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lundi 5 septembre 2022

 

PORTER LA CROIX POUR MARCHER SUR LA « VOIE »

(23e dim. ord. C - Lc 14, 25-33)

 

            Des grades foules faisaient route avec Jésus. C’est par ces mots que débute l’évangile d’aujourd’hui. Ces grandes foules qui font route avec lui ne sont pas seulement les quelques centaines de personnes qui, en ce temps-là, entouraient Jésus en Palestine. Ce sont aussi ces innombrables hommes et femmes qui ont choisi de marcher à sa suite le long des siècles. C’est vers nous que Jésus se tourne aujourd’hui pour nous poser quelques questions: «Vous dites que vous êtes mes disciples…. Mais savez-vous ce que cela signifie? Savez-vous jusqu’où cela peut vous conduire que de marcher à ma suite ?… Si quelqu’un vient à moi sans me préférer à son père, sa mère…. Il ne peut pas être mon disciple…».

            Cette première exigence de Jésus est proprement effarante. Qui est-il donc cet homme pour demander de tels arrachements affectifs, au profit de l’attachement à sa personne …. Jusqu’ à nous demander de le préférer à notre propre vie…?

            Ces formules abruptes ne sauraient signifier que nous pouvons larguer les liens avec notre famille. Aussi, loin d’inviter à briser égoïstement toutes nos relations humaines les plus sacrées (l’amour filial, conjugal, fraternel), Jésus invite chacun de nous à animer toutes ces relations et ces affections par l’amour de Dieu. Cet attachement au « Royaume de Dieu » présent sur la terre par l’action de Jésus doit constituer le milieu dans lequel nous nous déployons, l’air que nous respirons, le sel qui donne saveur à toutes nos actions; le levain que doit faire fermenter la pâte de notre existence. Il s’agit ici de la primauté de Dieu et de son amour dans notre vie.

            C’est l’exigence primordiale d’une dimension humaine et spirituelle dans notre existence. C’est la nécessité d’établir une hiérarchie de valeurs dans nos intérêts, dans nos attachements et dans nos amours. Jésus nous renvoie ici à notre grandeur foncière aux yeux de Dieu. Il nous rappelle l’urgence de vivre comme des créatures faites à son image et qui, de surplus, sont ses enfants. Il nous dit: « Vous, les humains, vous avez un grand destin; vous êtes de la race de Dieu; vous êtes pétris de son esprit; vous êtes destinés à la communion avec le divin ; vous êtes appelés à une vie éternelle…

 Ne vous enlisez pas dans la matière; ne devenez pas les esclaves de vos passions, de vos ambitions, de vos convoitises, de votre cupidité ; ne vous enchainez pas d’une façon exclusive à vos amours humains, à votre argent, à vos intérêts et à votre bien-être matériel ; ne permettez pas que la force de vos liens aux choses d’ici-bas vous cloue au sol, vous empêchant de prendre l’envol et de vivre à la hauteur de votre condition et de votre destin. Vous n’êtes pas faits pour ramper, mais pour voler … Vous n’êtes pas faits pour la terre, mais pour le ciel; vous n’êtes pas faits pour pourrir dans le temps, mais pour vivre et vous épanouir dans l’éternité.

            Chacun de nous est donc invité aujourd’hui à recevoir dans son cœur, dans sa vie concrète, cette exigence inouïe. Quels sont les renoncements qui, dans les évangiles, s’imposent à moi pour vivre en fils de Dieu ? Celui qui ne porte pas sa croix pour marcher derrière moi, ne peut pas être mon disciple. En d’autres mots, pour que la montgolfière de ma vie puisse prendre son envol, il faudra couper les attaches, larguer les amarres, se délester de ses poids. Les actions qui nous permettent de réaliser ces manœuvres et de réaliser une existence d’enfant de Dieu sont contenues dans une suite de verbes qui se caractérisent par une perte et une souffrance: couper, quitter, sortir, lâcher, se délester, s’affranchir, renoncer, se libérer. Porter sa croix est l’expression que Jésus utilise ici pour indiquer tout ce travail pénible et exigeant de libération que nous devons entreprendre pour vivre notre condition de fils de Dieu et de disciples du Seigneur Jésus.

            Voilà alors la nécessité de nous arrêter de temps à autre pour réfléchir, pour faire le point dans notre vie; pour voir si nous naviguons dans la bonne direction ; pour calculer si notre bateau a les moyens, les provisions, les fournitures nécessaires pour arriver sains et saufs à destination. Les deux paraboles de Jésus sur la tour à bâtir et du combat à gagner veulent nous sensibiliser au besoin de cette mise au point. Est-ce que je prends le temps de réfléchir à ma vie, à mes engagements ? Nous, qui savons faire des bilans, calculer, prévoir pour nos entreprises humaines, nous arrive-t-il de nous arrêter parfois pour voir si l’entreprise de notre vie est vraiment gérée conformément aux directives ou aux souhaits de Jésus de Nazareth?

            Au retour des vacances, cette invitation du Maître arrive à point. Tout va reprendre : travail, école, groupements, associations… Pour ne pas vivre à la surface de nous-mêmes, nous avons plus que jamais besoin de pauses et de moments d’arrêt, de silence, de prière de méditation et de réflexion qui nous aident à mûrir intellectuellement et psychologiquement et à donner une profondeur humaine et spirituelle véritable à notre existence. Jésus, aujourd’hui, nous demande de ne pas vivre superficiellement.

            Finalement, dans ce texte d’évangile, le dernier avertissement de Jésus, tranchant comme un couperet : « Celui d’entre vous qui ne renonce pas à tous ses biens, ne peut pas être mon disciple ». C’est certainement pour réfléchir sur cette dernière phrase que nous devons prendre le temps de nous asseoir. Car on ne suit pas Jésus dans la facilité. Et l’invitation à ce dépouillement radical, à cette pauvreté, n’est pas un « conseil » réservé à certains super chrétiens (moines ou moniales, comme on l’a souvent compris…). C’est la condition normale de toute vie chrétienne véritable. Jésus ici est catégorique: « Vous ne pouvez pas servir Dieu et l’argent ».

Allons-nous continuer à nous jeter avidement sur « l’avoir » ? Ou allons-nous découvrir et inventer une autre manière de vivre heureux dans l’amitié, le partage, la simplicité volontaire ? Quelles conclusions pratiques tirer alors au niveau de mes achats, de mon train de vie, de l’utilisation de mon argent pour être plus libre ou, tout simplement, pour être disciple de Jésus ? Lui le pauvre par excellence, mais cependant porteur de toute la richesse de Dieu.  

 

 

  BM

 

lundi 15 août 2022

 

ALLUMEZ DU FEU, GRAND DIEU !  

(20 dimanche ord. C, Lc 12,49-53)


Ces propos que l’évangile de Luc dans ces versets d’évangile attribue ici à Jésus m’ont toujours frappé par leur réalisme et leur vérité. On dirait qu’ici Jésus ne se fait aucune  illusion sur le sort que  les hommes réserveront probablement à son message. Il sait qu’il aura beaucoup de difficultés à se frayer un chemin dans les mentalités, les cultures  et les comportements établis des humains et que peu de gens auront le courage et la hardiesse de purifier leur frustre et rudimentaire humanité au feu qu’il est venu allumer. 

Jésus  a conscience que sa critique du système culturel, social  et religieux où il vit, que la charge  révolutionnaire des valeurs  qu’il  propose, seront fatales autant pour lui, que pour ceux et celles qui auront le courage de suivre sa « Voie ». Il a en effet le clair pressentiment que ceux-ci seront incompris, refusés, combattus, discriminés et persécutés; qu’ils deviendront soit une pierre d’achoppement, soit une cause de division au sein d’une société qu’ils voudraient pourtant améliorer. 

De fait, avec le recul du temps, il faut reconnaître que les craintes de Jésus  étaient plus que justifiées. En effet, non seulement  le monde juif-gréco-romain  de son temps auquel il s’adressait avec l’espoir de le transformer en une société plus fraternelle, plus juste et plus humaine a fini par l’éliminer, mais même le monde et la culture occidentales postérieurs, nés de la religion chrétienne-constantinienne, qui a remplacé la Voie du Nazaréen, ont en grande partie ignoré son message, quand ils ne l’ont pas tout  simplement manipulé, édulcoré, oublié et  transformé pour l’adapter aux exigences du pouvoir et  à leurs politiques de prestige  et de domination.

De sorte qu’il est  plus conforme à la vérité de dire que  le monde occidental, que l’on se gargarise à qualifier de « chrétien » ou, tout au moins, de « culture chrétienne», en réalité et  sauf  quelques rares exceptions (les saints), il n’a jamais pris vraiment  au sérieux  la « bonne nouvelle »  ou  l’évangile de Jésus  avec ses  exigences et il a été tout sauf chrétien, étant donné qu’au cours de toute son histoire jusqu’à nos jour, il s’est construit et développé sur des valeurs,  des principes, des logiques  et  des routes qui se sont déployés exactement dans le sens inverse de la Voie tracée par Jésus de Nazareth : c'est-à-dire, en empruntant le chemin du pouvoir qui domine,   exploite et  asservit, plutôt que la Voie de l’amour désintéressé et fraternel qui prend soin et se fait  service.

