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mardi 5 mars 2019

L’homme qui sait nous accompagner


(8e dim. ord.C – Lc 6,39-45)

L’originalité de Jésus de Nazareth n’est pas tellement dans les consignes ou les directives d’ordre éthiques qu’il nous a laissées et que l’on peut retrouver chez d’autres maîtres et sages dans presque toutes les cultures et les religions du monde, étant des directive et normes qui font partie de la sagesse humaine universelle. Pensons, par exemple à la Règle d’Or du comportement humain qui est à la base de toute vie sociale et qui se veut ordonnée et pacifique.

L’originalité de Jésus se situe sur le plan de sa perception de Dieu et de la qualité de ses relations avec Lui et avec ses semblables. L’originalité de Jésus a été d’avoir conçu Dieu comme une Énergie Primordiale, une Virtualité créatrice qui n’est pas extérieure, transcendante, en dehors de notre monde, mais intérieure et immanente à notre Univers et surtout immanente et particulièrement active dans la personne humaine.

Mais ce n’est pas tout. L’originalité la plus extraordinaire de Jésus de Nazareth a été de prendre conscience que cette Force Originaire, qui soupire et vibre dans les profondeurs les plus secrètes de la réalité cosmique et de notre humanité, est essentiellement une Énergie « amoureuse » qui cherche à se répandre, à se communiquer, à attirer, à unir et à tout transformer à son image, c’est-à-dire, selon les paramètres de l’amour. Dans histoire de l’évolution humaine, Jésus de Nazareth a été un des premiers esprits à prendre conscience que l’Énergie de fond qui soutient la Création est faite d’amour. Jésus a fait de cette intuition le point central de son message. C’est sur cette conviction qu’il a fondé et déployé les contenus de son existence. C’est cette intuition qui constitue la nouveauté et l’originalité de sa prédication.

Dans l’histoire de la pensée religieuse, l’originalité de la figure de Jésus de Nazareth est donnée par quelques intuitions fondamentales qu’il a eues et qu’il nous a laissées.

1) Il a établi le lieu privilégié de la présence, de l’action et de la manifestation de Dieu à l’intérieur du cœur de l’homme. Son Dieu est le fond de son être. Il disait : « Dieu est en moi et moi je suis en Dieu. Dieu et moi nous ne faisons qu’un. » Cela signifie donc que, d’après Jésus, son être véritable, comme l’être véritable de toute personne, est constitué de cette identification totale avec Dieu. Le Dieu de Jésus n’est pas une Réalité qui existerait quelque part sans lui. Dieu lui est intime. Dieu vit en lui et lui vit en Dieu. Dieu est sa vie et sa vie véritable est en Dieu. Or, ce qui est vrai pour Jésus, est vrai aussi pour toute personne et donc pour chacun de nous.

2) Il a enseigné que certaines propriétés qui sont typiques à cet Amour « divin » (comme la tendresse, la bonté, la gratuité, le don de soi, l'accueil inconditionnel, la miséricorde, le pardon, l'absence d’appropriation, de contrôle, de domination, de violence, etc.) ne peuvent se rendre actives et visibles dans notre monde qu’à travers les différentes facettes et modalités de l’expression amoureuse des humains.

3) Selon le Maître de Nazareth, les humains ont donc la tâche non seulement d’humaniser l’amour de Dieu, mais aussi de diviniser l’amour des hommes, en lui conférant les caractéristiques et les particularités de l’amour de Dieu. D’après le Nazaréen, l’être humain serait dans notre monde autant la présence, que le relais de la façon divine d’aimer. Ce n’est qu’à travers l’homme que l’extraordinaire richesse des harmoniques de l’Amour Originaire peuvent retentir dans le Cosmos pour le ravissement et le bonheur de tous.

4) Jésus de Nazareth a ainsi enseigné que les humains ne peuvent établir ou réaliser une relation véritable avec Dieu qu’à travers une relation « amoureuse » (nous diluons et disons « fraternelle ») avec d’autres humains. De sorte qu’il a fait de la bonne relation de l’homme avec l’homme le paramètre, la mesure et le critère de la bonne relation de l’homme avec Dieu et le signe (le sacrement) de la présence et de la manifestation de Dieu dans notre monde.

Jésus de Nazareth est donc pour nous, les chrétiens, un modèle d’humanité parce qu’il a été capable de bâtir son existence exclusivement sur la réalisation d’une relation d’amour avec Dieu et ses frères humains et de faire passer la réussite de cette relation avant la réussite de sa propre vie personnelle. Son option pour les pauvres et les exclus a été le cœur de son message.

Le Nazaréen a donc passé sa vie dans la mouvance de cette Force d’Amour qu’il appelait « Abba-Père » et qui l’a poussé à se décentrer totalement de lui-même pour se centrer exclusivement sur les autres, dans un mouvement de don total. Jésus était convaincu, que dans sa relation d’amour avec les autres, non seulement il réalisait son être profond, mais que, par le fait même, il se sentait en union profonde avec l’être et l’esprit de Dieu et rendait, pour ainsi dire, Dieu présent, tangible et « incarné » dans notre monde.

Pour Jésus l’amour envers les autres a été plus important que l’intérêt pour sa propre vie. Il a préféré être tué, plutôt que d’aller contre sa véritable identité spirituelle. Il a choisi de mourir plutôt que d’être infidèle à la vérité de son être. Ainsi la mort physique, acceptée pour continuer à aimer jusqu’à la fin, a été pour Jésus le chemin qui l’a conduit à une plénitude d’être et de vie qui, en Dieu, perdure même au-delà de la mort. C’est sans doute pour cela que ses disciples l’ont considéré comme celui qui en Dieu est toujours «Vivant».

Jésus nous a fait comprendre que notre véritable réalisation humaine ne se trouve pas dans la satisfaction de nos pulsions ; dans les exigences et les revendications de notre « ego » ; dans la réalisation de nos désirs de puissance et de gloire, mais seulement dans la conquête de la plénitude de l’amour qui nous identifie avec l’Esprit et la « nature » de Dieu. Il a fait comprendre que lorsque les hommes aiment comme Dieu aime, ils perfectionnent leur véritable être et ils le propulsent au maximum de ses possibilités. La vie et la mort de Jésus sont là pour dire que l’on peut être mort, même si l’on est en vie ; et que l’on peut être en Vie, même si on est mort.

