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mercredi 5 août 2020

Multiplication du pain et pandémie

(18e dimanche ordinaire, année A)


Le miracle de la multiplication des pains se trouve dans tous les quatre évangiles. C’est donc dire la grande importance que l’on attribuait à son message

Au-delà de son sens littéral, voyons-en quoi ce texte peut nous intéresser, nous qui vivons au XXIe siècle et dans une situation qui nous confronte, maintenant plus que jamais, à notre extrême fragilité et vulnérabilité. Dans ce récit, ce qui me frappe, en premier lieu, c’est le comportement de Jésus, que je trouve tellement semblable au nôtre, en ce temps de pandémie ! Jésus se confine, s’isole, se retire, il a besoin de se retrouver seul, loin du tumulte et de l’agitation de la vie ordinaire. Et cela pour s’arrêter, pour respirer, pour nourrir sa vie intérieure, pour défendre et sauver la qualité de sa relation avec Dieu, avec lui-même et avec la détresse humaine qui l’entoure.

D’une certaine façon, nous avons tous adopté aujourd’hui ce même comportement. Nous aussi, nous nous isolons, nous nous confinons, certes pas pour les mêmes raisons, ni avec la même spontanéité et le même goût que Jésus. Mais comme Jésus, nous le faisons par nécessité, pour nous défendre, pour sauvegarder une certaine sérénité intérieure, pour protéger notre santé et notre équilibre psychologique, pour sauver notre vie, même si nous aimerions être libres de faire à notre tête et de vivre différemment.

Une chose est certaine : le confinement et la solitude auxquels cette pandémie nous oblige, malgré son caractère pénible, angoissant et parfois dramatique, peut devenir pour nous, comme pour tous ceux et celles qui ont une certaine sensibilité religieuse et spirituelle, un temps de grâce, au cours duquel nous pouvons travailler à approfondir et à assainir les contenus, les motivations et les valeurs qui orientent nos choix et nos comportements, afin de déclencher (éventuellement) une sorte conversion intérieure, un virement existentiel, une rectification de marche, qui pourraient donner une nouvelle orientation, un nouvel élan et une nouvelle qualité humaine à notre existence.

Pour d’autres, ce temps de grâce sera consacré à réfléchir, à faire le point, à se remettre en question et à remettre également en question les comportements, les attitudes, les valeurs, les projets et les ambitions qui, jusque-là, avaient déterminé le cours de leur existence … et, peut-être, à chercher à remettre ensemble, ou à reconfigurer autrement, dans un encadrement plus ordonné et plus harmonieux, les morceaux décomposés, et éparpillés de leur existence.

Nous avons généralement tendance à penser que c’est difficile de s’arrêter, de se retirer, de prendre du recul, de lâcher prise, de chercher le silence et la solitude… Nous avons eu besoin de la pandémie pour comprendre que cela est une nécessité; pour comprendre aussi que, dans le concret et le quotidien de notre vie, souvent nous encombrons et nous appesantissons notre existence d’un tas de choses inutiles et superflues. D’autant plus que, souvent, elles empiètent sur notre liberté, notre paix intérieure et notre disponibilité aux appels de l’Esprit de Dieu et de nos frères.

Le Covid-19 nous a rendus tous un peu plus sages, plus endurants, plus résignés, moins exigeants. Il nous a obligés à nous contenter de moins, à aller à l’essentiel, à accepter et à apprécier une vie sans trop d’exigences, plus dépouillée, plus réservée, plus simple, plus sobre. Comment pourrions-nous être nous-mêmes, réaliser une bonne qualité humaine de vie si nous permettons à l’extériorité et à la matérialité de notre existence de nous accaparer au risque de nous décomposer et de nous disperser au point d’engloutir la meilleure partie de nous-mêmes ? Cette partie qui est constituée de notre sensibilité à l’Esprit en nous et aux vibrations du Mystère Ultime qui nous habite. Jésus avait réalisé cela bien avant nous !!!

Cet épisode de l’Évangile contient aussi une composante sociale sur laquelle il y aurait aussi beaucoup à dire. Jésus est entouré ici d’une multitude de gens qui sont dans le besoin. Les disciples s’en rendent compte : « Qu’est-ce qu’on va faire avec tous ces gens qui ont faim et qui, de toute évidence, manquent du nécessaire … ? ». Cependant, ils n’ont aucune intention de s’impliquer. « Après tout, ce n’est pas notre problème… - grognent-ils - ce n’est pas nous qui avons causé cette situation…».

Cette pandémie nous fait réaliser qu’une telle attitude d’indifférence et de désengagement est néfaste pour tous ; et que seul l’attitude contraire de l’attention à l’autre, de la préoccupation pour l’autre, du soin et de la prise en charge de l’autre, et donc de la solidarité, est capable d’assurer, finalement, notre santé et notre bien-être. Cette pandémie nous fait donc réaliser, avec une évidence frappante, que le bien qui est fait et l’amour qui est donné sont profitables autant au bénéficiaire qu’au donneur.

Et Jésus alors de leur répondre : « Sortez de votre égoïsme ! Engagez-vous ! Retroussez vos manches ! Vous, donnez-leur à manger ! ». Il ne s’agit pas de se dérober, de trouver des excuses ou des prétextes pour justifier notre inaction ou notre apathie. Il y a toujours quelque chose à faire quand notre prochain est dans le danger, la détresse et le besoin. Même si nous trouvons que nos moyens sont souvent insignifiants et que nous n’avons que deux sardines et quelques petits pains. Qu’est-ce qu’on peut faire avec ça ? Et pourtant…! Mettez-les ensemble, offres-les, distribuez-les autour de vous, partagez-les - nous dit Jésus - et vous verrez le miracle .,,! Tous en profiteront et se sentiront secourus, protégés et nourris par le pain de votre sollicitude, de votre compassion et de votre amour.

 Cet enseignement du Maître Jésus nous arrive à propos, en ces temps dangereux et angoissants de pandémie où, plus que jamais, notre sécurité et notre santé sont posées entre les mains de notre voisin, plus que dans celles de Dieu.


BM (28-8-2020)



mercredi 20 mars 2019

Avec Jésus, aller au désert

(1er dim. carême- Luc 4, 1-13)

Quarante jours avant Pâques, l'Église nous propose quelques semaines de travail spirituel intense. Elle veut faire vivre à nous, les chrétiens, un moment particulièrement « fort », intense, afin de vérifier l'orientation de nos vies, ajuster notre route, découvrir nos véritables besoins et exigences de notre condition de disciples de Jésus. Et pour cela elle nous amène au désert, elle déroule devant nos yeux, comme un exemple a imiter, la scène de Jésus qui a vécu pendant quarante jours dans ce lieu de privation, de silence et de solitude. La proposition de ce scénario désertique est motivée par une considération évidente : nous vivons tous une vie vertigineuse, chaotique, turbulente, tourbillonnante, à l’enseigne de la vitesse, du rendement, de la performance, du stress. Nous avons besoin plus que jamais de créer autour de nous des espaces de silence et des moments de halte et de recueillement pour nous permettre de nous ramasser, de penser à nous-mêmes, pour regarder en nous, réfléchir sur le sens de notre vie et des événements qui nous arrivent.

Nous avons besoin de désert et de silence surtout pour intérioriser et clarifier nos états d’âme, nos sensations, nos sentiments, nos expériences spirituelles, les paroles que nous écoutons, la place que Dieu occupe dans l’agencement de notre existence.

 Il est difficile d'être disciples de Jésus, difficiles de rester des hommes et des femmes de cœur, si nous ne savons pas nous tailler des moments de désert dans notre vie. Le carême devrait être ce temps de désert. C’est pour cela que, pendant ce temps, des attitudes et des comportements nous sont suggérés, qui font partie de la tradition et de l’ascèse chrétienne pour ce temps fort de l’année. Il s’agit de trois attitudes qui ont comme but de nous aider à orienter correctement notre existence par rapport à Dieu, à nous mêmes et à notre prochain...

L’attitude de la prière. La prière plus qu'une vibration des cordes vocales et un mouvement des lèvres qui prononcent des paroles ou débitent des formules pieuses, est surtout et avant une attitude intérieure de la personne croyante qui se laisse transporter, envahir par le mystère de la présence de Dieu dans sa vie et auquel elle s’abandonne avec confiance et amour.  Prier c’est la capacité de se poser devant Dieu et de ressentir le touché de sa mains et le mystère de sa présence à chaque moment et dans tous les événements de notre existence. C’est se savoir continuellement plongé dans le Tout de son action et de sa présence.