Très révélateur, à ce propos, est le fait qu’aujourd’hui encore, même dans les cercles intellectuels chrétiens les plus ouverts et les plus  sympathiques au phénomène « Jésus de Nazareth », on persiste à qualifier son message de « rêve » ou d’« utopie », révélant ainsi, indirectement, que même les chrétiens les plus avertis le considèrent comme pratiquement irréalisable dans le monde des hommes.

Il serait trop long d’entrer ici dans une description exhaustive de nos infidélités au message de Jésus en tant que religion (Église) et en tant que société de culture  chrétienne. Je me limiterai à souligner ici quelques contradictions évidentes entre cette culture et  la prédication de Jésus.  

Dans les évangiles, la valeur d’une personne est donnée par son accueil et son  ouverture au prochain qui n’est plus tout simplement « l’autre »,  mais le « frère » avec lequel je crée des relations fraternelles de soin, de partage, d’affection  et de communion. Le monde et la société  moderne se sont  construit au contraire  sur l’individualisme le plus exacerbé, c’est-à-dire sur la fermeture de l’individu sur lui-même, devenu sa propre  île, un nœud d’égoïsme, le seul point de référence de ses projets et de ses activités. 

Ainsi, renfermé dans la prison dorée de sa solitude, l’individualiste ne trouve d’autre moyen de donner sens, importance et valeur à son existence que par l’indépendance des autres, que par la supériorité sur les autres et donc que par le recours au pouvoir obtenu par la quantité d’argent qu’il réussit à accumuler. De sorte que, pour ce type de personne, non seulement l’argent devient le but ultime de son existence, la valeur absolue, le bien suprême, sa meilleure possibilité de valorisation personnelle, de réussite et de bonheur, mais il se transforme aussi en  l’unique religion qu’il pratique et en  le seul dieu  qu’il est disposé à adorer.  Il en suit alors que, pour ce genre d’individu, l’autre n’est plus le « frère » et le « prochain » de l’évangile, mais le concurrent, le rival, le compétiteur, l’obstacle, l’adversaire, l’ennemi qu’il doit dépasser, combattre, vaincre et, éventuellement, éliminer pour atteindre sa supériorité et pour que reste intacte et affermie la puissance de son pouvoir et la source de ses revenus.

Et chose incroyable, voilà que l’individualiste-capitaliste devient inexorablement  l’esclave de son argent ; un argent qu’il ne possède plus  vraiment,  mais par lequel il est possédé  et pour lequel il  est prêt à tout sacrifier : ses  sentiments, sa sensibilité,  son bon sens, la sagesse du cœur, les  relations affectives et amicales, le bien-être des personnes, de la Nature, de la Planète et même son instinct naturel de conservation de sa propre vie physique. En effet, l’homme d’affaire  moderne, a plus à  cœur  son «capital » que les équilibres écologiques de la Terre, que la qualité du climat, de l’air, des sols, des mers, des forêts, etc., qui lui sont pourtant indispensables pour se garder en vie.

Aujourd’hui l’empire du capitalisme néolibéral a réussi à transformer le  monde, non pas en une société humaine responsable et civilisée, mais en  une économie globale de marché où règne la loi de la jongle, c’est-à-dire,  la loi du plus rapace et du plus fort, où tout peut être vendu, acheté, exploité, détruit et saccagé afin d’être transformé en marchandise monnayable, sans aucun égard aux exigences de justice sociale et de bonheur véritable des personnes. 

  Le pouvoir de l’argent est ainsi devenu l’unique système opératif qui fait fonctionner notre société moderne. Si cela est un fait incontestable,  nous ne pouvons pas nier que nous sommes alors en train de mettre au point une forme de société qui fonctionne sur des logiques suicidaires qui ne peuvent que produire injustices, confrontations, divisions, pauvreté, souffrances, destruction et mort. De sorte que, finalement, l’énorme pouvoir de l’argent accumulé n’aura servi qu’à miner tout espoir raisonnable, je ne dirais pas d’un futur meilleur, mais d’un futur tout simplement possible pour notre humanité. 

C’est donc dire le degré d’égotisme, d’aveuglement, de délire et  de stupidité dans lequel l’être humain peut tomber lorsqu’il se laisse emporter par l’angoisse de pouvoir et l’obsession de l’argent et de ses logiques égoïstes et nécrophiles qui  le privent de cette sensibilité profonde et de cette intelligence du cœur qui font la qualité humaine d’une personne.

   Qu’est-ce qui empêche alors de conclure que les « riches »  qui ne se nourrissent  que de pouvoir et de l’illusion de supériorité donnée  par l’argent qu’ils possèdent, sont finalement les individus les plus « misérables » et les plus à plaindre et à craindre sur  terre? 

Nous  nous trouvons alors ici sur la même longueur d’onde que Jésus de Nazareth lorsque, à propos de ceux qui, déjà en son temps,  ne vivaient que pour acquérir pouvoir et accumuler des richesses, il s’exclamait stupéfait : « Cela leur sert à quoi à ces gens que de vouloir conquérir et  posséder le monde entier, s’ils doivent y perdre leur âme ! » (Mt 16,26; Mc 8,36; Luc 12,20). 

Nous comprenons alors que ce type de monde et de société bâtis  sur le culte de l’argent, sur la compétition sauvage, sur  l’hostilité réciproque  et sur la guerre pour plus de pouvoir, se situent au antipodes du monde humain et de la société fraternelle souhaités par Jésus de Nazareth où les relations  humaines inspirées uniquement par l’amour gratuit et désintéressé se révèlent comme les seules capables de produire et de cultiver les fruits d’une paix et d’une prospérité véritables, d’une plénitude de vie et d’un  bonheur durable. 


Mori Bruno  -   Montréal   10 août 2022


M

lundi 11 octobre 2021

 

L’homme riche qui voulait posséder le ciel et la terre

(28 dim. ord. B – Mc 10, 17-30)

 

            Qu’est-ce que je dois faire pour avoir une vie éternelle ? C’est la question, que depuis l’aube de l’humanité, ce primate intelligent que l’on appelle homo sapiens, s’est posée aussitôt que la conscience de soi s’est allumée en lui. Depuis toujours l’être humain a vécu avec angoisse son état de créature vulnérable, fragile et mortelle. Il n’a jamais accepté sa finitude, ni apprivoisé l’inévitabilité de sa mort. De sorte qu’il a toujours rêvé d’une vie plus heureuse, plus accomplie et libérée enfin de toute peur et de toute souffrance au-delà des péripéties et des épreuves de son existence temporelle. Et pour donner consistance à ce rêve, les humains ont bâti des mondes imaginaires et merveilleux, remplis de bonheur et de vie qui les attendaient après leur mort. Avec le temps, les humains ont fini par attribuer une réalité ontologique aux constructions fantastiques de leur imagination et de leurs désirs. Et c’est ainsi que les religions sont nées, qui proclament et promettent un paradis de bonheur et de vie éternelle à leur fidèles.

            L’évangile de ce dimanche nous présente l’épisode de pieux juif, sans doute d’un âge avancé, pour lequel la vie est désormais plus en arrière qu’en avant et qui va voir Jésus pour lui demander s’il existe une façon sûre, claire et précise d’obtenir la vie éternelle. Cet individu cherche, de toute évidence, l’avis d’un expert, car pour lui, à ce stade de sa vie, l’enjeu est capital et il ne veut pas courir le risque de faire des erreurs. Cet homme est quelqu’un qui sait calculer, qui sait prévoir, qui sait gérer ses affaires pour qu’elles réussissent, qui sait comment bouger ses pions sur l’échiquier de la vie pour gagner toujours la partie. Il a l’habitude d’obtenir ce qu’il veut : et c’est pour cela qu’il a réussi à ramasser une grosse fortune et à devenir un homme riche.

            Or cet homme riche apparait ici comme quelqu’un qui possède non seulement beaucoup d’argent, mais aussi une énorme ambition. Il veut continuer à avoir une belle vie même après sa mort. Il a compris que l’avantage de posséder une fortune est nul, s’il peut tout perdre d’un coup à l’arrivée de sa mort. Il voudrait donc pouvoir signer un contrat d’assurance qui le protègerait contre cette terrible éventualité. Et c’est la raison qui le pousse à s’informer après d’un expert en vie éternelle sur les moyens et les stratégies à mettre en place à cette fin.

            Jésus semble surpris de la requête inusitée de cet individu original et aux désirs fous et il éprouve pour lui, nous dit Marc, un sentiment d’admiration et de sympathie. Ce n’est pas tous les jours que quelqu’un vient lui poser ce genre de questions. Cet homme lui plaît parce qu’il est sincère et qu’il a de grandes aspirations, même s’il ne se rend pas compte qu’elles sont impossibles à réaliser sans que son existence en soit totalement bouleversée.