MB

DES AVEUGLES À LA BARRE DU BATEAU

( 8dim. ord. C - Lc 6,39-45)  

Jésus avait l'habitude de dire qu'il n'y a pas de pire aveugle que celui qui ne veut pas voir, parce qu'il est fermé dans ses convictions et aveuglé par ses préjugés. Dans l’Évangile, avant d’être un handicap physique, la cécité est avant tout l’image d’une attitude psychologique et spirituelle. Et Jésus utilise l’image de l'aveugle surtout quand il parle des autorités religieuses de son temps, des personnes très attachées aux doctrines et pratiques religieuses, comme les scribes et les pharisiens, dont il disait sans mâcher ses mots, qu'ils étaient des aveugles et des guides d’aveugles, qui ne veulent pas voir  eux-mêmes et qui empêchent les autres d’ouvrir les yeux et de voir d’eux-mêmes. 

Par-là, Jésus a voulu stigmatiser et condamner leur fermeture, leur fanatisme religieux qui les avaient  emprisonnés dans leur certitude d’être du côté des élus, du bien et de la vertu ; d’être les seuls à posséder la bienveillance de Dieu, la vérité et les moyens du bonheur spirituel et du salut éternel. Ces certitudes avaient enfermé ces personnes dans une satisfaction heureuse d’eux-mêmes, de leur état et dans la conviction de n’avoir plus besoin de rien ni de personne. Dans leur monde et dans leur religion, ils avaient trouvé tout ce qui les comblait et les satisfaisait. Pour ces personnes, il n’existe rien de bon et de valable en dehors de leur monde. Pas question alors de s’ouvrir à la nouveauté ! Pas question d'être curieux et désireux de savoir ce qui se passe dehors de leur « paroisse ». Pas question de savoir lire et interpréter les signes des temps, comme le souhaitait Jésus ! On les déteste les temps  nouveaux, les nouvelles générations, avec leurs manies de courir après tout ce qui est nouveau, bidules électroniques ou informatique. Ces aveugles aiment  leur  tranquillité,  le  statu quo, leurs vieilles  choses,  leurs  bonnes et vieilles Églises, leur  bonne et vieille foi avec ses dévotions, ses processions, ses rites, ses bonnes et vielles pratiques. Ces aveugles n’en veulent  pas  de  nouvelles idées qui viennent  leur  compliquer l’existence,  changer leur religion et corriger leur foi ! Ils détestent  les changements, les transformations, les mises à jour, les  remises en question qui viennent bouleverser et chambarder leurs habitudes et leur routine dans laquelle ils se sentent si confortables !

Ces aveugles, (desquels souvent  beaucoup de nos bons catholiques font partie) enfermés dans la prison dorée de leur contentement et de leur suffisance, ne sont pas intéressés par le nouveau; ils n’ont aucune envie d'écouter et d'accepter une parole originale et inhabituelle, un enseignement différent, une intelligence renouvelée, repensée, plus ouverte de leur foi, un message nouveau, surtout s'il s'agit d'une bonne nouvelle, innovatrice, ouverte sur des nouveaux horizons, sur une conception différente de Dieu de l'homme et du monde; qui apporte un esprit nouveau, une nouvelle échelle de valeur, une nouvelle mentalité; qui propose un nouveau style de vie, plus humain, plus fraternel, plus juste, plus aimant.

Conséquence : enfermés dans leur monde, ces gens aveuglés par leur présomption, regardent avec suspicion, peur et hostilité ceux qui sont à l'extérieur et qui n'appartiennent pas à leur pays, à leur clan , à leur tribu, à leur culture et à leur religion. Ils regardent et traitent avec méfiance ceux qui ne pensent pas comme eux ; qui vivent selon d'autres normes, d'autres principes, d'autres paradigmes. Ces gens considèrent ceux qui n’ont pas grandi à l’ombre de leur clocher, qui viennent donc du dehors, qui sont « dehors » … comme des corps étrangers qu’il faut extraire, enlever, éliminer. En effet, ces « étrangers » gênent, dérangent, perturbent leur vie tranquille, bouleversent leurs traditions et leur habitudes, mettent en crise leurs idées; contestent  leurs préjugés; mettent en danger les structures et les règles qui soutiennent leur mode de vie.

Voilà alors surgir inévitablement la critique, le jugement, la négativité, la condamnation, l’hostilité, les préjugés. Enfermés dans leur suffisance et aveuglés par leur narcissisme et leur nombrilisme, ces aveugles « voient » et découvrent dans ceux qui sont à  « l'extérieur », dans ceux qui sont différents d'eux, toutes sortes de défauts et de vices; jusqu'à les considérer comme des personnes inférieures, de second ordre, alors qu’eux, les aveugles, sont des êtres supérieurs, qui ont pour eux la bienveillance et la lumière de Dieu.

Voilà pourquoi ce type d'aveugle, fermé sur lui-même et incapable de voir et de comprendre ce qui se passe en dehors de son monde, est stigmatisé par Jésus avec une sévérité impitoyable. Jésus les qualifiera de stupides, fanatiques et intolérants, hypocrites. Il les traitera de « vipères » et de « sépulcres blanchis ». Il les appellera « aveugles et guides d’aveugles » ; mais cependant très habiles à « voir » la paille dans les yeux du prochain, et incapables de remarquer la poutre qui est dans leurs yeux. Ils ont les yeux de faucon pour découvrir les défauts des autres ; mais des yeux de taupe pour voir les leurs.

