Rechercher dans ce blog

mardi 27 novembre 2018

Une royauté pas comme les autres

(34e dim. ord. B – Fête du Crist-Roi - Jn. 18, 33-37)


            Cette fête catholique du Christ-Roi m’a toujours mis mal à l’aise étant donné que ce terme de « roi » a pour nous des connotations et des consonances qui s’accordent difficilement avec ce que Jésus a été et a enseigné au cours de sa vie.

            Ce titre de roi, en effet, comporte nécessairement l’idée de supériorité, de pouvoir, d’autorité suprême, d’honneurs, de faste, de richesses… qui sont des concepts et des attitudes que l’on ne peut évidemment pas attribuer à Jésus de Nazareth  et que celui-ci a toujours réprouvé et surtout refusé pour lui.

            À vouloir à tout prix garder le symbolisme de la royauté que cette fête liturgique nous propose, je préfère l’interpréter dans le sens d’une « royauté » personnelle que Jésus a vécue intensément et pleinement au cours de son existence parmi nous.

Par royauté personnelle j’entends le fait que Jésus a toujours été le maître et le souverain unique de son existence. Il ne s’est jamais soumis à personne, en dehors de Dieu. Il n’a reconnu et accepté dans sa vie aucune autre volonté, aucune autre autorité et aucun autre pouvoir. Il ne s’est laissé dominer ni par les instances civiles, ni par les instances religieuses. Il a été l’homme de la liberté et de l’indépendance la plus totale. Il s’est toujours senti libre vis-à-vis des impositions, des obligations, des contraintes qui lui venaient des lois, des normes, de préceptes, des interdits de la religion de son temps. Il a eu l’audace de se déclarer publiquement maître du sabbat et de disqualifier ouvertement tout usage d’autorité et de pouvoir qui ne prennent pas la forme du service gratuit et de la disponibilité amoureuse.

            Cette indépendance intérieure, cette maîtrise personnelle de sa vie et cette attitude de liberté royale de Jésus, brillent de tous leurs feux dans ce dialogue de Jésus avec Pilate proposé par l’évangile de Jean en ce dimanche. Jésus est devant le procureur romain comme l’accusé, le délinquant, le coupable, qui, apparemment, n’a plus aucun pouvoir, aucune valeur, aucune dignité, ni aucune liberté. Pilate, au contraire, semble être l’incarnation du pouvoir, de l’autorité, de la royauté et de la liberté. Il représente l’autorité impériale de Rome, il peut donc se permettre n’importe quoi ; il peut faire tout ce qu’il veut ; il a droit de vie et de mort sur ses sujets. Et il ne s’en privera pas de l’exercer.

            En réalité, Pilate est un pauvre type. C’est un opportuniste qui ne cherche que son succès ; qu’à louvoyer pour survivre dans un milieu politique fait de luttes, de rivalités et de compétions ; un fonctionnaire qui fait des pieds et des mains pour bien paraître, pour maintenir son poste ; pour défendre et renforcer par tous les moyens son prestige et sa bonne réputation vis-à-vis de Rome et des autorités religieuses juives. Il est un homme fondamentalement insécure, instable, lunatique, peureux et totalement dépendant de l’opinion publique et de la raison politique.

            De sorte que sa peur et son insécurité le poussent à agir et à gouverner comme un tyran, par le recours à une cruauté telle que Rome devra intervenir pour l’obliger à contrôler ses états d’âme psychopathiques et à limiter les massacres et le nombre d’exécutions.

            Confronté donc à la qualité humaine de Jésus, la piètre qualité humaine de Pilate ne fait vraiment pas le poids. Dans cette scène de Jésus au tribunal de Pilate, celui qui possède le contrôle de la situation et le véritable pouvoir sur sa propre vie, ce n’est pas Pilate, mais Jésus. Ici celui qui a un vrai comportement royal, ce n’est pas Pilate, mais Jésus. Ici ce n’est pas Pilate qui cherche à sauver Jésus, c’est plutôt Jésus qui cherche à sauver Pilate; à lui ouvrir le yeux sur la sombre vérité de sa vie; à lui faire comprendre que son pouvoir et sa liberté sont nuls tant qu’il ne sera pas capable de prendre le contrôle de sa vie, de se libérer de ses anxiétés, des ses peurs et de ses angoisses; tant qu’il ne cessera pas de vivre en fonction de sa carrière et en fonction des autres et d’être esclave de la satisfaction de ses ambitions et de ses rêves de gloire et de puissance.

            « Regarde-toi – semble lui dire Jésus – mes adversaires mon livré à toi pour que tu me juges et que tu me condamnes. En faisant cela, ils te dictent à l’avance quoi faire. Cela signifie qu’ils se moquent de ton autorité ; qu’ils te mènent par le bout du nez et qu’à leurs yeux tu n’es qu’une marionnette qu’ils font bouger à leur guise. Et tu te comportes envers moi exactement comme eux ont prévu que tu fasses. Tu sais que je suis innocent, et pourtant tu es trop lâche pour me faire justice et pour contrarier les autorités juives qui veulent ma mort. En réalité tu n’as aucun pouvoir et tu n’agis pas en maître de ton autorité et de la situation. »

            « Tu es esclave de tes peurs, de tes calculs politiques, des équilibres de pouvoir, de tes intérêts personnels et de tes ambitions. Tu es incapable de juger ma cause avec l’indépendance et la véritable autorité d’un magistrat libre et impartial. Tu n’es pas capable de prendre le contrôle de mon cas, comme tu n’es pas capable de prendre le contrôle de ta vie. Et alors tu t’en laves les mains, tu renonces et tu abdiques à tes responsabilités et tu condamnes un innocent et tu montres ainsi que tu es incapable d’agir selon la justice et de faire la vérité dans ta vie et dans celle des autres. »

            « Tu n’as donc aucun pouvoir ni sur ta vie, ni sur la mienne. Ma vie m’appartient totalement. Au contraire de toi, moi, ma vie je la possède pleinement, je la contrôle, je l’oriente et je lui donne la configuration que je veux. Ni toi, ni personne, vous ne pouvez me la prendre. Ma vie, je la vis comme je veux et je la donne quand je veux. Je suis le seul roi et maître de mon existence. Oui, cher Pilate, je suis roi, mais pas à ta façon, pas dans ton monde, pas en utilisant tes moyens. »

            Le discours que Jésus fait à Pilate, il l’adresse aussi à chacun de nous : « Es-tu maître et roi de ta vie ? Quelles autorités, quels principes, quelles valeurs orientent tes choix ? C’est qui, c’est quoi qui dirige ton existence ? Qui commande dans ta maison ? Est-ce toi qui régis les contenus de tes désirs, de tes aspirations, de tes rêves, de tes attachements, de tes amours ? Ou ce sont ces contenus qui contrôlent et qui commandent le déroulement de ton existence ? De quoi rêves-tu ? Rêves-tu de posséder en grand ou d’être grand ? De posséder beaucoup de biens ou de faire beaucoup de bien ? Veux-tu être roi, seigneur et maître de ton cœur, de ton âme et de ton esprit…? Es tu un homme libre ou un esclave : esclave des biens et des choses que tu possèdes, esclave de la drogue, de l’alcool, de la cigarette, de la pornographie, de la TV, d’Internet, des jeux en ligne, du téléphone intelligent …? Es-tu un homme libre ou un individu dépendant de sa cupidité, de ses pulsions instinctives, de ses préjugés, de son intolérance, de son agressivité, de la mode du moment, de la publicité, de l’opinion et des goûts des autres, des achats compulsifs, de la consommation à outrance… ?

