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lundi 6 juin 2022

 

Notre vie, une question d’esprit !

(Fête de la Pentecôte 2022)

Dans la tradition chrétienne, la Pentecôte est la fête qui célèbre la présence et l’action d’Esprit de Jésus au sein de la communauté croyante.

            Dans le langage courant, on dit souvent que tout est une question d’esprit. Je pense que c’est très vrai ! Dans l’être humain, en effet, l’esprit qu’un individu possède informe et programme toute sa vie, module toutes ses attitudes et son comportement, détermine de qualité de sa personne. La nature de son esprit peut faire de lui un modèle ou un rebut d’humanité, une sainte personne ou un individu diabolique (pensez à Staline, Hitler ou à Poutine et à d’autres).

            C’est donc dire l’importance de la qualité de l’esprit en nous et donc l’importance de le puiser à une bonne source. C’est quand même extraordinaire de penser, qu’à l’état actuel de nos connaissances, nous sommes les uniques créatures connues dans l’Univers à être structurées comme matière spiritualisée et comme esprit matérialisé et où l’esprit détermine la forme profonde de notre individualité et de notre personnalité. Sans l’esprit nous cessons d’être des humains.

            Or, dans l’être humain, l’esprit peut prendre une double configuration et se déployer comme un bon esprit ou comme un mauvais esprit. Cela veut dire, premièrement que l’homme peut être conduit par l’un ou par l’autre esprit et ainsi déterminer la réussite ou l’échec de sa vie. Deuxièmement, cela signifie aussi que le comportement global des individus qui composent nos sociétés a le pouvoir de bâtir soit un monde qui prospère et s’épanouit dans l’harmonie, la communion et la justice d’un amour fraternel, soit un monde bâti sur les dynamiques du pouvoir individualiste et égoïste qui peut conduire l’humanité à sa ruine.

            Cette fête chrétienne de l’esprit veut nous faire réfléchir sur ce fait et elle veut nous pousser à prendre au sérieux notre rencontre avec l’esprit de Jésus de Nazareth. Il s’agit en effet d’un esprit qui, d’un côté, semble surgir d’on ne sait où pour mettre en crise, troubler, déstabiliser et faire fuir le commun des mortels ; mais qui, de l’autre côté, possède des intuitions révolutionnaires, une sagesse profonde et inhabituelle, un potentiel unique de transformation et de renouvellement des personnes. Cela explique pourquoi sa présence parmi nous a immédiatement suscité un mouvement d’opposition et de refus, mais aussi une forte vague de sympathie d’admiration et d’enthousiasme, surtout parmi les gens simples et pauvres de son temps.

 La rencontre des disciples avec l’esprit, l’enseignement et le style de vie de leur Maitre a ouvert leur esprit et leur regard à la vision et à la possibilité d’une société et d’un monde tellement différent de celui dans lequel ils vivaient et qu’ils considéraient comme normal, qu’ils ont tout de suite pensé que l’esprit qui animait Jésus ne  pouvait pas être surgi en lui d’une intuition ou d’une vision purement humaines et personnelles, mais qu’il devait lui venir d’ailleurs, d’une Source supérieure qui ne pouvait être que divine.

            Cette fête est donc là pour dire d’abord à nous, les chrétiens et, ensuite, à tous les humains : « Voilà Jésus et voilà le genre d’esprit qui devrait animer et orienter votre existence ! C’est à cette source que vous devez boire ; c’est sur cet esprit que vous devez mouler vos attitudes, vos comportements et construire vos relations. L’esprit de ce Maitre d’humanité est véritablement le BON esprit, le seul capable de donner valeur et qualité à votre vie et d’assurer un salut, un bonheur et un future à votre monde ».

            À ce point, la demande que nous nous posons instinctivement est la suivante :«Mais pourquoi l’esprit de Jésus est si bon ? Qu’est-ce qu’il a de si spécial et de si unique ? ». La réponse se trouve  dans le fait  que Jésus a été  un des premiers hommes, dans l’histoire de l’ humanité, qui a découvert que les dynamiques ultimes qui  sont à l’origine de la Réalité et qui soutiennent,  dirigent et développent  tout ce qui  existe  dans l’Univers, sont essentiellement des forces d’attraction, de communion, de relations qui interagissent et qui se déploient avec  une régularité, une prodigalité et une gratuite sans limites et qui paraissent activées par une intentionnalité amoureuse qui embrasse toute la réalité. Jésus a été le premier humain qui a senti et expérimenté que partout «il y a de l’amour dans l’air», (comme chantait Martine St. Claire) et que la seule place où et amour est absent, c’est souvent dans la vie et dans le cœur des hommes.

            Jésus de Nazareth a exprimé et symbolisé le Mystère à l’origine de ces énergies génératrices et bénévoles à l’œuvre dans le monde, en utilisant l’image d’un Père maternel qui met à l’existence ses créatures par pur amour et qui l’établit dans une relation définitive d’amour inconditionnel avec elles (voir en Luc 15 la parabole du «Fils prodigue »). Selon Jésus, il s’agit là d’un amour qui ne pourra plus jamais être soustrait, enlevé ou refusé à ces enfants, et cela quoi qu’ils deviennent dans leur vie et quoi qu’ils fassent de bien ou de mal. C’est donc une qualité d’amour qui n’est liée ni à la prestation ni au mérite, mais exclusivement à la condition « filiale » de ses créatures.

            Jésus a été l’homme dont la sensibilité de l’esprit a été capable de capter la présence de cette qualité d’amour non seulement en dehors de lui (dans l’Univers), mais surtout en lui et en tout être humain. Il été capable d’incarner cet amour dans sa vie et il s’est donné comme mission de l’annoncer et de le transmette aux autres. Et cela pour que, comme lui, chaque humain puisse, à son tour, se laisser conduire par les dynamiques de cet amour qui se donne sans compter, qui crée fraternité et communion dans un monde où tous se découvrent  enfin « frères et sœurs » générés des mêmes entrailles de miséricorde.

