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vendredi 24 avril 2020


Prendre soin de son corps et du corps des autres en temps de coronavirus

Par Leonardo Boff (traduit du portugais par Bruno Mori)

18/04/2020


En ces temps dramatiques, sous l'attaque du coronavirus sur nos vies et sur nos corps, il n'y a rien de plus opportun que de réfléchir plus profondément sur nos corps, sur ce qu'ils sont et comment nous devons, plus qu'avant, prendre soin d'eux et du corps des autres.

Pour cela, il est important d'enrichir notre compréhension du corps, car celle héritée des Grecs et qui prévaut encore dans la culture dominante, comprend le corps comme une partie de l'être humain, à côté de l'autre partie qu'est l'âme. Les êtres humains sont généralement compris comme un composé du corps et de l'âme. En mourant, le corps retourne à la Terre, tandis que l'âme est transférée dans l'éternité, heureuse ou malheureuse, selon la qualité de vie qu'elle a vécue. Essayons d'enrichir notre compréhension du corps à la lumière de la nouvelle anthropologie.

L'unité complexe corps-esprit

L'anthropologie biblique et l'anthropologie contemporaine (et il y a beaucoup d'affinités entre les deux) nous présentent une conception plus complexe et holistique du corps. Selon elles, le corps n'est pas quelque chose que nous avons, mais quelque chose que nous sommes. Nous parlons alors d’un homme-corps immergé dans le monde et lié et connecté dans toutes les directions.

L'être humain se présente donc avant tout comme un corps. Corps vivant et non cadavre, réalité bio-psycho-énergétique-culturelle, dotée d'un système perceptif, cognitif, affectif, évaluatif, informationnel et spirituel.

Il est fabriqué à partir des matériaux cosmiques qui se sont formés depuis le début du processus de cosmogénèse il y a 13,7 milliards d'années, de biogenèse il y a 3,8 milliards d'années et d’anthropogenèse il y a 7 à 8 millions d'années, avec 400 billions de cellules, continuellement renouvelées par un système génétique formé sur 3,8 milliards d'années (c'est l'âge de la vie), habité par un quadrillion de microbes (Collins, The language of life, p.200), équipé d’un cerveau unique à trois niveaux, avec 50 à 100 milliards de neurones. Le plus ancestral, le cerveau reptilien, qui a émergé il y a 250 millions d'années, explique nos réactions instinctives, telles que l'ouverture et la fermeture des yeux, le rythme cardiaque et autres, autour duquel s'est formé le cerveau limbique, il y a 125 millions d'années, qui explique notre affectivité, notre amour et nos soins. Enfin le tout a été complété par le cerveau néocortical, qui a surgi il y a environ 5 à 8 millions d'années, grâce auquel nous avons conceptuellement organisé le monde et nous sommes ouverts à la totalité de la réalité.

La corporalité est une dimension du sujet humain concret. Cela signifie que dans la réalité nous ne trouvons jamais un esprit pur, mais toujours un esprit incarné. La corporéité de l’humain appartient au domaine de l'esprit et avec celle-ci il entre en relation permanente avec toutes choses. En tant qu'homme-corps, nous émergeons comme un nœud de relations universelles dans  notre être-dans-le-monde-avec-les-autres.

Cet être-au-monde-avec-les-autres n'est pas une dimension géographique, ni accidentelle mais essentielle. Cela signifie, qu'à chaque instant et en sa totalité, l'être humain est corporel et simultanément, en sa totalité, il est spirituel. Nous sommes un corps spiritualisé, car nous sommes aussi un esprit « corporisé ». Cette unité complexe de l'être humain ne doit jamais être oubliée.

De cette façon, les actes spirituels les plus sublimes, ou les plus hautes envolées de la création artistique ou mystique, sont marqués par la corporéité. Tout comme les actes corporels les plus simples, comme manger, se laver, conduire une voiture, sont imbibés d’esprit. Le corps est un esprit qui se déploie dans la matière. Et l'esprit est la transfiguration de la matière.