            Cette fête est une bonne occasion pour réfléchir sur nos esclavages et nos dépendances, afin de faire naître en nous le désir d’être des personnes libres comme Jésus et de devenir, comme lui, les rois et les maîtres véritables de notre existence.



Bruno Mori – 19 novembre 2018




  

mardi 13 novembre 2018

Deux petits sous… et un grand amour


(32e dim. ord. B - Mc. 12, 38-44)


            Ce texte de Marc est une sorte de diptyque, en deux volets : le premier volet montre comment un chrétien ne doit jamais être. Le deuxième montre comment un chrétien devrait toujours se comporter.

            Dans le premier volet il est dit que les disciples ne doivent pas ressembler aux scribes, à ces théologiens et spécialistes de la Torah juive, auxquels Jésus reproche trois défauts.
            Premier défaut, la vanité : « Ils aiment se promener dans les rues à la vue de tout le monde; se pavaner dans leurs grandes robes ; recevoir les hommages et les salutations des gens; occuper les premiers sièges dans les synagogues et les premières places aux banquets... »

            Le deuxième reproche que Jésus adresse aux scribes, c’est leur avidité : « Ils dévorent la maison des veuves. » C’est-à-dire, ils exploitent leur naïveté, leur confiance, leur vulnérabilité, leur solitude, leur hospitalité et leur générosité. Il faut savoir qu’au temps de Jésus les veuves faisaient partie de la classe sociale la plus pauvre, la plus fragile et la plus délaissée, avec l’étranger et l’orphelin. La voracité des scribes est donc encore plus ignoble aux yeux de Dieu, étant donné que cette catégorie de personnes profite de leur statut et de leur autorité pour exploiter à leur avantage les plus faibles et les plus démunis.

            La troisième accusation de Jésus est l’hypocrisie : « Ils aiment faire croire aux gens qu’ils sont des hommes très religieux et très pieux et qu’ils prient longuement.» D’après Jésus, ces maîtres respectés et vénérés ont introduit dans leur vie un double mensonge : d’abord celui de séparer la religion de la justice, car on ne peut pas penser de pouvoir rendre un culte à Dieu si, en même temps, on dérobe le pauvre. Ensuite l’autre mensonge, encore plus ignoble et détestable, qui consiste à s’illusionner que l’on aime Dieu et son prochain, alors que l’on n’aime que son ego, son lustre et ses mesquins intérêts personnels.

            On se tromperait cependant si l’on pensait que tous les scribes et les pharisiens étaient du genre que Jésus fustige ici. Parmi eux, il y avaient des individus, à tout point de vue, exemplaires, et aussi très sensibles et ouverts à l’enseignement de Jésus : pensons, par exemple, à Nicodème ou à celui que nous avons rencontré dans l’évangile de dimanche passé, dont Jésus admire la sagesse et auquel il dit : « Tu n’es pas loin du Royaume de Dieu…»

            Le deuxième volet de cet évangile est constitué par le récit de l’aumône de la veuve au temple. La scène se déroule dans la salle ou dans le corridor réservé aux femmes où avaient été placées treize grosses corbeilles pour les offrandes. Les fidèles qui donnaient l‘offrande devaient déclarer au prêtre surveillant le montant du don. De sorte que cela devenait un geste public qui se prêtait à l’exhibitionnisme,  à l’ostentation et à la compétition. Il y avait des gens riches, dont l’offrande, annoncée à haute voie par le prêtre, suscitait l’admiration des personnes présentes et probablement aussi des disciples de Jésus.
           
            Et voilà qu’une pauvre veuve s’approche et jette discrètement dans le panier quelques sous qui étaient tout ce qu’elle possédait. Il n’y a que Jésus pour se rendre compte de son geste. Il en profite pour donner une leçon à ses disciples qui étaient encore là, bouche ouverte, à s’exclamer de surprise devant les généreuses offrandes des riches.

            Le Maître saisit cet événement pour secouer ses disciples ; pour les sortir de leur aveuglement naïf et de leur étonnement stupide, afin de les conduire à voir et à juger les personnes non pas d’après le « combien » elles donnent, mais d’après le « comment » elles donnent. « Jésus - dit le texte de Marc- observait comment les gens jetaient des monnaies dans le trésor du temple. »

Pour Jésus, le comment compte plus que le combien. L’attitude intérieure vaut plus que l’action extérieure. C’est le comment, plus que le combien, qui faitt la véritable valeur de ton geste. Est-ce que tu donnes avec ostentation ; pour te faire voir ; pour te mettre en valeur ; pour susciter de l’admiration ; pour montrer à tous ton importance, ton pouvoir et ta générosité ; pour en tirer gloire et prestige ; pour te procurer la reconnaissance et la dépendance des autres…?
Ou donnes-tu discrètement, secrètement, sans arrières pensées égoïstes ou intéressées ; gratuitement, sans rien attendre en retour, juste pour faire du bien ; juste pour aider, soulager ; par pure bonté, par miséricorde, par compassion, par amour...? « Regardez cette veuve - semble dire Jésus à ses disciples - son combien est presque nul ; mais son comment est admirable et d’une générosité et d’une valeur extraordinaire, car elle a tout donné d’elle même ; tout ce dont elle avait besoin pour vivre et, par conséquent, toute sa vie. »
             Le Maître a raison : le mètre pour juger la qualité d’une personne n’est pas la quantité, mais l’intégrité de son cœur. La veuve de la première lecture n’était pas en état d’accueillir, mais elle accueille. La veuve de l’évangile n’était pas en condition de donner, et pourtant elle donne. Les deux veuves ne donnent pas de leur superflu, comme font les riches, mais elles donnent tout ce dont elles ont besoin pour vivre. Elles donnent leur vie. C’est le geste de l’amour le plus absolu et le plus total. Dans leur rien, elles donnent tout ! Elles ne reculent pas, parce qu'elles n’ont presque rien ; mais elles s’avancent pour donner le peu qu’elles possèdent, parce qu’elles ont compris que leur vie n’aurait plus aucun sens et serait vraiment nulle si elles ne pouvaient plus rien donner. Car l’existence d’une personne ne s’enrichit vraiment que par le geste du don.