            La pentecôte, qui vient conclure le périple des célébrations consacrées au souvenir annuel des « gestes » plus marquants de la vie de Jésus, est alors  là  comme le point d’orgue final d’une sonate qui veut nous signifier que tout ce que avons  entendu sur Jésus et son évangile au cours de l’année liturgique n’aura pas été du temps perdu seulement si nous avons été capables de moduler davantage notre esprit sur le sien et si nous avons mieux réussi à tisser nos relations avec le fil de son même amour ( fait de fraternité, de communion, de gratuité, de soins, de partage, de justice et de miséricorde). Alors nous aurons contribué à faire reculer un peu l’ancien ordre des choses basé sur l’amour du pouvoir et à faire avancer le nouveau construit sur le pouvoir de l’amour.

 

 3 Juin  2022

samedi 14 mai 2022


RÊVONS D’AMOUR, LES AMIS !!! 

(5 dim. paques, C -. Jn 13, 31-35 ) 

Nous, les humains, nous sommes des drôles de créatures ! Nous avons été conçus dans une étreinte d’amour, nous sommes entrés dans ce monde grâce à un geste  viscérale d’accueil total, nous sommes faits  pour aimer, nous pouvons aimer  d’une  façon « divine »  … et pourtant nous sommes  très mal à l’aise  dans  l’amour ;  nous parlons rarement et difficilement  le langage de  l’amour ; nous ne donnons pas une  grande valeur à l’amour et, dans notre vie, nous agissons en donnant habituellement beaucoup plus d’importance  à l’argent  et au pouvoir qu’à l’amour.

On peut même dire que la grande majorité des personnes n’ont aucune idée de la véritable nature de l’amour. Ils en ont habituellement une conception sentimentale ou érotique. Ils considérèrent l’amour comme un simple sentiment ou un attrait qui est, sans doute, plaisant et gratifiant, mais qui ne peut pas être assumé dans la vie comme une valeur principale et comme une attitude apte à soutenir la confrontation avec les défauts des personnes et avec les contraintes, les exigences, les luttes de la vie quotidienne, de la vie sociale, politique, économique dans le monde que nous habitons.

Ainsi, pour faire un exemple, dans le mariage, la rencontre de deux amours qui surgissent dans le cœur des amants a habituellement une saveur d’éternité, un désir de don complet de soi à l’autre et une volonté d’accueil total de l’autre dans sa propre vie.  Cependant, dans la société civile et dans l’institution religieuse, cette rencontre amoureuse, faute de pouvoir assimiler l’idée évangélique d’un amour à fond perdu et inconditionnel, est immédiatement contaminée par le virus de l’égoïsme et de l’individualisme et transformée ou plutôt pervertit en une banale transaction commerciale,  en un «contrat» ( le «contrat de mariage) et en une « entente » qui durent le temps que cela « convient » aux  deux partenaires , mais qui cessera aussitôt que l’entente n’existera plus.    

Il s'en suit que dans une la culture rationnelle, technique, pragmatique d’une société capitaliste, individualiste, forcément égoïste et donc souvent cynique, le discours de Jésus de Nazareth sur l’amour fraternel, gratuit et désintéressé n’est ordinairement pas pris au sérieux. Il est considéré comme une charmante divagation lyrique d’un idéaliste et d’un rêveur qui n’a pas les pieds sur terre et qui propose des utopies irréalisables, compte tenu de la dure réalité de notre monde.  

Avec cette attitude et cette conviction, nous avons alors construit un monde où, je ne vis pas pour vivre, mais simplement pour survivre, il faut se battre, être agressifs, compétitifs et souvent impitoyables. Nous avons ainsi mis au point une société qui semble exiger non pas le juste partage des biens dans la fraternité et l’égalité, mais l’agressivité de la détermination à obtenir ce que l’on veut par tous les moyens à notre disposition, même par le recours à la violence, à l’exploitation, au pillage et à la dévastation insensée et stupide de la Planète. Et nous appelons cela civilisation, bien-être et progrès.

Et pourtant dans l’histoire de l’humanité, les rêves, les utopies, les projets retenus irréalisables, l’imagination ont toujours été les grands moteurs qui ont accélérés la marche évolutive de notre espèce, ainsi que de notre humanisation.

 Il n’est pas nécessaire d’être des psychanalystes ou des disciples de Freud, de Wilfred Bion, de Carl Yung ou de Eugen Drewermann pour croire à la valeur des rêves à  ouvrir notre pensée à l’idée et à la possibilité de nouveaux commencements. Regardez les jeunes à l’adolescence de leur vie ! Ils passent leur temps à rêver, à fantasmer ! Et c’est ainsi que surgissent les génies ! C’est ainsi que le futur se profile ! C’est ainsi que le nouveau se dessine et que sont jeté les fondations pour de nouvelles formes d’existence qui font avancer notre humanité. Car, finalement, c’est de la qualité de nos rêves que dépend la qualité de notre vie et de notre avenir. 

C’est pour cela que rêver d’amour ne peut jamais faire du mal à notre monde. Et c’est ce que Jésus de Nazareth a fait ! Il a incarné et vécu un extraordinaire rêve d’amour : gratuit, désintéressé et inconditionnel. En même temps, il nous a prouvé, par toute sa vie, que son rêve pouvait devenir réalité, si seulement nous étions intérieurement assez pauvres, assez libres, assez motivés, assez ouverts, assez courageux et assez confiants pour l’adopter comme mode et style de relation humaine et comme l’orientation de base de notre existence.

Alors, grâce à lui et à sa suite, cela pourrait vraiment faire de nous, ses disciples, des promoteurs d’une nouvelle façon d’être humain, des pionniers d’un nouveau monde et les premiers spécimens d’une humanité recréé et renouvelée, car établie dans la communion et la fraternité de l’amour.

Il s’agit cependant d’un rêve auquel il est difficile de croire et qui est surtout difficile à accepter, tellement il est subversif, révolutionnaire et contestataire. En effet il annule et il condamne par principe le système de pouvoir, d’oppression et d’exploitations sur lequel ont été et sont construites les sociétés, les politiques, les économies et les relations humaines.

Déjà en son temps, Jésus été éliminé à cause de son rêve. Aujourd’hui encore son message d’amour est bien difficile à être accepté et bien loin d’être pris au sérieux, même si l’on commence à se rendre compte qu’il constitue la seule Voie de salut pour notre monde.