 Le désert, le vide, le silence sont pour ressentir et réaliser cela !  C’est pour pouvoir écouter les pulsations du cœur de Dieu dans le fantastique frémissement de la vie autour de nous; pour s’émerveiller des effets de sa présence qui se manifeste partout : dans les innombrables gestes de l’amour, de la tendresse, du dévouement, du sacrifice, du don de soi, du pardon ; dans l’époustouflante beauté de sa création ; et , pour nous, les chrétiens, dans cette Parole de Jésus à travers laquelle Dieu nous parle, nous révèle son cœur et nous communique un peu de son Esprit. Si, grâce au désert et au silence, nous pouvons faire surgir en nous cette sensibilité et ce pouvoir d’apercevoir dans la filigrane de notre existence et du monde dans lequel nous vivons, les traces merveilleuses de cette divine présence, la prière surgira spontanément de notre cœur comme larmes de commotion, exclamations de stupeur, cri d’émerveillement, besoin d’adoration, goût de louange et d’action de grâce et, surtout, comme désir d’être, nous aussi, la note juste dans l’harmonie du monde, harmonie que nous pouvons si facilement gâcher avec notre aveuglement et notre stupidité.

Cette prière suscite alors en nous le désir d’entrer dans le plan Dieu, qui est plan d’amour, d’alliance, d’ordre, de beauté, de salut et de bonheurs pour tous et d’en être les témoins et les collaborateurs enthousiastes, à l’exemple du Maître de Nazareth.

L’attitude du jeûne. Jeûne –Jeûner ce sont de vieux mots qui font partie du vocabulaire ascétique de la spiritualité chrétienne, mais qui gardent toujours leur importance ou, mieux, leur nécessité. En langage moderne ces termes veulent inculquer la nécessité d’établir un rapport équilibré, contrôlé, harmonieux, raisonnable avec nous-mêmes et les choses que nous utilisons. Les utiliser sans en devenir dépendants, esclaves. Savoir toujours garder le contrôle, pour rester libre. Le mot « jeûne » indique alors l’effort de maîtrise de nous mêmes et de détachement que nous devons exercer sur tout ce qui, à cause de nos pulsions, de nos passions, de nos appétits , de nos penchants, de nos convoitises, pourrait nous faire perdre cette liberté intérieure dont nous avons besoin pour avoir une vie équilibrée et pour croître en humanité. Lorsque, pendant le carême, je me prive volontairement de quelque chose, cela est le signe de mon désir de garder ma liberté et de ne pas me laisser assujettir, dominer, commander, lier par quoi que ce soit : les cigarette, l'alcool, la drogue, la gourmandise, le plaisir, le pouvoir, l’argent, etc. La fonction du jeûne est alors de me permettre de rester une personne avec la tête sur les épaules, libre de mes actes, apte à être l’unique maître à bord et le seul commandant de mon navire. Rien ni personne n’a le pouvoir de décider de l’orientation et de la qualité de ma vie.

La pratique du jeûne a aussi une fonction « écologique »: nous apprendre à diminuer  la voracité, les besoins, la consommation, et donc la production, dans le but de freiner et réduire l’exploitation des ressources planétaires,  encourager le respect de la nature et la sauvegarde de l’équilibre des écosystèmes, préserver la santé de l’environnement et la durabilité des conditions qui permettent la continuation et la viabilité de la vie sur terre.

Sans parler de tous les effets positifs, bénéfiques, thérapeutiques que la médecine moderne attache à la pratique du jeûne.

L’attitude de l’aumône. En soi l’aumône est le geste du cœur par lequel nous portons de l’aide à celui qui est dans le besoin. Dans la plupart des religions, l'aumône est considérée comme une offrande à Dieu. Elle sert à libérer celui qui l'offre du péché et à compenser ses mauvaises actions, de façon à ne pas souffrir des remords de sa conscience. Pour nous, les chrétiens, ce terme indique une attitude de base qui nous caractérise en tant que disciples de Jésus de Nazareth. Pour nous, l’autre est le prochain que nous devons aimer avec l’amour même de Dieu et, par conséquent, le frère que nous devons aider, soutenir et sauver au prix même de notre existence, à l’exemple du Seigneur qui a donné sa vie et qui nous a dit : « C’est à cela qu’il verront que vous êtes mes disciples, à l’amour que vous avez les uns pour les autres. » Le carême est alors un temps où je suis invité à regarder quelle est mon attitude générale vis-à-vis de mon prochain. Le terme « aumône» alors ne signifie pas seulement l’aide matérielle que je peux apporter à celui qui est en difficultés économiques, mas il caractérise surtout l’ouverture, l’accueil, la disponibilité de mon cœur envers les personnes que je rencontre dans le quotidien de ma vie. Donner de l’amour, de la bienveillance, de la gentillesse, de la sympathie, du sourire, de l’écoute, de l’intérêt … est souvent bien plus difficile pour nous et bien plus enrichissant pour les autres que donner de l’argent. Les pauvres ont souvent plus besoin d’écoute et de compassion que d’argent. Nous avons du pain sur la planche pour ce temps de carême ! 

Bon courage, mes amis, et attelons-nous à la tâche, avec l’aide du Seigneur!

 Bruno Mori

lundi 26 septembre 2016

L'ARGENT QUI NOUS PERD... ET L'ARGENT QUI NOUS SAUVE...


(Luc 16,1-13) 