 Cet homme voudrait en effet tout avoir : et les richesses qui lui assurent une belle vie ici-bas et les avantages d’une vie éternelle là-haut. Et il ne réussira pas à comprendre qu’au terme de son voyage sur terre, la gourde de sa vie doit nécessairement être présentée vide à la Source Ultime de l’être, pour qu’elle puisse être remplie de l’eau vive qui rejaillit en vie éternelle.

            Et c’est la raison pour laquelle Jesus veut faire comprendre à ce vieux juif, obnubilé et étourdi par sa richesse, qu’il peut bien posséder tout l’argent du monde, mais qu’en aucune façon il ne peut posséder la vie éternelle ; car celle-ci ne s’acquiert pas en se remplissant, mais en se vidant, non pas en « possédant », mais en « donnant ». « Celui qui veut garder sa vie, doit la perdre ».  Car, seulement l’amour est éternel ; et donc seulement les gestes d’amour qui se vident de soi-même, qui s’offrent, qui se donnent, qui pardonnent, qui partagent, qui aident, qui soulagent, qui guérissent et qui se déversent sans mesure là où il y a fragilité, manque, détresse, souffrance, etc…, seulement ces gestes ont une valeur et une saveur d’éternité. Seulement ces gestes ont la capacité de placer celui qui les a posés au cœur du Mystère éternel de Dieu et au cœur de ceux qui en ont bénéficié et où il vivra pour toujours.

Voilà pourquoi Jésus n’hésite pas à indiquer à cet homme, aux exigences et aux désirs inouïs, la route à suivre pour pouvoir réaliser son rêve de vie éternelle : « Va, - lui dit-il- vends tout ce que tu possèdes et donnes-le aux pauvres et tu auras un capital d’amour placé au ciel dans le cœur de Dieu. Et ensuite, devenu une nouvelle personne, libérée de tout encombrement, et riche seulement de sa bonté et de son amour, viens marcher sur ma Voie qui t’aidera dès maintenant à donner à ta vie un goût d’éternité ». 

            À la grande déception de Jésus, ce pieu juif se révélera finalement un individu davantage préoccupé de son argent que de son projet d’éternité. Le miracle que Jésus espérait n’est pas arrivé. Et c’est ainsi -note l’évangéliste - que l’homme riche s’en retourna chez lui à jouir de ses biens dans l’amertume et la tristesse.

            La rencontre avec cet homme, sera aussi déterminante pour Jésus et pour le développement ultérieur de sa pensée sur la question de l’argent et de la relation à la richesse. En effet, le comportement et la réaction de ce riche induiront Jésus à réaliser le caractère fondamentalement tragique, néfaste, pervertissant et aveuglant de la cupidité humaine, lorsqu’elle s’installe comme unique système opératif et programme de base du comportement d’un individu.

            Ainsi, à partir de cette triste et décevante expérience, Jésus s’érigera désormais sans pitié contre l’avarice et la cupidité et condamnera, avec une détermination et un courage jamais égalés auparavant, autant l’accumulation obsessive de la richesse, que l’attachement névrotique et compulsif à l’argent. Attitudes qui transforment presque toujours les grands riches en des êtres inhumains, égoïstes, mesquins, aveugles et stupides.


À ces personnes, Jésus réservera les paroles de condamnation les plus dures et les plus impitoyables de toute sa prédication : « Jamais, - affirmera-t-il - un tel type de personne n’entrera dans le Royaume de Dieu ! ».

 

Bruno Mori - 5 octobre 2021

mardi 16 octobre 2018

«Donne ton argent aux pauvres…»



(28e dim ord. B – Marc 10,17-30)

En lisant ce texte de l’évangile de Marc, je ne peux me soustraire à l’impression qu’il constitue une gifle en peine face flanquée à notre société capitaliste occidentale obsédée par le rêve d’un progrès et d’une croissance économique sans fin. Il s’agit là d’un monde dominé et gouverné par l’argent, bâti et orienté exclusivement sur l’accumulation des richesses, l’augmentation du capital, le rendement des investissements, la multiplication des gains et n’obéissant à aucune autre règle et contraintes que celles de l’efficacité, du rendement et du profit.

Dans notre culture moderne, l’argent est devenu une sorte de fétiche ou d’idole. Il représente la valeur suprême, le seul dieu capable d’assurer la réussite personnelle et le bonheur de l’individu. Le culte de l’argent a remplacé tous les autres cultes. Il constitue la nouvelle religion des temps modernes. Le Dieu de la religion traditionnelle a été destitué et remplacé par le dieu-argent. Ce dieu est désormais la seule divinité devant lequel le capitaliste moderne se prosterne et rampe, comme un esclave devant son maître. Il est le seul dieu auquel il est disposé à tout sacrifier : son temps, ses énergies, son équilibre psychique et psychologique, ses amis, sa famille, sa maison, l’avenir de ses enfants, la santé de son environnent naturel et de la planète, ainsi que sa dignité, sa raison, ses sentiments. Certaines manifestions exagérées du pouvoir que l’argent donne au riche frisent parfois le grotesque et portent les symptômes de la perturbation psychique et du trouble mental.

Comme tout bon et pieux croyant, l’homme capitaliste croit lui aussi que son dieu peut le sauver et le rendre heureux. Malheureusement, dans son aveuglement et obnubilé comme il est par son avidité, il ne se rend pas compte que son dieu est en réalité un démon qui le possède entièrement, qui le tyrannise, qui le prive de sa liberté et qui le ronge de l’intérieur, en détruisant peu à peu en lui tous ces traits de cœur et d’esprit qui font la qualité de sa personne et qui tracent la véritable configuration de son humanité.

De sorte que, si l’attachement à l’argent gonfle le volume du portefeuille du riche, il amincit inévitablement sa taille humaine et spirituelle. Et si le riche est gros, gras et bien portant sur le plan économique de l’avoir, il est, bien souvent, un anorexique sur le plan spirituel de l’être.

La société capitaliste moderne ne se rend pas compte que l’obsession et le culte généralisé de l’argent déshumanisent ; et, qu’en réalité, l’accumulation de l’argent entre les mains avides d’une petite minorité de magnats ou de super-riches, au lieu d’améliorer l’état du monde, ne fait que l’empirer, en créant partout injustices, inégalités, misère et pauvreté.

Est-ce qu’il vaut la peine de vouer un tel culte au dieu-argent si, ou bout du compte, il ne réussit jamais à maintenir ses promesses de prospérité, de réalisation personnelle et de bonheur véritable ? Le prophète de Nazareth était convaincu que non.

Il affirmait, en effet, qu’il est plus facile à un chameau de passer par les trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu : c’est-à-dire dans l’expérience d’une perfection intérieure et d’un bonheur dont la source et située ailleurs que dans l’argent.

Jésus, homme intelligent et perspicace, savait quels dégâts l’attachement exagéré à l’argent peut causer à la qualité humaine et spirituelle d’une personne. C’est pour cela qu’il met continuellement en garde ses disciples contre les dérives de la cupidité et contre cette forme d’addiction et de dépendance. C’est pour cela qu’il pousse constamment les siens dans la direction opposée, en valorisant le détachement et la pauvreté comme une forme de vie et une attitude de fond qui devraient caractériser la physionomie spirituelle du disciple et donc du chrétien que nous sommes.

Si Jésus fait l’éloge du détachement, ce n’est évidemment pas pour que les gens manquent du nécessaire. Il veut au contraire qu’à tous soit assuré un confort sobre et décent qui rende possible une existence vécue dans la joie et la dignité.

Il refuse cependant à quiconque le droit d’aimer l’argent plus que tout. Il sait qu’être riche ou être pauvre, c’est une question d’attitude intérieure, de choix existentiel et de style de vie. On peut être riche, même si l’on est pauvre ; et on peut être pauvre, tout en étant riche. Je peux, en effet, être pauvre et ne rêver qu’à l’argent. Je peux être riche et être disposer à le partager.

Jésus est convaincu que le cœur de l’homme est à l’image du cœur de Dieu; et qu’il est donc fait pour contenir des valeurs plus sacrées, plus levées et plus précieuses que nos convoitises matérielles, nos ambitions économiques ou l’intérêt démentiel que nous portons souvent à nos comptes bancaires.

Être riche ou être pauvre, c’est finalement une question de cœur. C’est pourquoi il est important de savoir où j’ai placé mon cœur; de quoi il est rempli ; pour qui et pour quoi il bat. Utilisons-nous nos biens et notre argent pour en faire l’expression et l’incarnation bénéfique de notre amour ; un amour qui cherche à se répandre sur les autres et qui veut partager avec les autres ? Ou utilisons-nous nos biens seulement pour satisfaire nos appétits, nos caprices et nos égoïsmes personnels, en suffocant les forces amoureuses qui habitent dans notre cœur et qui sont les seules capables de nous donner une vie qui vaille la peine d’être vécue.

