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mercredi 20 février 2019

UN HOMME TOUT ENTIER

( 4e dim. ord. C – Lc 4, 21-30)

L’Évangile d’aujourd’hui est la continuation de celui de dimanche dernier où on racontait que Jésus entré le jour du sabbat dans la synagogue de Nazareth, son village natal pour y faire la lecture du livre d’Isaïe.

Dans son village, où sa renommée de thaumaturge l’avait précédé, ses compatriotes auraient voulu un Jésus différent. Ils auraient voulu quelqu’un calqué sur leurs paramètres, sur leurs idées, sur leurs croyances et quand ils s'aperçoivent qu’il n'était pas conforme à leurs attentes, ils le rejettent. Ils refusent celui qui pourrait les faire sortir de leur chauvinisme et les ouvrir à une nouvelle conception du monde, à une nouvelle perception de Dieu, de la religion, à un nouveau genre de relations… et leurs vies auraient pu en être transformées et améliorées.

Apparemment, les habitants de Nazareth s’étaient déjà formés une idée de ce que le Messie aurait dû être et faire. Ils savaient déjà tout sur lui. Ils lui avaient déjà tracé à l’avance le chemin à suivre. Le Messie d'Israël ne choisit pas une ville païenne comme Capharnaüm comme endroit officiel de sa résidence ; et surtout, il ne choisit pas une ville païenne comme le lieu préférentiel de ses miracles. Le messie est juif, envoyé par Dieu aux juifs, à Israël, le peuple de son élection. Il ne peut donc pas être le Messie s’il fréquente les païens, s’il est l’ami de tout le monde sans se soucier de savoir s’ils sont de bonnes personnes ou pas.

La méfiance et l’hostilité des habitants de Nazareth sont le résultat de leurs multiples préjugés : « N’es-tu pas le fils de Joseph? Nous connaissons ta famille. Elle n’est ni meilleure ni différente des autres ! Toi, non plus! Avec tous les autres gamins du village, toi aussi tu as volé les figues sur le figuier dans la cour du rabbin. Qu’est-ce que tu crois être! Alors baisse ton caquet!» C'est l'étiquette qu'ils collent à Jésus. Ils lui en colleront d’autres : « Il est ami des publicains et des pécheurs. Il se laisse toucher et minoucher par les femmes de la rue ! Il passe son temps avec la racaille ! C’est un gourmand et un bon vivant qui aime manger et boire ! Il est un mécréant et un impie qui s’en fout des règles du Sabbat et des autres prescriptions rituelles de la religion…! »

Rabaisser les personnes est une attitude typique soit du jaloux, soit de l’imbécile, c’est-à-dire des personnes qui étant incapables de s’élever au-dessus des autres ou de se distinguer des autres par leur intelligence et leurs qualités, trouvent un malin plaisir à les dénigrer, dans l’espoir qu’en enfonçant les autres avec le marteau de leur ressentiment et de leur aigreur, ils pourront se rehausser un peu plus eux-mêmes

Combien de fois aimerions-nous que les personnes soient différentes de ce qu’elles sont ; faites à notre mesure et à notre image. Comme parents, que de fois nos avons de la difficulté à accepter que nos enfants soient originaux, surprenants, insolites, autres que nous ! Combien de fois nous voudrions qu’ils grandissent et se forment sur le modèle de nos aspirations, de nos désirs et de nos convictions. Nous souhaiterions qu’autour de nous les gens vivent dans le respect de nos besoins et en fonction de nos exigences.

Les gens de Nazareth ne réussissent pas à admettre que le Jésus qu’ils avaient connus enfant et qui, avec les autres gamins du village, piquait des figues sur l’arbre du rabbin, ait pu changer et devenir quelqu’un d’autre. Il se comportent comme ces mamans pour lesquelles leur gars de 40 ans est toujours leur «petit». Ils restent bloquées dans le passé, au "Fils du charpentier".

Il y a des individus qui ont de la difficulté à se rendre compte qu’ils vivent dans un monde soumis aux lois de la temporalité. Il m’est arrivé souvent, lorsque je retourne en Italie, d’entendre les réactions étonnées d’amis revus après plusieurs années : «Eh, Bruno, je ne t’avais pas reconnu! Mon Dieu, comme tu as changé!». Là-dessus, les plus stupides ne peuvent pas s’empêcher d’ajouter une petite pointe de piquant : « On vieillit tous, n’est-ce pas ? »

Bien sûr que j’ai vieilli ! Bien sûr que j'ai changé ! Heureusement que j'ai changé ! Mais toi aussi tu as vieilli et changé! Nous changeons tous. Nous devons tous changer, évoluer, nous transformer pour grandir. Nous changeons parce que nous sommes en vie. Être en vie, c'est changer, devenir. Si vous ne changez pas, vous êtes déjà mort. Seuls les morts ne changent plus. Il y a ceux qui changent pour le meilleur et certains qui changent pour le pire. Mais le changement est inévitable. Jésus est venu pour nous aider à changer pour le mieux.

Jésus n’a été tué ni par les athées ni par les incroyants, mais par les croyants les plus croyants, mais tellement croyants, pieux et zélés que dans leur vie il n’y avait de la place pour aucune nouveauté. Jésus qui a annoncé la Bonne Nouvelle, a été tué non pas parce que elle était bonne, mais parce qu’elle était nouvelle. Il a eu le malheur de l’offrir aussi a des gens très religieux, mais qui détestaient le changement et la nouveauté… et cela lui a coûté la vie.

Jésus ne se souciait pas vraiment de ce que ses adversaires disaient de lui. Il ne s'est jamais préoccupé de sauver sa face, de se conformer, d’accepter des compromis, de plier ou de revoir ses positions pour éviter la confrontation ou pour faire plaisir ou pour être admiré, accepté, aimé. Il était un homme libre et indépendant. Jésus avait compris que seulement celui qui est libre du jugement des autres, qui refuse de se laisse mener par les autres, en vivant à l’ombre des autres, celui-là vit vraiment et peut être entièrement lui-même. Jésus avait le courage de ses convictions et avait des convictions qu’il soutenait avec courage et détermination. Il a été l’homme de la vérité et de l’authenticité. Car si on ne vit pas sa vie, on finit par vivre celle des autres.

Ce passage d’évangile se termine par cette remarque : « Jésus, en passant, au milieu d’eux, s’en alla son chemin ». Jésus a dû se sentir blessé par tous ces ragots malveillants autour de sa personne. L’agressivité et l’incompréhension de ses compatriotes ont dû beaucoup le décevoir et l’attrister. Luc nous fait remarquer que Jésus a passé la tête haute au milieu de tout cela ; et que toute cette hostilité ne l'a ni arrêté ni écarté de son chemin. Il est resté lui-même ; il a gardé le cap, fidèle à la mission qui était la sienne.