Selon Jésus, ces types de personnes sont pires que toute les autres. En fait, elles adoptent la tactique de la critique, du jugement, de la médisances pour rabaisser les autres afin de s’élever et se glorifier elles-mêmes et justifier plus facilement leurs défauts et leurs actions mauvaises. Jésus a admirablement illustré dans la parabole du pharisien et du publicain le comportement arrogant, hautain et hypocrite de ces aveugles : « Je ne suis pas comme lui ... Je suis un champion de la probité et de la religiosité... Je ne fais que des bonnes œuvres,  que des  bonnes actions ... Je n’ai n'a rien à me reprocher ... Dieu peut être satisfait de moi... »

Dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus laisse entendre que ce genre d’individus ne devrait jamais occuper des postes de direction et de responsabilité, car ils sont inaptes à exercer l'autorité et à être des bons guides et des bons maîtres au sein de la société. En effet, s’ils ne savent pas se tenir debout, voir clair et marcher droit eux-mêmes, comment pourraient-ils conduire et faire marcher correctement les autres ?  Pour cela, ils doivent sortir de l'obscurité de leur prison intérieure, guérir de leurs handicaps psychologiques ; ouvrir leur esprit et leur cœur à l'acceptation de la modernité et de la bonne nouvelle d'un monde renouvelé et différent; accueillir avec tolérance, bienveillance et indulgence les faiblesses et les limites des personnes qui vivent autour d’eux. Ils devraient apprendre enfin à marcher et à s’orienter en faisant confiance à leur bon sens et à ces trésors de véritable sagesse humaine qu’ils découvrent dans les voûtes profondes de leur cœur et cesser de se faire continuellement soutenir par les béquilles de leurs traditions, de leurs croyances, de leurs préjugés et de leur religion.

Pour Jésus, il n'y a pas de pire aveugle que celui qui a été ébloui et fanatisé par sa religion. Il n'y a pas pire aveugle que celui qui utilise sa foi en Dieu comme prétexte pour assouvir sa soif de pouvoir et de gloire qui ne produit que les mauvais fruits du fanatisme, de l'extrémisme, du fondamentalisme et de l'intolérance, qui sont les maux qui, aujourd'hui encore, font le plus souffrir  notre humanité.

L’Évangile appelle "fils de la lumière", ceux qui sont sortis de la prison obscure de leur "ego " et qui ont eu le courage de s'aventurer sur les chemins du monde nouveau que Jésus a fait entrevoir. On reconnaît ces enfants de la lumière, disciples de Celui qui est lumière pour notre monde, à leurs fruits de lumière. Ce ne sont plus, comme les scribes et les pharisiens de l'Évangile, des individus sombres, aveuglés et aigris par leur fanatisme et en révolte contre tous ceux qui ne sont pas dans leur camp, mais des personnes qui "voient" maintenant Dieu et la présence de Dieu dans tout être humain, à quelque  religion, race ou culture qu’ils appartiennent. À tous ces frères humains, les enfants de la lumière portent les bons fruits de leur adhésion à l’évangile de Jésus ; fruits de bonté, de fraternité, bienveillance, tolérance, compréhension, acceptation, écoute, empathie, compassion, justice... fruits d’amour…

Dans cette Eucharistie, nous demandons au Seigneur d'être ou de devenir, nous aussi, ce type de personne éclairée par la sagesse de l'Évangile et capables de tirer du trésor de notre cœur les bons fruits d'un amour donné à tous sans limites et sans restrictions.

BM  28 février  2019

lundi 4 mars 2019

UN AMOUR IMPOSSIBLE ?

( 7e dim. ord. C – Lc. 6,27-38)

C’est texte n’est pas facile à avaler, il nous reste en travers de la gorge. Il exprime un idéal de conduite qui n’est pas fait pour le commun des mortels et que même Jésus n’a pas été capable de mettre totalement en pratique. Et pourtant, le texte de Luc dit clairement que Jésus s’adressait à une "foule immense de gens" (6, 17), au "peuple" (7,1) et pas seulement au petit groupe de ses disciples, à une élite. Ces paroles rudes sont pour tous et toutes. Donc pour nous.

Et si ces paroles sont pour tous, c’est qu’elles sont pleines de sagesse humaine, indépendamment de tout aspect religieux ou chrétien : "Ce que vous voulez que les autres fassent pour vous, faites-le aussi pour eux". C’est la Règle d’Or du comportement humain que l’on retrouve formulée de toutes sortes de façons dans toutes les cultures, religions et civilisations du monde . : "Ce que tu ne veux pas pour toi … tu ne le feras pas aux autres! "Vous remarquerez que Luc formule cette consigne au positif dans la bouche de Jésus : "Ce que vous voulez pour vous … faites-le aussi aux autres ". Changement de perspective. On n'est plus dans les dangers et risques à éviter, comme si toutes les relations humaines consistaient à se protéger et à éviter les confrontations avec les autres. Avec l’évangile, on est dans le positif, dans la relation fraternelle. Une fraternité de base, initiale, à priori, pour laquelle l’autre n’est pas d’abord l’ennemi dont il faut se protéger, mais un partenaire, un ami, quelqu’un avec qui entrer en relation. Il s’agit de faire quelque chose pour autrui et non d’éviter de faire.

Cependant, avec la "Règle d’Or", on n'est pas encore au cœur de l’évangile. En effet, il y a quelque chose qui pourrait pencher du côté de l’égoïsme dans ce "Faites à autrui ce que vous voulez qu’on vous fasse". Comme si j’avais intérêt à être bon et aimable avec les autres, pour qu’ils le soient à leur tour à mon égard. Une sorte de donnant donnant. Quand je rends service aux autres, c’est que ça me sert à moi aussi; j’y trouve mon compte. Ne serait-ce qu’en me valorisant à mes propres yeux.
Mais Jésus va plus loin que cela. Si loin qu’on a peine à l’entendre et à le suivre. "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux… Alors, vous serez les fils du Dieu très haut". Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il met la barre très haute ! Cela semble un idéal inaccessible : comment pourrions-nous pardonner à la hauteur de Dieu, avoir le cœur bon et miséricordieux comme lui ?