Jésus est convaincu que l’homme profane son cœur, lorsqu’il le remplit avec l’amour de l’argent, au lieu de le remplir avec l’amour de Dieu et de son prochain. Vivre uniquement dans le but d’accumuler de l’argent, de ramasser des biens et de s’encombrer de choses, n’est-ce pas sombrer dans l’idiotie ? N’est-ce pas faire un gâchis de sa vie ? N’est-ce pas rater le but de notre présence en ce monde ? 

Sommes-nous ici pour accumuler et dépenser de l’argent ; ou sommes-nous ici pour accumuler et dépenser de l’amour ? Voilà la question qu’aujourd’hui Jésus nous pose et à laquelle chacun de nous doit répondre.  


(Bruno Mori - 9 octobre 2018)

lundi 26 septembre 2016

L'ARGENT QUI NOUS PERD... ET L'ARGENT QUI NOUS SAUVE...


(Luc 16,1-13) 

Nous vivons dans une société qui a été forgée par le libéralisme économique et qui vit et opère selon le principe d’un système capitaliste des plus sauvages. Dans ce système le capital, le profit, l’argent, l’accumulation privée des richesses, la croissance économique sont devenues les valeurs de base, pour ne pas dire les seules valeurs, qui dirigent les politiques de nos gouvernants et l’action des citoyens en général. La hantise du profit et de l’argent est désormais la frontière qui divise le monde en deux parties: ceux qui en ont trop et ce qui n'en ont pas assez, riches et pauvres, exploiteurs et exploités. L’obsession et l'angoisse de l’argent est la maladie ou plutôt le cancer qui ronge de l’intérieur la santé de notre planète, qui met en danger la survie de notre humanité et qui, certainement, empêche que notre monde soit une seule et grande famille où tous peuvent s’asseoir à la table d’une vie décente et honorable.
Voilà alors un texte plutôt déroutant que cette parabole de Jésus où un patron d’entreprise fait l’éloge de la malhonnêteté de son gérant. Ce n’est pas la mauvaise gestion de cet intendant qui est en cause dans la parabole. Ce qui est mis en lumière c’est l’habileté du gérant à assurer son futur et à «se faire des amis» avec l'argent qu'il administre. Et Jésus de remarquer que les gens du monde semblent plus ingénieux pour assurer leur sécurité et leur bien être matériel que les disciples pour assurer la qualité humaine et spirituelle de leur existence. Les «fils du monde » sont souvent plus habiles que « les fils de la lumière».
De nos jours les exemples de cette habilité à faire de l’argent par tous les moyens ne manquent pas. Ce sont les énergies et les politiques mises en œuvre pour se procurer pouvoir et richesse en exploitant d’une façon insensée et irresponsable les ressources naturelles de la planète, en détruisant les écosystèmes nécessaires au développement et à la conservation de la vie; en polluant les éléments indispensables à notre existence (air, eau, sol, forêts, etc.). Ce sont les milliards engloutis dans la drogue, la vente d’armes et dont l’argent sale est blanchi dans les banques des pays riches et des abris fiscaux. Ce sont les millions de dollars de l'aide internationale aux pays pauvres d'Afrique détournés au profit de dirigeants et de présidents véreux. Même ici au Québec, il suffit de penser aux cas de discrimination, d'intimidation, de collusion, de corruption et aux liens avec le crime organisé au sein de l'industrie de la construction qui, dans première décennie du XXIe siècle, ont abouti à la commission d’enquête dite «Charbonneau» ...
Et au niveau individuel que d’énergies et de sommes dépensées dans les jeux de hasard : loto, cartes diverses à gratter, sans parler des jeux stupides à la télé ou autres ! Que d’énergies et d’astuces mises en œuvre pour éviter de payer ses impôts ! La fraude fiscale annuelle, au Canada, atteint des centaines de millions de dollars qui sont soustraits à l'administration publique qui en a besoin pour construire et financer écoles, hôpitaux, et autres infrastructures nécessaire au bien-être des citoyens etc. Que d’énergies, de temps et d’argent employés à se procurer toutes sortes de gadgets et d'articles de luxe inutiles, dans le seul but d'être à la mode, de flatter sa vanité, de paraître, d'épater et de se sentir supérieurs!
Pour Jésus les «amis» que l'argent doit acheter sont les petits, les pauvres qui ont faim et soif, les exclus, les laissés pour compte, les exploités, les persécutés… ce sont eux qui sont «bienheureux » et donc les vrais riches, car ils possèdent toutes les conditions (de liberté, d’ouverture et de disponibilité) pour entrer dans son Royaume. Ce sont eux qui seront les premiers dans le Royaume et «qui nous recevront dans les demeures éternelles». Jésus enseigne que les riches se sauveront seulement s’ils deviennent les amis des pauvres, c'est-à-dire, si une solidarité profonde et un juste partage est établi et mis en œuvre. Mais si les riches se renferment aveuglement dans leur richesse et ne voient pas les pauvres et ne se préoccupent pas des ceux qui frappent à la porte de leur opulence, ils seront perdus à tout jamais. Sur ce point Jésus est drastique : « Jamais un riche (qui reste tel) entrera dans le Royaume de Dieu. Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu », avertit Jésus.
Jésus n’a rien contre l’argent. Mais il en veut à l’argent «injuste». Et pour lui l’argent est «injuste» pour deux raisons. Premièrement, parce que les grandes richesses personnelles sont rarement le résultat d'actions «justes» et honnêtes, mais presque toujours le produit d’insensibilité humaine, de calculs ignobles et de procédés féroces d’exploitation, d’oppression, de déprédation et de violence inférés autant à la Planète qu'aux plus vulnérables et aux plus démunis de ce monde.
Deuxièmement, pour Jésus l'argent est «injuste» lorsqu'il est accumulé uniquement pour satisfaire la cupidité et la soif de prestige et de pouvoir de celui qui le détient, ainsi que son angoisse de sécurité. L’argent est «injuste» lorsqu'il n’est pas utilisé pour se faire des «amis», c’est-a-dire, lorsqu'il n’est pas dépensé pour redresser des situations aberrantes de pauvreté, d’injustice et d’inégalité, dans un souci de partage, de fraternité et donc d’amour envers les frères humains. Jésus veut nous dire ici que nous devons imiter l’esprit d’initiative et la débrouillardise de l’intendant malhonnête de la parabole, mais non pas pour accumuler toujours plus d’argent pour ceux qui sont déjà repus, mais dans le but de le ramasser pour ceux et celles qui n’ont rien, qui sont dans le besoin et qui en ont besoin pour vivre et souvent pour survivre.
Le Maître de Nazareth invite donc ses disciples à être des «fils de lumière» aussi habiles que les «fils de ce monde». Nous pouvons nous réjouir en pensant que, malgré tout, dans notre monde malade, sont heureusement nombreux ces «fils de lumière» qui luttent contre les ténèbres de l'ignorance, de l'inégalité, de la pauvreté et de la souffrance humaine pour qu’advienne un monde plus lumineux, plus transparent, plus juste et plus humain. Et nous pensons à ces philanthropes comme Melinda Gates, Angelina Jolie et Brad Pitt... et à tous ces organismes et associations humanitaires ou caritatives comme Développement et Paix, Médecins sans Frontière, Oxfam, la Croix Rouge, Amnesty International, Green Peace, la Société de St Vincent de Paul... dont les membres se donnent corps et âme pour qu'advienne un monde meilleur.
 Mais nous aussi, qui sommes et qui nous sentons disciples de Jésus, nous voulons être ces fils de lumière engagés dans la construction d'un monde nouveau. Cependant, dans notre petit quotidien que pouvons-nous faire ? En tant qu'individus, obligés à vivre notre petite vie dans notre petit milieu, nous nous sentons d'une impuissance totale face aux grands problèmes qui affligent l'humanité. Alors on est tenté d'adopter une attitude fataliste et de croiser les bras. Mais en tant que disciples du Nazaréen, nous sentons que nous ne pouvons pas faire cela. Jésus nous dit, en effet, qu' « à celui qui a, il sera donné; mais qu'à celui qui n’a pas, il lui sera retiré même ce qu’il croit avoir» (Lc. 8,17). Ce qui signifie que c'est par le peu que l'on produit de l'abondance; que c'est la multiplication incessante des petites gouttes d'eau qui remplissent l'océan, que c'est par l'accumulation et la multiplication des petits gestes de solidarité et d'amour semés dans le terreau de notre quotidien, que l'on fait germer un monde plus beau.
 Si de grandes choses ou de grandes actions ne sont pas à notre portée, les petits gestes donc le sont; et cela peut faire toute la différence entre un monde humain ou un monde inhumain; entre un monde qui est un enfer de violence et d’égoïsme et un monde qui est un paradis de paix, de fraternité et d'amour. Les petits gestes d'amour que nous pouvons poser à travers le frêle tissu de notre quotidien sont infinis. Quelques suggestions: s’entraider entre voisins d’un déménagement; garder le petit enfant de la voisine qui doit s’absenter; voir si une personne âgée proche de chez nous a besoin d’une visite, d’un peu de compagnie, d’un service; ouverture au bénévolat dans les organismes et les activités communautaires du quartier; une plus grande disponibilité à participer aux initiatives et aux activités de la communauté chrétienne d’appartenance; une plus grande générosité à soutenir économiquement les infrastructures de la paroisse; la prise en charge des familles pauvres ou des immigrés qui ont souvent besoin autant de chaleur humaine, d’amitié, de conseils, d’information, que d’aide matérielle; distribuer plus de gentillesse, de sourires autour de nous; faire attention au bien commun comme s'il nous appartenait; respecter et prendre soin de la nature et du milieu naturel qui nous entoure; nous considérer partie intégrante de ce merveilleux Univers qui nous a façonnés et donc nous sentir responsables de la bonne santé de cette planète de laquelle dépend notre existence...
Le chrétien, disciple de Jésus, grâce à l’influence de son Maître, est quelqu’un qui a su guérir du cancer causé par l’obsession de l’argent. Travaillé et transformé par l’esprit de Jésus, il est devenu un individu qui place ailleurs ses richesses et ses valeurs et qui a accepté de devenir «pauvre», c’est à dire une personne disposée à renoncer à cette forme d’accumulation d’argent qui est source d’injustice et qui rend impossible le partage et la fraternité dans le monde.
A la fin de la parabole, l’argent est qualifié non seulement d’«injuste», c’est-à- dire comme quelque chose qui produit de l’injustice, mais il est aussi décrit comme quelque chose d’«insignifiant», de presque rien, d’«étranger» au disciple, qui est intéressé et absorbé par la conquête d’autres valeurs et d’autres richesses, dont la plus précieuse est la possession de l’Esprit de Jésus qui fait de lui un individu libéré, renouvelé et accompli, car ne vivant pas seulement pour produire égoïstement son propre bonheur, mais pour réaliser le bonheur des autres.