Nous vivons dans une société qui a été forgée par le libéralisme économique et qui vit et opère selon le principe d’un système capitaliste des plus sauvages. Dans ce système le capital, le profit, l’argent, l’accumulation privée des richesses, la croissance économique sont devenues les valeurs de base, pour ne pas dire les seules valeurs, qui dirigent les politiques de nos gouvernants et l’action des citoyens en général. La hantise du profit et de l’argent est désormais la frontière qui divise le monde en deux parties: ceux qui en ont trop et ce qui n'en ont pas assez, riches et pauvres, exploiteurs et exploités. L’obsession et l'angoisse de l’argent est la maladie ou plutôt le cancer qui ronge de l’intérieur la santé de notre planète, qui met en danger la survie de notre humanité et qui, certainement, empêche que notre monde soit une seule et grande famille où tous peuvent s’asseoir à la table d’une vie décente et honorable.
Voilà alors un texte plutôt déroutant que cette parabole de Jésus où un patron d’entreprise fait l’éloge de la malhonnêteté de son gérant. Ce n’est pas la mauvaise gestion de cet intendant qui est en cause dans la parabole. Ce qui est mis en lumière c’est l’habileté du gérant à assurer son futur et à «se faire des amis» avec l'argent qu'il administre. Et Jésus de remarquer que les gens du monde semblent plus ingénieux pour assurer leur sécurité et leur bien être matériel que les disciples pour assurer la qualité humaine et spirituelle de leur existence. Les «fils du monde » sont souvent plus habiles que « les fils de la lumière».
De nos jours les exemples de cette habilité à faire de l’argent par tous les moyens ne manquent pas. Ce sont les énergies et les politiques mises en œuvre pour se procurer pouvoir et richesse en exploitant d’une façon insensée et irresponsable les ressources naturelles de la planète, en détruisant les écosystèmes nécessaires au développement et à la conservation de la vie; en polluant les éléments indispensables à notre existence (air, eau, sol, forêts, etc.). Ce sont les milliards engloutis dans la drogue, la vente d’armes et dont l’argent sale est blanchi dans les banques des pays riches et des abris fiscaux. Ce sont les millions de dollars de l'aide internationale aux pays pauvres d'Afrique détournés au profit de dirigeants et de présidents véreux. Même ici au Québec, il suffit de penser aux cas de discrimination, d'intimidation, de collusion, de corruption et aux liens avec le crime organisé au sein de l'industrie de la construction qui, dans première décennie du XXIe siècle, ont abouti à la commission d’enquête dite «Charbonneau» ...
Et au niveau individuel que d’énergies et de sommes dépensées dans les jeux de hasard : loto, cartes diverses à gratter, sans parler des jeux stupides à la télé ou autres ! Que d’énergies et d’astuces mises en œuvre pour éviter de payer ses impôts ! La fraude fiscale annuelle, au Canada, atteint des centaines de millions de dollars qui sont soustraits à l'administration publique qui en a besoin pour construire et financer écoles, hôpitaux, et autres infrastructures nécessaire au bien-être des citoyens etc. Que d’énergies, de temps et d’argent employés à se procurer toutes sortes de gadgets et d'articles de luxe inutiles, dans le seul but d'être à la mode, de flatter sa vanité, de paraître, d'épater et de se sentir supérieurs!
Pour Jésus les «amis» que l'argent doit acheter sont les petits, les pauvres qui ont faim et soif, les exclus, les laissés pour compte, les exploités, les persécutés… ce sont eux qui sont «bienheureux » et donc les vrais riches, car ils possèdent toutes les conditions (de liberté, d’ouverture et de disponibilité) pour entrer dans son Royaume. Ce sont eux qui seront les premiers dans le Royaume et «qui nous recevront dans les demeures éternelles». Jésus enseigne que les riches se sauveront seulement s’ils deviennent les amis des pauvres, c'est-à-dire, si une solidarité profonde et un juste partage est établi et mis en œuvre. Mais si les riches se renferment aveuglement dans leur richesse et ne voient pas les pauvres et ne se préoccupent pas des ceux qui frappent à la porte de leur opulence, ils seront perdus à tout jamais. Sur ce point Jésus est drastique : « Jamais un riche (qui reste tel) entrera dans le Royaume de Dieu. Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu », avertit Jésus.
Jésus n’a rien contre l’argent. Mais il en veut à l’argent «injuste». Et pour lui l’argent est «injuste» pour deux raisons. Premièrement, parce que les grandes richesses personnelles sont rarement le résultat d'actions «justes» et honnêtes, mais presque toujours le produit d’insensibilité humaine, de calculs ignobles et de procédés féroces d’exploitation, d’oppression, de déprédation et de violence inférés autant à la Planète qu'aux plus vulnérables et aux plus démunis de ce monde.
Deuxièmement, pour Jésus l'argent est «injuste» lorsqu'il est accumulé uniquement pour satisfaire la cupidité et la soif de prestige et de pouvoir de celui qui le détient, ainsi que son angoisse de sécurité. L’argent est «injuste» lorsqu'il n’est pas utilisé pour se faire des «amis», c’est-a-dire, lorsqu'il n’est pas dépensé pour redresser des situations aberrantes de pauvreté, d’injustice et d’inégalité, dans un souci de partage, de fraternité et donc d’amour envers les frères humains. Jésus veut nous dire ici que nous devons imiter l’esprit d’initiative et la débrouillardise de l’intendant malhonnête de la parabole, mais non pas pour accumuler toujours plus d’argent pour ceux qui sont déjà repus, mais dans le but de le ramasser pour ceux et celles qui n’ont rien, qui sont dans le besoin et qui en ont besoin pour vivre et souvent pour survivre.
Le Maître de Nazareth invite donc ses disciples à être des «fils de lumière» aussi habiles que les «fils de ce monde». Nous pouvons nous réjouir en pensant que, malgré tout, dans notre monde malade, sont heureusement nombreux ces «fils de lumière» qui luttent contre les ténèbres de l'ignorance, de l'inégalité, de la pauvreté et de la souffrance humaine pour qu’advienne un monde plus lumineux, plus transparent, plus juste et plus humain. Et nous pensons à ces philanthropes comme Melinda Gates, Angelina Jolie et Brad Pitt... et à tous ces organismes et associations humanitaires ou caritatives comme Développement et Paix, Médecins sans Frontière, Oxfam, la Croix Rouge, Amnesty International, Green Peace, la Société de St Vincent de Paul... dont les membres se donnent corps et âme pour qu'advienne un monde meilleur.
 Mais nous aussi, qui sommes et qui nous sentons disciples de Jésus, nous voulons être ces fils de lumière engagés dans la construction d'un monde nouveau. Cependant, dans notre petit quotidien que pouvons-nous faire ? En tant qu'individus, obligés à vivre notre petite vie dans notre petit milieu, nous nous sentons d'une impuissance totale face aux grands problèmes qui affligent l'humanité. Alors on est tenté d'adopter une attitude fataliste et de croiser les bras. Mais en tant que disciples du Nazaréen, nous sentons que nous ne pouvons pas faire cela. Jésus nous dit, en effet, qu' « à celui qui a, il sera donné; mais qu'à celui qui n’a pas, il lui sera retiré même ce qu’il croit avoir» (Lc. 8,17). Ce qui signifie que c'est par le peu que l'on produit de l'abondance; que c'est la multiplication incessante des petites gouttes d'eau qui remplissent l'océan, que c'est par l'accumulation et la multiplication des petits gestes de solidarité et d'amour semés dans le terreau de notre quotidien, que l'on fait germer un monde plus beau.
 Si de grandes choses ou de grandes actions ne sont pas à notre portée, les petits gestes donc le sont; et cela peut faire toute la différence entre un monde humain ou un monde inhumain; entre un monde qui est un enfer de violence et d’égoïsme et un monde qui est un paradis de paix, de fraternité et d'amour. Les petits gestes d'amour que nous pouvons poser à travers le frêle tissu de notre quotidien sont infinis. Quelques suggestions: s’entraider entre voisins d’un déménagement; garder le petit enfant de la voisine qui doit s’absenter; voir si une personne âgée proche de chez nous a besoin d’une visite, d’un peu de compagnie, d’un service; ouverture au bénévolat dans les organismes et les activités communautaires du quartier; une plus grande disponibilité à participer aux initiatives et aux activités de la communauté chrétienne d’appartenance; une plus grande générosité à soutenir économiquement les infrastructures de la paroisse; la prise en charge des familles pauvres ou des immigrés qui ont souvent besoin autant de chaleur humaine, d’amitié, de conseils, d’information, que d’aide matérielle; distribuer plus de gentillesse, de sourires autour de nous; faire attention au bien commun comme s'il nous appartenait; respecter et prendre soin de la nature et du milieu naturel qui nous entoure; nous considérer partie intégrante de ce merveilleux Univers qui nous a façonnés et donc nous sentir responsables de la bonne santé de cette planète de laquelle dépend notre existence...
Le chrétien, disciple de Jésus, grâce à l’influence de son Maître, est quelqu’un qui a su guérir du cancer causé par l’obsession de l’argent. Travaillé et transformé par l’esprit de Jésus, il est devenu un individu qui place ailleurs ses richesses et ses valeurs et qui a accepté de devenir «pauvre», c’est à dire une personne disposée à renoncer à cette forme d’accumulation d’argent qui est source d’injustice et qui rend impossible le partage et la fraternité dans le monde.
A la fin de la parabole, l’argent est qualifié non seulement d’«injuste», c’est-à- dire comme quelque chose qui produit de l’injustice, mais il est aussi décrit comme quelque chose d’«insignifiant», de presque rien, d’«étranger» au disciple, qui est intéressé et absorbé par la conquête d’autres valeurs et d’autres richesses, dont la plus précieuse est la possession de l’Esprit de Jésus qui fait de lui un individu libéré, renouvelé et accompli, car ne vivant pas seulement pour produire égoïstement son propre bonheur, mais pour réaliser le bonheur des autres.

BM


dimanche 12 juin 2016

Réflexions pour la fête du «Corps du Seigneur »



(Première lettre de St-Paul Apôtre au Corinthiens, 11, 23-26)

En ce dimanche consacré à la fête de la présence du Seigneur sous le symbole du pain donné et partagé, la liturgie, dans la deuxième lecture de la messe, propose à notre réflexion le plus ancien récit de l’«institution de l’eucharistie». Ce récit nous le devons à la plume de Paul qui, en l’année 53, de la ville d’Ephese (dans l’actuelle Turquie), écrivait une longue lettre à la communauté chrétienne de Corinthe (en Grèce) qu’il avait fondée et dirigée pendant dix-huit mois de 50-52. Corinthe comptait alors plus d’un demi million d’habitants, dont les deux tiers étaient des esclaves. La ville devait sa prospérité économique à sa situation géographique et à ses deux ports, l’un sur la mer Égée et l’autre sur l’Adriatique. La communauté chrétienne de Corinthe était très éclectique, composée de gens venant d’horizons culturels et ethniques très variés et appartenant à des classes sociales très différentes. Il y avait donc dans cette communauté une majorité de chrétiens très pauvres et une minorité de gens plus aisés, constituée de marchands, d’entrepreneurs, d’armateurs, de fréteurs et des propriétaires agricoles. C’était par conséquent une communauté disparate très difficile à gérer, à éduquer et à amalgamer et Paul eut en effet beaucoup de problèmes avec elle. Il dut intervenir à plusieurs reprises pour les régler.

Lorsqu’il était à Ephese, il apprit qu’à Corinthe les «eucharisties», c’est-à-dire les réunions-repas que les chrétiens organisaient une fois par semaine pour fêter la résurrection de Jésus et pour faire mémoire de sa présence vivante, ne se déroulaient pas correctement. Ces réunions, au lieu d’être des assemblées visant à exprimer, entretenir et alimenter l’unité, la charité, la fraternité, l’égalité, la solidarité entre les membres, dans et selon l’esprit du Seigneur, étaient devenues des occasions de bisbilles, de litiges, de divisions et d’inégalité. Les riches formaient bande à part, et ne voulaient pas se mélanger et partager avec les plus pauvres; de sorte que dans ces repas, les riches s’empiffraient et se saoulaient et les pauvres étaient délaissés et ne mangeaient même pas à leur faim.

Pour Paul cela constituait une insulte à la mémoire de Seigneur et un contre-témoignage scandaleux qui le fit réagir avec indignation. « Quant vous vous réunissez de la sorte, ce n’est pas au nom du Seigneur que vous vous réunissez ; ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez ... - leur écrivait-il - … N’avez-vous pas vos maisons pour manger et boire…, mais si vous voulez manger et boire sans égards pour les autres, vous faites un affront à ceux qui n’ont rien.…Vous n’agissez pas selon l’esprit du Seigneur. En tant que chrétiens et disciples du Seigneur, vous n’avez pas le droit de manger et boire tous seuls, sans partager avec ceux qui ont moins que vous …. Vous n’avez plus le droit de vous désolidariser des autres, surtout s’ils sont pauvres et dans le besoin... Le repas que vous prenez ensemble au nom du Seigneur n’est-il pas l’expression et le signe de la communion à son corps, ce corps que vous devriez former avec tous vos frères humains, à la suite et à l’exemple de Jésus qui n’a vécu que pour les autres, qui s’est continuellement donné et dépensé pour les autres et qui a voulu être pour tous comme un bon pain dont tous pouvaient se nourrir … ?