            Nous disons souvent qu’aimer signifie donner, et c’est vrai ! Mais en réalité, qu’est-ce que nous donnons ? N’est-il pas vrai que lorsque nous donnons de l’argent, nous ne donnons que du surplus, du superflu ? Que lorsque nous donnons de notre temps, c’est toujours du temps excédentaire ? Que lorsque nous donnons de nos talents, de nos compétences, c’est toujours après les avoir utilisés pour nos besoins et nos intérêts  personnels, ou de notre famille, ou de notre groupe ?

            Il y a parfois des moments dans notre vie où nous sommes dans la situation de la pauvre veuve de l’évangile : des moments où nous nous trouvons dans un état de misère intérieure, de détresse spirituelle ou psychologique ou de vide total : la perte d’une personne que nous avons beaucoup aimée ; la perte d’une amitié, d’un amour, d’un travail; la perte de la santé ; des difficultés et épreuves de tout genre : incompréhensions, crises, séparations, dépressions, échecs….
 Ce sont là des expériences qui nous mettent la mort dans l’âme ; qui découragent ; qui nous enlèvent le goût de vivre, avec la tentation de céder les armes, d’abandonner la lutte ; de croire que la vie ne nous réserve plus rien de bon ou de valable pour assurer notre bonheur ; que nous sommes inutiles, sans valeur… et que nous n’avons plus rien à donner…

            Eh bien, non ! - nous dit ce texte d’évangile - il te reste toujours quelque chose à donner, ne serait-ce qu’une poignée de farine et deux petits sous ! Ta vie termine lorsque tu n’as plus rien à donner. Mais tant que tu vis, tu peux toujours trouver quelque chose à donner, aussi insignifiant que cela puisse paraître aux yeux des autres : un sourire, un regard de tendresse, une caresse, un geste de compassion, un clin d’œil de complicité amicale, un bonjour, un merci, une poignée de mains, une porte retenue, un pas cédé, un ver d’eau donné, un récit de détresse écouté avec empathie, un vieillard accompagné, une personne seule visitée … « Donnez en cadeau ce que vous avez à l’intérieur de vous et alors tout deviendra bon pour vous -nous dit Jésus - et vous recevrez au centuple et vous trouverez le bonheur, ainsi que le chemin vers votre accomplissement humain et votre salut. » (Luc 11,41) 

Demandons au Seigneur de nous admettre à l’école de cette pauvre veuve que Jésus, avant de nous quitter, fait monter en chair afin qu’elle devienne pour nous un maître (une maîtresse) d’évangile, c’est-à-dire une maîtresse d’humilité, de gratuité et d’amour capable de tout donner et tout risquer pour la cause de Dieu et la cause de notre prochain.


MB - Novembre 2018

mardi 30 octobre 2018

L'aveugle de Jéricho

 (30e dim ord. B –Mc. 10, 46-52 )


Cette anecdote dans la vie de Jésus a une évidente valeur symbolique. L’évangéliste Marc la raconte pour les chrétiens de son temps, dans un but éminemment catéchétique.

            Dans l’évangile, l’aveugle est indiqué comme « Bar-Timée », le fis de Timée. Or, en grec, le verbe « timao » a le sens autant d’ « honorer » que d’« avoir peur ».

            Cet homme serait alors le fils des honneurs c’est-à-dire celui qui veut être honoré, reconnu, qui cherche notoriété, gloire, succès. Dans ce même évangile de Marc, quelques paragraphes plus hauts, les disciples avaient demandé à Jésus de leur réserver une place d’honneur à sa droite et à sa gauche lorsqu’il aurait inauguré son royaume. Le texte que nous venons de lire semble donc vouloir enseigner aux disciple que de vouloir vivre en fonction des honneurs, de la première place, de la célébrité, de l’acceptation, de l‘approbation des autres, risque de nous aveugler; risque de nous faire vivre sans savoir qui l’on est vraiment. L’évangile nous dit ici que notre valeur nous la portons en nous; qu’elle est constituée par ce que nous sommes et qu’elle n’est pas donnée par ce que les autres pensent de nous ou par les honneurs ou l’adulation qu’ils nous réservent.

            Bar-Timée signifie aussi « fils de la peur ». Si tu te laisses dominer par la peur, alors tu ne vis plus; c’est la fin de tout. Si tu as peur d’être rejeté du groupe, alors tu t’isoles, tu te coupes, tu te renfermes. Si tu as peur de regretter une décision, de te tromper, de ne pas réussir, tu n’entreprendras rien. Si tu as peur de ne pas plaire, alors tu chercheras à plaire à tout le monde ; mais en faisant cela, tu ne feras jamais ce que tu aimes; tu ne seras jamais toi-même ; tu ne suivras jamais ton chemin ; tu né réaliseras jamais tes aspirations véritables. Tu ne vivras pas selon la vérité de ton être. Tu apparaîtras toujours comme la personne que tu n’es pas. Si tu as peur de changer, d‘essayer, de te lancer, de risquer, d’aller à contre-courant, d’être critiqué… tu ne bougeras jamais, tu resteras toujours assis et bloqué au bord de la route, toujours le même, toujours insatisfait, mécontent, frustré, grognon, parce que tu ne réussis pas à réaliser tes rêves, tes projets, les aspirations de ton cœur.

Il faudra que cet aveugle fasse la rencontre de Jésus pour que celui-ci lui révèle le secret de sa totale liberté. Jésus apprend à cet homme aveuglé la seule attitude intérieure qui pourra lui permettre de voir clair dans le fatras de ses dépendances et de découvrir sa valeur fondamentale et la vérité de son être: la confiance. Confiance en Dieu et confiance en lui-même. « Confiance, lève-toi !... » - lui dit Jésus - « la confiance te mettra debout, te rendra indépendant, te redonnera ton identité. »

Cet homme ne trouvera la vue et la véritable intelligence de sa valeur que lorsqu’il abandonnera sa préoccupation maladive de « bien paraître » et de donner une bonne image de soi-même, symbolisée ici par son manteau, et qu’il commencera à croire en ses possibilités et à avoir confiance en lui-même et dans les trésors de possibilités que Dieu a placé en lui. Alors, ce moquant de l’opinion et des reproches des autres (pour qu’il rentre dans les rangs et retrouve sa place de soumis qu’il a toujours occupé au bord du chemin), se débarrassant de son manteau, il se dressera d’un bond et il se lancera, enfin libre et indépendant, vers Jésus qui l’avait appelé et invité à se mettre débout.