En effet, c’est seulement lorsqu’un grand rêve devient réalité, qu’un bond en avant est réalisé dans la marche évolutive de notre humanité. Avec Jésus de Nazareth, continuons à rêver d’un amour fraternel, gratuit, généreux offert à tous sans distinction, car tous fils et filles d’une même famille humaine, d’une même Terre-Mère, d’un même Univers, d’un même Mystère Ultime qui est source de tout être, de toute vie et de toute amour.

C’est la nouveauté de cet amour inconnu auparavant, le grand héritage que Jésus du Nazareth a laissé à l’humanité et particulièrement à nous, qui l’avons rencontré : « Je vous laisse un commandement nouveau : comme je vous ai aimé, aimez-vous aussi les uns les autres ! C’est à cette qualité d’amour que les gens sauront que vous êtes mes disciples » (Jn 13,34-35). Ce sera donc dans la mesure où nous serons capables d’incarner cet amour dans notre vie et de le diffuser autour de nous, que nous pourrions vérifier l’authenticité de notre vie et de notre cohérence chrétienne.

C’est tout un défi et tout un programme de vie que Jésus nous a placé entre nos mains ! Hélas, dans le passé, nous n'en avons pas fait grand-chose. Serons-nous capables d’en faire quelque chose de plus dans le présent ? 


 

Bruno Mori -  mai 2022


dimanche 24 avril 2022

 

Nouveau regard sur la « miséricorde »  de Dieu

(2e dimanche de Pâques, 2022)

         Alors que dans le Bouddhisme la parole clef est la « compassion », ce qui caractérise la spiritualité et la religion chrétienne est, par contre, le concept de la  « miséricorde » de Dieu [i]. Cependant ce mot, à mon avis, est souvent mal compris et utilisé à tort et à travers dans la religion catholique comme un synonyme de pitié, d’indulgence, de clémence, de magnanimité, de tolérance, de pardon de la part de Dieu pour les « pauvres pécheurs ». La miséricorde est certes présentée comme une bonne disposition de Dieu envers les pécheurs en vue de leur salut, mais elle n’est efficace que si ceux-ci se convertissent et se détournent définitivement du mal. Dans le cas contraire, sa miséricorde tombe à l’eau et les obstinés seront inexorablement condamnés et châtiés.

            C’est un fait que dans cette religion, Dieu n’accorde jamais son amitié, sa bienveillance, sa grâce, son pardon, son amour, son salut gratuitement, mais ses faveurs il faut toujours les acquérir, les acheter, les mériter par un échange de prestations, des bonnes œuvres, de bonnes dispositions, de dévotions, de prières, mais surtout au prix de renoncements, de mortifications et de sacrifices. Ceux-ci, plus ils sont douloureux, plus ils sont efficaces pour obtenir la miséricorde de Dieu

            Dans la Bible cependant, le concept de miséricorde a un sens complètement différent de celui que la religion chrétienne traditionnelle lui attribue. Dans ces écrits sacrés le mot hébreux (lajamìn) que nous traduisons par miséricorde indique l’amour viscéral d’une mère pour la fragile créature quelle forme et porte dans son ventre, qui fait partie d’elle, à laquelle elle donne la vie, qu’elle met à la lumière dans l’espoir qu’elle vive heureuse et pleinement accomplie en ce monde. C’est tout ce que l’amour d’une mère et d’un père veut et désire pour leur enfant !

            Voilà pourquoi pour le juif Jésus le terme miséricorde n’indique pas tellement une disposition, une qualité ou une attitude intérieure de Dieu, mais il  définit plutôt son être et sa nature profonde. Il indique toujours une Puissance amoureuse qui génère les êtres à la vie et qui est continuellement à l’œuvre pour qu’ils vivent épanouis et heureux. De sorte que chaque fois que Jésus parle de « son » Dieu, il le présente toujours comme un père maternel qui possède un cœur rempli de ce genre d’amour : un amour qui est source de vie et qu’il veut verser dans le cœur et dans l’existence de ses enfants, afin que ceux-ci vivent pleinement. Et cela quoi qu’ils fassent et quoi qu’ils deviennent dans leur vie, même s’ils se transforment en des êtres misérables.

C’est cela le sens vrai de la miséricorde. Il vient de l’expression latine miseris-cor-dare, qui veut dire donner son cœur à ceux qui sont misérables.  Car si des êtres humains sont devenus des êtres misérables, tombés dans un état de déchéance, d’égarement et de mort intérieure, cela a été très probablement causé par une incapacité à accueillir l’amour qui leur avait été offert.

            Jésus présente son Dieu comme un Père-Mère dont l’amour va chercher ses enfants « misérables », perdus, blessés, souffrants et mourants sur les chemins du monde pour leur offrir une chance de guérisons et retour à la vie. Cela signifie que le Dieu Père-Mère de Jésus, à différence du Dieu de la religion, ne connait pas la rancune, l’animosité, l’aversion, l’hostilité, le ressentiment, le reproche, la colère, la condamnation et le châtiment pour le fils qui est tombé dans la déchéance du mal, mais seulement l’amour qui veut faire vivre et sauver

            Devant le drame faiblesse et de la fragilité (éthique, morale, humaine, psychologique, spirituelle), et donc de la faute de ses enfants, le Dieu père de Jésus les aime encore plus intensément. C’est un Mystère d’amour mais qui ne sait pas pardonner, parce qu’il ne sait pas culpabiliser ; c’est un abîme d’amour qui est incapable de se sentir offensé ou lésé par les bêtises de ses enfants lesquels, malgré, ou plutôt, avec leurs « misères » et leurs « péchés », ne se séparent jamais de lui, mais ils restent toujours immergés dans les profondeurs de son amour.

            Voilà pourquoi dans les évangiles, la justice du Dieu de Jésus est complètement différente de la justice des hommes ; elle ne prend jamais la configuration ni de la vengeance, ni de la punition pour les fautes commises, ni de la rétribution pour les mérites. Elle est toujours présentée comme une guérison ou une libération du mal et de la souffrance. C’est une justice qui se manifeste toujours comme un amour qui donne la vue aux aveugles, la parole aux muets, la vie aux morts. Il s’agit donc d’un amour gratuit et inconditionné que le Dieu père-mère de Jésus réserve toujours à ses enfants qu’ils soient bons ou méchants.