Quel homme, mes amis !!!


BM

lundi 4 février 2019

UN AMOUR QUI VEUT TOUT SAVOIR

(3e dim. ord. C – Lc 1, 1-4 – 2019)

Nous avons lu le début de l'évangile de Luc. C’est l'évangile qui nous accompagnera durant cette année liturgique. Luc nous dit ici quelle est la méthode qu'il a suivie pour écrire son évangile. Il nous dit essentiellement ceci : « Chers amis, je ne suis pas ici pour vous entretenir avec des contes de fées, ou pour vous raconter des anecdotes édifiantes sur la vie de ce grand personnage qui fut Jésus. Il y a en circulation plein d’histoires sur son compte, mais dont personne a pris la peine de vérifier l’authenticité. Eh bien moi je l’ai fait ! Moi, j’ai fait des recherches, j’ai choisi mes sources ; j’ai interrogé des témoins oculaires fiables, j’ai trié mes informations. Je n’ai pas retenu n’importe quoi, mais seulement ce que j’ai jugé fiable et véridique ».

Luc est un médecin, un homme instruit, méthodique, un écrivain doué et sérieux qui ne veut pas risquer de se faire dire un jour qu’il a écrit n’importe quoi. Il rassure donc immédiatement ses lecteurs qu’il a effectué un travail historique précis, détaillé et avéré.

En nous rassurant sur la crédibilité de son travail, Luc veut faire comprendre à ses lecteurs que ce qu’il a écrit  est quelque chose de très important et de très précieux, car il contient un cadeau, ou plutôt, un trésor précieux, offert aux disciples de Jésus et qui est destiné à les enrichir. Il a écrit en effet pour des gens qui cherchent à suivre les enseignements du Maître Jésus, à vivre selon les valeurs, les principes et l’esprit qu’il leur a laissés. Son évangile est donc une bonne nouvelle qui s’adresse à des personnes qui ont été fascinées et conquises par l’originalité de son enseignement, par la qualité extraordinaire de son humanité et qui l’ont aimé de tout leur cœur et de toutes leurs forces.

Luc qui est médecin, et donc aussi un peu psychologue, sait combien est fort chez les personnes qui aiment, le désir de connaître dans les moindres détails tout ce qui se rapporte à la vie de l’être aimé. Lorsqu’on aime une personne, on veut la connaître à fond; on cherche à en savoir toujours davantage sur son compte. D’où vient-il celui que j’aime ? De quelle famille est-il issu ? A quelle école a-t-il été formé ? Qu’a- t-il fait dans sa vie ? D’où lui vient son charme, son attirance, son esprit, son savoir, ses connaissances, son charisme ? Quelles personnes a-t-il fréquenté avant que je le rencontre ? Quels sont ses goûts, ses préférences ? C’est qui, c’est quoi qu’il aime ou qu’il déteste ? Pour quelles valeurs s’emballe-t-il ? Quels sont ses rêves, ses projets, ses réussites, ses accomplissements ? Quels sont ses défauts, ses faiblesses, ses défaites, ses échecs ? C’est quoi qui le rend heureux ? C’est quoi qui le rend triste et qui le fait pleurer ? Qui sont ses amis, ses ennemis ? Qui est-il vraiment ? Pourquoi il me semble si spécial, si différant ? Pourquoi m’attire-t-il et me fascine-t-il autant ? Pour quelles raisons a-t-il bouleversé et changé ma vie ? Pourquoi je me sens si bien en sa compagnie ? Pourquoi je me sens une meilleure personne lorsque je module ma conduite sur son exemple ?...  

C’est seulement si nous nous posons ces questions et si nous cherchons à y répondre, que nous pouvons mesurer l’authenticité et le force de notre amour pour lui, et l’impact qu’il a dans notre existence de disciples.

 C’est pour nous donner la possibilité de trouver une réponse à toutes ces questions que Luc dit avoir écrit son évangile.
Luc, un médecin d'Antioche, n'a jamais rencontré Jésus. Luc a connu Jésus à travers l’apôtre Paul qui, à son tour, n'avait pas connu Jésus personnellement. La rencontre de Luc avec la pensée et l’enseignement du Maître de Nazareth changera à tout jamais le cours et la qualité de sa vie.

Cher Luc, comme tu es proche de moi ! Moi aussi, je n'ai jamais vu Jésus en chair et en os ! Parfois il m’arrive de penser que si j’avais eu la chance de vivre en son temps, de le rencontrer sur ma route, de vivre à ses côtés, de l’écouter, d’être témoin de ses miracles, de ressentir la fascination et le charme qui se dégageaient de sa personne…, eh bien, moi aussi j’aurais pu devenir son plus grand ami, un admirateur enthousiaste. Je me serais mis en quatre pour le seconder et l’aider à réaliser ses projets humanitaires de compassion, d’aide aux pauvres, de fraternité et d’amour universels. Je serais devenu un de ses disciples les plus fidèles et les plus engagés. Je serais devenu un chrétien authentique, à cent pour cent !

Et voilà que Luc aujourd’hui me dit que, lui non plus, n’a jamais vu ni connu le Nazaréen et que pourtant il a été totalement conquis par lui et qu’il a changé sa vie pour toujours ! Et voilà alors Luc de nous assurer que notre amour de disciples peut maintenant trouver dans son évangile tout ce qu’il lui faut pour satisfaire son envie de proximité et de connaissances. Il faut seulement prendre la peine de le lire, de s’en approprier, de s’en imprégner, de permettre à nouveau à l’Esprit de Jésus, contenu dans son évangile, de nous toucher et d’atteindre les profondeurs et la sensibilité de notre cœur.

Nous, les chrétiens modernes, qui vivons dans un monde qui souvent nous aliène et nous disperse ; qui savons si peu de choses sur un Jésus, que pourtant nous admirons et aimons … Quand et où notre amour pour lui trouvera-t-il l’opportunité de satisfaire son désir d’en connaître et d’en savoir davantage sur son compte ?

Pour nous qui habitons actuellement dans ce quartier de NDG, n’est-ce pas ici, dans cette église, que chaque dimanche nous avons la chance de rencontrer le Maître de Nazareth, d’écouter, de creuser et d’assimiler sa parole et d’en apprendre toujours en peu plus sur sa personne et sur l’esprit qui l’anime ? Cet esprit qui n'en finit pas de faire tressaillir et de séduire notre cœur de disciples, de nourrir notre attachement à lui et de donner tellement plus de souffle et de hauteur à notre existence ?
Chers amis, en cette Eucharistie qui nous rassemble au non de Jésus, remercions l’évangéliste Luc de nous rappeler tout cela.