On pourrait creuser ces paroles de Jésus et expliciter davantage leur sens profond de la sorte : « Avant tout, aie confiance en Dieu qui t’aime le premier, sans conditions ; qui te veux et t’accepte parce que tu es, comme tu es, tel que tu es, sans manteau, sans apparences, sans besoin de t’angoisser pour bien paraître. Sois donc toi-même; tu es unique, tu es différent, tu es très bien ainsi. Ne laisse personne te dire quoi penser, quoi faire; ne laisse personne dicter ton chemin, t’imposer ses idées, ses vérités, ses options, ses goûts. Tu as le droit de contester, de critiquer, de t’opposer. Tu as le droit d’être différent. Tu as le droit de mener ta vie comme tu l’entends, car, en t’introduisant dans ce monde, Dieu t’a assigné un destin unique ; il t’a confié une tâche exclusive et il n’y a que toi qui puisses la réaliser. »

« Alors, lève la tête, marche droit, sois fier de toi, de ce que tu es, de ton existence, de ta condition. Accepte-toi avec tes ombres et tes lumières, avec tes qualités et tes défauts, avec ta misère et ta grandeur. Dieu sait que tu es un être humain et que donc tu es faible, fragile, limité, défectueux ; il sait que tu peux te tromper, faire le mal, souffrir et faire souffrir… qu’importe ! C’est comme cela que tu es. C’est comme cela que Dieu t’a voulu. C’est comme ça que Dieu t’accepte. C’est comme cela que Dieu t’aime! Alors, plus de ventre à terre ; ne rampe jamais devant les autres; n’accepte jamais que les autres te rabaissent ou t’écrasent. Tu as de la grandeur ; tu as de la dignité ; tu es aimé de Dieu; tu es son enfant! Fais confiance aux trésors de ressources que l’amour de Dieu a déposé dans les profondeurs de ton être…»

Ce récit évangélique veut nous faire comprendre qu’il y un espoir pour tous les mendiants, les aveuglés, les découragés, les éprouvés de la vie, dans la mesure où ils ne se résignent pas à leur malheur et où ils sont disposés à assumer les coûts reliés à l’exercice de leur liberté. Ce récit veut dire à chacun de nous que tant que nous ne serons pas capables d’abandonner notre vie entre les mains de Dieu dans un acte de totale confiance, nous ne pourrons jamais nous croire assez bons, assez valables pour envisager une vie vécue dans la liberté, la sérénité et la paix qui nous permettra de marcher dans la confiance et la joie vers l’accomplissement de notre destin.


Bruno Mori

mardi 16 octobre 2018

«Donne ton argent aux pauvres…»



(28e dim ord. B – Marc 10,17-30)

En lisant ce texte de l’évangile de Marc, je ne peux me soustraire à l’impression qu’il constitue une gifle en peine face flanquée à notre société capitaliste occidentale obsédée par le rêve d’un progrès et d’une croissance économique sans fin. Il s’agit là d’un monde dominé et gouverné par l’argent, bâti et orienté exclusivement sur l’accumulation des richesses, l’augmentation du capital, le rendement des investissements, la multiplication des gains et n’obéissant à aucune autre règle et contraintes que celles de l’efficacité, du rendement et du profit.

Dans notre culture moderne, l’argent est devenu une sorte de fétiche ou d’idole. Il représente la valeur suprême, le seul dieu capable d’assurer la réussite personnelle et le bonheur de l’individu. Le culte de l’argent a remplacé tous les autres cultes. Il constitue la nouvelle religion des temps modernes. Le Dieu de la religion traditionnelle a été destitué et remplacé par le dieu-argent. Ce dieu est désormais la seule divinité devant lequel le capitaliste moderne se prosterne et rampe, comme un esclave devant son maître. Il est le seul dieu auquel il est disposé à tout sacrifier : son temps, ses énergies, son équilibre psychique et psychologique, ses amis, sa famille, sa maison, l’avenir de ses enfants, la santé de son environnent naturel et de la planète, ainsi que sa dignité, sa raison, ses sentiments. Certaines manifestions exagérées du pouvoir que l’argent donne au riche frisent parfois le grotesque et portent les symptômes de la perturbation psychique et du trouble mental.

Comme tout bon et pieux croyant, l’homme capitaliste croit lui aussi que son dieu peut le sauver et le rendre heureux. Malheureusement, dans son aveuglement et obnubilé comme il est par son avidité, il ne se rend pas compte que son dieu est en réalité un démon qui le possède entièrement, qui le tyrannise, qui le prive de sa liberté et qui le ronge de l’intérieur, en détruisant peu à peu en lui tous ces traits de cœur et d’esprit qui font la qualité de sa personne et qui tracent la véritable configuration de son humanité.

De sorte que, si l’attachement à l’argent gonfle le volume du portefeuille du riche, il amincit inévitablement sa taille humaine et spirituelle. Et si le riche est gros, gras et bien portant sur le plan économique de l’avoir, il est, bien souvent, un anorexique sur le plan spirituel de l’être.

La société capitaliste moderne ne se rend pas compte que l’obsession et le culte généralisé de l’argent déshumanisent ; et, qu’en réalité, l’accumulation de l’argent entre les mains avides d’une petite minorité de magnats ou de super-riches, au lieu d’améliorer l’état du monde, ne fait que l’empirer, en créant partout injustices, inégalités, misère et pauvreté.

Est-ce qu’il vaut la peine de vouer un tel culte au dieu-argent si, ou bout du compte, il ne réussit jamais à maintenir ses promesses de prospérité, de réalisation personnelle et de bonheur véritable ? Le prophète de Nazareth était convaincu que non.

Il affirmait, en effet, qu’il est plus facile à un chameau de passer par les trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu : c’est-à-dire dans l’expérience d’une perfection intérieure et d’un bonheur dont la source et située ailleurs que dans l’argent.

Jésus, homme intelligent et perspicace, savait quels dégâts l’attachement exagéré à l’argent peut causer à la qualité humaine et spirituelle d’une personne. C’est pour cela qu’il met continuellement en garde ses disciples contre les dérives de la cupidité et contre cette forme d’addiction et de dépendance. C’est pour cela qu’il pousse constamment les siens dans la direction opposée, en valorisant le détachement et la pauvreté comme une forme de vie et une attitude de fond qui devraient caractériser la physionomie spirituelle du disciple et donc du chrétien que nous sommes.

Si Jésus fait l’éloge du détachement, ce n’est évidemment pas pour que les gens manquent du nécessaire. Il veut au contraire qu’à tous soit assuré un confort sobre et décent qui rende possible une existence vécue dans la joie et la dignité.

Il refuse cependant à quiconque le droit d’aimer l’argent plus que tout. Il sait qu’être riche ou être pauvre, c’est une question d’attitude intérieure, de choix existentiel et de style de vie. On peut être riche, même si l’on est pauvre ; et on peut être pauvre, tout en étant riche. Je peux, en effet, être pauvre et ne rêver qu’à l’argent. Je peux être riche et être disposer à le partager.