            Cet amour, en effet, n’est pas un sentiment vide de contenu, mais une énergie chargée de vie, qui restaure la vie, qui ramène à la vie et qui est toujours donnée pour sauver là où sont à l’œuvre les dynamiques de la désagrégation et de la mort.

            Il est facile de comprendre alors que l’amour du Dieu père-mère de Jésus est un amour à fond perdu. Il ne demande et n’exige aucune condition préalable de regret et de conversion pour nous aimer. Jésus disait que son Dieu fait resplendir le soleil de son amour autant sur les bons que sur les méchants. Il s’agit d’un amour qui ne dépend jamais de nos prestations, de nos souffrances, de nos sacrifices et de nos mérites ; de sorte qu’il semblerait devoir aimer davantage les enfants obéissants et exemplaires et moins les rebelles et les indépendants. Il s’agit d’un Dieu maternel qui nous aime depuis toujours et à l’amour duquel nous ne pouvons jamais nous soustraire : ni lorsque nous sommes bons, ni lorsque nous sommes méchants. Nous sommes condamnés à être aimés.

                                    C’est cela la miséricorde du Dieu de Jésus de Nazareth ! Comme on peut le voir, elle se situe à des années lumières de la miséricorde du Dieu morose et acariâtre de sœur et «sainte»  Faustine Kowalska  qui a besoin de la pathétique prière de son chapelet pour apaiser la colère suscitée en lui par les fautes et les péchés des hommes.[ii]

 Bruno Mori -   20 avril 2022  

Texte inspiré de Robert Mancini, Il Senso della misericordia, Edizioni Romena, 2016, 139 pages.


[i] Dans les Béatitudes  qui constituent un concentré du cœur et de l’esprit de Jésus et la carta magna du comportement  chrétien, il est dit : “Bienheureux les miséricordieux, il leur sera fait miséricorde” (Mt 5,7).Ailleurs dans  les évangiles, Jésus dit :«Soyez  miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux » (Lc 6,36)  --  « Allez apprendre  ce que veut dire: “ C’est la miséricorde  que je  veux  et non pas vos les sacrifices”  ( Os 6,6), (Mt 9,13).

[ii]  Le chapelet de la miséricorde - d’après sainte Faustine Kowalska, Jesus lui confie :« Cette prière sert à calmer ma colère»  (Petit Journal 474-475) .   

Sœur Faustine affirme dans son Petit  Journal :   « Quand on récite  ce chapelet auprès des agonisants , la colère divine s’apaise et un  miséricorde insondable s’empare de son  âme ( P.J 811 ) .

mardi 29 mars 2022

 

Le Père prodigue ou le triomphe de la gratuité

(4e dim. carême, C – Lc 15, 1-32)

On pourrait effacer tous les contenus des évangiles et garder seulement la parabole du Père du fils libertin et on aurait l’essentiel du message de Jésus. Car, finalement, toute la nouveauté de son enseignement est dans la révélation de ce Père, figure de son Dieu, dont le cœur est un abîme de tendresse, de miséricorde et d’amour, mais qui doit gérer l’égoïsme, la mesquinerie et les bassesses de ses deux enfants qu’il veut, malgré tout, rendre heureux

À mon avis, cette parabole marque un virage fondamental non seulement dans la façon humaine de concevoir et de présenter le Mystère de Dieu, mais aussi dans la façon de comprendre le sens et le but de la vie et de la présence de l’homme en ce monde.

Cet abîme de bonté, incarné par le père de la parabole qui submerge et cache, pour ainsi dire, la misère humaine et spirituelle de ses enfants dans la profondeur de son amour, est là pour nous faire comprendre à quelle source Jésus nous invite à nous abreuver et quel genre de rayonnement nous devons à notre tour dégager. Face à ce Père qui nous génère, nous attend, nous reçoit et nous serre dans l’étreinte d’un amour totalement gratuit, inconditionné et, pour nous, presque insensé, nous ne devrions pas avoir d’autres choix que de l’accueillir dans l’émerveillement de sa qualité, de sa nouveauté, afin d’en vivre et avec lui transformer le monde

 Par l’image de ce père, Jesus nous révèle donc la nature de « son » Dieu. Il nous le présente comme un Être qui ne sait qu’aimer ; qui aime sans conditions, sans raisons, sans clauses, sans limites et dont la bienveillance et la tendresse nous sont toujours assurées, indépendamment de nos fautes et de nos mérites. C’est un Dieu qui se complaît dans l’amour et la miséricorde et nos pas dans les sacrifices[i] (Os 6,6 ; Mt 9,13)

On se rend tout de suite compte que le Dieu de Jésus est à l’opposé du Dieu de la religion judéo-chrétienne.  Le Dieu de cette religion est un Seigneur tout-puissant qu’il faut apprivoiser, calmer, se rendre propice, acheter (par nos sacrifices et nos supplications et nos mérites) pour qu’il nous donne sa « grâce »,ses faveurs, sa protection, son pardon et le salut éternel. Ce Dieu ne connait pas la gratuité, mais seulement le marchandage, la rétribution pour la soumission, les ouvres et les bons services rendus. C’est donc un Dieu qui accepte seulement l’homme en règle et « juste » et qui rejette et condamne le « pécheur» qui ne suit pas les règles tracée à l’avance par le système religieux. Nous sommes ici à des années lumières du comportement du père de la parabole.   

Le père de la parabole ne demande pas au fils défait et humilié qui, après son aventure tragique, revient à la maison, une compensation et des excuses. Il n’exige pas qu’il rembourse l’argent qu’il a gaspillé, ou qu’il paie maintenant un loyer ou une pension ... rien de tout cela ! À la place, il le couvre de sa tendresse et du débordement insensé de son amour.  C’est jusque-là que va la gratuite de l’amour ! C’est ainsi que le Dieu de Jésus se comporte ! C’est cette même attitude et cette même qualité d’amour que Jésus propose comme mode de vie à ses disciples, étant donné qu’il est convaincu que chaque humain est sorti du Mystère de Dieu et qu’il est habité par son Esprit.

C’est en cela que consiste la nouvelle logique de l’évangile qui n’est plus la justice du « do ut des »,… tu fais une gaffe, tu écope…; tu fais le mal , tu en assume les conséquences ; tu commets un crime,  tu seras punis ;  tu te coupes, tu  vas saigner !  …Mais la logique folle d’une autre justice qui guérit et qui sauve sans frapper, sans humilier et sans anéantir, parce que la mesure de sa référence est celle de l’amour qui veut toujours et sans conditions le bien de l’être aimé.