            Et pourtant, en même temps, nous sentons aussi en nous quelque chose d’infini, quelque chose comme un appel à aller toujours plus loin, à nous dépasser, à oser l’inhabituel, à aller à contre-courant, quelque chose comme un désir d’air nouveau où passe déjà le Souffle de l’Esprit du Dieu miséricordieux. Alors, tout à coup, l’appel de Jésus à être comme notre Père ne nous paraît pas quelque chose d’insensé. C’est au contraire un chemin qui s’ouvre à nous et s’offre à notre exploration, une invitation à suivre la trace de Dieu en nous qui veut nous faire fonctionner à l‘énergie de son amour, étant donné que nous sommes faits à son image. Cette parole de Jésus est une parole que nous jetons devant nous pour qu’elle nous tire en avant et hors de nous.

C’est dans cette lumière, donnée comme horizon à notre vie, que nous pouvons entendre et peut-être accepter les rudes paroles de Jésus : "Aimez vos ennemis, souhaitez du bien à qui vous maudit, ne réclamez pas à qui vous vole", etc. Et d’abord, avons-nous des ennemis ? Des gens qui en veulent à nos vies, non sans doute. Mais des gens qui nous ont fait du tort ou du mal, qui nous ont fait pleurer, qui nous agacent, qui n’ont pas d’égards, qui parlent dans notre dos, qui nous sont antipathiques,  oui , bien sûr.  Et il faut bien l’avouer, parfois on a envie de sauter à la gorge de ces gens, on a envie de les faire disparaître de notre vie.

 La première démarche à faire pour aller dans le sens de l’évangile, c’est peut-être d’accepter d’être comme nous sommes, d’accepter nos envies de vengeance et de violence pour régler leur compte à nos ennemis. Pour l’instant. Ensuite pourra s’ouvrir un chemin qu’il faut bien appeler chemin de conversion.

Aimer notre ennemi, nous n’y réussirons sans doute jamais. Alors contentons-nous, comme chrétiens, au moins de le respecter. Ce qui peut vouloir dire s’affronter à lui, lui résister, ne pas se laisser faire. Mais aussi ne pas entrer dans le cercle vicieux et sans fin de la violence, qu’elle soit physique ou orale. Vouloir détruire et humilier l’ennemi n’est jamais la meilleure solution : car, d’abord, cela nous rabaisse et nous avilit en tant que personne ; et ensuite cela ne fait qu’ enfermer notre ennemi dans sa haine et sa violence, lesquelles ressurgiront un jour inévitablement contre nous.

Aimer son ennemi, c’est travailler à changer le regard qu’on porte sur lui. Ne pas voir en lui qu’un ennemi à abattre. Il est, certes, menteur, voleur, violent et bien d’autres choses encore. Mais il n’est pas que cela. C’est comme pour nous : il n’est pas que méchanceté, il ne se confond pas avec le mal qu’il fait. Il faut, envers et contre tout, maintenir en soi la conviction que cet ennemi peut changer et évoluer vers le meilleur de lui-même. Évidemment, on est ici au-delà du sentiment et de l’émotion. On est dans le monde de la raison qui décide et de la conviction qui s’affirme contre vents et marées. On est proche de la foi dans laquelle cette conviction prend racine.

Aimer son ennemi, c’est le confier à Dieu. Prier pour lui, pour qu’il change et quitte le monde de la haine. Ce passage de l’évangile de Luc ne nous donne pas de consigne précise, il ne fournit aucune recette pour régler nos problèmes avec nos ennemis, petits ou grands. Mais il montre une direction, il offre une lumière dans la nuit de la violence et de la haine. Il cherche à nous faire comprendre qu’échanger le mal par du mal n’est jamais payant pour personne et que le bon sens et la sagesse qui nous viennent de la fréquentation chrétienne de l’évangile devraient nous pousser à revoir et à modifier, peut-être, nos réactions instinctives devant nos ennemis . C’est la grâce que je vous souhaite … que nous nous souhaitons…  dans cette Eucharistie!

BM

LES BÉATITUDES

( 6e dim. ord. C – Lc 6, 20-26)

Les « Béatitudes » sont sans doute le texte de l‘évangile qui a été le plus commenté, mais c’est aussi le plus difficile à saisir, parce qu’il inverse radicalement notre échelle de valeurs. Comment peuvent-ils être heureux les pauvres, ceux qui pleurent, ceux qui ont faim, ceux qui sont opprimés, persécutés ? Je pense que l’intelligence de ce texte est plus du domaine de la sensibilité et de la conquête personnelles, que de celui de l’exégèse biblique, de la théologie ou de l’homilétique.   

 La première difficulté consiste dans le fait que le message des béatitudes dépasse ce que d’instinct nous sommes portés à penser et ce que le bon sens nous conseille de  On dirait qu’elles s’adressent à des créatures appartenant à un monde supérieur et non pas à de pauvres et fragiles créatures humaines. Toutes les explications qui peuvent être données pour les comprendre ne réussissent à convaincre personne, car leur sens va au-delà de ce que nous ressentons et de ce que nous faisons. C’est la raison pour laquelle, les prédicateurs en ont peur, sont souvent mal à l’aise avec ce texte, car ils savent qu’ils s‘attaquent ici à un os très dur et qu’ils peuvent facilement se briser les dents, en disant n’importe quoi.

La deuxième difficulté réside dans la formulation même du texte, qui est issue d'une compréhension ou d’une vision de Dieu, de l'homme et du monde qui est périmée et dépassée et qui n’est plus recevable par notre mentalité moderne. Il suppose en effet l’existence d’une divinité située en dehors de notre monde et qui de là-haut cherche à se mêler continuellement des affaires des humains, surtout de leur vie privée et qui intervient donc dans l'histoire pour corriger, régler, punir les maux, les dommages et les torts dont ses créatures déchues sont responsables. On peut toucher cette mentalité dans l’expression : "Heureux ceux qui ont faim maintenant parce qu’ils seront rassasiés". Ce qui équivaut à dire : «Maintenant, vous avez faim et ce n’est pas drôle! Mais le jour viendra où vous mangerez à satiété ; et les méchants égoïstes qui maintenant vous privent de nourriture passeront alors un très mauvais moment….»

Le problème avec cette façon de penser c’est de constater que dans le monde réel, cela ne se passe jamais ainsi. Au contraire, avec les temps, les pauvres sont toujours plus pauvres et ont toujours plus faim et les riches et les repus sont toujours plus riches, plus repus et plus impunis. Et si parfois, ou quelque part, il y a une amélioration quelconque de la situation, ce n’est certes pas parce que Dieu est intervenu pour imposer sa justice. 