Jésus est convaincu que le cœur de l’homme est à l’image du cœur de Dieu; et qu’il est donc fait pour contenir des valeurs plus sacrées, plus levées et plus précieuses que nos convoitises matérielles, nos ambitions économiques ou l’intérêt démentiel que nous portons souvent à nos comptes bancaires.

Être riche ou être pauvre, c’est finalement une question de cœur. C’est pourquoi il est important de savoir où j’ai placé mon cœur; de quoi il est rempli ; pour qui et pour quoi il bat. Utilisons-nous nos biens et notre argent pour en faire l’expression et l’incarnation bénéfique de notre amour ; un amour qui cherche à se répandre sur les autres et qui veut partager avec les autres ? Ou utilisons-nous nos biens seulement pour satisfaire nos appétits, nos caprices et nos égoïsmes personnels, en suffocant les forces amoureuses qui habitent dans notre cœur et qui sont les seules capables de nous donner une vie qui vaille la peine d’être vécue.

Jésus est convaincu que l’homme profane son cœur, lorsqu’il le remplit avec l’amour de l’argent, au lieu de le remplir avec l’amour de Dieu et de son prochain. Vivre uniquement dans le but d’accumuler de l’argent, de ramasser des biens et de s’encombrer de choses, n’est-ce pas sombrer dans l’idiotie ? N’est-ce pas faire un gâchis de sa vie ? N’est-ce pas rater le but de notre présence en ce monde ? 

Sommes-nous ici pour accumuler et dépenser de l’argent ; ou sommes-nous ici pour accumuler et dépenser de l’amour ? Voilà la question qu’aujourd’hui Jésus nous pose et à laquelle chacun de nous doit répondre.  


(Bruno Mori - 9 octobre 2018)

mardi 18 septembre 2018

« POUR VOUS QUI SUIS-JE ? »

(Marc 8, 27-35 - 24e dim. ord. B)

 C’est la question que Jésus posait à ses amis car, comme chacun de nous, il était intéressé à savoir quelle était l’opinion qu’ils avaient de lui. Il voulait connaître quelle place et quelle importance il avait dans leur vie. C'est une question plus que légitime, puisque personne ne peut vivre et ne peut s’engager dans l’existence sans se sentir accepté, valorisé, apprécié, reconnu par les gens de son entourage.

Pour savoir si nous méritons une telle reconnaissance de la part de notre milieu et pour mieux discerner les attitudes et les dispositions à avoir pour être reçus et perçus par les autres, il est peut-être utile d’inverser la question et de nous demander : « Quand une personne est-elle vraiment importante pour nous ? ».

Je pense qu’une personne est vraiment importante pour nous lorsque :   

-     elle nous donne du bonheur – Alors nous nous sentons réalisés et nous sentons aussi que notre vie a un sens;
-     nous nous sentons responsable d’elle;
-     nous tenons à son bonheur plus qu’au nôtre;
-   elle nous aide à nous sentir en confiance avec nous-mêmes, de sorte que, d’un coté, nous craignons moins le jugement des autres et, de l’autres coté, nous affrontons l’existence avec beaucoup plus d'assurance et de désinvolture;
-    elle nous permet de vivre une relation profonde et harmonieuse. Alors nous ne nous sentons plus seul. Nous dépassons la solitude et le sentiment de séparation pour entrer dans une expérience de communion et de partage;
-   cette personne est devenue, je ne dirais pas indispensable à notre existence, car personne n'est totalement indispensable, mais lorsque nous ne pouvons plus concevoir notre existence séparée ou privée d’elle;
-     nous nous surprenons à penser à elle sans nous en rendre compte, car elle occupe le fond de nos pensées, car elle est au centre de nos soucis, de nos désirs; et lorsque nous sentons un vide et en manque en son absence.
Si pour une personne, notre cœur se dilate de joie ou se serre de peine et d’ennui …. Alors cette personne est importante pour nous…

Heureux sommes-nous si, dans notre vie, nous avons eu la chance de ressentir cela et de réagir de la sorte à une personne que nous avons rencontrée ou si nous avons le bonheur de susciter de tels sentiments chez une autre personne ! La course de notre vie est gagnée et nous avons réussi l’épreuve de l’existence, si nous avons été capables de tels sentiments et capables de réaliser une telle qualité de relations humaines ! Sans cela, notre vie risque d’être une collection de babioles, un ramassis de futilités qui banalisent notre existence et qui risquent d’en faire un misérable gâchis.

Lorsque dans un couple d’amoureux, l’un des deux demande à l’autre : « Qui suis-je pour toi ? Qu’est-ce que je représente pour toi ? ». Généralement la réponse ne se fait pas attendre : « Tu es tout pour moi ! Tu es celui ou celle qui me permet de vivre !… ». Et souvent la personne qui pose cette question le fait dans l’espoir d’entendre de telles réponses qui ne sont que des magnifiques déclarations d’amour. Nous avons tellement besoin d’entendre quelqu’un nous dire qu’il nous aime ! De sentir que l’amour de l’autre nous est assuré ! Que nous sommes importants pour quelqu’un ! Nous avons besoin de nous convaincre que notre vie mérite d’être vécue parce qu’elle est voulue, désirée, appréciée par un autre! Parce qu’elle apporte bonheur, joie, sécurité et sens à une autre ou à d’autres personnes !

            Car finalement le malheur ou l’échec d’une vie et d’un individu sont causés par la sensation d’être inutile et superflu en ce monde, de n’intéresser personne et de n’être pas digne d’amour ou de ne pas le mériter. Cela signifie alors que le salut d’une vie est dans l’assurance de se sentir voulu et accueilli par un autre ; dans l’expérience de se sentir important pour un autre et finalement, dans la force des liens d’amours avec lesquels nous savons nous lier les uns les autres.

J’aime à penser que, dans l’évangile de ce dimanche, Jésus a voulu poser cette question parce qui il avait particulièrement besoin de se sentir entouré et soutenu par la présence aimante et valorisante de ses amis. Alors qu’il se sentait repoussé et condamné par ses adversaires et qu’il voyait sa vie s’en aller vers l’échec et la catastrophe, Jésus avait besoin de s’assurer que, dans sa vie, tout n’était pas perdu, puisqu’il pouvait compter sur l’amour des personnes qui lui avaient fait une grande place dans leur cœur et pour lesquelles il était très important, puisqu’il constituait leur seule raison de vivre.

Souvenez-vous de la question posée un jour par Jésus aux siens: « Voulez-vous me quitter vous aussi? », et la réponse des apôtres: « Mais où irions-nous, Seigneur, Toi seulement a les paroles qui nous font du bien et qui nous aident à vivre …! » (Jn.6,66-69).