BM


vendredi 23 mai 2014

ARGENT ET CHRISTIANISME

La propriété sans droits ou une façon chrétienne de se rapporter à l'argent


Le christianisme, mouvement spirituel né il y a plus de deux mille ans de l’action et de la prédication de Jésus de Nazareth, condamné à mort et exécuté à cause du contenu non-conformiste, contestataire et donc perturbateur de ses idées, porte nécessairement en lui le caractère provocateur que son Fondateur lui a conféré. Ce mouvement propose une révision et une réorientation radicale de toutes les attitudes intérieures de l’homme et donc aussi un changement dans la façon de se rapporter aux autres. Cela a comme conséquence d’établir souvent le chrétien à contre-courant de la mentalité et de la praxis ordinaire. Cela est particulièrement vrai du rapport du chrétien avec l’argent.  

Le christianisme, se distingue des autres grandes religions du monde par la primauté et l‘importance qu’il donne à l’amour dans la vie de ses adeptes. Au cœur du message de Jésus de Nazareth il y a l’affirmation que l’Énergie Originelle (Dieu) qui soutient  l’existence et l’évolution du cosmos est essentiellement une Énergie d’amour et que la «relation-attraction» d’amour est la force qui structure fondamentalement tout ce qui existe. Jésus affirme que cette Énergie d’amour est particulièrement active dans l’être humain. Pour le Nazaréen, l’amour semble donc être le facteur  structurant de la personne humaine qui n’a de sens et de valeur que dans la mesure où elle devient aimable et capable d’aimer. Selon son enseignement la société des hommes n’est véritablement humaine que si les relations qui s’y établissent sont inspirées par l’amour et sont le résultat de l’amour. Ou, autrement dit, d’après Jésus, une société qui ne se laisse pas conduire par la logique et les exigences de l’amour n’est pas une société humaine. Les chrétiens, en tant que disciples de Jésus, sont donc des personnes qui ont adopté cette vision et qui cherchent à l’appliquer dans la conduite de leur vie. Vivre pour aimer et aimer pour vivre: telles sont les conditions d’une vie authentiquement humaine. Tel est aussi le fond de l’engagement que le chrétien a  pris en acceptant de se faire conduire par  l’esprit du Maître de Nazareth.

Les évangiles, les principales sources de renseignements sur la vie de Jésus de Nazareth, le présentent comme l’homme de deux grands amours: amour de Dieu et amour du prochain. Jésus ne s’est attaché à rien d’autre. Il a vécu  dans  un détachement complet et dans une liberté totale vis-à-vis des biens matériels. Les évangiles le décrivent comme un pauvre, un itinérant qui n’a pas de demeure fixe; qui n’a pas où reposer la tête; qui n’a aucun moyen de subsistance; qui ne vit que de ce que le gens (surtout des femmes) lui donnent; qui préfère la compagnie des gens de la rue, surtout s’ils sont pauvres et malfamés, à celle des riches et des bien rangés. Ce comportement correspondait chez lui à un choix volontaire et conscient de vie. Il était convaincu, en effet, que la pauvreté, entendue comme non-attachement aux biens matériels, donne une liberté qui est  essentielle et indispensable au surgissement d’une riche spiritualité et à la création d’une authentique humanité. C’est pour cela qu’il proclamera bienheureux les pauvres, qu’il mettra en garde les riches et qu’il condamnera ouvertement et catégoriquement le pouvoir que l’argent donne, surtout si ce pouvoir se transforme en instrument de domination, d’oppression, d’exploitation des plus faibles et des plus petits.

Dans les évangiles cependant Jésus ne s’en prendra pas tellement à l’argent en tant que tel, mais à l’idolâtrie de l’argent, c’est-à-dire à l’argent considéré comme bien suprême et le but ultime de l’agir humain. Jésus s’érige contre l’argent accumulé inutilement et qui n’est pas partagé avec ceux qui en ont besoin pour vivre (Lc 12, 13-21). En conséquence, il met en garde contre l'avarice et la cupidité, lorsque celle-ci devient hantise, obsession, frénésie, angoisse de posséder qui obnubile l’esprit et empêche d’être libres et humains.

Avant d’aller plus loin dans ma réflexion, je veux avertir le lecteur que lorsqu’ici  il est question de «riches», je me réfère à ceux qui ont des excédents d’argent ou de biens matériels dont ils n’ont pas besoin pour vivre, mais qu’ils accumulent par cupidité ou  avarice.

Selon Jésus de Nazareth la dynamique de l’amour qui doit inspirer le comportement du disciple, devrait l’empêcher de devenir riche, car il y a toujours des pauvres qui ont besoin d’argent pour vivre. Jésus a clairement affirmé qu’être riche et être son disciple sont deux états incompatibles: «Si tu veux être parfait, vas, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi… En vérité je vous le dis, il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu» (Mt 19, 16-30). Si le chrétien veut être fidele à l’esprit et aux recommandations de son Maître, il devrait se comporter vis-à-vis des biens, non pas en propriétaire, mais en administrateur, car le surplus ou le trop d’argent qu’il possède n’est pas à lui, mais il appartient de droit aux pauvres. En effet, si le chrétien veut vraiment orienter sa vie selon la dynamique de l’amour, il doit voir à ce que l’argent dont il n’a pas besoin pour vivre profite à ceux qui, par contre, en nécessitent pour subsister. En effet, c’est le propre de l’amour que de se préoccuper des autres plus que de soi-même et de partager tout ce qu’on est et tout ce que l’on a avec les personnes que l’on aime. Le disciple qui adhère à la pensée de Jésus et à l’éthique de l’amour qu’il propose, sent qu’il n’a plus le droit d’être riche. Il se perçoit comme une cellule d’un grand corps ou un vase communiquant d’un système où l’abondance qui existe dans un endroit doit automatiquement et nécessairement aller compenser le manque qui existe dans un autre. 