C’est pour nous faire comprendre cela - poursuit Paul- que Jésus, avant de mourir, a pris le pain qui était sur la table du dernier repas et, après l’avoir rompu, l’a donné à ses amis, en disant : «Souvenez-vous toujours que ce pain c’est moi, c est mon corps … Ce pain est la figure et l’image de ce que j’ai été toute ma vie pour ceux et celles qui m’ont connu et côtoyé. Comme ce pain, je me suis cassé, je me suis rompu pour me donner aux autres, pour nourrir les autres, pour aider, soutenir, guérir, remettre debout, faire vivre … Je me suis fait manger!… Faites de même!… Lorsque vous penserez à moi, souvenez-vous  ce que j’ai été pour vous! … Devenez vous aussi du bon pain! … N’hésitez pas à vous faire manger à votre tour!… Souvenez-vous que pour vous faire manger, il sera nécessaire que vous vous cassiez à votre tour, que vous brisiez la croûte épaisse et dure de vos fermetures, de vous repliements, de vous égoïsmes, afin que le meilleur qui est en vous puisse se répandre et se communiquer…. et bâtir un monde meilleur, une société plus humaine fondée sur la solidarité, la communion, le partage… fondée sur la nouvelle alliance de l’amour de Dieu et l’amour du prochain».

Paul cherche donc à faire comprendre aux chrétiens de Corinthe que leurs séances eucharistiques constituent des gestes vides de sens et, pire encore, mettent au grand jour des attitudes et de comportements hypocrites et indignes de personnes qui se proclament disciples de Jésus de Nazareth. Et Paul de continuer: «Que chacun s’analyse avant de manger de ce pain et de boire cette coupe, pour voir quel est le dégré de sa charité et de sa communion avec son prochain; pour voir si sa vie n’est pas en contradictions avec le geste qu’il accomplit et pour ne pas courir le risque de manger, au lieu de l’Esprit du Seigneur, sa propre honte et sa propre condamnation».

Du contexte historique qui a poussé Paul a nous transmettre pour la première fois ce récit du don que Jésus fait de son corps, on peut en déduire que pour Paul le but principale du geste chrétien du repas «eucharistique » en mémoire de Jésus, est celui d’exprimer la fraternité, l’unité, l’harmonie, la communion, la charité et la solidarité qui existent déjà au sein de la communauté chrétienne et d’encourager celle-ci à vivre toujours en conformité avec les contenus du geste symbolique du pain partagé lors des réunions eucharistiques.

Ce pain que la communauté chrétienne offre et qu’elle mange au cours du repas eucharistique, n’exprime et n’actualise la présence de Seigneur parmi ses disciples que parce cette présence est déjà réelle et agissante parmi eux, grâce et en vertu de son esprit de fraternité et d’amour qui les anime.

La présence du Seigneur parmi les siens au cours d’une réunion eucharistique n’est pas causée, comme on pense souvent, par les pouvoirs magiques du prêtre qui, là-haut sur l’autel, transforme miraculeusement un morceau de pain dans le corps et le sang du Christ. La présence du Seigneur est plutôt causée, d’une façon beaucoup plus normale et naturelle, par son esprit d’amour qui anime de l’intérieur la communauté de ses disciples réunie autour d’une table pour faire mémoire de lui. C’est la communauté chrétienne qui fait en sorte, qu’à travers elle et l’amour qu’elle dégage, Jésus soit véritablement et efficacement présent comme force et énergie amoureuse qui transforme, améliore, relève, guérit et sauve la société des humains qui s’ouvrent à elle.

 Il faut que les disciples mangent donc de lui, se nourrissent de son esprit, pour que sa présence puisse se produire et s’activer. Il n'y a donc pas de présence du Seigneur possible dans une assemblée dominicale qui serait composée de délinquants et de criminels qui se nourrissent à l’égoïsme, à l’oppression, à la haine et à la violence, même si, sur l’autel, il y un pape ou un évêque qui prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration.

Le Seigneur n’est présent dans nos eucharisties dominicales que parce qu’il est déjà présent dans le cœur, l’esprit, les attitudes, les habitudes de ceux et celles qui sont là rassemblés et qui par leur foi sont capables de voir dans le pain déposé sur la table de l’autel autant le signe de la vie de Jésus donnée et mangée, que le signe de leur propre existence vécue à l’ombre et dans les pas de celle de leur Maître.

Ce Jésus qui, à travers nous, se fait présent dans nos eucharisties et que, dans la foi, nous reconnaissons sous le signe du pain, est là uniquement pour nous aider à faire communion et à construire de la communion entre nous. Nos eucharisties célébrées à l’enseigne du repas fraternel et du pain donné et partagé, ont comme but de manifester notre amour fraternel et de nous aider à créer de la communion. Et si dans nos vies, nous ne vivons pas en communion avec les autres et dans la communion des autres, nous «messes» se transforment en des rites ridicules et vides de sens et nos «communions sacramentelles» en gestes stupides, faux et hypocrites.

Pourquoi alors nos assemblées eucharistiques? Premièrement pour faire mémoire de Jésus, comme il l’a lui-même souhaité; pour nous souvenir toujours de ce chef-d’œuvre d’amour et d’humanité que fut le Maître de Nazareth qui se fit manger comme du bon pain jusqu'à la dernière miette.

Deuxièmement, parce que nous, ses disciples, continuellement tentés par nos mauvais esprits (égoïsme, cupidité, fermeture sur nous-mêmes, angoisse de supériorité et de pouvoir, arrogance,…) nous avons besoin de nous confronter à un esprit qui soit particulièrement bon, saint et inspirant, à l’Esprit de Jésus qui est à l’oeuvre dans la communauté de ses disciples …

Nous avons besoin de nous confronter à la grandeur humaine de cet homme complètement décentré de lui-même et totalement centré sur Dieu et son prochain, qui n’a existé que pour les autres, que pour se mettre au service des autres.

Nous avons vraiment besoin de tremper et de noyer nos super-ego égoïstes et dominateurs, avec ses laideurs, ses turpitudes, ses bassesses et ses mesquineries, dans les eaux limpides de cet amour qui s’est manifesté en Jésus, dans l’espoir qu’en nous aussi surgisse finalement le désir d’aller abreuver notre vie à la véritable source de sa réussite et de son accomplissement.


( BM – 29 mai 2016 / /Fete-Dieu 2016)

mercredi 12 août 2015

LE SENS DU SIGNE DE LA «MULTIPLICATION DU PAIN » DANS LES ÉVANGILES


«Donnez leur vous-même à manger» 
(Mt.14,16)

            L’évangile de dimanche passé nous avait mis en contact avec l’attitude très humaine de Jésus qui se rend compte de la fatigue et du stress de ses amis et qui les invite à s’arrêter et à se reposer pour refaire leurs forces. L’évangile d’aujourd’hui nous présente un autre aspect touchant de la personnalité du Maître. Les gens qui le suivent et qui l’entourent (une foule de 5000 hommes, sans compter les femmes et les enfants - Mt. 14.21) non seulement sont fatigués et épuisés comme ceux de dimanche passé, mais en plus ils ont faim et manquent de nourriture. Que faire devant la détresse de ces gens ? Jésus aurait pu adopter l’attitude fataliste et un peu cynique de ses disciples. L’attitude de ceux qui s’en lavent les mains. Qu’ils se débrouillent ! Ils auraient dû être plus prévoyants ! Ils peuvent toujours marcher et aller acheter leur lunch au casse-croûte ou à l’épicerie du village voisin. Nous, on n’y est pour rien ! Que pourrions-nous faire pour nourrir autant de monde ! ».
C’est l’attitude de ceux qui se résignent à accepter la misère comme quelque chose d’inévitable. C’est si souvent notre attitude. Que pouvons-nous faire s’il y a dans le monde 795 millions de personnes, soit une sur neuf, qui en ce moment souffrent de la faim ou de la malnutrition! Cinq cent mille femmes africaines meurent chaque année pendant l'accouchement, car leur corps affaibli par le manque de nourriture ne résiste pas à la moindre infection. Vingt quatre mille personnes meurent de faim chaque jour dans le monde, soit une toutes les quatre secondes; un enfant  meurt de faim et de malnutrition toutes les cinq secondes! C’est malheureux, mais devant cette tragédie nous sommes dépourvus! Tout cela ce n’est pas notre affaire! Nous ne pouvons rien faire, même si nous le voulions ! Nos moyens ! Tu parles, c’est de la rigolade, comparé aux besoins ! Que voulez-vous que l’on fasse avec notre petit budget, avec nos maigres ressources, avec deux petit poissons et cinq galettes, quand on a devant soi presque un milliard de personnes à nourrir ! …

Et pourtant Jésus semble faire la sourde oreille aux raisons de notre bon sens… et malgré l’énormité et presque l’impossibilité de la tâche, Jésus nous gifle en plein visage avec un ordre qui nous paraît absurde: « Donnez-leur vous-même à manger !... ». Il veut par là nous faire comprendre que devant l’urgence, personne n’a le droit de baisser les bras ou de décharger sa responsabilité sur les autres (les gouvernements, l’aide internationale, Fao, Oxfam, Unicef, Unesco, Développement et Paix…). Il veut nous faire comprendre que la vie, la santé, le bien-être des personnes ne peuvent pas attendre, n’admettent jamais de délais et que devant des être qui meurent de faim toutes nos tergiversations et hésitations deviennent criminelles. Il nous en donne lui-même l’exemple. Devant l’urgence et le besoin, Jésus ne perd pas son temps en discours, en analyses, en tables-rondes, en comités et en réunions d’experts qui ont pour tâche de préparer une étude exhaustive du problème afin de réfléchir sur l’opportunité d’entamer des démarches en vue d’envisager un projet de solution du problème …  Il agit tout de suite… il prend ce qu’il a sous la main… ce n’est pas grand-chose, c’est presque rien … c’est seulement deux petits poissons et cinq galettes… mas il fait quelque chose avec…  il les donne … et il nous dit par là: « Si chacun de vous faisait comme moi, si tout le monde faisait comme moi, tout le monde mangerait à sa faim et il en resterait  même douze corbeilles!».