Le drame de la religion chrétienne est d’avoir remplacé la logique de la gratuité de l’évangile, par la logique d’une justice « commutative »   où la miséricorde, la bienveillance, le pardon et le salut ne sont pas obtenus gratuitement, mais donnés par Dieu  « en échange » du  sacrifice de son Fils (« qui nous a acquis et mérité  le salut ») et ensuite en échange des « sacrifices » et des «mérites»  des croyants.

Ce passage de la gratuité de l’amour, à l’achat de l’amour et de la grâce de Dieu accordée en échange des «bonnes œuvres », des  mérites  et des sacrifices, a eu de lourdes conséquences non seulement sur la pratique et la spiritualité chrétiennes, mais aussi sur configuration de la société occidentale en général.

En  effet, si nous gardons présent à l’esprit le fait que la civilisation et la culture occidentales ont été moulées par la religion chrétienne, nous pouvons mieux comprendre pourquoi la mentalité de l’échange  et du «commerce» soit si profondément ancrée et présente en Occident, au point que cette partie du Globe s’est transformée  très tôt en une immense société capitaliste de marché régie par la compétition, la concurrence, l’agressivité, la consommation; où tout est négociable et monnayable; où plus rien n’est gratuit; où tout doit être  gagné et acheté , où  les seules valeurs qui comptent sont celles de l’argent, du profit et du pouvoir, avec l’aveuglement, l’insensibilité, l’irresponsabilité  et  la  folie qui souvent les accompagnent. 

Voilà alors l’urgence de retourner et de se convertir à la gratuite de l’Amour de l’évangile seule capable de  faire sortir l'humanité de la logique criminelle du pouvoir, ainsi que de l’impasse où l’aveuglement, la stupidité, la cupidité et l’irresponsabilité de ses gouvernants l’ont confinée. La réflexion sur la figure du Père de cette émouvante parabole  peut nous y aider. 

Une chose est certaine : celui qui a saisi la véritable nature du père de cette parabole, ne sera plus jamais  capable à  Noël de chanter le «Minuit Chrétien» à un petit Jésus venu au monde  «pour effacer la tache originelle - et de son père arrêter le courroux.».

B.M.   – Montréal 23 mars 2022  



[i] Cfr.: Os 6,6 ; Mt 9,13 .

mardi 14 janvier 2020

Une réflexion pour la fête du Baptême du Seigneur

(Mt 3, 13-17)

            « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui je trouve ma joie ! » Voilà comment l'Évangile du baptême de Jésus fait parler Dieu lors de la théophanie qui révèle la mission et la véritable identité de Jésus. Jésus est donc avant tout le « bien-aimé », celui en qui Dieu se complaît. Comme Jésus - nous dit saint Paul - nous aussi sommes enfants de Dieu, et donc chacun de nous est également son « bien-aimé » et en chacun de nous, le Dieu de Jésus déverse également tout son amour.

Les récits de Noël, des mages et du baptême de Jésus au Jourdain, constituent les trois manifestations les plus importantes de Dieu aux hommes relatées par les Évangiles. Nous pensions à un Dieu dans le ciel, et le voici dans une mangeoire. Nous attendions un Dieu abstrait, surnaturel, pur esprit, et le voilà en chair et en os dans un homme. Nous espérions un Dieu à qui demander, et voici un Dieu qui demande. Nous attendions un Dieu triomphalement accueilli par l'autorité établie, les sages et les grands de ce monde, et voilà que ceux qui le reconnaissent et l’accueillent sont plutôt les humbles, les pauvres, les habitants de la périphérie de la vie. Nous nous attendions à un Dieu grand, éclatant et tout puissant qui ferait son entrée dans notre monde avec tambours et fanfare, et voilà, au contraire, un petit enfant presque invisible, effrayé et fragile, qu’il faut chercher longtemps avant de le trouver, comme ont dû faire les Mages venus d’Orient. Nous attendions un Dieu à qui prouver que nous sommes justes, bons et vertueux, et au lieu de cela, nous découvrons un Dieu qui nous aime gratuitement, sans conditions, simplement parce que nous existons. Et nous n’avons rien à prouver, rien à faire pour attirer son attention et gagner son amour.  

Nous avons été éduqués à mériter d'être aimés, à faire des choses qui nous rendent aimables et dignes de l'affection des autres. Depuis l'enfance, nous sommes formés pour être de bons enfants, de bons élèves, de bons gars et de bonnes filles, de bons conjoints, de bons parents, de bons travailleurs, de bons employés, de bons patrons... car le monde récompense les gens qui réussissent, qui sont capables. À l’intérieur de nous s’insinue alors l’idée que Dieu nous aime, certes, mais à certaines conditions. Par conséquent, toute notre vie devient une quête d’approbation, de légitimation, de reconnaissance. Je passe ma vie à chercher à savoir ce que les autres pensent de moi, afin d’être à la hauteur de leurs attentes.

Au lieu de chercher à réaliser mes projets à moi, mes attentes à moi, les désirs et les aspirations de mon cœur ou de mon esprit et de faire ce qui me réalise vraiment, je passe ma vie à plaire aux autres, à me justifier, à me faire pardonner, à me faire accepter, à excuser mon existence.

Les autres ne m’aiment pas toujours « bien », en souhaitant et en voulant ce qui est vraiment « bien » pour moi. Pour Dieu, au contraire, je suis toujours son « bien » aimé. Ce qui signifie, qu’il aime et veut toujours ce qui est « bien » et « bon » pour moi. Et ce faisant il m’aide à être quelqu’un de « bien » et de « bon » autant pour Lui, que pour moi et finalement pour les autres. Car si je suis « bien » dans ma peau, si je suis heureux et satisfait de moi-même, mon bonheur se déversera automatiquement sur les autres et il fera aussi le bonheur des autres.

Dieu ne m’aime pas parce que je suis gentil, bon et brave ; mais en m’aimant comme il le fait, il me rend bon, brave et gentil, et donc quelqu’un de « bien » pour tous. Sa façon d’aimer, la qualité « antécédente » de son amour, le fait d’être son « bien–aimé » me réalise comme personne.