Jésus, en posant cette question de « Qui suis-pour vous ? », interpelle aussi chacun de ses disciples et donc chacun de nous, sur la place que nous lui faisons ou que nous lui laissons dans notre cœur et dans notre vie« Qui suis-je pour vous ?». Un personnage rare, bizarre, comme il y en a eu plusieurs dans l’histoire ? Un phénomène culturel ? Un réactionnaire, un protestataire qui a de la peine à se conformer aux coutumes établies, aux lois, aux traditions des ancêtres ? Suis-je un innovateur qui vous apporte une parole neuve, un nouvel enseignement qui vous ouvre les yeux ; qui vous sort de l’ignorance et de l’oppression? Qui vous aide à récupérer confiance, dignité et liberté ?

 Êtes-vous avec moi par devoir, par habitude, par obligation, par peur ? … Ou êtes-vous avec moi parce qu'un jour vous m’avez rencontré, parce que vous m’avez choisi ? Parce que vous avez été pris, fasciné par moi ; parce que vous avez senti que votre vie pouvait être transformée par ma présence ; parce que vous avez découvert que je ne suis pas comme les autres, que je ne parle pas comme les autres et que je vous apporte quelque chose que les autres hommes ou les autres Maîtres ne sont pas capables de vous donner ? Parce que vous avez senti que j’étais la seule personne capable de répondre à vos attentes de sens, de sécurité de paix intérieure, de perfectionnement et d’accomplissement humains et de bonheur ? Parce que vous avez compris et ressenti que j’étais la seule personne à laquelle vous pouviez confier votre existence, avec la certitude de ne pas la perdre, mais de l’accomplir, la réussir et la sauver ? « Celui que veut sauver sa vie, doit la perdre en me la confiant … car celui qui sera capable de perdre sa vie pour moi la sauvera ».

Peut-être que la parole que le Seigneur nous adresse aujourd’hui veut nous questionner sur les motivations réelles de notre adhésion à la foi chrétienne et sur la qualité de nos rapports personnels avec Jésus de Nazareth. La seule question que nous devons nous poser à son égard est en définitive la suivante : « Sommes-nous avec lui parce que nous l’avons un jour personnellement rencontré et que nous en avons été fascinés ? Parce qu'un jour nous l’avons librement choisi comme notre guide et notre maître ? Finalement, sommez-nous avec Jésus de Nazareth parce que nous l’aimons et nous l’admirons ?

Ou sommes-nous avec lui parce qu’il nous a été imposé par les circonstances de la vie et que nous continuons de le garder par tradition et par habitude, comme on garde un vieux meuble que nos parents nous ont légué ?

En d’autres mots, sommes-nous des chrétiens par choix ? Par conviction personnelle ? Parce que nous avons été surpris et épris par la personnalité et la qualité d’humanité de Jésus de Nazareth ainsi que par les valeurs de vie qu’il nous communique…? Ou notre christianisme est-il seulement une coloration culturelle qui ne change pas vraiment ni notre cœur ni la qualité de notre vie ?...

Voilà des interrogations importantes que l’Évangile de ce jour pose à notre cohérence chrétienne et à la vérité de notre foi.
.


Bruno Mori

mardi 4 septembre 2018

…L’Homme qui donne le pain …



(18e dim. ord. – Jn 6,24-35)

Nous savons aujourd’hui que le processus évolutif du cosmos et des espèces vivantes sur la terre se réalise à travers une suite ininterrompue d’échecs et de réussites, de bouleversements apocalyptiques et de fabuleux accomplissements. Ainsi, assistons-nous, au cours de l’histoire de l’humanité, à l’apparition continuelle et régulière autant de déchets que de chefs d’œuvre d’humanité; à des individus qui font honte et déshonneur à la race humaine et à d’autres qui en sont la gloire et l’orgueil. Nous voyons apparaître des personnages lugubres que l’on souhaiterait n’avoir jamais existés parce qu’ils ont obscurci et barbarisé l’histoire humaine par l’horreurs de leurs crimes et de leurs méfaits. Mais, nous assistons aussi à l’apparition de figures d’hommes et de femmes qui sont comme des étoiles qui surgissent au hasard des énergies attractives qui modulent la conformation de l’Univers et qui pendant des millions d’années éclairent de leur lumière l’immensité des espaces galactiques.

Ainsi, parmi les ratés de l’évolution humaine et pour rester seulement dans un passé récent, pensons, par exemple, aux tristes personnages de Hitler, Staline, Mao Zedong, Pol-Pot; ou, plus proche de nous, aux membres des mouvements intégristes islamiques du Moyen Orient (talibans, état islamique), à certains tyrans de pays africains, à certains présidents des grandes puissances modernes…
Parmi les réussites de l’évolution humaine, nous pouvons nommer des figures comme Bouddha, Lao, Platon, Jésus, Teresa d’Avila, Dante Alighieri, Michelangelo, Shakespeare, Mozart, Beethoven, Martin Luther King, Kierkegaard, Gandhi, Einstein, Nelson Mandela, Drewermann, Leonardo Boff,  etc.  ….. Ces personnes sont des modèles et des sources d’inspiration pour tous les humains. Ils sont des phares qui éclairent et indiquent le chemin à parcourir. Ils sont des faiseurs d’espérance et de beauté ; des prophètes qui annoncent la possibilité d’un monde nouveau, différent et meilleur. Ils sont les détenteurs d’une réelle sagesse. Ils nous communiquent des intuitions et des visions singulières sur la Réalité. Ils nous dévoilent de rêves et de projets inédits, souvent déstabilisants, certes, mais ayant le pouvoir d’interpeller, de faire réfléchir, de poser et de proposer des défis et d’inviter la race humaine sur des chemins jamais parcourus, afin de la faire progresser vers des horizons plus vastes et vers des réalisations et des formes plus accomplies d’humanité.

Jésus de Nazareth fait partie de cette catégorie d’humains particulièrement inspirante et réussie. C’est comme cela qu’il a été perçu par ses admirateurs et qu’il a été présenté dans la littérature chrétienne du premier siècle. Ainsi, les auteurs chrétiens des évangiles le décrivent-ils comme l’homme qui a su réaliser dans sa personne la synthèse la plus complète et la plus parfaite des qualités humaines, au point de le considérer comme une merveille et un miracle d’humanité; comme un homme venu de Dieu; comme un don du Ciel aux hommes ; comme le mètre et la forme sur lesquels chacun  de nous devrait désormais se mesurer et se modeler pour réussir la construction de sa propre humanité. Ainsi, pour ces auteurs anciens, Jésus est l’«Homme» et le «Maître» par excellence, sur la parole, l’enseignement et l’esprit duquel tout humain pourrait conformer et modeler sa vie.

