujours avec lui, à ses côtés, puisque son Esprit, sa présence et l’amour qu’il ressent pour lui remplissent et configurent toujours sa vie. Il doit  sentir qu’il tient toujours la main de son Seigneur et qu’il continue à être entre ses mains et que, par conséquent sa vie peut reprendre et ses mains à nouveau se déplier. Et c’est ce miracle de résurrection dans le cœur et dans la vie de Thomas que Jean décrit ici à travers le symbolisme et le jeu de ces mains tendues, de ces doigts avancés qui cherchent à rétablir le contact avec la présence vivante du Seigneur.

Le désir de Thomas de  toucher Jésus, ses plaies, son côté percé, renvoie au souvenir de tous les élans de cœur échangés avec le Maître, à tous les sentiments aussi qu’il a dû étouffer et faire mourir et qui resurgissent maintenant comme une pulsion irrésistible et qui deviennent la preuve intime que le Maître est toujours à ses côtés. Et l'apparition de Jésus vivant qu'il appelle de tous ses vœux consiste alors à retrouver la confiance, à pouvoir ressentir à nouveau ce dont la mort de Jésus l'avait privé.

 «Tends, avance  tes mains, tu peux à nouveau me saisir», lui dit Jésus. Ainsi comprise, la permission que lui accorde Jésus ne survient pas de l'extérieur, mais du fait que tout à coup Thomas le retrouve finalement à l’intérieur de lui-même. Il s'agit d'une expérience intime, très fine, qui permet à Thomas de découvrir en la personne de Jésus, ce qui le fait vraiment vivre. On peut résumer toute la péripétie spirituelle de Thomas en ce cri, ou plutôt en ce soupir d’amour qu’il adresse à Jésus du fond d’un cœur qui a repris à battre: "Mon Seigneur et mon Dieu.". C'est, bien sûr, l'écho de la première confession de l'Église primitive et le résumé de tout l'Évangile de Jean. Mais nous sommes désormais en mesure de comprendre la complexité  de ce cheminement de foi, le temps de maturation de la souffrance qui aura été nécessaire pour pouvoir faire ce pas et découvrir que la reconnaissance de Jésus, Seigneur et Dieu, passe par la guérison de soi-même. 

    MB 

jeudi 20 décembre 2012

JÉSUS EST-IL LE SAUVEUR ?



Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre?

(Mt 11, 2-11)


Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous attendre un autre? C’est le message que Jean-Baptiste du fond de sa prison fit parvenir à Jésus. On peut imaginer Jean-Baptiste, renfermé par Hérode dans l’obscurité d’une prison humide dans l’attente d’être exécuté à mort et recevant des nouvelles de son cousin, le Rabbi Jésus, qui prêche à de grandes foules et qui fait des miracles. Jean a dû  penser que c’était certainement lui le Messie, le libérateur attendu, il est donc humain et compréhensible que le Baptiste espère qu’un jour ou l’autre ce Messie libérateur se révèle pour ce qu’il est, qu’il sorte de l’ombre et de l’anonymat et qu’il prenne enfin les armes pour venir le libérer. Mais au fil du temps, Jean est déçu. Le messie ne bouge pas, ne se produit pas, ne se manifeste pas. Le comportement de Jésus est décevant ; sa façon d’agir est à l'opposé de celle d'un messie politique, militaire et guerrier  que tous attendaient. Jésus était contre la violence. Jésus est un doux, un pacifique et un homme de Dieu, un prophète qui prêche l'amour universel entre les hommes, l’amour envers les ennemis, la douceur, le pardon, le respect des autorités constituées. Il ne se soucie pas de la situation politique de ses contemporains, mais de la qualité de leur relation avec Dieu. Jean  commence à douter du plus grand des prophètes, il pense qu'il s’est  trompé sur son compte. Dans l'Évangile d'aujourd'hui Jean  apparaît comme un homme profondément déçu dans ses attentes. Comme les disciples d'Emmaüs, ils  avaient espérés ... mais rien ne s'est passé. Donc, la question angoissante: Est-ce que je me suis trompé dans mes pressentiments? Est-ce que j’ai eu tort de mettre en cet homme mes espoirs en le présentant  comme le Messie de Dieu ? Et si ce n’était  pas lui? Et si tout cela n’était qu’une illusion ?