En ce sens, nous pouvons dire que l'esprit est visible. Lorsque nous regardons un visage, par exemple, nous ne voyons pas seulement les yeux, la bouche, le nez et le jeu des muscles. Nous voyons également la joie ou l'angoisse, la résignation ou la confiance, l'éclat ou le découragement de la personne. Ce qui est vu, par conséquent, est un corps qui est animé et pénétré par l'esprit. De même, l'esprit ne se cache pas derrière le corps. Dans l'expression faciale, dans le regard, dans le discours, dans la manière d'être présent et même dans le silence, se révèle toute la profondeur de l'esprit.

 Les forces de l'affirmation de soi et de l'intégration

D'un autre côté, il est important de comprendre que, biologiquement, nous sommes des êtres nécessiteux. Nous ne sommes pas dotés, comme les animaux, d’organes spécialisés qui nous garantiraient la survie ou nous défendraient des dangers. Un caneton sort de l’œuf et il commence aussitôt à nager. L'être humain, en revanche,  a besoin d'apprendre. Certains biologistes vont jusqu'à dire que nous sommes « un animal malade », un « faux pas », un « passage » (Übergang) vers quelque chose de plus élevé ou plus complexe. Nous ne sommes donc jamais fixés ; nous sommes entiers, mais pas encore complets, toujours à faire.

Cette situation a pour conséquence que nous devons assurer en permanence notre survie à travers un travail et une intervention planifiée sur la nature. De cet effort est né une culture qui organise d’une façon stable les conditions infrastructurelles, ainsi qu’humaines et spirituelles, pour que nous puissions vivre mieux et plus confortablement.

Il y a aussi un autre aspect, également présent dans tous les êtres de l'univers, mais qui, au niveau humain, acquiert une pertinence particulière, les soins à prodiguer. Il y a deux forces en nous et en chaque être. La première est la force de l'affirmation de soi, la seconde est la force de l'intégration. Ces forces travaillent toujours ensemble dans un équilibre difficile, mais toujours dynamique.

Par la force de l'affirmation de soi, chaque être, en l'occurrence l'être humain, se concentre sur lui-même et son instinct est de se préserver, de se défendre contre toutes sortes de menaces pour son intégrité et sa vie. Il se défend lorsqu'il est menacé de mort. Personne n'accepte simplement de mourir. Lutter pour continuer à vivre, à se développer et à se reproduire. Cette force explique la persistance et la subsistance de l’individu.

Nous devons à ce stade surmonter complètement le darwinisme social, selon lequel seuls les meilleurs et les plus doués triomphent et subsistent. C'est une demi-vérité qui s'oppose au processus évolutif. La loi fondamentale de l'Univers est la relation de chacun avec tous et la coopération entre tous, afin qu'ils puissent exister et continuer à évoluer. Ce processus ne favorise pas seulement les mieux équipés. Si c'était le cas, les dinosaures seraient encore parmi nous. Le sens de l'évolution est de permettre à tous les êtres, même aux plus vulnérables, d'exprimer des dimensions de la réalité et des virtualités qui sont  latentes dans l'univers en évolution. Nous le répétons : c'est cela la valeur de l'interdépendance de tous avec tous et de la solidarité cosmique. Chacun s'entraide pour coexister et co-évoluer. Les faibles méritent également de vivre et ils ont quelque chose à nous dire. Remarquez comment, même dans un petit trou dans l'asphalte, une petite plante peut surgir. C'est le miracle de la vie et cela nous envoie un message sur sa force.

Par la force de l'intégration, l'individu se retrouve intégré dans un réseau de relations sans lequel, seul en tant qu'individu, il ne pourrait ni vivre ni survivre. Tous les êtres sont interconnectés et chacun vit pour les autres, avec les autres et grâce aux autres.   L'individu s'intègre donc naturellement dans un tout plus large, dans la famille, dans la communauté et dans la société. Même si l'individu décède, l'ensemble assure le maintien de l'espèce, permettant à d'autres représentants de venir lui succéder.
La sagesse humaine reconnaît qu'il arrive un moment dans la vie où la personne doit dire au revoir, avec gratitude, pour laisser la place, même physiquement, à d'autres qui viendront.