            Ce récit de Jésus qui nourrit une foule affamée peut être interprété de bien des façons ; il peut nous transmettre bien des messages. Personnellement, je pense qu’il contient surtout un enseignement de profonde humanité.

            Une personne pour garder sa dignité a besoin d’une certaine sécurité économique et de pouvoir satisfaire ses besoins fondamentaux. L’individu perd de son humanité et il dérive vers la déchéance lorsqu’il est plongé dans une pauvreté trop grande, une pauvreté qui devient misère, détresse, manque de choses essentielles  (incapacité et impossibilité de pourvoir aux nécessités de base de l’existence : accès à une nourriture suffisante, à l’eau potable, à un abri convenable, aux médicaments nécessaires, soins médicaux indispensables, etc.). Le manque de choses essentielles conduit l’homme à perdre la conscience de sa décence, de sa respectabilité, de sa dignité, de sa valeur … Le manque, lorsqu’il est extrême , pousse l’individu à penser qu’il n’est rien, qu’il ne vaut rien, puisqu’il n’a rien. En d’autres mots, la pauvreté lorsqu’elle devient indigence excessive et misère, ouvre la porte à la déchéance physique et psychologique de la personne. La faim lorsqu’elle est chronique, constante, permanente n’attaque pas seulement la santé et la vie du corps, mais elle étrangle et éteint surtout la vie de l’esprit en l’homme. Le manque de pain atrophie ce que l’homme a de plus précieux: la vitalité de son âme.

            Jésus avait compris que la personne pour garder sa fierté et l’estime de soi a besoin d’une certaine qualité de vie et d’un minimum de bien-être matériel, car, sans cela, elle risque non seulement de perdre sa santé et sa vie, mais surtout de perdre son humanité.

             Jésus avait compris que le chemin qui pouvait amener l’homme à prendre conscience de sa grandeur, de sa beauté et du merveilleux destin qui l’attendait comme enfant de Dieu, passait par la satisfaction de ses besoins de base.

            Jésus avait compris que sur cette terre l’homme n’est pas différent de n’importe quelle fleur ou plante : la vie, la croissance et l’épanouissement de celles-ci dépendent de la nourriture que leurs racines réussissent à absorber et donc de la fertilité du sol dans lequel elles sont enracinées. Et qu’il est insensé de s’attendre à ce que le rosier soit éblouissant de fleurs ou que le pommier soit débordant de fruits, si l’agriculteur ne les a pas nourris. Jésus avait compris qu’une grande partie du bonheur de l’homme dépend de la satisfaction de son ventre et de ce qu’il a dans son garde-manger ou dans son frigidaire.

            Jésus avait compris qu’il est inutile, qu’il est ridicule, qu’il est stupide, qu’il est  blasphématoire de parler de Dieu à quelqu’un qui a le ventre vide ou qui se meurt de faim; que pour les humains que nous sommes, la sécurité du pain quotidien est plus importante que la foi en Dieu; et l’amour du pain plus important que l’amour de Dieu.

            Jésus avait compris que l’homme est réfractaire aux valeurs de l’esprit et imperméable à tout discours sur Dieu, tant et aussi longtemps que toutes ses énergies sont accaparées par l’urgence de la survie physique et par la nécessité de trouver quelque chose à se mettre dans le ventre, et tant qu’il n’a pas acquis une certaine sérénité intérieure, qui lui vienne du fait qu’il vit comme un être humain et non pas comme une bête affamée.

            Voilà pourquoi Jésus, qui s’est donné comme mission de faire découvrir aux hommes l’amour d’un Dieu qui est Père et de les inviter à s’approcher avec plus de confiance a Lui, a été d’abord préoccupé par le pain. Il sait que les hommes n’auront jamais faim de Dieu, tant qu’ils seront angoissés par la recherche du pain. Il sait que les hommes ne pourront jamais s’approcher de Dieu, s’ils pensent que Dieu s’est éloigné d’eux et qu’il les a abandonnés, puisqu’il leur refuse le pain de chaque jour. Voilà pourquoi dans la prière qu’il a enseignée à ses disciples (le «Notre Père»), il les invite à supplier Dieu que cela ne se produise jamais. Il les exhorte à implorer Dieu afin qu’à tous soit assuré le pain quotidien; parce que seulement ainsi ils pourront vivre en vrais enfants de Dieu et le considérer comme un véritable Père.  

MB

vendredi 23 mai 2014

ARGENT ET CHRISTIANISME

La propriété sans droits ou une façon chrétienne de se rapporter à l'argent


Le christianisme, mouvement spirituel né il y a plus de deux mille ans de l’action et de la prédication de Jésus de Nazareth, condamné à mort et exécuté à cause du contenu non-conformiste, contestataire et donc perturbateur de ses idées, porte nécessairement en lui le caractère provocateur que son Fondateur lui a conféré. Ce mouvement propose une révision et une réorientation radicale de toutes les attitudes intérieures de l’homme et donc aussi un changement dans la façon de se rapporter aux autres. Cela a comme conséquence d’établir souvent le chrétien à contre-courant de la mentalité et de la praxis ordinaire. Cela est particulièrement vrai du rapport du chrétien avec l’argent.  

Le christianisme, se distingue des autres grandes religions du monde par la primauté et l‘importance qu’il donne à l’amour dans la vie de ses adeptes. Au cœur du message de Jésus de Nazareth il y a l’affirmation que l’Énergie Originelle (Dieu) qui soutient  l’existence et l’évolution du cosmos est essentiellement une Énergie d’amour et que la «relation-attraction» d’amour est la force qui structure fondamentalement tout ce qui existe. Jésus affirme que cette Énergie d’amour est particulièrement active dans l’être humain. Pour le Nazaréen, l’amour semble donc être le facteur  structurant de la personne humaine qui n’a de sens et de valeur que dans la mesure où elle devient aimable et capable d’aimer. Selon son enseignement la société des hommes n’est véritablement humaine que si les relations qui s’y établissent sont inspirées par l’amour et sont le résultat de l’amour. Ou, autrement dit, d’après Jésus, une société qui ne se laisse pas conduire par la logique et les exigences de l’amour n’est pas une société humaine. Les chrétiens, en tant que disciples de Jésus, sont donc des personnes qui ont adopté cette vision et qui cherchent à l’appliquer dans la conduite de leur vie. Vivre pour aimer et aimer pour vivre: telles sont les conditions d’une vie authentiquement humaine. Tel est aussi le fond de l’engagement que le chrétien a  pris en acceptant de se faire conduire par  l’esprit du Maître de Nazareth.

Les évangiles, les principales sources de renseignements sur la vie de Jésus de Nazareth, le présentent comme l’homme de deux grands amours: amour de Dieu et amour du prochain. Jésus ne s’est attaché à rien d’autre. Il a vécu  dans  un détachement complet et dans une liberté totale vis-à-vis des biens matériels. Les évangiles le décrivent comme un pauvre, un itinérant qui n’a pas de demeure fixe; qui n’a pas où reposer la tête; qui n’a aucun moyen de subsistance; qui ne vit que de ce que le gens (surtout des femmes) lui donnent; qui préfère la compagnie des gens de la rue, surtout s’ils sont pauvres et malfamés, à celle des riches et des bien rangés. Ce comportement correspondait chez lui à un choix volontaire et conscient de vie. Il était convaincu, en effet, que la pauvreté, entendue comme non-attachement aux biens matériels, donne une liberté qui est  essentielle et indispensable au surgissement d’une riche spiritualité et à la création d’une authentique humanité. C’est pour cela qu’il proclamera bienheureux les pauvres, qu’il mettra en garde les riches et qu’il condamnera ouvertement et catégoriquement le pouvoir que l’argent donne, surtout si ce pouvoir se transforme en instrument de domination, d’oppression, d’exploitation des plus faibles et des plus petits.