BM

vendredi 25 janvier 2019

DES NOCES À CANA, DES NOCES SANS AMOUR


(2e dim. ord. C – Jn 2, 1-12)

C’est vraiment une anecdote étrange que ces noces à Cana que l’évangile de Jean place au début de la vie publique de Jésus ! Il raconte que le Maître y accomplit le premier « signe » de son activité messianique, en changeant six cents litres d’eau en une quantité correspondante d’un vin de première qualité pour rendre possible la plus grande soûlerie de l’histoire. Pour composer ce récit de noces l’auteur a dû probablement se servir de souvenirs de faits réels, encore bien vivants dans la mémoire collective de la communauté chrétienne de la fin du premier siècle. Ces souvenirs gardaient l’écho d’un Jésus qui était loin d’être un ascète, qui aimait manger et boire ; qui acceptait volontiers d’être invité à une bonne table et qui, lorsqu’il en avait l’occasion, participait avec joie aux plaisirs de la bombance et de la démesure typiques des banquets de noces de son temps.

Quoi qu’il en soit, la valeur de ce texte des noces de Cana n’est pas à chercher dans les faits qu’il raconte et qui sont pleins d’invraisemblances, mais dans le message et la bonne nouvelle que leur symbolisme veut transmettre. Il ne s’agit pas d’un compte-rendu d’un fait historique, mais un texte exclusivement catéchétique.

Disons tout de suite que dans les livres prophétiques de la Bible (Osée, Isaïe), le mariage est un cliché (une figure) souvent utilisé pour signifier l’alliance entre Dieu et son peuple. À maintes reprises les prophètes comparent Dieu à un époux et le peuple juif à une épouse qui ensemble vivent une histoire d’amour parfois très belle, mais le plus souvent, difficile et tourmentée.

Dans les évangiles aussi, le banquet des noces devient la figure des nouveaux temps messianiques et d’une nouvelle forme de relation amoureuse entre Dieu et les hommes inaugurée par la présence de Jésus et que les évangiles identifient au Royaume de Dieu parmi nous.

C’est cette nouvelle alliance et cette meilleure qualité de relation amoureuse entre Dieu et l’homme que le récit du mariage de Cana veut mettre en relief, en racontant l’extraordinaire abondance du vin et son exquise qualité qui, grâce a Jésus, réjouit et met en fête le cœur des convives. La qualité et la force de ce vin est le symbole de la qualité et de la force de l’amour qui, dans la communauté des disciples de Jésus, peuple de la nouvelle alliance, caractérise désormais la relation avec Dieu et avec leurs frères.

Avec ce récit, l’évangéliste Jean veut faire comprendre aux chrétiens de son époque et donc à nous aussi, combien différents et combien meilleurs sont maintenant nos rapports avec Dieu, qui ne sont plus établis, comme les anciens, sur une relation de peur, de soumission, d’obligations, sur l’observance extérieure des lois, des normes, de prescriptions, d'interdits, de rites qui laissent les croyant vides et froids, mais sur la confiance en un amour gratuit d’un Dieu-Père-Mère qui aime toujours, qui aime sans mesure et sans conditions.

Jean, à travers les différents détails du récit, veut construire un scénario qui sert à visualiser une réalité spirituelle et religieuse : à savoir, le fait que l’ancienne alliance entre Dieu et son peuple avait été une relation où l’amour n’avait jamais réussi à être réciproque. C’était un mariage qui traînait de la patte et où les infidélités se succédaient. C’était un mariage où la relation était dure, froide, vide, comme les six énormes jarres des ablutions rituelles posées, on ne sait pas pourquoi, dans la cours des époux, mais qui ne servent plus à rien, qui ne lavent et ne purifient plus personnes.
C’est dire leur inutilité ; c’est dire l’insignifiance de la religion ancienne à rendre les gens meilleurs et plus heureux. Le vide de la vieille religion avait besoin d’être rempli par quelque chose de nouveau, par l’infusion d’un nouvel esprit, par l’acquisition d’une nouvelle âme. La vieille religion était sans saveur, vide de toute attirance ; elle était comme de l’eau plate, fade, sans goût, sans couleur, ennuyeuse, que les gens ne buvaient que par habitude ou par nécessité, mais qui ne réussissait pas vraiment à satisfaire leur soif de sens, de sensations intérieures plus vraies, plus satisfaisantes, plus fortes et d’un bonheur plus complet.

Pour que les choses changent, pour que le plaisir, la joie, l’exaltation et l’ivresse soient à nouveau de la fête, il fallait remplacer les jarres de la vielle religion par des jarres nouvelles, remplies jusqu’au bord, non plus d’eau insipide, mais du vin enivrant de l’amour.

Dans le récit, la tâche d’avertir les invités du manque existentiel dans lequel ils se trouvent, est confiée à la Mère de Jésus, c’est-à-dire à celle qui était là avant lui et qui représente donc le régime de l’ancienne alliance ou de la vieille religion de la Loi mosaïque. La Mère court affolée vers son fils, consciente de l’urgence et de la gravité de la situation, et presque en panique elle lui crie qu’il n’y a plus de vin, c’est-à-dire, qu’il n’y a plus une once d’amour dans ce mariage ; qu’il n’y a plus d’amour dans notre religion ; qu’il n’y plus d’amour dans nos cœurs de pratiquants… et qu’il faut faire quelque chose ! L’évangéliste imagine donc Marie courant vers Jésus parce qu’elle sait que lui seul est l’Homme de la situation (envoyé par Dieu) capable de sauver les noces et de combler le manque par une abondance débordante.

Il faudra seulement, à l’exemple des serviteurs du récit, écouter Jésus, le suivre, se laisser toucher et diriger par lui, boire de son vin, se laisser remplir par son esprit… «Faire tout ce qu’il nous dira». Alors la fête reprendra, les cœurs des convives se rejoueront et dans les noces de la nouvelle alliance l’amour sera là pour faire le bonheur de l’homme et la joie de Dieu.

Pour Jean c’est désormais Jésus qui remplit les jarres de pierre dure et froide de l’ancienne relation religieuse vide, triste et culpabilisante, avec le vin autrement plus enivrant et réjouissant de l’amour. Jean veut donc par ce récit souligner le fait que Jésus est venu inaugurer et réaliser une nouvelle forme ou un nouveau style de relation amoureuse avec Dieu. Jésus en nous disant que Dieu est un amour qui aime d’une façon absolue et inconditionnelle, inaugure une nouvelle relation avec Dieu où son Esprit pénètre et anime l’homme et où l’homme repose et s’abandonne comme un enfant dans les bras d’un Dieu aimant et amant prêt à faire «tout ce qu’Il lui dira ».