L'univers, les nations, les espèces et aussi les êtres humains se gardent en équilibre entre ces deux forces, celle de l'affirmation de soi de l'individu et celle de l'intégration dans un tout plus large. Mais ce processus n'est pas linéaire et serein. Il est tendu et dynamique. L'équilibre des forces n'est jamais conquis une fois pour toutes, mais un exploit à réaliser à tout moment.

C'est là que les soins entrent en jeu. Si nous n'y prenons pas garde, l'affirmation de soi de l'individu peut prévaloir au détriment d'une intégration insuffisante dans l'ensemble et alors le moi, l'individualisme, l'autoritarisme et la violence prévalent ; ou bien l'intégration peut prévaloir, le nous peut prendre le dessus au prix de l'affaiblissement, voire de l'annulation du moi. Alors d’un côté, c’est le moi et l’individualisme qui gagnent la partie, de l’autre, c’est le collectivisme et l'aplatissement des individualités qui l'emportent. Le soin, ici, se traduit par une juste mesure et une retenue de soi, afin de ne privilégier aucune de ces forces.

En fait, dans l'histoire sociale humaine, des systèmes ont émergé qui favorisent parfois le moi, l'individu, leur performance et la propriété privée, comme c'est le cas avec le système capitaliste ; ou la propriété collective et sociale, comme c'est le cas avec le socialisme réel. L'exacerbation de l'une de ces forces, au détriment de l'autre, entraîne des déséquilibres, des dévastations et des tragédies. Le soin disparaît pour laisser place à la volonté de puissance et même à la brutalité.

Afin d'équilibrer ces deux forces, la démocratie a été conçue. Elle cherche à inclure et à articuler le moi avec le nous, chaque individu peut participer et avec d'autres créer le nous social. De cette coexistence, pas toujours facile, du moi avec le nous, la recherche du bien commun est née. La démocratie représente la participation de chacun, de la famille, de la communauté, des organisations, dans la manière d'organiser l'État. C'est une valeur universelle à vivre et à entretenir en permanence.

Quel est le défi qui se présente aujourd’hui à l'être humain ?

 Le défi de porter attention et soin à la création. Ce défi consiste dans la recherche d’un équilibre construit consciemment et de faire de cette recherche un but et une attitude de base. Porteur de conscience et de liberté, l'être humain a cette mission qui le distingue des autres êtres. Lui seul peut être un être éthique, un être attentif et responsable de lui-même (moi) et du sort des autres (nous). Il peut être hostile à la vie, opprimer et dévaster. Il peut aussi être le bon ange, le gardien, le protecteur et le serviteur de tout. Cela dépend de sone engagement à prendre soin ou à accepter que des forces sombres et incontrôlables prennent le contrôle de la vie.

Du fait de sa liberté, l’homme n'est pas soumis à la fatalité du dynamisme des choses. Il peut intervenir et sauver les plus faibles, empêcher une espèce de disparaître ou créer des conditions qui réduisent la souffrance, comme c'est le cas en ce moment.

En lieu et place de la loi des plus doués et des plus forts, il fait valoir la loi du soin envers les moins doués et les plus faibles. Seul l'être humain peut le faire. C'est pour cela qu’il a été établi (dans le mythe biblique de la Genèse) comme le gardien de toutes les créatures et  comme le jardinier qui cultive et garde le Jardin de l'Éden. L’homme surgit donc en ce monde comme celui qui voit et qui pourvoit à ce que les êtres puissent avoir les conditions nécessaires pour vivre et pour s’insérer dans le Tout. De cette façon, il assure un avenir au plus grand nombre de personnes et de représentants d'autres espèces possibles. C'est en cela que consiste le défi pour notre pays et pour la Terre entière dévastée par la COVID-19.

Les défis du soin de notre corps

Après cette longue introduction, la question se pose: comment prendre soin de son propre corps? Ce point est fondamental à l'heure où nous devons accepter l'isolement social pour nous protéger du coronavirus.

Tout d'abord, un effort est nécessaire pour maintenir notre intégrité et notre unité complexe. Nous devons assumer notre enracinement dans le monde au travers de notre famille, notre travail, notre profession et notre engagement envers la vie. Et nous devons  le faire avec la totalité de notre être, en sachant que nous sommes la partie consciente et intelligente d’un Tout capable de valoriser chaque initiative, depuis celle qui concerne l'hygiène du corps, jusqu’au travail le plus sophistiqué de l’intelligence.