Dans les évangiles cependant Jésus ne s’en prendra pas tellement à l’argent en tant que tel, mais à l’idolâtrie de l’argent, c’est-à-dire à l’argent considéré comme bien suprême et le but ultime de l’agir humain. Jésus s’érige contre l’argent accumulé inutilement et qui n’est pas partagé avec ceux qui en ont besoin pour vivre (Lc 12, 13-21). En conséquence, il met en garde contre l'avarice et la cupidité, lorsque celle-ci devient hantise, obsession, frénésie, angoisse de posséder qui obnubile l’esprit et empêche d’être libres et humains.

Avant d’aller plus loin dans ma réflexion, je veux avertir le lecteur que lorsqu’ici  il est question de «riches», je me réfère à ceux qui ont des excédents d’argent ou de biens matériels dont ils n’ont pas besoin pour vivre, mais qu’ils accumulent par cupidité ou  avarice.

Selon Jésus de Nazareth la dynamique de l’amour qui doit inspirer le comportement du disciple, devrait l’empêcher de devenir riche, car il y a toujours des pauvres qui ont besoin d’argent pour vivre. Jésus a clairement affirmé qu’être riche et être son disciple sont deux états incompatibles: «Si tu veux être parfait, vas, vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens et suis-moi… En vérité je vous le dis, il est difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. Je vous le dis encore, il est plus facile à un chameau de passer par le trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume de Dieu» (Mt 19, 16-30). Si le chrétien veut être fidele à l’esprit et aux recommandations de son Maître, il devrait se comporter vis-à-vis des biens, non pas en propriétaire, mais en administrateur, car le surplus ou le trop d’argent qu’il possède n’est pas à lui, mais il appartient de droit aux pauvres. En effet, si le chrétien veut vraiment orienter sa vie selon la dynamique de l’amour, il doit voir à ce que l’argent dont il n’a pas besoin pour vivre profite à ceux qui, par contre, en nécessitent pour subsister. En effet, c’est le propre de l’amour que de se préoccuper des autres plus que de soi-même et de partager tout ce qu’on est et tout ce que l’on a avec les personnes que l’on aime. Le disciple qui adhère à la pensée de Jésus et à l’éthique de l’amour qu’il propose, sent qu’il n’a plus le droit d’être riche. Il se perçoit comme une cellule d’un grand corps ou un vase communiquant d’un système où l’abondance qui existe dans un endroit doit automatiquement et nécessairement aller compenser le manque qui existe dans un autre. 

Ce qui est dramatiques dans l’histoire du christianisme c’est de constater que l’Église officielle, qui se présente comme l’Institution qui continue et maintient vivant l’esprit de Jésus, a été, dans les faits, celle qui s’est le plus éloignée de l’enseignement de son Maître en matière de richesse et d’argent. Elle a tellement fréquenté les puissants de ce monde, elle s’est tellement laissé séduire par l’attrait du pouvoir, par le luxe, le confort et le prestige que l’argent confère, qu’elle a carrément mis de côté des pans entiers de l’évangile sur cette question. Non seulement elle n’a jamais pris au sérieux l’évidente condamnation de la cupidité que l’on trouve dans les évangiles, mais elle a osé construire un système éthique qui propose exactement le contraire de ce que Jésus a enseigné. Alors que Jésus affirmait l’incompatibilité entre être riche et être son disciple, l’Église admet, comme la chose la plus normale au monde, que non seulement il est possible d’être chrétien et riche, mais qu’il existe pour les riches chrétiens un droit de propriété et que ce droit est sacré. D’après l’enseignement de l’église, le chrétien a donc le droit de garder pour soi tout ce qu’il possède, en autant qu’il l'ait acquis honnêtement. Les pauvres, les démunis qui ne possédant rien, n’ont aucun droit sur les biens de ceux qui possèdent beaucoup ou beaucoup trop. D’après la doctrine de l’Église ceux qui possèdent beaucoup ou trop n’ont pas d’obligations envers ceux qui ne possèdent rien. L’aide qu’éventuellement les riches apportent aux pauvres est laissée à leur spontanéité et à la «bonté» de leur cœur. Dans cette éthique ecclésiastique, l’«aumône» est présentée  comme une œuvre éminemment sainte et méritoire, parce qu'expression de la compassion et de la pitié que la foi chrétienne a su susciter dans l’âme des riches. De fait, ces « riches chrétiens » qui font la «charité» ne donnent que les miettes d’un pain immangeable et depuis  longtemps durci au fond d’un tiroir.

Aujourd’hui le chrétien qui vit de l’esprit de Jésus, ne peut pas s’empêcher de voir  dans l’aumône des riches un geste révoltant et scandaleux qui sert non seulement à perpétuer une attitude d’arrogance et une situation de supériorité et d’injustice, mais aussi à donner bonne conscience à des coupables et à justifier le droit que les riches pensent avoir de garder pour eux des biens qui ne leur appartiennent pas et qui devraient normalement être remis aux pauvres.

Roger Lenaers remarque qu’alors que l’éthique de l’Église soutient le droit à la propriété, l’éthique de l’amour proclamée par Jésus de Nazareth propose une propriété  sans droit. Cette éthique de l’amour et de la propriété sans droit a été pratiquée au tout début du christianisme par les premières communautés chrétiennes de Jérusalem et de Palestine comme une praxis qui découlait logiquement de l’adhésion au mouvement  spirituel initié par Jésus (Actes 2,42-47). Malheureusement cela n’a pas continué jusqu’à nous. Que signifie une propriété sans droit? Ceci: j’ai le droit de posséder l’argent qui m’est nécessaire pour assurer à moi et à ma famille une qualité de vie modeste, confortable et sereine maintenant et dans le futur. Toutefois, je n’ai pas le droit de posséder ce qui dépasse la satisfaction de ces conditions. Tout ce que je possède en surplus ou que je gagne en plus est un superflu qui ne m’appartient pas, mais qui appartient de droit à ceux qui n’ont pas le nécessaire pour vivre. Si je garde pour moi l’excédent accumulé et dont je n’ai pas besoin, je m’approprie de quelque chose qui n’est pas à moi et je deviens alors un escroc et un voleur.

Beaucoup de chrétiens, déformés par l’enseignement traditionnel de l’Église sur le droit de propriété, sursauteront et se révolteront devant la façon évangélique de se rapporter à l’argent et à la richesse. Le droit de propriété est entré depuis tellement longtemps dans nos mentalités et dans nos législations, qu’il est perçu par tous comme un acquis juridique évident. De sorte que la vision évangélique d’un monde sans cupidité et sans riches et d’un amour qui se désapproprie en donnant et en partageant, afin d’établir une plus grande justice et une plus grande égalité, restera probablement une utopie et un rêve difficilement réalisables dans un future proche. Comme beaucoup de rêves du Prophète de Nazareth. Mais ce n’est pas parce que l’Église a été infidèle aux exigences de l’évangile ou parce que les hommes continuent à être des égoïstes bornés et cupides, que l’enseignement de Jésus sur la richesse et l’argent perd pour autant de sa valeur et de son extraordinaire et surprenante actualité. La mise en pratique de cet enseignement constitue une obligation fondamentale du fait d’être chrétien et un idéal auquel les chrétiens ne peuvent pas renoncer sans renier leur appartenance au mouvement spirituel issu de Jésus.

L'éthique (non-chrétienne) qui justifie et approuve le «droit» de garder pour soi la propriété des biens dont on n’a pas besoin est aujourd’hui la principale cause des disparités des classes, des injustices sociales et des conditions effarantes de pauvreté et de détresse dans lesquelles vivent une grande partie des habitants de la planète. Dans notre monde, cette éthique est responsable du culte de la richesse, de la course effrénée au profit, de la divinisation de l’argent, devenu la valeur suprême et le seul mètre sur lequel est mesuré la réussite d’une entreprise ou d’un individu. Cette éthique est responsable des tendances suicidaires, démentielles et irresponsables du capitalisme moderne qui n’éprouve aucun scrupule à saccager les ressources naturelles de la terre et à détruire les conditions qui entretiennent la vie sur notre planète.

Aujourd’hui, grâce au progrès de nos connaissances, on est sans doute plus apte à comprendre l’absurdité d’un comportement individualiste, exclusivement replié sur soi-même, qui refuse de tenir compte des besoins du monde autour de lui. Cette attitude va à l’encontre de toute la dynamique de base qui structure le processus créateur et évolutif de notre Univers. Les donnés de l’astrophysique moderne, ainsi que les conclusions de la physique quantique nous disent en effet que dans le cosmos tout est relié ensemble par un réseau de connexions intrinsèques et qu’il n’y a pas de place pour des entités «individualistes ». Tout dépend de tout. Les forces qui sont à l’œuvre dans la création et l’évolution de notre monde sont essentiellement des énergies dites «amoureuses». Elles font en sorte que tout ce qui existe doit son existence au fait qu’il est constitué dans un état de relation, de dépendance, d’échange et d’enlacement, avec tout le reste. Les lois qui règlent la «vie» du Cosmos ne sont donc pas celles de l’indépendance, du particularisme, de l’individualisme, de l’égoïsme, de la «propriété privée», de l’accumulation pour soi, du profit personnel, du «c’est moi qui compte et tant pis pour les autres»; mais plutôt celles de l’interaction, de la participation, de la communication, de la mise en commun. Il faut en conclure que, si notre société humaine n’arrive pas à corriger et à dépasser la bavure évolutive de la voracité et de l’égoïsme, pour entrer dans le courant cosmique de la communion, de l’échange, du partage et de la solidarité entre tous, elle devient une anomalie cosmique qui se précipite démentiellement vers son autodestruction: étant dysfonctionnelle et pas conforme avec le «Tout», elle sera inévitablement éliminée comme un cancer par les forces de fond qui soutiennent et préservent le corps de l’Univers.