Voilà pourquoi, dans le texte d’évangile que nous venons de lire, l’évangéliste Jean, friand d’images et de symboles comme tous les auteurs anciens, présente Jésus comme pain, nourriture, source d’eau vive, lumière que chacun doit chercher, s’il tient à satisfaire sa faim et sa soif d’absolu, de vérité, de gratification, de sens, de bonheur : faim et soif que chaque être humain, normalement constitué, un jour ou l’autre, ressent dans les profondeurs de son cœur.

Jean, avec les autres auteurs chrétiens du premier siècle, a vu en Jésus un exemplaire d’homme tellement accompli, que  son exemple, la réflexion sur les principes, les convictions, les attitudes, les forces et les virtualités qui ont régit sa vie, peuvent grandement aider et inspirer ceux et celles qui, dans une attitude de confiance amoureuse et admirative, acceptent de l’adopter comme référence ultime et source d’inspiration,  dans le but de bâtir leur existence sur le modèle et la forme de son humanité.

L’évangile (d’aujourd’hui) nous assure que les chrétiens qui acceptent de suivre ce Maître et de se modeler sur son esprit, deviendront des nouvelles créatures, des personnes d’une qualité «supérieure». Non plus des individus renfermés sur eux-mêmes, exclusivement occupés et préoccupés à mettre sur pied leur petit bien-être et leur petit bonheur personnel; individus qui accumulent et consomment des «choses», et dont les intérêts restent limités à la satisfaction de leurs  besoins primaires et biologiques…

L’évangéliste Jean nous assure que les humains qui cherchent Jésus pour le pain qu’il peut leur offrir, pourraient avoir la possibilité de devenir des individus différents : ouverts, capables d’avoir faim et soif de valeurs moins terre à terre, plus élevées et plus spirituelles. Ce qui signifie que l’imitation du Maître de Nazareth peut faire de nous des individus capables de spiritualité; c’est-à-dire, capables de s’intéresser à des réalités et à des contenus autres que ceux concernant uniquement le manger, le gagner, le posséder, l’accumuler, le consommer, l’avoir du  bon temps et  du plaisir.

La fréquentation du Nazaréen peut nous conduire à prendre conscience que, en tant qu’humains, nous avons un destin particulier en ce monde ; que nous sommes appelés à y  vivre à un niveau de conscience supérieure;  qu’il y a en nous quelque chose qui nous fait différents des animaux, puisque nous sommes capables de réflexion, d’émerveillement, de don de nous-mêmes, d’altruisme, de bonté, de tendresse et d’amour. Puisque nous rions, nous pleurons, nous espérons, nous désirons, nous nous languissons, nous sommes toujours insatisfaits. Puisque nous sommes porteurs d’une profondeur et d’un mystère qui nous dépasse et que, à cause de cela, nous pouvons nous interroger sur les raisons de la présence de la souffrance, du bien et du mal; sur le sens et le but de notre vie et de notre mort;  être assez sensibles spirituellement pour vibrer en consonance avec la Réalité ou le Mystère Ultime que nous appelons «Dieu».

La fréquentation de ce Maître peut nous aider à mieux nous orienter dans la vie, à découvrir les comportements, les projets, les quêtes et les conquêtes qui donnent vraiment consistance, qualité  et  profondeur à notre existence et qui nous bâtissent en tant que personnes riches d’une authentique sagesse et d’une attachante forme d’humanité : une humanité qui se manifeste et se déploie comme bienveillance,  bonté, compassion, partage, tolérance, attention et soin, autant en faveur  de nos  frères humains, qu’en faveur et pour le bien-être et la santé de notre Planète.

C’est pour cela que Jean fait dire à Jésus qu’il peut nous donner un pain capable de nous maintenir en vie pour toujours, maintenant et pour l’éternité. Ce texte veut finalement nous faire comprendre que le pain qui donne vie n'est pas le pain qu'on reçoit et qui se mange, mais le pain qui se donne. Si tu es épris de sa personnalité ; si tu es animé par son esprit, si tu deviens le bon pain qu’il a été, tu sauras ce que signifie vivre pleinement. Si tu te donnes, tu t’accompliras et tu seras heureux Si tu retiens tout pour toi et ne donnes rien de toi, tu te perdras; ta vie sera vide, tu t’appauvriras en humanité et tu seras un individu mesquin, triste et seul.

Cet évangile nous place donc aujourd'hui face à un défi radical : quelle est ma lumière, ma nourriture, mon eau ? Autrement dit: qui est le Seigneur de ma vie? Où puis-je trouver la source véritable de mon humanité ?


( Bruno Mori – 2 aout 2018)  

lundi 11 juin 2018

LE DÉTRAQUÉ DE LA FAMILLE

(10e dim. ord. B – Mc 3, 20-35)

Les évangiles sont des textes catéchétiques écrits pour l’instruction des premières communautés chrétiennes. Lorsque Marc, entre les années 60-70, rédigeait son évangile, il y avait encore des chrétiens qui se considéraient les descendants de la famille biologique de Jésus (peut-être étaient-il les enfants, les petits-enfants, les neveux et les nièces, les petits neveux ou les petites nièces de la deuxième génération des frères et sœurs de Jésus). Les évangiles nous ont laissé les noms d’au moins quatre frères de Jésus (Jacques, Joseph, Jude et Simon), mais ils ne spécifient nulle part ni les noms ni le nombre des sœurs.

Apparemment, les descendants naturels de la famille de Jésus réclamaient un traitement de faveur au sein de la communauté chrétienne dont ils faisaient partie. Marc profite de cette circonstance historique pour mettre les points sur les «i» et pour donner une leçon aux chrétiens de son temps. Il leur dit que dans la communauté des disciples de Jésus, fondée sur ses valeurs, ses principes et animée par son esprit, ce ne sont plus les liens du sang qui comptent, mais les liens du cœur. Il leur dit que ce qui constitue désormais le seul titre d’importance, de valeur et de grandeur dans la vie du disciple, ce n’est plus l’appartenance biologique à sa famille, mais la capacité que chacun possède d’établir des liens amicaux et affectifs avec Jésus, avec l’autre, quel qu’il soit, et avec Dieu.
 Il y a cependant autre choses qui nous frappe lorsqu’on lit attentivement ce texte de Marc et lorsqu’on se laisse saisir par l’esprit qui l’anime: on est impressionné par l’extraordinaire liberté intérieure de Jésus. Au contact et à la fréquentation du Jésus des évangiles nous comprenons que ce que Jésus nous a apporté de vraiment précieux ce n’est pas tant le salut éternel, mais la liberté qu’il nous a transmise. Il a rendu possible pour nous un exode intérieur sans précédents qui nous a permis de passer d‘un Égypte intérieur d’esclavage, à une liberté de terre promise; d’une expérience d’obscurité, à une expérience de lumière; d’une situation de peur constante et congénitale, à une situation de confiance durable et sans bornes; d’une condition d’ignorance, à une nouvelle sagesse bâtie sur une nouvelle interprétation et compréhension du monde des hommes et du monde de Dieu.