MB - Janvier 2019

lundi 31 décembre 2018

Noël ou le conte chrétien la «fermentation divine» de notre monde

(Noël 2018)  

Il n’est pas facile de parler de Noël et de dire quelque chose de sensé, d’acceptable et de spirituellement et personnellement nourrissant pour les gens d’aujourd’hui, en évitant les commentaires doucereux et émotifs, qui souvent frisent l’absurde et le ridicule, d’une certaine prédication traditionnelle, qui traite le conte chrétien de Noël  comme s’il s’agissait d’un reportage journalistique ou d’un fait réel. Ainsi passe-t-elle à côté de sa poésie et de sa vérité profonde; vérité qui doit être cherchée dans la richesse symbolique de contenu théologique, spirituel et humain de ce conte.

Les chrétiens instruits savent en effet que les récits des événements qui entourent la naissance de Jésus que nous trouvons dans les évangiles de Luc et de Mathieu (Marc et Jean n’en parlent pas) sont des compositions littéraires sorties de l’imagination de ces deux auteurs qui ont écrit ces contes de Noël dans la seconde moitié du premier siècle (60-70 a.c.). Le but de ces récits est non seulement d’exalter et d’enjoliver avec un encadrement poétique et merveilleux le souvenir de la naissance de Jésus de Nazareth  que les chrétiens considèrent leur Maître, leur Seigneur et leur Sauveur, mais surtout de transmettre un enseignement sur Dieu et sur le comportement de Dieu, tel que ce Dieu avait été perçu, ressenti, expérimenté et annoncé par Jésus et ensuite assimilé et professé par les premières communautés chrétiennes.

Aujourd'hui, nous pensons qu’un fait est vrai parce qu’il est vraiment arrivé. Nous identifions le vrai avec l’historique. Au temps où les évangiles ont été rédigés cependant, les gens s’en balançaient pas mal de savoir si un récit, une histoire étaient vrais ou pas. Ce qui les intéressait c’était surtout de savoir si un conte transmettait quelque chose de positif, de bien, de beau, d’inspirant, de réconfortant, qui les aiderait à mieux vivre.

Or, c’est exactement dans ce but que les récits entourant la naissance Jésus ont été rédigés. Par ces contes, les évangélistes ont voulu transmettre, d’une façon imagée et fantastique, le mystère de la proximité de Dieu et de la présence de Dieu, non seulement dans notre monde, mais aussi et surtout à l’intérieur de chaque être humain, comme Jésus l’avait enseigné.

Et voilà que Luc, écrivain chrétien qui a profondément assimilé le message de Jésus de Nazareth, raconte l’histoire d’un Dieu, là-haut au paradis, qui un beau jour décide d’intervenir pour venir en aide aux humains qui semblent incapables de vivre humainement et qui semblent perdus à cause de l’Aveuglement de leur esprit et de la méchanceté de leur cœur.

Luc dans son récit de Noël raconte alors que ce Dieu Sauveur descend dans notre monde habillé du charme, de la pureté, de la fraîcheur et de la simplicité d’un petit enfant que l’évangéliste identifie à la personne de Jésus de Nazareth. Cependant, ici chez nous, ce Dieu-homme n’est pas reconnu ni accueilli par les grands et les puissants ; par les riches et les satisfaits; par ceux qui sont installés dans le luxe de leurs palais ou de leurs châteaux, comme Érode; mais seulement par Marie et Joseph, par les bergers, par des étrangers inconnus guidés par une étoile : c’est-à-dire qu’il n’est reçu que par les gens simples et humbles, par les petits, les pauvres, les faibles , ceux qui vivent en marge de la société, ceux qui n’ont ni valeur ni importance… mais qui on plein d’amour dans leur cœur et plein de lumière dans leurs yeux.

L'annonce que Dieu s’est fait proche de nous et qu’il est devenu un des nôtres pour nous aider à être de meilleures personnes, constitue le contenu de fond, le noyau précieux, transmis par cette fable de Noël. Il constitue le contenu de la "bonne nouvelle» annoncée par le chant des anges. L’annonce de cette « bonne nouvelle » sera répercutée avec force, explicitée et réalisée par la vie et la prédication de Jésus, qui invitera tous ceux qui voudront bien l’entendre à y croire, à l’accueillir et à se laisser convertir et transformer par elle.

Jésus sera le premier homme qui, dans sa vie, fera l’expérience bouleversante de la vérité et de l’efficacité de cette « bonne nouvelle » du Dieu proche, proclamée par la légende de Noël. Jésus enseignera que ce Dieu s’est fait tellement proche qu’il est devenu ami, père, mère, amour, avec nous, pour nous, à l’intérieur de nous, esprit divin qui s’incarne dans l’épaisseur et la profondeur de notre humanité.

La bonne nouvelle de Noël consiste alors à proclamer que c’est grâce à la naissance de Jésus comme un membre à part entière de notre race; grâce au témoignage de sa vie adulte, à sa prédication, à l’Esprit qu’il nous a laissé, que maintenant nous savons que Dieu est non seulement le Mystère et l’Énergie amoureuse ultime qui crée, soutient, dirige et imprègne de ses virtualités et de sa présence l’Univers entier; mais que cette divine présence se manifeste et agit surtout et d’une façon spéciale dans chaque être humain, se déployant au service de toutes les créatures, mais surtout des créatures qui ont le plus besoin de notre amour.

La bonne nouvelle proclamée par le conte de Noël  annonce que désormais Dieu aime à travers un cœur d’homme et que l’homme n’est capable d’aimer que parce qu’il possède un cœur rempli d’un amour qui lui vient de Dieu. La Bonne Nouvelle de Noël  annonce que désormais l’amour de Dieu pour les humains ne passe qu’à travers l‘amour que nous sommes capables de nous donner les uns les autres.

En en mot, Noël  nous dit que dans l’amour que nous donnons et répandons autour de nous, nous réalisons l’incarnation de Dieu dans notre monde .

N’est-ce pas là une nouvelle extraordinaire pour nous tous qui avons dans notre cœur tant d’amour à partager ? 