D'autre part, si pour donner espoir et courage aux pauvres et aux affamés, l’évangile doit les rassurer avec la promesse de leur futur bonheur au paradis et du futur châtiment infligé par Dieu aux méchants riches, n’est-ce pas là admettre indirectement que c’est tout à fait normal que d’être misérables, affamés, exploités par les riches au cours de notre vie sur terre et prendre pour acquise et normale cette situation d’injustice ?

Ce qui est important lorsqu’on approche les béatitudes c’est de garder toujours ensemble l’aspect intériorité et l’aspect extériorité ou mise en action pratique de leurs contenus. Elles font toujours référence à l'attitude intérieure de chacun et aux répercussions ou conséquences que cette attitude intérieure doit avoir sur les relations humaines et la structuration de la vie sociale dans la réalité du monde 

Les Béatitudes cherchent à faire comprendre que, même dans les pires circonstances que nous puissions imaginer (la misère, la faim, la douleur, les larmes, l’oppression, la persécution…), rien  ni personne ne pourra nous confisquer la possibilité de construire la qualité humaine de notre «être» ou de  notre personnalité ou nous empêcher de croître en humanité  et de faire réverbérer autour de nous l’éclat et la beauté du mystère divin qui nous habite.

Ce qui est vraiment important, ce qui donne un sens à une vie humaine, sera toujours à la portée de ceux qui sont capables de profondeur, d’intériorité, de regarder au-delà de l’immédiateté matérielle et banale de leur existence.

Si nous croyons que le bonheur vient de la consommation et de l’avoir, nous n'avons pas découvert la joie d'être. Seulement dans "être" est la source de la vraie joie, seul l'être peut rendre heureux. Si nous mettons notre confiance dans l’avoir, la possession, les choses, les richesses, les assurances extérieures, nous nous trompons de chemin, nous ne rencontrerons jamais le lieu de notre bonheur véritable, nous ne trouverons que de la déception et du malheur.

Les béatitudes nous disent que les valeurs et les trésors les plus précieux sont en nous et non pas en dehors de nous. Ils enrichissent notre «être», remplissent  les voûtes  profondes de notre esprit et de notre cœur et  rien ni personne pourront nous les ravir. Ces trésors sont constitués par nos connaissances, notre sagesse, sensibilité, bonté, amabilité, disponibilité, capacité d’écoute, d’empathie, de compassion, notre souci des autres, notre générosité, etc. …. qui font  la qualité de notre humanité et le charme attachant de notre personne.

Mais si tu n’as rien à l’intérieur de toi qui donne valeur, consistance et solidité à ta vie parce que tu ne tiens qu’en t’appuyant sur les choses que tu possèdes à l’extérieure de toi, qu’adviendra-t-il de toi, que restera-t-il de toi, si un jour, par un revers de la vie, tu perdras tes choses et tu resteras seul avec toi-même ? Tu seras réduit à rien, à un sac vide, à une loque humaine à laquelle plus personne ne s’intéressera.

Le texte des béatitudes ne nous demande pas d’être des héros qui accomplissent des prouesses, mais une prise de conscience.  Les béatitudes sont l’épreuve de feu du chrétien. Un christianisme comme bouclier de protection extérieure qui cherche des assurances spirituelles, en plus de garanties matérielles et qui ne cherche pas, à travers le don désintéressé de soi et l’amour donné, à changer soi-même et le monde, n'a rien à voir avec Jésus.

Les béatitudes supposent une attitude intérieure de détachement et une expérience spirituelle de Dieu, comme fondement ultime de mon être et de tous les êtres. En Dieu, nous sommes une seule réalité avec tout l’Univers et avec tous nos frères. Vous remarquerez que dans le texte des béatitudes ce sont les pauvres, ceux qui sont avec Dieu et du côté de Dieu car ils ont choisi de s’attacher à Lui plus qu’à l’argent (et non pas la pauvreté) qui sont déclarés bienheureux, « c’est à eux, en effet, qu’appartient le royaume de Dieu.»


Homélie  élaboré à partir d’une  réflexion de Fray Marcos  en :  http://www.feadulta.com/es/evangelios-y-comentarios/392/-lucas.html )

BM


mercredi 20 février 2019

UN HOMME TOUT ENTIER

( 4e dim. ord. C – Lc 4, 21-30)

L’Évangile d’aujourd’hui est la continuation de celui de dimanche dernier où on racontait que Jésus entré le jour du sabbat dans la synagogue de Nazareth, son village natal pour y faire la lecture du livre d’Isaïe.

Dans son village, où sa renommée de thaumaturge l’avait précédé, ses compatriotes auraient voulu un Jésus différent. Ils auraient voulu quelqu’un calqué sur leurs paramètres, sur leurs idées, sur leurs croyances et quand ils s'aperçoivent qu’il n'était pas conforme à leurs attentes, ils le rejettent. Ils refusent celui qui pourrait les faire sortir de leur chauvinisme et les ouvrir à une nouvelle conception du monde, à une nouvelle perception de Dieu, de la religion, à un nouveau genre de relations… et leurs vies auraient pu en être transformées et améliorées.

Apparemment, les habitants de Nazareth s’étaient déjà formés une idée de ce que le Messie aurait dû être et faire. Ils savaient déjà tout sur lui. Ils lui avaient déjà tracé à l’avance le chemin à suivre. Le Messie d'Israël ne choisit pas une ville païenne comme Capharnaüm comme endroit officiel de sa résidence ; et surtout, il ne choisit pas une ville païenne comme le lieu préférentiel de ses miracles. Le messie est juif, envoyé par Dieu aux juifs, à Israël, le peuple de son élection. Il ne peut donc pas être le Messie s’il fréquente les païens, s’il est l’ami de tout le monde sans se soucier de savoir s’ils sont de bonnes personnes ou pas.