Une dernière remarque. Il est surprenant de constater que l’Église a construit toute une doctrine morale hostile à la sexualité que Jésus ne désapprouve pas, alors qu’elle est  permissive et tolérante envers l’argent et le pouvoir  que Jésus rejette de toutes ses forces. Autant l’Église a fermé des portes dans le domaine de l’amour et de la sexualité, autant elle les a grandes ouvertes dans celui de l’argent et du pouvoir. Le drame de notre éthique occidentale, influencée par cette doctrine ecclésiastique, consiste dans le fait qu’elle a trop culpabilisé la passion pour le sexe et l’amour et pas assez celle pour l’argent et le pouvoir. C‘est cette dernière passion qui doit être considérée comme le vrai «péché mortel» de l’homme. C’est en effet le péché de la cupidité et non pas le  «péché du sexe» le vrai malheur du monde, à l’origine de presque tous les maux qui affligent aujourd'hui l’humanité. C’est la cupidité qui constitue aujourd’hui le véritable «péché mortel» pour  notre monde.

C’est de cette «passion» et de ce «péché» dont les hommes ont surtout besoin d’être «sauvés».


BM



(Pour poursuivre cette la réflexion, je renvoie le lecteur à l’ouvrage de Roger Lenaers : Al is er geen God-in-de-hoge, Kapellen, Belgium, 2009) 

samedi 5 avril 2014

LE RICHE ET LE PAUVRE

Le riche qui n’a pas de nom
(Luc 16)


Venons-en à l'histoire du riche et du pauvre Lazare : le riche, finalement, nous ne savons pas grand chose de lui; il n'est pas dit qu'il soit spécialement méchant, au contraire, puisqu'il pensera même plus tard à sauver ses frères de l'enfer. Simplement, il est dans son monde, dans son confort, dans sa tour d'ivoire. Il n’a pas de nom. Il est identifié seulement par ses avoir : il est celui qui porte des vêtements de luxe et qui fait des festins somptueux. C’est  un être sans visage et donc sans relations, car cesont nos relations qui nous identifient en tant que personne. Pour lui les autres n‘existent pas. Il ne les voit pas. Il est tellement  tourné et fermé sur lui-même qu'il ne voit même pas, à travers son portail, le mendiant qui crève de faim à sa porte. Il est totalement  aveuglé par la splendeur de sa richesse et rendu indifférent et insensible à la misère du monde.  

Le mendiant, lui, a un nom « Lazare » qui veut dire « Dieu aide » et cela, déjà, est tout un programme: Dieu l'aide, non parce qu'il est vertueux, on n'en sait rien, mais parce qu'il est pauvre, tout simplement. Voilà peut-être la première surprise que Jésus fait à ses auditeurs en leur racontant cette parabole : car, en fait, cette histoire, ils la connaissaient déjà, c'était un conte bien connu, qui venait d'Égypte ; les deux personnages étaient un riche plein de péchés et un pauvre plein de vertus : arrivés dans l'au-delà, les deux passaient sur la balance: et on pesait leurs bonnes et leurs mauvaises actions. Et au fond la petite histoire ne dérangeait personne : les bons, qu'ils soient riches ou pauvres, étaient récompensés... les méchants, riches ou pauvres, étaient punis. Tout était dans l'ordre.

Jésus bouscule un peu cette logique : il ne calcule pas les mérites et les bonnes actions ; car, encore une fois, il n'est dit nulle part que Lazare soit vertueux et le riche mauvais ; Jésus constate seulement que le riche est resté riche sa vie durant, pendant que le pauvre restait pauvre, à sa porte: c'est dire l'abîme d'indifférence, ou d'aveuglement si vous préférez, qui s'est creusé entre le riche et le pauvre, simplement parce que le riche n'a jamais entrouvert son portail au pauvre. Jésus condamne donc ici, non pas la richesse, mais l’indifférence, l’insensibilité,  l’égoïsme, le manque de partage…  « Tu possédais  et tu as tout gardé pour toi;  tu savais que quelqu’un quémandait à ta porte et tu as fait semblant de ne pas le voir…Voilà la faute, le péché, le drame!!! Voilà  condamné,  une fois  pour toutes, notre capitalisme sauvage, la loi du profit à tout prix et à n’importe quel prix, de la consommation indiscriminée et effrénée qui caractérise la politique commerciale et l’économie de notre société moderne. Voilà la cause des disparités flagrantes et généralisées qui existent dans notre monde où une petite minorité de riches, constituée des multi-nationales, des puissances financières, contrôlent, et exploitent les 3/4 des ressources et des richesses de la planète, laissant le reste de la population mondiale dans un état de pauvreté et de détresse chroniques.

Jésus nous enseigne ici  ce que les sciences de la terre et de la vie sur la planète nous disent depuis toujours : la loi fondamentale de l'univers n'est pas la concurrence, l’accaparement, le tout pour soi et tant pis pour les autres; ce n’est pas se hausser, grandir, s’enrichir sur le dos des autres, mais la coopération, le partage, chercher la participation du plus grand nombre, la sollicitude et le souci pour tout ce qui nous entoure… Car ceux-ci sont les comportements qui produisent l’enrichissement véritable, en plus d’être justes, universels et équitables. Toutes les énergies du monde, tous les êtres vivants, des bactéries aux êtres les plus complexes, tous sont interdépendants et ne vivent que parce qu’ils échangent et partagent. Un réseau de connexions et de liens nous relient de tous côtés, et fait de tout ce qui existe sur cette planète des êtres coopératifs et solidaires

 C’est grâce à ces connexions et à cette interdépendance de tous les êtres de la nature (l’équilibre des écosystèmes) que l’humanité a pu vivre jusqu'à maintenant et c’est seulement si elle est capable des maintenir ces connexions  qu’elle pourra  espérer  avoir encore un avenir. 

A la place des échanges et du commerce compétitif dans lequel un seul gagne au détriment de tous les autres, nous devons promouvoir des échange et un marché de complémentarité et de coopération et, pourquoi pas, de solidarité et d’aide. Pour vivre humainement nous avons inventé l’économie, la politique, la culture, l’étique et la religion. Mais nous avons corrompu et déformé ces réalités « sacrées » en les empoisonnant avec le virus de la compétition farouche, de l’individualisme, avec une idéologie du capital, du profit et de la consommation qui épuisent notre planète, créent une pauvreté toujours plus grande et mènent  inévitablement l’humanité à sa perte ( L. Boff).


On l'aura remarqué : Abraham est cité sept fois dans cette page ; c'est donc sûrement une clé du texte. Au fond, la question de Jésus c'est « qui est vraiment fils d'Abraham ? » et sa réponse : si vous n'écoutez pas la Loi et les Prophètes, si vous êtes indifférents à la souffrance de vos frères, vous n'êtes pas les fils d'Abraham. Jésus va encore plus loin: le pauvre aurait bien voulu manger les miettes du riche, mais c'étaient plutôt les chiens qui venaient lécher ses plaies ; or les chiens étaient des animaux impurs... ce qui fait que même si le riche pieux s'était donné la peine d'ouvrir son portail, il aurait été choqué de toute façon et il aurait fui cet homme impur léché par les chiens... La leçon de Jésus, là encore, c'est: vous attachez de l'importance aux mérites, vous veillez à rester purs, vous êtes fiers d'être les descendants d'Abraham... mais vous oubliez l'essentiel.  Cet essentiel est dit dans la loi et les prophètes ; et là, nous n'avons que l'embarras du choix, dans le livre d'Isaïe par exemple : « Les pauvres sans abri, tu les hébergeras, si tu vois quelqu'un nu, tu le couvriras, devant celui qui est ta propre chair, tu ne te déroberas pas... Si tu cèdes à l'affamé ta propre bouchée, si tu rassasies le gosier de l'humilié, ta lumière se lèvera dans les ténèbres... » (Isaïe 58, 7-8). 
Pas besoin de signes extraordinaires pour nous convertir : nous avons la Loi, les Prophètes, les Évangiles : à nous de les écouter et d'en vivre ! 

BM

dimanche 14 octobre 2012

Garder la vie sur la planete

«CE QUE TU AS, DONNE-LE AUX PAUVRES» …. LE SEUL ESPOIR POUR L’HUMANITÉ
(Marc 19,17-30)

Tout le monde sait que sur la terre nous subissons une crise écologique sans précédents. Sur notre planète la vie est sérieusement menacée. Nous ne pouvons pas être assurés que dans le futur la vie pourra se conserver et que sur la terre continueront à subsister les conditions qui rendent possible la naissance, le maintien et le développement des êtres vivants. Il  y a aujourd’hui de plus en plus de gens et de scientifiques qui, devant les conditions lamentables dans lesquelles se trouvent les écosystèmes de notre planète, se posent exactement la même question que se posait  avec angoisse le monsieur de l’évangile lorsqu’il rencontra Jésus : «Bon Maître qu’est-ce que je dois faire, qu’est-ce qu’on doit faire pour avoir une vie durable, une vie assurée sur cette terre?»