 Tout ceci veut dire qu’après la naissance de Jésus, la religion ne doit plus pousser les fidèles à se préoccuper principalement de leur relation avec de Dieu, mais à cultiver et se préoccuper principalement de la qualité de leurs relations avec les autres frères humains. Cela signifie que la religion ne doit plus inciter à aimer d’abord Dieu, mais à aimer d’abord l’homme, surtout si celui-ci est en besoin d’attentions et d’amour parce qu’il est misérable, délaissé et malheureux. Cela signifie aussi que la religion ne doit plus chercher à rendre les gens plus saints, mais plus humains ; car, désormais, c’est la qualité de notre humanité qui détermine la qualité de notre « sainteté » et de notre perfectionnement spirituel.

Il s’avère, malheureusement, que ce n’est pas tout le monde qui est capable d’écouter et d’accueillir la bonne nouvelle de Noël. Pour beaucoup d’entre nous, elle peut être même une mauvaise nouvelle, indigeste et difficile à avaler. Car, si elle nous dit que Dieu s’est rapproché de nous et est entré dans notre monde, elle proclame aussi qu’il est cependant allé habiter non pas chez les forts et les puissants, mais chez les faibles; non pas chez les riches, mais chez les pauvres ; non pas chez les grands, mais chez les petits; non pas chez les importants, mais chez les insignifiants; non pas chez ceux qui aiment être honorés, reconnu s, idolâtrés, vénérés et encensés comme des dieux , mais avec ceux qui sont dépréciés, méprisés, persécutés, exclus, sans importance sans statut …

Ces choix et ces préférences du Dieu « chrétien », manifestés par Jésus et qu’il a incarné dans sa vie, ne plaisent pas à tout le monde. Elles déçoivent un grand nombre d’humains ; elles laissent beaucoup d’entre nous avec un goût amer dans la bouche. Car avouons-le, nous aimons ce qui est grand, important, solennel, ce qui attire l’attention ; nous aimons tous être spéciaux, différents, exceptionnels, célèbres, reconnus, admirés, applaudis, avoir de l’influence, du prestige et du pouvoir…

Mais qu’en est-il de ce qui est tout simplement humain, de ce qui est commun au petit peuple de la rue; aux gens du métro, du bingo, du stade, du chantier, du supermarché, du BS? Car c’est précisément dans ce qui est commun à tout ce petit monde de gens simples et ordinaires, que nous trouvons souvent les valeurs humaines dont nous avons le plus besoin parce qu’elles sont celles qui nous humanisent davantage (simplicité, sensibilité, empathie compassion, pauvreté, détachement, entraide, partage, disponibilité…).

            Dans notre société moderne, nous sommes éduqués, formés, diplômés, certifiés, brevetés, programmés pour être importants et réussis, et non pas pour être tout simplement humains. Or, c’est la bonne qualité de notre humanité qui constitue le mètre sur lequel est mesuré l’authenticité de notre condition chrétienne, ainsi que la réussite réelle de notre existence.

Dans les évangiles de l’enfance, l’image de l’enfant divin de crèche n’a pas seulement la valeur d’un souvenir historique de ce que le petit Jésus a été les premiers jours de sa vie, mais elle a aussi et principalement une éminente valeur emblématique. Elle est la parabole, le symbole et la représentation de l’enfant que chaque être humain est appelé à devenir, pour être le lieu de la présence, de la manifestation, de l’action et de l’incarnation de Dieu dans notre monde. Dieu est là, Dieu est présent, Dieu agit, Dieu se manifeste là où des êtres humains assument les attitudes, la posture morale et la configuration spirituelle de l’enfant. Dieu est là où des personnes sont capables, comme le souhaitait Jésus, de naître à nouveau avec un esprit, une âme et un cœur d’enfant; « À moins de naître à nouveau, personne ne peut rentrer dans le monde de Dieu … » (Jn. 3, 3-4) .

Cela vaut la peine de faire un effort ces temps-ci et de consacrer du temps à ce qui devrait vraiment nous intéresser : être un peu plus humain aujourd'hui qu'hier, mais moins que demain.

Bruno Mori - 12 décembre 2018

jeudi 27 décembre 2018

LA JOIE DE MARIE ET D’ÉLISABETH

(4e dim avent C - Luc 1, 39-45

Dimanche dernier nous nous sommes souvenus que la raison de la joie chrétienne vient du fait que nous croyons que le monde est imprégné de la présence et de l’action de Dieu; nous sommes convaincus, en tant que chrétiens disciples du Maître de Nazareth, que Dieu est avec nous; qu’il fait partie de notre monde; qu’il s'est incarnée dans nos vies; que nous sommes aimés et accueillis sans condition par lui. Comment être angoissé, effrayé ou triste lorsqu’on a la certitude que Dieu est avec nous, présent dans nos vies ?

Nous sommes à la veille de Noël! Beaucoup d’entre nous viennent peut-être de finir les corvées des courses dans les magasins, des dépenses pour les cadeaux, pour le dîner de Noël. En faisant nos emplettes, nous avons peut-être réfléchi sur les raisons de cet emballement festif proposé par notre société. Selon la publicité que nous voyons dans les magasins, dans la rue, dans les journaux et à la télévision, que devons-nous faire pour passer un joyeux Noël ? Nous devons dépenser, acheter, avoir. La société de consommation dans laquelle nous vivons semble nous dire: « Plus vous aurez de cadeaux, plus vous aurez de choses à manger, plus le dîner de Noël sera abondant, plus votre maison sera éclairée et décorée, plus l'arbre de Noël sera imposant et rempli de cadeaux ... plus vous serez satisfaits et heureux. »

Aucune mention au mystère d'un Dieu qui s'approche de l'homme, qui vient, qui est présent. À sa place et partout, la figure idiote de ce père Noël grotesque et insipide, inventée exprès par l’industrie de la consommation pour faire oublier le Noël chrétien. Ce Noël païen, cependant, est loin de produire joie et fête véritables. Il ne réussit jamais à toucher vraiment notre cœur et à nous faire du bien. Au contraire, cette débauche de consommation produit tout le contraire: elle produit désillusion, insatisfaction, fatigue, malaise, indigestions et solitude. C’est un Noël bien souvent plein d’ennui, de tristesse, …, et d’injustices.

En effet, combien sont ceux qui peuvent se permettre d'avoir toute cette abondance que la société de consommation moderne présente comme nécessaire au bonheur de Noël? Si Noël est beau, seulement parce que je le vis dans l’abondance et la profusion ... quel sens a alors Noël pour les pauvres, pour les refugiés, pour les sans-toit, pour les personnes seules, pour les personnes malades dans un lit d'hôpital? Il n'y aura pas de Noël pour eux?