La méfiance et l’hostilité des habitants de Nazareth sont le résultat de leurs multiples préjugés : « N’es-tu pas le fils de Joseph? Nous connaissons ta famille. Elle n’est ni meilleure ni différente des autres ! Toi, non plus! Avec tous les autres gamins du village, toi aussi tu as volé les figues sur le figuier dans la cour du rabbin. Qu’est-ce que tu crois être! Alors baisse ton caquet!» C'est l'étiquette qu'ils collent à Jésus. Ils lui en colleront d’autres : « Il est ami des publicains et des pécheurs. Il se laisse toucher et minoucher par les femmes de la rue ! Il passe son temps avec la racaille ! C’est un gourmand et un bon vivant qui aime manger et boire ! Il est un mécréant et un impie qui s’en fout des règles du Sabbat et des autres prescriptions rituelles de la religion…! »

Rabaisser les personnes est une attitude typique soit du jaloux, soit de l’imbécile, c’est-à-dire des personnes qui étant incapables de s’élever au-dessus des autres ou de se distinguer des autres par leur intelligence et leurs qualités, trouvent un malin plaisir à les dénigrer, dans l’espoir qu’en enfonçant les autres avec le marteau de leur ressentiment et de leur aigreur, ils pourront se rehausser un peu plus eux-mêmes

Combien de fois aimerions-nous que les personnes soient différentes de ce qu’elles sont ; faites à notre mesure et à notre image. Comme parents, que de fois nos avons de la difficulté à accepter que nos enfants soient originaux, surprenants, insolites, autres que nous ! Combien de fois nous voudrions qu’ils grandissent et se forment sur le modèle de nos aspirations, de nos désirs et de nos convictions. Nous souhaiterions qu’autour de nous les gens vivent dans le respect de nos besoins et en fonction de nos exigences.

Les gens de Nazareth ne réussissent pas à admettre que le Jésus qu’ils avaient connus enfant et qui, avec les autres gamins du village, piquait des figues sur l’arbre du rabbin, ait pu changer et devenir quelqu’un d’autre. Il se comportent comme ces mamans pour lesquelles leur gars de 40 ans est toujours leur «petit». Ils restent bloquées dans le passé, au "Fils du charpentier".

Il y a des individus qui ont de la difficulté à se rendre compte qu’ils vivent dans un monde soumis aux lois de la temporalité. Il m’est arrivé souvent, lorsque je retourne en Italie, d’entendre les réactions étonnées d’amis revus après plusieurs années : «Eh, Bruno, je ne t’avais pas reconnu! Mon Dieu, comme tu as changé!». Là-dessus, les plus stupides ne peuvent pas s’empêcher d’ajouter une petite pointe de piquant : « On vieillit tous, n’est-ce pas ? »

Bien sûr que j’ai vieilli ! Bien sûr que j'ai changé ! Heureusement que j'ai changé ! Mais toi aussi tu as vieilli et changé! Nous changeons tous. Nous devons tous changer, évoluer, nous transformer pour grandir. Nous changeons parce que nous sommes en vie. Être en vie, c'est changer, devenir. Si vous ne changez pas, vous êtes déjà mort. Seuls les morts ne changent plus. Il y a ceux qui changent pour le meilleur et certains qui changent pour le pire. Mais le changement est inévitable. Jésus est venu pour nous aider à changer pour le mieux.

Jésus n’a été tué ni par les athées ni par les incroyants, mais par les croyants les plus croyants, mais tellement croyants, pieux et zélés que dans leur vie il n’y avait de la place pour aucune nouveauté. Jésus qui a annoncé la Bonne Nouvelle, a été tué non pas parce que elle était bonne, mais parce qu’elle était nouvelle. Il a eu le malheur de l’offrir aussi a des gens très religieux, mais qui détestaient le changement et la nouveauté… et cela lui a coûté la vie.

Jésus ne se souciait pas vraiment de ce que ses adversaires disaient de lui. Il ne s'est jamais préoccupé de sauver sa face, de se conformer, d’accepter des compromis, de plier ou de revoir ses positions pour éviter la confrontation ou pour faire plaisir ou pour être admiré, accepté, aimé. Il était un homme libre et indépendant. Jésus avait compris que seulement celui qui est libre du jugement des autres, qui refuse de se laisse mener par les autres, en vivant à l’ombre des autres, celui-là vit vraiment et peut être entièrement lui-même. Jésus avait le courage de ses convictions et avait des convictions qu’il soutenait avec courage et détermination. Il a été l’homme de la vérité et de l’authenticité. Car si on ne vit pas sa vie, on finit par vivre celle des autres.

Ce passage d’évangile se termine par cette remarque : « Jésus, en passant, au milieu d’eux, s’en alla son chemin ». Jésus a dû se sentir blessé par tous ces ragots malveillants autour de sa personne. L’agressivité et l’incompréhension de ses compatriotes ont dû beaucoup le décevoir et l’attrister. Luc nous fait remarquer que Jésus a passé la tête haute au milieu de tout cela ; et que toute cette hostilité ne l'a ni arrêté ni écarté de son chemin. Il est resté lui-même ; il a gardé le cap, fidèle à la mission qui était la sienne.

Quel homme, mes amis !!!


BM

lundi 4 février 2019

UN AMOUR QUI VEUT TOUT SAVOIR

(3e dim. ord. C – Lc 1, 1-4 – 2019)

Nous avons lu le début de l'évangile de Luc. C’est l'évangile qui nous accompagnera durant cette année liturgique. Luc nous dit ici quelle est la méthode qu'il a suivie pour écrire son évangile. Il nous dit essentiellement ceci : « Chers amis, je ne suis pas ici pour vous entretenir avec des contes de fées, ou pour vous raconter des anecdotes édifiantes sur la vie de ce grand personnage qui fut Jésus. Il y a en circulation plein d’histoires sur son compte, mais dont personne a pris la peine de vérifier l’authenticité. Eh bien moi je l’ai fait ! Moi, j’ai fait des recherches, j’ai choisi mes sources ; j’ai interrogé des témoins oculaires fiables, j’ai trié mes informations. Je n’ai pas retenu n’importe quoi, mais seulement ce que j’ai jugé fiable et véridique ».