Jamais l’humanité ne s’est trouvée devant un tel danger. Depuis toujours l’homme a considéré la nature comme inépuisable, d’une générosité presque intarissable, capable de satisfaire toutes les nécessités des humains et d’absorber sans difficulté nos projets de développement continuel, illimité, démesuré. En ces derniers cent ans  les hommes,  dans leur course vers le bien-être déclenchée par l’ère de la technique et des machines, par l’augmentation exorbitante de la consommation et donc de la demande et donc de la production, l’industrie a  exploité d’une manière tellement persistante, systématique et insensée les ressources de la planète, qu’en conséquence de cela les scientifiques disent que  nous nous trouvons maintenant dans une nouvelle ère géologique (l’anthropocène) caractérisée par l’impacte ravageur de l’action humaine sur la nature et au début d’un processus amenant vers une destruction massive de la vie sur la terre.

Au cours de sa vie longue de quatre milliards et demi d’années, la terre a connu plusieurs cataclysmes de proportion gigantesque qui ont supprimé quasiment toute forme de vie. En certains de ces cataclysme la terre a perdu jusqu’à 90% des son capital vivant (matériel  biotique). Cependant, avec le temps,  la vie a toujours repris le dessus. Le dernier  grand cataclysme, qui correspond à la cinquième extinction massive, se produisit il y a 67 millions d’année. Lorsqu'une météorite de la taille de 10 Km frappa la terre dans la région du Yucatan au Mexique, causant une période glacière qui dura des dizaines d’années et l’extinction de dinosaures qui avaient régné en rois et maîtres sur la planète pendant cent millions d’années. Ce fut la fin de l’ère des reptiles et le début de l’ère des mammifères desquels nous venons.

Les scientifiques disent que nous sommes maintenant au début de la sixième extinction massive de la vie sur la terre. Au début donc d’un autre grand cataclysme qui risque d’exterminer une grande partie des espèces vivantes, et premièrement entre toutes, l’espèce humaine. Mais  cette fois la destruction massive des conditions qui rendent possible la vie sur la terre n’est pas causée par un cataclysme naturel, comme cela a toujours été le cas dans le passé, mais par l’action d’un virus intelligent, mais extrêmement vorace appelé «homo sapiens», mais qui devrait être appelé plutôt «homo demens» et qui utilise son intelligence et ses habilités pour saccager à son profit et d’une façon systématique, indiscriminée et irresponsable les ressources et les divers écosystème de la planète. Cette nouvelle espèce de mammifère, apparue il y a cent mille ans sur la terre, donc il y   a seulement quelques minutes à l’échelle de l’âge de la planète, malgré son intelligence, est incroyablement stupide, car aveuglée par sa voracité. Sa hantise de s’approprier les ressources de la terre lui fait perdre sa raison et donc la capacité de comprendre qu’avec son comportement déprédateur il est en train de détruire l’unique maison qu’il a pour se loger et l’unique environnement qui peut le garder en vie.  Dans son angoisse de posséder, il ne se rend pas comte qu’il est en train de se suicider.

En effet, tout ce qui est touché par la voracité de ce virus intelligent est immanquablement gâché, ruiné, pollué, ravagé, pillé. Ainsi les mers sont vidées de leurs poissons, les océans  sont transformés en dépotoir et en décharge de rebuts; les plages sont arrosées au pétrole et au goudron; les forêts sont rasées; les sources et les nappes phréatiques sont contaminés; l’eau des lacs et des rivières est  contaminée; l’air est pollué avec des mégatonnes (Mt) (un million de tonnes) de dioxyde de carbone qui augment l’effet de serre et donc le réchauffement  de la planète avec toutes ses conséquences: la fonte des glaces aux pôles et sur les montagnes qui entraîne la hausse du niveau des océans, avec leur débordement  sur les régions habitées;  les changements climatiques, avec la formation toujours  plus fréquente de cyclones et d’ouragans; la sécheresse et la désertification à l’origine des feux des forêts qui réduisent en cendre des extensions énormes d’arbres et de végétation qui sont les poumons de notre planète. La sécheresse affecte l’agriculture, donc la production des aliments qui deviennent de plus en plus  rares et donc de plus en plus chers sur le marché. Ce qui entraîne  famine, une plus grande pauvreté;  une plus grande précarité des conditions de vie, donc une vie plus fragile, plus vulnérable… tout est bouleversé lorsqu’on dérange les complexes et  fragiles équilibres  qui ont permis à la  vie de surgir sur la  terre.

Nous avons été éblouis par le mythe du progrès. Mais un progrès compris comme exploitation et contrôle  total de l’homme sur les ressources de la nature, dans le but d’obtenir un produit intérieur brut (PIB) toujours plus grand. Si on veut sauver la planète et la vie sur la planète, on doit faire en sorte que PIB d’un pays ne se fasse jamais au dépens du Produit Brut de la Planète. Les scientifiques ont calculé que si toute les populations du monde consommaient comme les européens ou les américains, il faudrait six planètes comme la terre pour satisfaire à  leurs besoins. La Terre est de toute évidence exténuée et à bout de souffle. Mais elle est aussi un organisme vivant qui en a vu d’autres au cours de sa longue histoire. Elle ne se laissera pas faire. Elle finira un jour par se débarrasser du  virus humain qui est en train de la ruiner.

Les conséquences de cette attitude prédatrice des humains sont équivalentes aux destructions massives causées par les cataclysmes naturels du passé. Edward O. Wilson qui est un plus grand biologiste de notre temps a dit  que l’humanité est la première espèce, dans l’histoire de la vie sur la terre, qui s’est transformée en une force destructrice géophysique, c’est à dire en cataclysme dévastateur semblable aux impacts des grandes météorites, qui dans le passé ont anéanti des formes de vie sur la planète. Le taux d’extinction des espèces vivantes causé par la destruction des écosystèmes par l’activité humaine est cent fois plus grand que les taux qui existaient avant l’apparition de l’homme sur la terre. À la vitesse avec laquelle les choses se détériorent, ce biologie dit que nous pourrions arriver au chiffre de dix milles espèces vivantes en plus exterminées chaque année par la voracité du procès de consommation de l’homme.

Où s’en va donc la vie sur la terre? Pour le moment oublions une «vie éternelle » pour l’Humanité! Combien de temps la vie pourra-t-elle continuer ? Peut-on encore espérer une longue vie pour les espèces vivantes de la terre? Qu’est-ce que nous devons faire pour garder la vie, pour assurer la vie tout court à nous et à nos enfants? C’est la question qu’aujourd’hui beaucoup se posent avec anxiété. Et c’est encore le Prophète de Nazareth qui a eu la bonne réponse il a deux mille ans. «Il ne te reste qu’une seule chose à faire si tu veux vraiment améliorer ta situation, nous dit-il, si tu veux encore sauver ce qui est possible et obtenir une prolongation de la vie; abandonne le «système» de capitalisation, d’accumulation, d’exploitation des biens de tous pour les mettre entre les mains de quelques uns; abandonne la croyance et l’illusion de la toute-puissance de l’argent; abandonne la conviction que tu vaux à cause de ce que tu as; que tu seras plus heureux si tu auras plus;  libère-toi de tes convoitises exagérées et de tes besoins souvent inutiles; contente-toi de moins, réduis ton train de vie; diminue la consommation; ne te laisse pas posséder par ton argent; distribue et  partage avec tous les biens qui sont là pour servir à tous. Ne pense pas que les biens t’appartiennent en exclusivité seulement parce que c’est toi qui les a accumulés. Donne-les à ceux et celles à qui ils appartiennent et qui en ont vraiment besoins. Donne-les aux pauvres. Cesse d’être vorace, tu y perds ton âme et ton humanité. Cesse d’être centré d’une façon obsessive sur toi-même, sur ton argent et le pouvoir qu’il te donne; cesse d’être insensible aux prix écologique que ton enrichissement comporte. Change l’orientation  de ton regard; change ta façon de penser. Adopte un nouveau style de vie, une nouvelle façon de te rapporter à la nature et à la planète. Assume l’attitude du respect, de la considération, du soin, de la protection, de la préservation, de l’admiration, de l’amour envers cette  Mère-Terre qui t’a généré, qui t’abrite, qui te nourrit et te permet de vivre. Au lieu de la tabasser, de la maltraîter, de la défigurer, de la spolier, de l’exploiter, d’être en guerre contre elle, vis dans une relation d’équilibre, d’harmonie,  de  symbiose et d’amitié avec elle ».

Voilà ce que Jésus dit à l’homme d’aujourd’hui qui se réveille finalement au souci de la Terre. Saurons-nous capables de nous de l’écouter? L’enjeu est grave: il s’agit de la vie ou de la mort de notre humanité.

BM -  2012