Dans ce texte, Marc présente Jésus comme un homme qui a toujours vécu en dehors des normes établies et qui a constamment marché en dehors des sentiers battus. Il est l’homme qui possède la liberté du vent, dont on ne sait pas d’où il vient et où il va. Il est l’homme du «dehors», du mouvement, de la longue route, des grands espaces, du désert silencieux et sauvage, des sommets solitaires et priants, des nuits profondes et des matins radieux aux bords du lac. Il est l’homme qui ne se laisse arrêter, renfermer, emprisonner, bâillonner par personne et surtout pas par les règles, les modelés de comportement, les obligations, les impositions et les interdits de la religion. Il a vécu dans une indépendance totale vis-à-vis de toute autorité, autant civile que religieuse. Il ne reconnaît aucune autorité qui s’impose par la force de la contrainte et du pouvoir ; mais seulement celle qui se déploie par la force du service et l’ardeur de l‘amour.

 Il veut être libre d’aller toujours son chemin, même s’il faut qu’il marche sur les aspérités des ronces, des épines, des cailloux et les dangers des eaux profondes. Il n’a jamais peur de trébucher, de tomber et de couler. Il a le courage de l’aventurier et l’intrépidité de l’explorateur. Il possède la détermination, la force et la confiance qui lui viennent de la certitude qu’il est toujours porté et soutenu par la main de son Dieu.

Toute la vie de Jésus s’est déroulée à l’enseigne du «dehors». Il est né en dehors de son pays, en dehors de sa maison, en dehors du cercle de sa famille et de sa parenté. Il est chassé hors de son village. Même son succès de thaumaturge et de prédicateur itinérant s’est tourné contre lui, en l’obligeant à rester en dehors de villes et des villages et à l’écart des foules. Ses détracteurs et les membres de sa famille diront qu’il est «hors de lui». Il mourra en dehors de la ville. Lorsque ses disciples iront le visiter au tombeau où ils «l’avaient déposé» (Jn 20,15), il sera déjà «dehors» et ailleurs.

On a comme l’impression que sa suprême liberté fait de lui un homme qui ne se laisse jamais saisir, manipuler, exploiter, utiliser au gré des désirs, des plans et des intentions des autres. Puisqu’il est l’homme donné à tous, il n’appartient à personne. Il est rarement là où nous pensons le trouver ; il est souvent présent là où nous n’imaginerions jamais le rencontrer.

Jésus est l’homme du «dehors» aussi parce que toute sa vie a été façonnée par une attitude constante de décentration de soi, de don de soi, pour aller «hors» de soi et vers l’autre, les autres, vers le monde des hommes et le monde de Dieu. De sorte que, dans l’évangile de Marc, Jésus est présenté comme l’homme totalement sorti de lui-même et entièrement consacré non pas à bâtir son propre bonheur, mais uniquement le bonheur des autres.

C’est justement parce que Jésus a vécu toute sa vie en homme libre et indépendant, sans se laisser renfermer dans les cadres fixes et établis des lois, des coutumes et des traditions;
c’est parce qu’il était indomptable, imprévisible, original, unique, réactionnaire, révolutionnaire, nouveau et innovateur dans tout ce qu’il était, dans tout ce qu’il faisait et dans tout ce qu’il disait et demandait;
 c’est parce qu’il vivait et se comportait «en dehors» des règles qui dictaient le comportement du bon fils attaché à sa famille biologique et du bon croyant attaché à sa religion;
c’est parce qu’il avait fait éclater toutes les conventions, les normes et les paradigmes traditionnels,
 qu’il a suscité les inquiétudes de sa famille naturelle et des autorités, concernés et préoccupés par les conséquences de ses actions et de sa prédication.

 Les membres de sa famille pensaient qu’il s'était détraqué, qu'il était devenu fou, qu’il avait perdu la tête et ils voulaient le rapatrier de force dans son pays natal, question d’éviter au clan familial honte et déshonneur. Les membres de la religion officielle pensaient que cet homme, fauteur de troubles, de désordres, de confusion et de divisions dans le peuple, était un «diabolos» ou un «diviseur», qui agissait sous la pulsion et l’inspiration d’un esprit démoniaque.

Malgré les apparences qu’ils auraient voulu sauver, ni l’un ni l’autre de ceux deux groupes qui en voulaient à Jésus, ne se souciaient vraiment du bien être véritable du Maître. Tout ce qui les intéressait c’était ôter de la circulation et se débarrasser d’un individu devenu gênant et une source de problèmes et de tracas pour eux et pour le système établi.  

Les attitudes agressives et malveillantes autant de sa parenté que des autorités religieuses n’auront comme effet que de renforcer davantage la détermination et l’indépendance intérieures de Jésus, qui ne reculera pas d’un pas, ne révisera pas ses positions, se gardera imperturbablement sur le chemin qu’il avait entrepris et restera fidèle jusqu’au bout à la mission qu’il pensait être la sienne et qu’il était convaincu avoir reçue de Dieu.

À sa famille, à sa mère, à ses frères et sœurs qui le «cherchaient», qui voulaient «s’en emparer», mais en «restant dehors» (Mc 3, 21; 31), c’est-à-dire, sans essayer de pénétrer le mystère profond de sa personne, Jésus répondra qu’ils devront eux aussi apprendre à parcourir un chemin de conversion, de changement et de foi. Ils devront, eux aussi, entrer dedans, à l’intérieur, dans la maison où il se trouve, s’asseoir autour de lui et «rester avec lui» (Mc 3,14); assumer humblement l’attitude du disciple qui écoute les paroles de son Maître, s’imprègne de son esprit, afin de devenir capable, comme lui  de calquer sa vie sur la volonté de Dieu (Mc 3,35). 

Aux scribes, qui lui reprochent d’être possédé par un démon, Jésus répondra que ce sont plutôt eux qui sont conduits par un esprit démoniaque, puisqu’ils veulent l’empêcher de faire le bien, de répandre autour de lui amour et bonté, de guérir, de soulager les gens de leurs maux et des leurs souffrances, en redonnant à tous espoir, confiance, courage et joie de vivre.

Finalement, ce texte nous stimule, nous, les disciples de Jésus de Nazareth, à lui rassembler. Il nous pousse à être, nous aussi, des gens de convictions et de caractère, qui savent se tenir debout dans les contrariétés, les difficultés et les épreuves de la vie, soutenus, comme notre Maître, par la certitude que nous sommes tous, dans ce monde, les instruments d’un Mystère d’Amour qui cherche à se communiquer et à se rependre et qui nous tient toujours par la main.


Bruno Mori, Montréal, juin 2018