Ce qui est dramatiques dans l’histoire du christianisme c’est de constater que l’Église officielle, qui se présente comme l’Institution qui continue et maintient vivant l’esprit de Jésus, a été, dans les faits, celle qui s’est le plus éloignée de l’enseignement de son Maître en matière de richesse et d’argent. Elle a tellement fréquenté les puissants de ce monde, elle s’est tellement laissé séduire par l’attrait du pouvoir, par le luxe, le confort et le prestige que l’argent confère, qu’elle a carrément mis de côté des pans entiers de l’évangile sur cette question. Non seulement elle n’a jamais pris au sérieux l’évidente condamnation de la cupidité que l’on trouve dans les évangiles, mais elle a osé construire un système éthique qui propose exactement le contraire de ce que Jésus a enseigné. Alors que Jésus affirmait l’incompatibilité entre être riche et être son disciple, l’Église admet, comme la chose la plus normale au monde, que non seulement il est possible d’être chrétien et riche, mais qu’il existe pour les riches chrétiens un droit de propriété et que ce droit est sacré. D’après l’enseignement de l’église, le chrétien a donc le droit de garder pour soi tout ce qu’il possède, en autant qu’il l'ait acquis honnêtement. Les pauvres, les démunis qui ne possédant rien, n’ont aucun droit sur les biens de ceux qui possèdent beaucoup ou beaucoup trop. D’après la doctrine de l’Église ceux qui possèdent beaucoup ou trop n’ont pas d’obligations envers ceux qui ne possèdent rien. L’aide qu’éventuellement les riches apportent aux pauvres est laissée à leur spontanéité et à la «bonté» de leur cœur. Dans cette éthique ecclésiastique, l’«aumône» est présentée  comme une œuvre éminemment sainte et méritoire, parce qu'expression de la compassion et de la pitié que la foi chrétienne a su susciter dans l’âme des riches. De fait, ces « riches chrétiens » qui font la «charité» ne donnent que les miettes d’un pain immangeable et depuis  longtemps durci au fond d’un tiroir.

Aujourd’hui le chrétien qui vit de l’esprit de Jésus, ne peut pas s’empêcher de voir  dans l’aumône des riches un geste révoltant et scandaleux qui sert non seulement à perpétuer une attitude d’arrogance et une situation de supériorité et d’injustice, mais aussi à donner bonne conscience à des coupables et à justifier le droit que les riches pensent avoir de garder pour eux des biens qui ne leur appartiennent pas et qui devraient normalement être remis aux pauvres.

Roger Lenaers remarque qu’alors que l’éthique de l’Église soutient le droit à la propriété, l’éthique de l’amour proclamée par Jésus de Nazareth propose une propriété  sans droit. Cette éthique de l’amour et de la propriété sans droit a été pratiquée au tout début du christianisme par les premières communautés chrétiennes de Jérusalem et de Palestine comme une praxis qui découlait logiquement de l’adhésion au mouvement  spirituel initié par Jésus (Actes 2,42-47). Malheureusement cela n’a pas continué jusqu’à nous. Que signifie une propriété sans droit? Ceci: j’ai le droit de posséder l’argent qui m’est nécessaire pour assurer à moi et à ma famille une qualité de vie modeste, confortable et sereine maintenant et dans le futur. Toutefois, je n’ai pas le droit de posséder ce qui dépasse la satisfaction de ces conditions. Tout ce que je possède en surplus ou que je gagne en plus est un superflu qui ne m’appartient pas, mais qui appartient de droit à ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre. Si je garde pour moi l’excédent accumulé et dont je n’ai pas besoin, je m’approprie de quelque chose qui n’est pas à moi et je deviens alors un escroc et un voleur.

Beaucoup de chrétiens, déformés par l’enseignement traditionnel de l’Église sur le droit de propriété, sursauteront et se révolteront devant la façon évangélique de se rapporter à l’argent et à la richesse. Le droit de propriété est entré depuis tellement longtemps dans nos mentalités et dans nos législations, qu’il est perçu par tous comme un acquis juridique évident. De sorte que la vision évangélique d’un monde sans cupidité et sans riches et d’un amour qui se désapproprie en donnant et en partageant, afin d’établir une plus grande justice et une plus grande égalité, restera probablement une utopie et un rêve difficilement réalisables dans un future proche. Comme beaucoup de rêves du Prophète de Nazareth. Mais ce n’est pas parce que l’Église a été infidèle aux exigences de l’évangile ou parce que les hommes continuent à être des égoïstes bornés et cupides, que l’enseignement de Jésus sur la richesse et l’argent perd pour autant de sa valeur et de son extraordinaire et surprenante actualité. La mise en pratique de cet enseignement constitue une obligation fondamentale du fait d’être chrétien et un idéal auquel les chrétiens ne peuvent pas renoncer sans renier leur appartenance au mouvement spirituel issu de Jésus.

L'éthique (non-chrétienne) qui justifie et approuve le «droit» de garder pour soi la propriété des biens dont on n’a pas besoin est aujourd’hui la principale cause des disparités des classes, des injustices sociales et des conditions effarantes de pauvreté et de détresse dans lesquelles vivent une grande partie des habitants de la planète. Dans notre monde, cette éthique est responsable du culte de la richesse, de la course effrénée au profit, de la divinisation de l’argent, devenu la valeur suprême et le seul mètre sur lequel est mesuré la réussite d’une entreprise ou d’un individu. Cette éthique est responsable des tendances suicidaires, démentielles et irresponsables du capitalisme moderne qui n’éprouve aucun scrupule à saccager les ressources naturelles de la terre et à détruire les conditions qui entretiennent la vie sur notre planète.

Aujourd’hui, grâce au progrès de nos connaissances, on est sans doute plus apte à comprendre l’absurdité d’un comportement individualiste, exclusivement replié sur soi-même, qui refuse de tenir compte des besoins du monde autour de lui. Cette attitude va à l’encontre de toute la dynamique de base qui structure le processus créateur et évolutif de notre Univers. Les donnés de l’astrophysique moderne, ainsi que les conclusions de la physique quantique nous disent en effet que dans le cosmos tout est relié ensemble par un réseau de connexions intrinsèques et qu’il n’y a pas de place pour des entités «individualistes ». Tout dépend de tout. Les forces qui sont à l’œuvre dans la création et l’évolution de notre monde sont essentiellement des énergies dites «amoureuses». Elles font en sorte que tout ce qui existe doit son existence au fait qu’il est constitué dans un état de relation, de dépendance, d’échange et d’enlacement, avec tout le reste. Les lois qui règlent la «vie» du Cosmos ne sont donc pas celles de l’indépendance, du particularisme, de l’individualisme, de l’égoïsme, de la «propriété privée», de l’accumulation pour soi, du profit personnel, du «c’est moi qui compte et tant pis pour les autres»; mais plutôt celles de l’interaction, de la participation, de la communication, de la mise en commun. Il faut en conclure que, si notre société humaine n’arrive pas à corriger et à dépasser la bavure évolutive de la voracité et de l’égoïsme, pour entrer dans le courant cosmique de la communion, de l’échange, du partage et de la solidarité entre tous, elle devient une anomalie cosmique qui se précipite démentiellement vers son autodestruction: étant dysfonctionnelle et pas conforme avec le «Tout», elle sera inévitablement éliminée comme un cancer par les forces de fond qui soutiennent et préservent le corps de l’Univers.

Une dernière remarque. Il est surprenant de constater que l’Église a construit toute une doctrine morale hostile à la sexualité que Jésus ne désapprouve pas, alors qu’elle est  permissive et tolérante envers l’argent et le pouvoir  que Jésus rejette de toutes ses forces. Autant l’Église a fermé des portes dans le domaine de l’amour et de la sexualité, autant elle les a grandes ouvertes dans celui de l’argent et du pouvoir. Le drame de notre éthique occidentale, influencée par cette doctrine ecclésiastique, consiste dans le fait qu’elle a trop culpabilisé la passion pour le sexe et l’amour et pas assez celle pour l’argent et le pouvoir. C‘est cette dernière passion qui doit être considérée comme le vrai «péché mortel» de l’homme. C’est en effet le péché de la cupidité et non pas le  «péché du sexe» le vrai malheur du monde, à l’origine de presque tous les maux qui affligent aujourd'hui l’humanité. C’est la cupidité qui constitue aujourd’hui le véritable «péché mortel» pour  notre monde.

C’est de cette «passion» et de ce «péché» dont les hommes ont surtout besoin d’être «sauvés».


BM



(Pour poursuivre cette la réflexion, je renvoie le lecteur à l’ouvrage de Roger Lenaers : Al is er geen God-in-de-hoge, Kapellen, Belgium, 2009) 

mardi 1 octobre 2013

TROP D'ARGENT DÉSHUMANISE

LES PAUVRES QUI SONT A NOTRE PORTE
(Luc, 16, 19-31)


Un lecteur superficiel pourrait interpréter cette parabole comme si elle voulait tout simplement  enseigner que les riches vont en enfer et que les pauvres vont au paradis et qu’ainsi la justice divine est finalement rétablie. Interprétée de cette façon, la parabole serait une invitation adressée aux pauvres à endurer leur indigence et leurs malheurs en ce monde parce que, dans l’autre, ils auront un jour leur récompense. La parabole serait donc un appel aux pauvres à se résigner à leur sort, à accepter patiemment leur situation, puisqu’il est normal que dans ce monde il y ait des gens plus futés qui s’enrichissent  et des gens moins doués qui ne réussissent pas à sortir de leur indigence.

Je pense, cependant, que le sens de la parabole est beaucoup plus profond. Le Maître en racontant cette parabole n’a aucunement l’intention de cautionner la pauvreté et l’exploitation d’une grande partie des habitants de la terre par une minorité de riches et de puissants. Il veut, au contraire, nous faire comprendre ce qui va arriver à ceux qui, par commodité, par égoïsme ou par intérêt, vivent en faisant semblant de ne pas voir la laideur de la misère et de la souffrance qui frappent une grande partie du genre humain. Cet évangile, en effet, ne parle pas de l'au-delà, mais de l'ici-bas. Il dit ce qui va nous arriver dans cette vie si nous vivons comme des riches insensibles au respect de la terre et fermés aux besoins du  prochain.