Comme vous pouvez le constater, le Noël proposé par la société de consommation n'est qu'une fête inventée par les riches et pour les riches. C'est un Noël discriminant, un Noël injuste, un Noël qui exclut de la fête et de la joie les plus malchanceux et donc ceux qui ont le plus besoin de joie et de bonheur. Face à un Noël païen, les pauvres ne peuvent que se sentir triste et malheureux.

Voici alors l'évangile d'aujourd'hui ! Un beau récit qui nous permet de découvrir le vrai sens de Noël. La rencontre de Marie avec sa cousine Élisabeth, enceinte de Jean, est un cri de jubilation, d’émerveillement et de reconnaissance. Même l'enfant dans le sein d'Elizabeth s'agite et danse de joie. Élisabeth, une femme âgée qui voit son rêve de maternité inopinément et miraculeusement réalisé, complimente sa petite cousine Marie qui elle aussi a été visitée par Dieu. Mais pourquoi ces femmes sont-elles dans cet état d'euphorie et d’exultation ? Parce qu'elles portent dans leurs entrailles la preuve et la certitude que quelque chose d'extraordinaire est en train de se passer dans leur monde. Parce qu'elles croient que le monde ne sera désormais plus le même. Parce qu'elles croient que Dieu veut se rendre présent; que Dieu est ici. Et les deux femmes chantent, dansent et pleurent de joie dans la cour ensoleillée de la vieille maison d'Elizabeth.

Et qui sont-elles ces deux femmes folles de joie? Ce sont deux paysannes simples, pauvres, inconnues, sans éducation; deux femmes qui ne se démarquent en rien des autres femmes. Ce sont deux femmes normales qui n'ont pas besoin de vivre dans la richesse et le luxe pour être heureuses. Elles ne sont heureuses que parce que, dans leur foi, elles ont la certitude que quelque chose de divin est né en elles et dans le monde. Elles se réjouissent parce qu'elles sentent que Dieu est présent dans leur vie d'une manière unique et définitive. Elles se réjouissent car elles découvert le vrai sens de Noël, du Dieu avec nous!

Oui, cela est une bonne nouvelle ! Marie et Élisabeth nous disent: «Voici: tu peux être heureux même si tu es pauvre et malchanceux; tu peux réaliser ta vie même si tu n’as rien,  même si tu vis dans un pays aride et sans poésie; tu peux  être plus riches qu’un roi si tu crois que Dieu vient remplir ton cœur. »

Si je vous disais : «vous êtes des gens chanceux parce que vous avez une profession qui vous valorise ; un travail qui vous réalise et qui vous donne de l'argent; une maison de rêve, une femme merveilleuse, des enfants polis, intelligents et sensibles; un salon avec un arbre gigantesque plein de lumières et de cadeaux; une bonne ambiance de fête…», que vous dirais-je d'extraordinaire? Quelle bonne nouvelle serait-ce? Quelle bonne nouvelle un Dieu qui donnerait biens et bonheur à ceux qui sont déjà satisfaits et heureux? Non! La «bonne nouvelle» de Noël est l’annonce du contraire !
Noël annonce que le vrai bonheur est surtout accessible aux pauvres, car ils sont plus disponibles, plus libres et plus accueillants. Noël annonce que le bonheur n'est pas dans le biens matériels que l'on peut accumuler, mais dans le cœur ouvert et simple de ceux qui veulent s'emparer de ce que Dieu donne de soi-même, pour que nos vies puissent être transfigurées par les effets de sa présence.

Bruno Mori

mardi 27 novembre 2018

Une royauté pas comme les autres

(34e dim. ord. B – Fête du Crist-Roi - Jn. 18, 33-37)


            Cette fête catholique du Christ-Roi m’a toujours mis mal à l’aise étant donné que ce terme de « roi » a pour nous des connotations et des consonances qui s’accordent difficilement avec ce que Jésus a été et a enseigné au cours de sa vie.

            Ce titre de roi, en effet, comporte nécessairement l’idée de supériorité, de pouvoir, d’autorité suprême, d’honneurs, de faste, de richesses… qui sont des concepts et des attitudes que l’on ne peut évidemment pas attribuer à Jésus de Nazareth  et que celui-ci a toujours réprouvé et surtout refusé pour lui.

            À vouloir à tout prix garder le symbolisme de la royauté que cette fête liturgique nous propose, je préfère l’interpréter dans le sens d’une « royauté » personnelle que Jésus a vécue intensément et pleinement au cours de son existence parmi nous.

Par royauté personnelle j’entends le fait que Jésus a toujours été le maître et le souverain unique de son existence. Il ne s’est jamais soumis à personne, en dehors de Dieu. Il n’a reconnu et accepté dans sa vie aucune autre volonté, aucune autre autorité et aucun autre pouvoir. Il ne s’est laissé dominer ni par les instances civiles, ni par les instances religieuses. Il a été l’homme de la liberté et de l’indépendance la plus totale. Il s’est toujours senti libre vis-à-vis des impositions, des obligations, des contraintes qui lui venaient des lois, des normes, de préceptes, des interdits de la religion de son temps. Il a eu l’audace de se déclarer publiquement maître du sabbat et de disqualifier ouvertement tout usage d’autorité et de pouvoir qui ne prennent pas la forme du service gratuit et de la disponibilité amoureuse.

            Cette indépendance intérieure, cette maîtrise personnelle de sa vie et cette attitude de liberté royale de Jésus, brillent de tous leurs feux dans ce dialogue de Jésus avec Pilate proposé par l’évangile de Jean en ce dimanche. Jésus est devant le procureur romain comme l’accusé, le délinquant, le coupable, qui, apparemment, n’a plus aucun pouvoir, aucune valeur, aucune dignité, ni aucune liberté. Pilate, au contraire, semble être l’incarnation du pouvoir, de l’autorité, de la royauté et de la liberté. Il représente l’autorité impériale de Rome, il peut donc se permettre n’importe quoi ; il peut faire tout ce qu’il veut ; il a droit de vie et de mort sur ses sujets. Et il ne s’en privera pas de l’exercer.

            En réalité, Pilate est un pauvre type. C’est un opportuniste qui ne cherche que son succès ; qu’à louvoyer pour survivre dans un milieu politique fait de luttes, de rivalités et de compétions ; un fonctionnaire qui fait des pieds et des mains pour bien paraître, pour maintenir son poste ; pour défendre et renforcer par tous les moyens son prestige et sa bonne réputation vis-à-vis de Rome et des autorités religieuses juives. Il est un homme fondamentalement insécure, instable, lunatique, peureux et totalement dépendant de l’opinion publique et de la raison politique.