Ce que Dieu a été pour Jésus, il l’est aussi pour chacun de nous. Comme Jésus, nous aussi, le jour de notre baptême, nous avons été déposés entre les mains de ce même Dieu d’amour et nous sommes devenus ses enfants « bien-aimés ». Ce jour-là, la semence de la présence de Dieu et de son Esprit a été placée dans notre cœur. Mais il s’agit d’une semence à cultiver, à entretenir parce qu’elle sèche et meurt si elle est négligée. Tout ce qui me fait vivre (art, musique, silence, nature, amitié, amour) me rapproche de Dieu, tout ce qui me fait sortir de moi (chaos, apparence, superficialité, brouhaha…) m'éloigne et me vide du meilleur que j'ai.

Avec le baptême, chacun de nous a pris l’engagement d'adopter le style de vie de Jésus, son comportement, sa façon de penser, de croire et d'aimer. Comme Jésus, je suis appelé à vivre non seulement pour moi, mais pour les autres et, comme lui, à donner ma vie pour mes frères et sœurs.

Nous passons une grande partie de notre vie à essayer de réussir, à vouloir être quelqu'un, à devenir important, grand, célèbre., ... mais nous ne pourrons jamais être plus que des enfants « bien-aimés » de Dieu, et cela nous le sommes déjà.

Cette fête aujourd'hui est la fête de ce qui est caché en nous et qui doit être redécouvert.

Alors, comme disait St. Irénée de Lyon : « Chrétien, deviens ce que tu es ! », un être plein d’amour, en qui le Dieu de Jésus « trouve sa joie ».

BM – Janvier 2020

mardi 2 avril 2019

LE PÈRE PRODIGUE DANS L’AMOUR

( 4e dim. carême, C – Lc.15, 1-32)

Une « religion » est constituée, d’un côté, par un ensemble de pratiques extérieures et, de l’autre, par un ensemble d’attitudes intérieures, qui servent à « relier », d’une façon positive, harmonieuse et enrichissante l’être humain avec la réalités qui l’entoure.

            Les hommes ont donc créé la religion afin d’avoir à leur disposition un instrument qui puisse les aider à mettre en place, dans leur existence, de bonnes relations avec soi-même, les autres, le monde et le Mystère Ultime qui anime et soutient toute la Réalité et qui est identifié habituellement par le nom de « Dieu». Une religion qui ne réussit pas à rendre les hommes meilleurs, plus spirituels et donc plus humains, n’a aucune valeur, est inutile, peut même être dangereuse et doit donc être abandonnée.

Jésus de Nazareth fut le premier à remarquer que les religions en général, et la sienne en particulier, le long de leur parcours historique, s’étaient complètement fourvoyées soit à propos de l’idée qu’elles avaient de Dieu; soit dans le choix du chemin à parcourir  et des moyens à utiliser pour rendre les humains capables de bâtir des relations leur permettant de devenir des meilleures personnes, avec une qualité d’humanité qui possède de la profondeur, du charme et du charisme.

D’après le Maître de Nazareth, les religions se sont égarées et ont fait fausse route, parce qu’elles ont fondé la construction de ces relations sur l’obligation, l’imposition, la contrainte, l’obéissance aveugle, la soumission servile, la menace, le châtiment, l’intimidation , la peur, la confrontation, la supériorité, le pouvoir, la négation, la dépréciation de la réalité présente et des valeurs mondaines et séculières, au lieu de fonder leurs relations exclusivement sur les valeurs de la liberté, de l’ouverture, de l’accueil, de la confiance et surtout de l’amour.

C’est sans doute à cause de la mauvaise qualité de la religion dans laquelle il a été élevé que Jésus de Nazareth n’a jamais été une personne ni particulièrement religieuse ni particulièrement pratiquante et qu’il a toujours entretenu des relations très critiques et très conflictuelles avec la religion (juive) de son tempe et avec ses représentants. Cela ne l’a pas empêché cependant d’être un Maître « spirituel » exceptionnel et extraordinairement inspiré.

Le Maître a donc cherché à faire comprendre à ses disciples quelle genre d’attitudes, de contenus, d’esprit, d’énergie, ils devraient insuffler dans leurs relations avec les autres, le monde et Dieu, pour que le miracle de la transformation et du perfectionnement de l’homme et du monde s’accomplisse.

Tout l’enseignement de Jésus se réduit et se condense dans une seule et unique exhortation : « Trempez toutes vos relations dans le courant de l’amour, car l’amour est la Force Ultime et Originale de renouvellement d’accomplissement. L’amour est la seule et unique Énergie qui soutient, fait évoluer, fait vivre et conduit à sa perfection tout ce qui existe. Tout se tient grâce à l’amour. L’amour est tout et rien ne subsiste et ne dure sans lui. L’amour est ce qui fait la valeur de la personne.»

L’évangéliste Jean, répercutant la pensée de Jésus, arrive à dire que l’amour est Dieu ou que Dieu n’est qu’Amour. Dieu est le nom le plus anodin et le plus banal que les hommes ont pu inventer pour indiquer la Réalité la plus sublime, la plus merveilleuse, la plus créatrice, la plus féconde, la plus universelle qui existe : la réalité de l‘Amour.

Toute la vie de Jésus a été une hymne d’émerveillement, d’extase, d’action de grâce, d’abandon à cet Amour dans lequel il se voyait et il se sentait continuellement immergé et qu’il désirait faire connaître, partager et communiquer aux personnes qui l’entouraient. Il a fait de ce désir le centre et le but de toute sa vie et le contenu de sa « Bonne Nouvelle » aux hommes : une bonne nouvelle qui devait ouvrir les portes de leur esprit et de leur cœur à ce Dieu-Amour, qu’il appelait « son Père », afin qu’il devienne aussi « notre Père ».

 C’est pour faire comprendre la nature de cet amour qui est Dieu, que Jésus a raconté cette parabole dite du fils prodigue, mais qui, en réalité, est la parabole du père prodigue dans son amour. Cette parabole a été occasionnée par la réaction indignée des scribes et des pharisiens qui se scandalisaient du fait que Jésus se plaisait à fréquenter les gens simples du peuple, les gens des classes pauvres ; qui aimait s’asseoir à la table des gens peu recommandables, considérés comme des impurs et des pécheurs.