La parabole présente deux personnages: le riche et le pauvre. L'homme riche a tout; le pauvre n’a rien. La seule chose que le pauvre possède c’est son nom. Le riche, par contre, n’a pas de nom. Chose symptomatique, dans l’évangile de Luc, les riches n’ont jamais de nom (12,13-21 ; 16:19-31 ; 18:18-23).Or, dans la Bible, le nom indique le destin ou la mission d'une personne. Il indique la nature de sa vie, les caractéristiques fondamentales de sa personnalité. Lazare s’appelle «Dieu aide» (El ‘azar) parce que tout au long de sa vie il aura besoin de quelqu'un pour l'aider. Il aura besoin que Dieu prenne soin de lui et le sauve  de sa condition de misère.

Le riche n’a  pas de nom, parce que lui, Dieu ne l'aide pas. Dieu ne l’aide pas tout simplement  parce qu’il ne ressent  pas le besoin d’être aidé. Il n’a besoin de personne. Il a l’argent. Il a tout. Il a déjà son dieu. L'homme riche n'a pas de nom pour signifier que, malgré sa richesse, il n'est rien, ni personne. Car tu es une personne lorsque tu es un être de relations ; lorsque les autres comptent pour toi et que tu comptes pour les autres; lorsque tu as besoin des autres pour construire ton  bonheur et que les autres ont besoin de toi  pour bâtir le leur. Tu es une personne quand tu vis en  harmonie avec le monde autour de toi  et quand tu vibres en syntonie et que tu communiques par l’esprit et surtout par le cœur sur les ondes de la compréhension, de l’attention, de l’intérêt, de l'empathie, de la sympathie, de la compassion, de l’admiration, de l'émerveillement, du désir d'aider, de partager, d'aimer. Tu n’es plus humain si tu vis déconnecté des autres ; si tu te recroquevilles sur toi-même; si tu ne t’intéresses qu’à toi et qu’au petit monde que tu as édifié en fonction de toi. En te coupant de tes frères humains, tu te sépares de la source de ton humanité. Tu deviendras alors inévitablement «inhumain» et par conséquent sourd et indifférent aux cris des pauvres et des malheureux  qui se pressent de toute part aux portes de ta maison.

            L'homme riche ne se rend  pas compte du Lazare à sa porte qui mendie son attention et qui crie sa détresse. C’est en cela que consiste le drame, la faute et la réprobation du riche: ne pas voir, ne pas remarquer. L'homme riche n'est pas condamné pour sa richesse, mais  pour son indifférence totale envers le pauvre Lazare. C'est fondamentalement sur ce point que la parabole veut attirer l’attention.

Vous remarquerez que dans la parabole, le riche n’est pas décrit comme un homme méchant. Il ne fait rien de mal; il n'insulte pas le pauvre; il ne le maltraite pas ; il n’est ni agressif, ni oppressif envers lui. Il ne le voit tout simplement pas. Cette indifférence est le gouffre qui sépare l'un de l'autre. C’est l'abîme infranchissable creusé par la superficialité et l'arrogance du riche jouisseur. C’est sur ce point que la parabole veut attire notre attention:
-       sur le minimalisme qui nous habite; sur  l'arrogance, le mépris et la suffisance qui nous gonflent jusqu'à faire disparaître les personnes qui nous entourent;
-       sur la superficialité qui nous rend vides et terriblement myopes;
-       sur l’angoisse de l’accumuler et de l’avoir qui finit par nous  appesantir  au point que nous ne faisons que ramper, alors que nous sommes faits pour voler
-       sur le trop avoir qui détruit la qualité de notre être (humain), jusqu’à  nous rendre parfois terriblement  inhumains.

Dans l'évangile, Jésus condamne le riche non pas parce qu'il était mauvais, mais parce qu'il n'a pas vu la souffrance de son prochain et ne l’a pas secouru. L'homme riche est condamné pour son aveuglement et son indifférence. Cela, dit l'Évangile, c'est ce qui arrivera à vous-aussi, si vous vivez sans voir Lazare à votre porte. Vivez comme ce riche, soyez  insensibles, ne vous laissez pas toucher par ceux qui réclament votre attention, votre compassion et votre soutien…et vous vous condamnerez à une vie humainement insignifiante, superficielle et inutile, qui aura déjà, dès maintenant, le goût de l’enfer.

Débarrassons-nous alors de la myopie et de la hâte qui nous tiennent en otage ; ne permettons pas aux choses de nous alourdir et de nous figer dans notre marche vers une meilleure humanité. Demandons à Dieu un cœur attentif  qui sache aimer avec passion et compassion. Un jour quelqu’un m’a dit « Celui qui aime beaucoup, voit beaucoup de pauvres; celui qui aime peu, voit peu de pauvres; celui qui n'aime pas, n’en voit aucun».


MB


dimanche 4 août 2013

Le Dieu argent

L’ARGENT QUI NOUS PERDRA

(Luc 12,13-21  - 18e dim. ord. C )

            C’est un fait que, dans notre société capitaliste, l’argent est tout. Il est l’unique mètre sur lequel on mesure le calibre et l’importance d’une personne. Si tu as de l’argent tu es quelqu’un, si tu n’as pas d’argent, tu n’es personne. Il est le but ultime de toute activité, la valeur absolue pour laquelle on est prêt à sacrifier toutes les autres valeurs qui deviennent secondaires et sans véritable importance: la justice, l’équité, le bien commun, la considération des autres, le respect envers la nature, les écosystèmes, les ressources naturelles de la planète. Il n’y a plus rien aujourd’hui qui échappe à la logique farouche des lois du marché, gérées par un système capitaliste conçu pour assouvir l’avidité et la cupidité humaine, pour enrichir quelques surpuissants et laisser dans la misère le reste du genre humain. Dans ce système capitaliste, tout devient monnayable, négociable, exploitable.  Ainsi, les êtres de notre monde perdent leur identité, leur nature, leurs caractéristiques, leur beauté, leur poésie, leur âme.  Ils ne sont que marchandise ou objet, article, denrée dont l’unique valeur est monétaire ou, au mieux objet d’investigation  dans le but de produire encore plus d’argent.  Le bœuf, le veau, la génisse, le cochon, le mouton, le poulet ne sont que viande à consommer: ils sont côtelette, filets mignon, faux-filet, ti-bone, beefsteak, surlonge, bavette, jambon, cuisse, poitrine…les forêts, que du bois à construction; la mer et les fonds marins, que du poisson à extraire, que des gisements de gaz et de pétrole à exploiter…  Ici, fini le sentiment, la sensibilité, la compréhension symbolique ou une certaine vision idyllique et poétique de la réalité qui humanisent le regard et donnent la possibilité de regarder les choses autrement et d’y découvrir la présence d’un esprit. Un grain de sable, une fleur, une goutte de rosée au matin, un papillon, une libellule, ne sont pas simplement  des « choses ». Ils sont de merveilleux miracles qui devraient nous remplir de commotion et d’émerveillement.

            Cette mentalité capitaliste uniquement basée sur l’argent et le profit risque de nous déshumaniser et de nous abrutir au point de nous vider de notre âme.  En effet elle nous fait perdre le sens du surnaturel, du magique, du sacré, du merveilleux qui est à l’origine de l’émerveillement, du ravissement, du respect que les hommes primitifs ressentaient et ressentent devant la nature et pour qui tous les êtres (animaux, arbres, plantes, fleuves, sources, rivières, roches, montagnes…) sont porteurs d’un mystère; sont caractérisés par une identité unique; possèdent une âme, sont animés par un esprit qu’il faut reconnaitre, invoquer, apprivoiser, tout étant expression d’une Puissance qui nous dépasse et manifestation d’un Grand Esprit qui finalement anime et donne vie à tout ce qui existe.

            Nous sommes devenus rationnels, cartésiens; nous sommes les fils du progrès scientifique, de la technique; nous vivons à l’ère de la physique quantique, de la biotechnologie, de la nanotechnologie, de l’informatique, des découvertes astronomiques, des vols spatiaux. Nous nous vantons d’avoir définitivement abandonné la vision animiste ou sacrée du monde, vision que nous qualifions de mythique et d’archaïque. Nous nous vantons aussi de n’avoir plus besoin, comme dans le passé, de recourir à l’hypothèse de l’existence de Dieu pour expliquer le monde et ses phénomènes. Contrairement aux anciens, nous ne voyons plus Dieu à l’œuvre dans la nature et, pour nous, son esprit n’est plus nulle part.  Cependant, (et voici le paradoxe !), nous les modernes, les intelligents, les savants, les cultivés, les éclairés, qui refusons de voir Dieu partout, comme faisaient  nos ancêtres… nous nous sommes fabriqué notre propre Dieu, le Dieu argent, que nous voyons partout, devant lequel nous sommes en constante adoration et pour lequel nous sommes prêts à tout sacrifier, tout détruire, tout saccager, tout abîmer  tout polluer dans une folle hystérie d’accumulation d’argent qui, si elle n’est pas arrêtée, conduira l’humanité à sa disparition. Robert Muller, ce grand homme qui été  longtemps adjoint-secrétaire général aux Nations Unies avait raison de dire: « We must fear that capitalism will bring this world to an end ( Idea 1125 , 9 August 1997).