Luc est un médecin, un homme instruit, méthodique, un écrivain doué et sérieux qui ne veut pas risquer de se faire dire un jour qu’il a écrit n’importe quoi. Il rassure donc immédiatement ses lecteurs qu’il a effectué un travail historique précis, détaillé et avéré.

En nous rassurant sur la crédibilité de son travail, Luc veut faire comprendre à ses lecteurs que ce qu’il a écrit  est quelque chose de très important et de très précieux, car il contient un cadeau, ou plutôt, un trésor précieux, offert aux disciples de Jésus et qui est destiné à les enrichir. Il a écrit en effet pour des gens qui cherchent à suivre les enseignements du Maître Jésus, à vivre selon les valeurs, les principes et l’esprit qu’il leur a laissés. Son évangile est donc une bonne nouvelle qui s’adresse à des personnes qui ont été fascinées et conquises par l’originalité de son enseignement, par la qualité extraordinaire de son humanité et qui l’ont aimé de tout leur cœur et de toutes leurs forces.

Luc qui est médecin, et donc aussi un peu psychologue, sait combien est fort chez les personnes qui aiment, le désir de connaître dans les moindres détails tout ce qui se rapporte à la vie de l’être aimé. Lorsqu’on aime une personne, on veut la connaître à fond; on cherche à en savoir toujours davantage sur son compte. D’où vient-il celui que j’aime ? De quelle famille est-il issu ? A quelle école a-t-il été formé ? Qu’a- t-il fait dans sa vie ? D’où lui vient son charme, son attirance, son esprit, son savoir, ses connaissances, son charisme ? Quelles personnes a-t-il fréquenté avant que je le rencontre ? Quels sont ses goûts, ses préférences ? C’est qui, c’est quoi qu’il aime ou qu’il déteste ? Pour quelles valeurs s’emballe-t-il ? Quels sont ses rêves, ses projets, ses réussites, ses accomplissements ? Quels sont ses défauts, ses faiblesses, ses défaites, ses échecs ? C’est quoi qui le rend heureux ? C’est quoi qui le rend triste et qui le fait pleurer ? Qui sont ses amis, ses ennemis ? Qui est-il vraiment ? Pourquoi il me semble si spécial, si différant ? Pourquoi m’attire-t-il et me fascine-t-il autant ? Pour quelles raisons a-t-il bouleversé et changé ma vie ? Pourquoi je me sens si bien en sa compagnie ? Pourquoi je me sens une meilleure personne lorsque je module ma conduite sur son exemple ?...  

C’est seulement si nous nous posons ces questions et si nous cherchons à y répondre, que nous pouvons mesurer l’authenticité et le force de notre amour pour lui, et l’impact qu’il a dans notre existence de disciples.

 C’est pour nous donner la possibilité de trouver une réponse à toutes ces questions que Luc dit avoir écrit son évangile.
Luc, un médecin d'Antioche, n'a jamais rencontré Jésus. Luc a connu Jésus à travers l’apôtre Paul qui, à son tour, n'avait pas connu Jésus personnellement. La rencontre de Luc avec la pensée et l’enseignement du Maître de Nazareth changera à tout jamais le cours et la qualité de sa vie.

Cher Luc, comme tu es proche de moi ! Moi aussi, je n'ai jamais vu Jésus en chair et en os ! Parfois il m’arrive de penser que si j’avais eu la chance de vivre en son temps, de le rencontrer sur ma route, de vivre à ses côtés, de l’écouter, d’être témoin de ses miracles, de ressentir la fascination et le charme qui se dégageaient de sa personne…, eh bien, moi aussi j’aurais pu devenir son plus grand ami, un admirateur enthousiaste. Je me serais mis en quatre pour le seconder et l’aider à réaliser ses projets humanitaires de compassion, d’aide aux pauvres, de fraternité et d’amour universels. Je serais devenu un de ses disciples les plus fidèles et les plus engagés. Je serais devenu un chrétien authentique, à cent pour cent !

Et voilà que Luc aujourd’hui me dit que, lui non plus, n’a jamais vu ni connu le Nazaréen et que pourtant il a été totalement conquis par lui et qu’il a changé sa vie pour toujours ! Et voilà alors Luc de nous assurer que notre amour de disciples peut maintenant trouver dans son évangile tout ce qu’il lui faut pour satisfaire son envie de proximité et de connaissances. Il faut seulement prendre la peine de le lire, de s’en approprier, de s’en imprégner, de permettre à nouveau à l’Esprit de Jésus, contenu dans son évangile, de nous toucher et d’atteindre les profondeurs et la sensibilité de notre cœur.

Nous, les chrétiens modernes, qui vivons dans un monde qui souvent nous aliène et nous disperse ; qui savons si peu de choses sur un Jésus, que pourtant nous admirons et aimons … Quand et où notre amour pour lui trouvera-t-il l’opportunité de satisfaire son désir d’en connaître et d’en savoir davantage sur son compte ?

Pour nous qui habitons actuellement dans ce quartier de NDG, n’est-ce pas ici, dans cette église, que chaque dimanche nous avons la chance de rencontrer le Maître de Nazareth, d’écouter, de creuser et d’assimiler sa parole et d’en apprendre toujours en peu plus sur sa personne et sur l’esprit qui l’anime ? Cet esprit qui n'en finit pas de faire tressaillir et de séduire notre cœur de disciples, de nourrir notre attachement à lui et de donner tellement plus de souffle et de hauteur à notre existence ?
Chers amis, en cette Eucharistie qui nous rassemble au non de Jésus, remercions l’évangéliste Luc de nous rappeler tout cela.

BM

vendredi 25 janvier 2019

DES NOCES À CANA, DES NOCES SANS AMOUR


(2e dim. ord. C – Jn 2, 1-12)

C’est vraiment une anecdote étrange que ces noces à Cana que l’évangile de Jean place au début de la vie publique de Jésus ! Il raconte que le Maître y accomplit le premier « signe » de son activité messianique, en changeant six cents litres d’eau en une quantité correspondante d’un vin de première qualité pour rendre possible la plus grande soûlerie de l’histoire. Pour composer ce récit de noces l’auteur a dû probablement se servir de souvenirs de faits réels, encore bien vivants dans la mémoire collective de la communauté chrétienne de la fin du premier siècle. Ces souvenirs gardaient l’écho d’un Jésus qui était loin d’être un ascète, qui aimait manger et boire ; qui acceptait volontiers d’être invité à une bonne table et qui, lorsqu’il en avait l’occasion, participait avec joie aux plaisirs de la bombance et de la démesure typiques des banquets de noces de son temps.