Avec cette parabole, Jésus veut montrer aux scribes et aux pharisiens, ainsi qu’aux autres théologiens, docteurs et spécialistes de la religion et de la Loi, que malgré leur instruction, leurs livres sacrés, et leur science, ils ne connaissent et ne savent pas grand-chose de la vraie nature de Dieu; et que le Dieu, auquel ils rendent leur culte et leur adoration, n’est qu’une mauvaise caricature du vrai Dieu, une idole, imbu de lui-même, plein d’arrogance, d’exigence et de ressentiment, construite à leur image et ressemblance.

Avec sa parabole, Jésus veut donc dire à ces gens : « Vous avez votre Dieu ; moi, j’ai le mien ! Le mien, voilà à quoi il ressemble ! Écoutez et jugez par vous-mêmes ! » Et il leur raconte la parabole du père prodigue : un Père avait deux fils… deux crapules de fils…

Un fils plus jeune qui en a marre de la vie de famille ; qui étouffe dans la maison paternelle, où il se sent opprimé, contrôlé, emprisonné et qui veut sa liberté ; qui veut être maître de sa vie, sans personne pour lui dire quoi faire ou ne pas faire. Il veut toute sa liberté. Et pour cela il veut mettre le plus de distance possible entre lui et son père. Il n’aime pas le père, mais seulement l’argent du père.
Le Père sait qu’il est inutile de retenir ce fils qui a besoin d’air, d’aventures, de liberté, de faire ses expériences. Il le laisse partir, sans dire un mot, sans demander de raisons, d'explications, sans lui faire de reproches, sans opposer aucune résistance, et… avec l’argent qu’il a demandé, même s’il n’y a aucun droit…

Le temps passe : fêtes, bombances, réjouissances, la belle vie aussi longtemps qu’il a de l’argent. Lorsque l’argent s’épuise, l’aventurier se retrouve à la rue sans un sous. Alors il décide de retourner à la maison, non parce qu’il regrette ce qu’il a fait, mais parce qu’il meurt de faim. Il est et il reste un voyou et un profiteur. La faillite de son aventure n’a pas réussi à lui faire comprendre qu’il n’y a pas d’avenir loin de l’amour du père.

Quel amour ? L’amour incroyable de ce père incroyable qui ne semble vivre que pour son fils, même s’il est une crapule. L’amour de ce père qui, malgré les âneries de son fils, continue de l’aimer d’un amour débordant, exagéré, presque fou. L’amour de ce père qui, le cœur brisé par l’absence de ce voyou, attend continuellement son retour. L’amour de ce père qui scrute l’horizon chaque matin ; qui guette à la fenêtre chaque soir dans l’espoir, qui sait, de le voir apparaître.

L’amour de ce père, (qui a plutôt le cœur et le comportement d’une mère) qui un beau jour aperçoit de loin son fils s’avancer vers la maison, la tête basse, lourde de culpabilité ; le pas traînant à cause de la faim et de l’épuisement, et qui tressaille, s’émeut, pleure de joie, de bonheur, de tendresse ….
L’amour de ce père, qui, oubliant son âge et toute retenue, court, court à la rencontre du fils perdu et retrouvé ; lui saute au cou ; le serre dans ses bras ; le couvre de baisers ; presse avec force le visage du fils contre son cœur de père, pour le soutenir, pour lui faire entendre les palpitation de son amour; pour empêcher qu’il s’affaisse, qu’il se mette à genoux, qu’il s’humilie et s’écrase davantage (il est son fils! Il n’est pas fait pour ramper, grand dieu !!) ; pour l’empêcher de parler ; pour arrêter net les mots d’excuse et de faux repentir que ce flibustier avait d’avance concocté pour la mise scène de son regret.

L’amour fou de ce père, qui s’en fout des excuses de son fils. Qui s’en fout de ce qu’il est et de ce qu’il a fait, de sa stupidité, de ces gaffes, de sa bêtise, de son hypocrisie, de l’héritage dilapidé,... Il sait déjà tout cela, mais il l’aime pareil ! Il a à nouveau son fils, et pour lui, c’est tout ce qui compte ! Il refuse d’analyser et de vérifier ses intentions et ses sentiments. Tout ce qui l‘intéresse et qui le réjouit, c’est que son enfant chéri soit sain et sauf, soit à nouveau heureux, soit à nouveau près de lui et retrouve à nouveau et vite sa place dans la maison et sa dignité et sa grandeur de fils et d’héritier.

L’amour de ce père, chez qui il n’y aucun reproche, aucune amertume, aucun ressentiment, aucune requête d’explication ou de compte-rendu, aucune demande de repentir, aucune exigence de conversion. Que de la joie, de la jubilation, du ravissement devant ce fils qui, voilà enfin, est à nouveau la lumière de ses yeux et le bonheur de son cœur.

Ce père qui n’éprouve aucun besoin de le pardonner afin de le réinsérer à nouveau dans la sphère de son amour, car cette fripouille n’a jamais quitté son cœur de père. Tout ce que le père lui demande, en guise de compensation, c’est de ne pas refuser les signes et les manifestations d’un amour qui n’en pouvait plus d’attendre.

Avec cette parabole, Jésus veut finalement dire aux scribes et aux pharisiens qui lui reprochent d’aimer et de fréquenter la canaille : « Voilà comme il est mon Dieu, à moi. ! C’est ainsi qu’il agit. Je ainsi que je l’aime. C’est parce qu’il est ainsi que j’en ai fait mon Dieu et mon amour . C’est parce qu’il est ainsi, qu’il est adorable et que j’ai envie de faire comme lui, d’aimer comme lui, et de baigner et de tremper ma vie et mes relations dans l’esprit de son amour.

 Par cette parabole, Jésus veut faire alors comprendre que seulement si une religion est capable de conduire et d’aider les humains à construire dans leur vie des relation animées et inspirées par le même genre de sentiments, d’attitudes et d’amour à l’œuvre dans le père de la parabole, elle accomplit sa fonction, est utile, mérite d’exister et d’être suivie.