            L’évangile d’aujourd’hui nous invite, nous, les chrétiens à relativiser l’argent, à réfléchir sur les dangers qu’il comporte; à en faire un moyen et non pas une fin.  Il nous invite aussi à récupérer la vision sacrée, symbolique, poétique, spirituelle du monde que l’humanité avait à ses débuts et à traiter la nature (animée et inanimée) avec amour, respect, compassion, en comprenant que nous devons lui être solidaires, amis, car elle nous est nécessaire, car elle fait partie de nous-mêmes et nous faisons partie d’elle dans une connexion tellement profonde et essentielle que nous ne pouvons briser sans courir inévitablement vers notre perte.

            Le texte évangélique d’aujourd’hui nous dit que ce qui est «divin» n’est pas l’argent et le profit indiscriminé, qui sont proprement diaboliques car ils divisent l’humanité entre riches et pauvres et sont source d’inégalité, d’injustice, de violence,  d’exploitation, de corruption, de pollution, de destruction et de souffrances.  Par contre, l’évangile nous dit que ce qui est divin, c’est le cœur de l’homme lorsqu’il est guéri et transformé par l’amour qui éclaire son regard et le rend apte à percevoir la beauté et le miracle de ce monde qui déploie de partout les signes et les traces de la présence de l’Esprit de Dieu.


BM


God made only one mistake when he created the Earth: it was to create man. Of course he had an excuse, it was the last day of his hard labour to create a miraculous, incredibly beautiful paradise Earth and He was tired (cité par Robert Muller).
I cannot understand why love is not inundating our Earth. Why must it be business, money, 'freedom of enterprise', more and more merchandises and 'goods', running around the world and endless activities and agitations? How about love for our beautiful Earth and her nature, love for peace and tranquillity, love for our neighbours and our environment, love for the depth and genial meaning of our individual, miraculous human life? (Robert Muller, Idea 4930)



dimanche 15 juillet 2012

LES FOUS SONT PARTOUT



RESTONS  HUMAINS !

La parole de Jésus de Nazareth nous aide à grandir en sagesse et en humanité. En voulez-vous un exemple? Le voilà!  Jésus met en garde contre la perte d'humanité et l’aveuglement qu’un attachement  exagéré à l’argent peut engendrer dans la vie d'une personne. "Tu es fou-dit-il au riche qui construit de nouveaux entrepôts  pour y accumuler ses récoltes- demain on demandera ta vie et que feras-tu des biens que tu as amassés? "Trop d’argent fait perdre la tête. Trop d’argent peut gonfler notre ego à tel point qu’il nous fait perdre le contact non seulement avec la vie réelle, mais aussi avec les limites de notre humanité. Trop d’argent peut amener à assumer des comportements et des attitudes non pas seulement excentriques et extravagantes, mais aussi totalement dépourvus de raison, de mesure et de bon sens. Trop d’argent c’est une drogue forte, comme le crack et la cocaïne… à grosses doses vous y perdez la tête! Comment qualifierez-vousl’attitude mentale du cheikh qui se fait construire un bol de toilette en or massif, afin que ses nobles excréments tombent dans un récipient précieux ?…. Ou le magnat indien qui fait installer des pare-chocs en platine sur sa Ferrari de luxe, qui a déjà un volant  incrusté de diamants? Ou l’actrice qui décore le cou de son chat avec un collier de saphirs? Ou ce prince de la famille royale de Dubaï, qui pour souligner l’anniversaire de sa fille en vacance sur les piste de skis de Saint-Moritz (Suisse) fait venir cinq chameaux d’un zoo d’Allemagne pour que la jeune princesse puisse se promener sur le dos du camélidé la veille de Noel dans le rue de la petite ville, le tout arrosé avec du champagne à 1500 $ la bouteille?… Ou ce dentiste britannique qui achète le dentier de Churchill au prix de 25000$ ? 

J’ai appris  qu’il y a des salons et des expositions pour millionnaires. De la Foire des millionnaires à Munich, au Salon des millionnaires à Moscou, en passant par le Luxe Pack à Monaco, l'exposition Luxury Please à Vienne et le Salon de l'immobilier de prestige à Paris. Au hasard des stands, les riches peuvent s'offrir un sac à main incrusté de 2182 diamants d'une valeur de 2 millions de dollars, une voiture recouverte de cristaux Swarovski, des coussins sertis de pierres précieuses (300 000 euros l'unité), de somptueuses propriétés à 20 millions d'euros, ou encore des truffes Alba à 50 000 euros l’unité ….

Quand je m’arrête à réfléchir sur tout cela, je reste perplexe et je m'interroge sur la qualité d'humanité de ces gens. Voilà des personnes qui sont, sans doute, très futées; qui sont peut être des as de l’administration; qui ont certainement  la bosse des affaires; qui sont peut-être des génies de l’économie et de la gérance… mais qui manquent, d'après moi, d'authentique intelligence; qui sont éblouies par le pouvoir que leur donne la richesse, de sorte qu’ils sont incapables de penser comme des êtres  normaux. L’argent a gâché la qualité de leur humanité. On dirait que, à cause de la grande quantité d’argent qu’ils possèdent et du pouvoir que cela leur donne, ils ne se sentent plus partie de cette humanité que nous avons en commun  et,  par conséquent, ils se désolidarisent d’avec le reste de l’humanité. Dans leur « folie », ils se perçoivent comme des êtres à part, au-dessus, au-delà de la condition humaine, de sorte qu’ils assument, sans s’en rendre compte, les attitudes du surhomme, de puissantes divinités qui ne sont pas assujetties aux contraintes et aux conditions imposées par les limites de la faiblesse, de la précarité et de la pauvreté humaine. Eux, ils se sentent comme des dieux, et se comportent comme tels. L’aveuglement dont ils sont victime, à cause de la focalisation exclusive de leur attention et de leurs intérêts sur l’argent et le pouvoir, les empêchent de se rendre compte que la mégalomanie qu’ils manifestent, est une forme de pathologie psychique qui leur fait perdre le contact avec la réalité et qui constitue le symptôme typique de l'aliénation et donc de la folie.

Jésus avait donc raison de dire que trop d’argent rend fou, car il coupe la personne de la communion et de la solidarité humaine. Le riche est aveuglé par son propre brillance, son lustre, son luxe, son pouvoir; il ne voit que son éclat et plus rien d’autre. Il n’y a que lui au monde et tous les autres sont à ses pieds. Cela explique pourquoi ces riches  peuvent faire de telles dépenses exorbitantes et insensées dans un monde où la  détresse et les  besoins sont partout. Trop d’argent obnubile, déshumanise et donc désolidarise. On n'est plus  vraiment  humain et sain d'esprit si l'on est capables de  décider et d'accepter une dépense de trois millions de dollards pour se faire construire un bol de toilette en or massif, quand cette somme aurait été plus que suffisante pour finir avec le paludisme ou la tuberculose dans un état africain comme le Zambie ou le Kenya.

Quel triste sort ! Ils pensent être riches et fortunés, et ils sont, en réalité, les plus misérables et les plus déchus des êtres humains!

Nous pouvons alors comprendre l’urgence et la vérité de l’exhortation que le Maître de Nazareth lance, même si le ton  paraît un peu drastique: " Vous, les riches, vendez  ce que vous avez… donnez-le en aumône… Faites- vous un trésor ailleurs… là où votre richesse sera assurée… Restez en tenue de service. Mettez vos biens au service des autres. Le jour viendra inévitablement où vous devez rendre des comptes… Le Seigneur a déposé entre vos mains de grandes possibilités et des énormes moyens pour faire du bien et pour être en ce monde des instruments de bonheur et de salut …qu’en avez vous fait ?"

S’il a une chose qui est certaine, c'est que jamais le disciple de Jésus peut adopter une telle attitude et un tel comportement face à l’argent, sans renier son Maitre. Jamais il ne sera permis au disciple du Nazaréen de se faire intoxiquer par l’argent et l’attachement à l’argent. Jamais il ne lui sera permis de transformer l’argent en un Dieu et de lui rendre un culte exclusif. Jésus est avant tou un maître d'humanité et  le chrétien est un veilleur qui attend son bonheur et son salut de la venue de Dieu dans sa vie et non pas de la quantité d’argent qui rentre dans son compte bancaire.

MB