            De sorte que sa peur et son insécurité le poussent à agir et à gouverner comme un tyran, par le recours à une cruauté telle que Rome devra intervenir pour l’obliger à contrôler ses états d’âme psychopathiques et à limiter les massacres et le nombre d’exécutions.

            Confronté donc à la qualité humaine de Jésus, la piètre qualité humaine de Pilate ne fait vraiment pas le poids. Dans cette scène de Jésus au tribunal de Pilate, celui qui possède le contrôle de la situation et le véritable pouvoir sur sa propre vie, ce n’est pas Pilate, mais Jésus. Ici celui qui a un vrai comportement royal, ce n’est pas Pilate, mais Jésus. Ici ce n’est pas Pilate qui cherche à sauver Jésus, c’est plutôt Jésus qui cherche à sauver Pilate; à lui ouvrir le yeux sur la sombre vérité de sa vie; à lui faire comprendre que son pouvoir et sa liberté sont nuls tant qu’il ne sera pas capable de prendre le contrôle de sa vie, de se libérer de ses anxiétés, des ses peurs et de ses angoisses; tant qu’il ne cessera pas de vivre en fonction de sa carrière et en fonction des autres et d’être esclave de la satisfaction de ses ambitions et de ses rêves de gloire et de puissance.

            « Regarde-toi – semble lui dire Jésus – mes adversaires mon livré à toi pour que tu me juges et que tu me condamnes. En faisant cela, ils te dictent à l’avance quoi faire. Cela signifie qu’ils se moquent de ton autorité ; qu’ils te mènent par le bout du nez et qu’à leurs yeux tu n’es qu’une marionnette qu’ils font bouger à leur guise. Et tu te comportes envers moi exactement comme eux ont prévu que tu fasses. Tu sais que je suis innocent, et pourtant tu es trop lâche pour me faire justice et pour contrarier les autorités juives qui veulent ma mort. En réalité tu n’as aucun pouvoir et tu n’agis pas en maître de ton autorité et de la situation. »

            « Tu es esclave de tes peurs, de tes calculs politiques, des équilibres de pouvoir, de tes intérêts personnels et de tes ambitions. Tu es incapable de juger ma cause avec l’indépendance et la véritable autorité d’un magistrat libre et impartial. Tu n’es pas capable de prendre le contrôle de mon cas, comme tu n’es pas capable de prendre le contrôle de ta vie. Et alors tu t’en laves les mains, tu renonces et tu abdiques à tes responsabilités et tu condamnes un innocent et tu montres ainsi que tu es incapable d’agir selon la justice et de faire la vérité dans ta vie et dans celle des autres. »

            « Tu n’as donc aucun pouvoir ni sur ta vie, ni sur la mienne. Ma vie m’appartient totalement. Au contraire de toi, moi, ma vie je la possède pleinement, je la contrôle, je l’oriente et je lui donne la configuration que je veux. Ni toi, ni personne, vous ne pouvez me la prendre. Ma vie, je la vis comme je veux et je la donne quand je veux. Je suis le seul roi et maître de mon existence. Oui, cher Pilate, je suis roi, mais pas à ta façon, pas dans ton monde, pas en utilisant tes moyens. »

            Le discours que Jésus fait à Pilate, il l’adresse aussi à chacun de nous : « Es-tu maître et roi de ta vie ? Quelles autorités, quels principes, quelles valeurs orientent tes choix ? C’est qui, c’est quoi qui dirige ton existence ? Qui commande dans ta maison ? Est-ce toi qui régis les contenus de tes désirs, de tes aspirations, de tes rêves, de tes attachements, de tes amours ? Ou ce sont ces contenus qui contrôlent et qui commandent le déroulement de ton existence ? De quoi rêves-tu ? Rêves-tu de posséder en grand ou d’être grand ? De posséder beaucoup de biens ou de faire beaucoup de bien ? Veux-tu être roi, seigneur et maître de ton cœur, de ton âme et de ton esprit…? Es tu un homme libre ou un esclave : esclave des biens et des choses que tu possèdes, esclave de la drogue, de l’alcool, de la cigarette, de la pornographie, de la TV, d’Internet, des jeux en ligne, du téléphone intelligent …? Es-tu un homme libre ou un individu dépendant de sa cupidité, de ses pulsions instinctives, de ses préjugés, de son intolérance, de son agressivité, de la mode du moment, de la publicité, de l’opinion et des goûts des autres, des achats compulsifs, de la consommation à outrance… ?

            Cette fête est une bonne occasion pour réfléchir sur nos esclavages et nos dépendances, afin de faire naître en nous le désir d’être des personnes libres comme Jésus et de devenir, comme lui, les rois et les maîtres véritables de notre existence.



Bruno Mori – 19 novembre 2018




  

mardi 13 novembre 2018

Deux petits sous… et un grand amour


(32e dim. ord. B - Mc. 12, 38-44)


            Ce texte de Marc est une sorte de diptyque, en deux volets : le premier volet montre comment un chrétien ne doit jamais être. Le deuxième montre comment un chrétien devrait toujours se comporter.

            Dans le premier volet il est dit que les disciples ne doivent pas ressembler aux scribes, à ces théologiens et spécialistes de la Torah juive, auxquels Jésus reproche trois défauts.
            Premier défaut, la vanité : « Ils aiment se promener dans les rues à la vue de tout le monde; se pavaner dans leurs grandes robes ; recevoir les hommages et les salutations des gens; occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premières places aux banquets... »

            Le deuxième reproche que Jésus adresse aux scribes, c’est leur avidité : « Ils dévorent la maison des veuves. » C’est-à-dire, ils exploitent leur naïveté, leur confiance, leur vulnérabilité, leur solitude, leur hospitalité et leur générosité. Il faut savoir qu’au temps de Jésus les veuves faisaient partie de la classe sociale la plus pauvre, la plus fragile et la plus délaissée, avec l’étranger et l’orphelin. La voracité des scribes est donc encore plus ignoble aux yeux de Dieu, étant donné que cette catégorie de personnes profite de leur statut et de leur autorité pour exploiter à leur avantage les plus faibles et les plus démunis.

            La troisième accusation de Jésus est l’hypocrisie : « Ils aiment faire croire aux gens qu’ils sont des hommes très religieux et très pieux et qu’ils prient longuement.» D’après Jésus, ces maîtres respectés et vénérés ont introduit dans leur vie un double mensonge : d’abord celui de séparer la religion de la justice, car on ne peut pas penser de pouvoir rendre un culte à Dieu si, en même temps, on dérobe le pauvre. Ensuite l’autre mensonge, encore plus ignoble et détestable, qui consiste à s’illusionner que l’on aime Dieu et son prochain, alors que l’on n’aime que son ego, son lustre et ses mesquins intérêts personnels.