BM 27 mars 2019

mardi 5 mars 2019

L’homme qui sait nous accompagner


(8e dim. ord.C – Lc 6,39-45)

L’originalité de Jésus de Nazareth n’est pas tellement dans les consignes ou les directives d’ordre éthiques qu’il nous a laissées et que l’on peut retrouver chez d’autres maîtres et sages dans presque toutes les cultures et les religions du monde, étant des directive et normes qui font partie de la sagesse humaine universelle. Pensons, par exemple à la Règle d’Or du comportement humain qui est à la base de toute vie sociale et qui se veut ordonnée et pacifique.

L’originalité de Jésus se situe sur le plan de sa perception de Dieu et de la qualité de ses relations avec Lui et avec ses semblables. L’originalité de Jésus a été d’avoir conçu Dieu comme une Énergie Primordiale, une Virtualité créatrice qui n’est pas extérieure, transcendante, en dehors de notre monde, mais intérieure et immanente à notre Univers et surtout immanente et particulièrement active dans la personne humaine.

Mais ce n’est pas tout. L’originalité la plus extraordinaire de Jésus de Nazareth a été de prendre conscience que cette Force Originaire, qui soupire et vibre dans les profondeurs les plus secrètes de la réalité cosmique et de notre humanité, est essentiellement une Énergie « amoureuse » qui cherche à se répandre, à se communiquer, à attirer, à unir et à tout transformer à son image, c’est-à-dire, selon les paramètres de l’amour. Dans histoire de l’évolution humaine, Jésus de Nazareth a été un des premiers esprits à prendre conscience que l’Énergie de fond qui soutient la Création est faite d’amour. Jésus a fait de cette intuition le point central de son message. C’est sur cette conviction qu’il a fondé et déployé les contenus de son existence. C’est cette intuition qui constitue la nouveauté et l’originalité de sa prédication.

Dans l’histoire de la pensée religieuse, l’originalité de la figure de Jésus de Nazareth est donnée par quelques intuitions fondamentales qu’il a eues et qu’il nous a laissées.

1) Il a établi le lieu privilégié de la présence, de l’action et de la manifestation de Dieu à l’intérieur du cœur de l’homme. Son Dieu est le fond de son être. Il disait : « Dieu est en moi et moi je suis en Dieu. Dieu et moi nous ne faisons qu’un. » Cela signifie donc que, d’après Jésus, son être véritable, comme l’être véritable de toute personne, est constitué de cette identification totale avec Dieu. Le Dieu de Jésus n’est pas une Réalité qui existerait quelque part sans lui. Dieu lui est intime. Dieu vit en lui et lui vit en Dieu. Dieu est sa vie et sa vie véritable est en Dieu. Or, ce qui est vrai pour Jésus, est vrai aussi pour toute personne et donc pour chacun de nous.

2) Il a enseigné que certaines propriétés qui sont typiques à cet Amour « divin » (comme la tendresse, la bonté, la gratuité, le don de soi, l'accueil inconditionnel, la miséricorde, le pardon, l'absence d’appropriation, de contrôle, de domination, de violence, etc.) ne peuvent se rendre actives et visibles dans notre monde qu’à travers les différentes facettes et modalités de l’expression amoureuse des humains.

3) Selon le Maître de Nazareth, les humains ont donc la tâche non seulement d’humaniser l’amour de Dieu, mais aussi de diviniser l’amour des hommes, en lui conférant les caractéristiques et les particularités de l’amour de Dieu. D’après le Nazaréen, l’être humain serait dans notre monde autant la présence, que le relais de la façon divine d’aimer. Ce n’est qu’à travers l’homme que l’extraordinaire richesse des harmoniques de l’Amour Originaire peuvent retentir dans le Cosmos pour le ravissement et le bonheur de tous.

4) Jésus de Nazareth a ainsi enseigné que les humains ne peuvent établir ou réaliser une relation véritable avec Dieu qu’à travers une relation « amoureuse » (nous diluons et disons « fraternelle ») avec d’autres humains. De sorte qu’il a fait de la bonne relation de l’homme avec l’homme le paramètre, la mesure et le critère de la bonne relation de l’homme avec Dieu et le signe (le sacrement) de la présence et de la manifestation de Dieu dans notre monde.

Jésus de Nazareth est donc pour nous, les chrétiens, un modèle d’humanité parce qu’il a été capable de bâtir son existence exclusivement sur la réalisation d’une relation d’amour avec Dieu et ses frères humains et de faire passer la réussite de cette relation avant la réussite de sa propre vie personnelle. Son option pour les pauvres et les exclus a été le cœur de son message.

Le Nazaréen a donc passé sa vie dans la mouvance de cette Force d’Amour qu’il appelait « Abba-Père » et qui l’a poussé à se décentrer totalement de lui-même pour se centrer exclusivement sur les autres, dans un mouvement de don total. Jésus était convaincu, que dans sa relation d’amour avec les autres, non seulement il réalisait son être profond, mais que, par le fait même, il se sentait en union profonde avec l’être et l’esprit de Dieu et rendait, pour ainsi dire, Dieu présent, tangible et « incarné » dans notre monde.

Pour Jésus l’amour envers les autres a été plus important que l’intérêt pour sa propre vie. Il a préféré être tué, plutôt que d’aller contre sa véritable identité spirituelle. Il a choisi de mourir plutôt que d’être infidèle à la vérité de son être. Ainsi la mort physique, acceptée pour continuer à aimer jusqu’à la fin, a été pour Jésus le chemin qui l’a conduit à une plénitude d’être et de vie qui, en Dieu, perdure même au-delà de la mort. C’est sans doute pour cela que ses disciples l’ont considéré comme celui qui en Dieu est toujours «Vivant».

Jésus nous a fait comprendre que notre véritable réalisation humaine ne se trouve pas dans la satisfaction de nos pulsions ; dans les exigences et les revendications de notre « ego » ; dans la réalisation de nos désirs de puissance et de gloire, mais seulement dans la conquête de la plénitude de l’amour qui nous identifie avec l’Esprit et la « nature » de Dieu. Il a fait comprendre que lorsque les hommes aiment comme Dieu aime, ils perfectionnent leur véritable être et ils le propulsent au maximum de ses possibilités. La vie et la mort de Jésus sont là pour dire que l’on peut être mort, même si l’on est en vie ; et que l’on peut être en Vie, même si on est mort.

MB