Levez la main ceux qui n'ont jamais eu ce genre de doutes. Personnellement, comme chrétien et comme prêtre je me suis souvent demandé: « N’ai-je pas fait une bêtise à miser toute ma vie sur la personne de Jésus de Nazareth? À renoncer pour lui et pour sa cause à une vie normale, à une femme, à une famille, à des enfants? Ne me suis-je pas illusionné? Pour plaire à Dieu, est-il vraiment nécessaire de se soumettre à une vie de sacrifice, de privation et de solitude? Chacun de vous s’est sans doute posé des questions similaires : Pourquoi Jésus? Pourquoi pas Bouddha ou Mahomet ou Vishnu, ou Jéhovah ou tout simplement l’indifférence, la négation de toute religion, l’athéisme…? Que m’apporte de plus ma foi en Jésus? Et ce Jésus en qui je crois, est-il vraiment si important, si vital comme semble le prêcher sur tous les tons le prêtre à la messe du dimanche? Son message est-il vraiment  si nouveau, si innovateur, si différent? Est-il vrai que son message a le pouvoir de transformer ma vie et de rendre ce monde un endroit  plus sûr, plus juste, plus pacifique? Est-il vraiment le  Sauveur, le Fils de Dieu? Est-il vraiment ressuscité des morts ? Est-il vraiment pour moi le chemin, la vérité et la vie ? Puis-je vraiment me fier à lui et lui confier l’orientation de toute mon existence? Ai-je raison de le prendre comme mon maître et mon modèle?  Ne suis pas un fou à le considérer comme mon Sauveur?

Soyons francs: il faut une bonne dose de foi et d’inconscience pour affirmer que Jésus est le Sauveur et Rédempteur du monde et que le monde est sauvé et que le royaume de Dieu, prêché et promis par Jésus, est en train de se réaliser …. Mais où est-il ce monde sauvé? Où sont-ils ces gens rachetés et libérés? Regardons autour de nous, après deux mille ans de christianisme, avez-vous l'impression de vivre dans un monde sauvé? Après plus de deux mille ans de christianisme, avez-vous l'impression que quelque chose ait changée et que le monde et la société d'aujourd'hui soient en fait en meilleure condition que ceux de hier?

Parfois je me demande à quoi a pu bien servir la présence du Fils de Dieu parmi nous, son message d'amour et de la libération, la présence d'une communauté de disciples, si  le monde est toujours le même; si, par bien des aspects, le monde semble un lieu plus dangereux et insécure qu’avant; si les hommes continuent à se haïr et à se faire la guerre; si les progrès scientifiques que les hommes ont acquis sont utilisés pour saccager, bouleverser et contaminer mortellement  la planète ou  pour mettre au point des armes capables d'anéantir en quelques minutes  toute forme de vie sur la terre ? Si les nouvelles générations cherchent  ailleurs les valeurs qui peuvent les satisfaire et les sauver, parce que le message chrétien leur est devenu indigeste à cause d’une mauvaise présentation et d’une mauvaise interprétation faites par l’institution religieuse officielle ou parce qu'ils trouvent que la force novatrice du message de Jésus a été diluée, cachée, étouffée sous une masse énorme  de règlements,  de doctrines, de dogmes, de directives morales et de lois canonique … jusqu’à lui faire perdre toute son originalité et sa charge révolutionnaire.

Si cela est vrai, alors vous comprenez l'actualité dramatique de la question du Baptiste à Jésus: «Es-tu le Messie, le Sauveur, ou devrions-nous en attendre un autre?"
Je pense que la réponse à cette question est celle que Jésus a donné à Pierre un jour, lorsque le Maître  confronté à l'incompréhension et à l'hostilité d'un grand nombre autour de lui, demanda à ses amis les plus proches si eux-aussi voulaient le quitter. Pierre eut alors cette réponse émouvante : «Seigneur, a qui irions-nous? Tu as les paroles de la vie éternelle! C’est seulement grâce à toi, à ta présence, à ta parole que nous avons découvert le sens de nos vies et que nous continuons à espérer dans la possibilité d’un monde meilleur. Nous ne trouverons rien de mieux ailleurs. Si le monde est encore malade, ce n’est pas parce que ta parole ne soit pas valable ou parce que ta présence parmi nous soit  inutile, mais parce nous sommes très obstinés dans nos mauvaises habitudes, trop aveuglés  par notre ego. C’est parce que notre cœur est dur, lent à changer, insensible aux valeurs spirituelles et donc très peu disposé à s’ouvrir à ta parole et à se laisser envahir par ton Esprit qui contient pourtant le secret de la transformation et du salut de notre monde.


BM

(3 dim. Avent A, 2010)