            On se tromperait cependant si l’on pensait que tous les scribes et les pharisiens étaient du genre que Jésus fustige ici. Parmi eux, il y avaient des individus, à tout point de vue, exemplaires, et aussi très sensibles et ouverts à l’enseignement de Jésus : pensons, par exemple, à Nicodème ou à celui que nous avons rencontré dans l’évangile de dimanche passé, dont Jésus admire la sagesse et auquel il dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu…»

            Le deuxième volet de cet évangile est constitué par le récit de l’aumône de la veuve au temple. La scène se déroule dans la salle ou dans le corridor réservé aux femmes où avaient été placées treize grosses corbeilles pour les offrandes. Les fidèles qui donnaient l‘offrande devaient déclarer au prêtre surveillant le montant du don. De sorte que cela devenait un geste public qui se prêtait à l’exhibitionnisme,  à l’ostentation et à la compétition. Il y avait des gens riches, dont l’offrande, annoncée à haute voie par le prêtre, suscitait l’admiration des personnes présentes et probablement aussi des disciples de Jésus.
           
            Et voilà qu’une pauvre veuve s’approche et jette discrètement dans le panier quelques sous qui étaient tout ce qu’elle possédait. Il n’y a que Jésus pour se rendre compte de son geste. Il en profite pour donner une leçon à ses disciples qui étaient encore là, bouche ouverte, à s’exclamer de surprise devant les généreuses offrandes des riches.

            Le Maître saisit cet événement pour secouer ses disciples ; pour les sortir de leur aveuglement naïf et de leur étonnement stupide, afin de les conduire à voir et à juger les personnes non pas d’après le « combien » elles donnent, mais d’après le « comment » elles donnent. « Jésus - dit le texte de Marc- observait comment les gens jetaient des monnaies dans le trésor du temple. »

Pour Jésus, le comment compte plus que le combien. L’attitude intérieure vaut plus que l’action extérieure. C’est le comment, plus que le combien, qui faitt la véritable valeur de ton geste. Est-ce que tu donnes avec ostentation ; pour te faire voir ; pour te mettre en valeur ; pour susciter de l’admiration ; pour montrer à tous ton importance, ton pouvoir et ta générosité ; pour en tirer gloire et prestige ; pour te procurer la reconnaissance et la dépendance des autres…?
Ou donnes-tu discrètement, secrètement, sans arrières pensées égoïstes ou intéressées ; gratuitement, sans rien attendre en retour, juste pour faire du bien ; juste pour aider, soulager ; par pure bonté, par miséricorde, par compassion, par amour...? « Regardez cette veuve - semble dire Jésus à ses disciples - son combien est presque nul ; mais son comment est admirable et d’une générosité et d’une valeur extraordinaire, car elle a tout donné d’elle même ; tout ce dont elle avait besoin pour vivre et, par conséquent, toute sa vie. »
             Le Maître a raison : le mètre pour juger la qualité d’une personne n’est pas la quantité, mais l’intégrité de son cœur. La veuve de la première lecture n’était pas en état d’accueillir, mais elle accueille. La veuve de l’évangile n’était pas en condition de donner, et pourtant elle donne. Les deux veuves ne donnent pas de leur superflu, comme font les riches, mais elles donnent tout ce dont elles ont besoin pour vivre. Elles donnent leur vie. C’est le geste de l’amour le plus absolu et le plus total. Dans leur rien, elles donnent tout ! Elles ne reculent pas, parce qu'elles n’ont presque rien ; mais elles s’avancent pour donner le peu qu’elles possèdent, parce qu’elles ont compris que leur vie n’aurait plus aucun sens et serait vraiment nulle si elles ne pouvaient plus rien donner. Car l’existence d’une personne ne s’enrichit vraiment que par le geste du don.

            Nous disons souvent qu’aimer signifie donner, et c’est vrai ! Mais en réalité, qu’est-ce que nous donnons ? N’est-il pas vrai que lorsque nous donnons de l’argent, nous ne donnons que du surplus, du superflu ? Que lorsque nous donnons de notre temps, c’est toujours du temps excédentaire ? Que lorsque nous donnons de nos talents, de nos compétences, c’est toujours après les avoir utilisés pour nos besoins et nos intérêts  personnels, ou de notre famille, ou de notre groupe ?

            Il y a parfois des moments dans notre vie où nous sommes dans la situation de la pauvre veuve de l’évangile : des moments où nous nous trouvons dans un état de misère intérieure, de détresse spirituelle ou psychologique ou de vide total : la perte d’une personne que nous avons beaucoup aimée ; la perte d’une amitié, d’un amour, d’un travail; la perte de la santé ; des difficultés et épreuves de tout genre : incompréhensions, crises, séparations, dépressions, échecs….
 Ce sont là des expériences qui nous mettent la mort dans l’âme ; qui découragent ; qui nous enlèvent le goût de vivre, avec la tentation de céder les armes, d’abandonner la lutte ; de croire que la vie ne nous réserve plus rien de bon ou de valable pour assurer notre bonheur ; que nous sommes inutiles, sans valeur… et que nous n’avons plus rien à donner…

            Eh bien, non ! - nous dit ce texte d’évangile - il te reste toujours quelque chose à donner, ne serait-ce qu’une poignée de farine et deux petits sous ! Ta vie termine lorsque tu n’as plus rien à donner. Mais tant que tu vis, tu peux toujours trouver quelque chose à donner, aussi insignifiant que cela puisse paraître aux yeux des autres : un sourire, un regard de tendresse, une caresse, un geste de compassion, un clin d’œil de complicité amicale, un bonjour, un merci, une poignée de mains, une porte retenue, un pas cédé, un ver d’eau donné, un récit de détresse écouté avec empathie, un vieillard accompagné, une personne seule visitée … « Donnez en cadeau ce que vous avez à l’intérieur de vous et alors tout deviendra bon pour vous -nous dit Jésus - et vous recevrez au centuple et vous trouverez le bonheur, ainsi que le chemin vers votre accomplissement humain et votre salut. » (Luc 11,41) 

Demandons au Seigneur de nous admettre à l’école de cette pauvre veuve que Jésus, avant de nous quitter, fait monter en chair afin qu’elle devienne pour nous un maître (une maîtresse) d’évangile, c’est-à-dire une maîtresse d’humilité, de gratuité et d’amour capable de tout donner et tout risquer pour la cause de Dieu et la cause de notre prochain.


MB - Novembre 2018