Quoi qu’il en soit, la valeur de ce texte des noces de Cana n’est pas à chercher dans les faits qu’il raconte et qui sont pleins d’invraisemblances, mais dans le message et la bonne nouvelle que leur symbolisme veut transmettre. Il ne s’agit pas d’un compte-rendu d’un fait historique, mais un texte exclusivement catéchétique.

Disons tout de suite que dans les livres prophétiques de la Bible (Osée, Isaïe), le mariage est un cliché (une figure) souvent utilisé pour signifier l’alliance entre Dieu et son peuple. À maintes reprises les prophètes comparent Dieu à un époux et le peuple juif à une épouse qui ensemble vivent une histoire d’amour parfois très belle, mais le plus souvent, difficile et tourmentée.

Dans les évangiles aussi, le banquet des noces devient la figure des nouveaux temps messianiques et d’une nouvelle forme de relation amoureuse entre Dieu et les hommes inaugurée par la présence de Jésus et que les évangiles identifient au Royaume de Dieu parmi nous.

C’est cette nouvelle alliance et cette meilleure qualité de relation amoureuse entre Dieu et l’homme que le récit du mariage de Cana veut mettre en relief, en racontant l’extraordinaire abondance du vin et son exquise qualité qui, grâce a Jésus, réjouit et met en fête le cœur des convives. La qualité et la force de ce vin est le symbole de la qualité et de la force de l’amour qui, dans la communauté des disciples de Jésus, peuple de la nouvelle alliance, caractérise désormais la relation avec Dieu et avec leurs frères.

Avec ce récit, l’évangéliste Jean veut faire comprendre aux chrétiens de son époque et donc à nous aussi, combien différents et combien meilleurs sont maintenant nos rapports avec Dieu, qui ne sont plus établis, comme les anciens, sur une relation de peur, de soumission, d’obligations, sur l’observance extérieure des lois, des normes, de prescriptions, d'interdits, de rites qui laissent les croyant vides et froids, mais sur la confiance en un amour gratuit d’un Dieu-Père-Mère qui aime toujours, qui aime sans mesure et sans conditions.

Jean, à travers les différents détails du récit, veut construire un scénario qui sert à visualiser une réalité spirituelle et religieuse : à savoir, le fait que l’ancienne alliance entre Dieu et son peuple avait été une relation où l’amour n’avait jamais réussi à être réciproque. C’était un mariage qui traînait de la patte et où les infidélités se succédaient. C’était un mariage où la relation était dure, froide, vide, comme les six énormes jarres des ablutions rituelles posées, on ne sait pas pourquoi, dans la cours des époux, mais qui ne servent plus à rien, qui ne lavent et ne purifient plus personnes.
C’est dire leur inutilité ; c’est dire l’insignifiance de la religion ancienne à rendre les gens meilleurs et plus heureux. Le vide de la vieille religion avait besoin d’être rempli par quelque chose de nouveau, par l’infusion d’un nouvel esprit, par l’acquisition d’une nouvelle âme. La vieille religion était sans saveur, vide de toute attirance ; elle était comme de l’eau plate, fade, sans goût, sans couleur, ennuyeuse, que les gens ne buvaient que par habitude ou par nécessité, mais qui ne réussissait pas vraiment à satisfaire leur soif de sens, de sensations intérieures plus vraies, plus satisfaisantes, plus fortes et d’un bonheur plus complet.

Pour que les choses changent, pour que le plaisir, la joie, l’exaltation et l’ivresse soient à nouveau de la fête, il fallait remplacer les jarres de la vielle religion par des jarres nouvelles, remplies jusqu’au bord, non plus d’eau insipide, mais du vin enivrant de l’amour.

Dans le récit, la tâche d’avertir les invités du manque existentiel dans lequel ils se trouvent, est confiée à la Mère de Jésus, c’est-à-dire à celle qui était là avant lui et qui représente donc le régime de l’ancienne alliance ou de la vieille religion de la Loi mosaïque. La Mère court affolée vers son fils, consciente de l’urgence et de la gravité de la situation, et presque en panique elle lui crie qu’il n’y a plus de vin, c’est-à-dire, qu’il n’y a plus une once d’amour dans ce mariage ; qu’il n’y a plus d’amour dans notre religion ; qu’il n’y plus d’amour dans nos cœurs de pratiquants… et qu’il faut faire quelque chose ! L’évangéliste imagine donc Marie courant vers Jésus parce qu’elle sait que lui seul est l’Homme de la situation (envoyé par Dieu) capable de sauver les noces et de combler le manque par une abondance débordante.

Il faudra seulement, à l’exemple des serviteurs du récit, écouter Jésus, le suivre, se laisser toucher et diriger par lui, boire de son vin, se laisser remplir par son esprit… «Faire tout ce qu’il nous dira». Alors la fête reprendra, les cœurs des convives se rejoueront et dans les noces de la nouvelle alliance l’amour sera là pour faire le bonheur de l’homme et la joie de Dieu.

Pour Jean c’est désormais Jésus qui remplit les jarres de pierre dure et froide de l’ancienne relation religieuse vide, triste et culpabilisante, avec le vin autrement plus enivrant et réjouissant de l’amour. Jean veut donc par ce récit souligner le fait que Jésus est venu inaugurer et réaliser une nouvelle forme ou un nouveau style de relation amoureuse avec Dieu. Jésus en nous disant que Dieu est un amour qui aime d’une façon absolue et inconditionnelle, inaugure une nouvelle relation avec Dieu où son Esprit pénètre et anime l’homme et où l’homme repose et s’abandonne comme un enfant dans les bras d’un Dieu aimant et amant prêt à faire «tout ce qu’Il lui dira ».


MB - Janvier 2019