En ce moment, il est nécessaire de se protéger avec un masque lorsque nous quittons la maison et de nous laver continuellement les mains avec du savon ou un gel alcoolisé. Le corps-homme est cette unité complexe qui nécessite tous ces soins, surtout en ce moment dramatique de notre vie.

Il est nécessaire de s'opposer consciemment aux dualismes que la culture persiste à maintenir, d'une part, le "corps" déconnecté de l'esprit; et d'autre part, "l'esprit" dématérialisé de son corps. Le marketing explore cette dualité, présentant le corps non pas comme la totalité de l'humain, mais comme l’assemblage de ses composantes : son visage, ses seins, ses muscles, ses mains, ses pieds…
Les principales victimes, et non les seules, de cette fragmentation sont les femmes. En effet, le machisme a profité du monde médiatique de la publicité pour exploiter les différentes parties du corps de la femme : son visage, ses yeux, ses seins, son sexe etc.,  continuant ainsi, de façon perverse, à en faire un « objet de consommation ». Nous devons nous opposer fermement  à cette distorsion culturelle.

Il est également important de refuser le simple "culte du corps" dans les innombrables gymnases, ou à travers d’autres formes d’intervention sur sa dimension physique, comme si le corps-homme était une machine dépourvue d'esprit, à la recherche de performances musculaires sans limites. Avec cela, nous ne voulons cependant pas minimiser les bienfaits qu’apportent les palestres de conditionnement physique. Il convient aussi de souligner l’importance d’une alimentation équilibrée et saine, les avantages indéniables de l’exercice physique, des massages qui tonifient le corps et font circuler les énergies vitales, en particulier les techniques et les disciples orientales, parmi lesquelles, la capacité du yoga à renforcer l'harmonie corps-esprit.

L’habillement mérite une attention particulière. Il n'a pas seulement une fonction utilitaire en nous protégeant des intempéries et en cachant ces parties qui dans notre culture (différente de la culture des peuples autochtones) sont considérées comme sexuelles. Il appartient aux soins du corps, car le vêtement représente un langage, une manière de se révéler sur la scène de la vie. Il est important de s'assurer que les vêtements soient l'expression d'une façon d'être et montrent le profil humain et esthétique de la personne.

 Ces beautés construites par mille moyens artificiels, pour que les personnes apparaissent différemment de ce que la vie a voulu qu'elles soient, sont une démonstration de l'anémie de leur esprit. Il y a une beauté propre à chaque âge, un charme qui naît du travail que la vie et l'esprit ont imprimé dans l'expression « corporelle » de l'être humain. Il n'y a pas de Photoshop pour remplacer la rude beauté du visage d'un travailleur, façonné par la dureté de la vie; ni pour reproduire les traits d’un visage sculpté par la souffrance et la lutte. Ces visages acquièrent une expression de grande force et d'énergie. Ils parlent de la vie réelle et non artificielle et construite. Tandis que les visages, transformés en des icônes de la beauté conventionnelle, sont tous semblables, sans traits ni nuances, et masquent à peine l'artificialité de la figure construite par le marketing.

Tous ces artifices de notre culture, plus liés au marché qu'aux besoins réels de la vie, nous empêchent de cultiver le soin de chaque phase de la vie, avec sa beauté et son irradiation singulière, mais aussi de nous réconcilier avec les marques qu’une vie vécue a laissé sur le visage et dans le corps : les luttes, les souffrances, les dépassements. De telles marques sont des décorations et créent une beauté inégalée et un éclat spécifique, au lieu de garder un type de profil d'un  passé déjà vécu.

Nous prenons positivement soin du corps, en  retournant là d’où, pendant des siècles, nous nous étions exilés : à la nature et à une relation faite de fascination et de tendresse avec l'ensemble de la Terre. Cela signifie établir une relation de biophilie, d'amour et de conscience avec les animaux, les fleurs, les roses et les plantes, les climats, les eaux, avec les paysages, avec la Terre. Lorsque la Terre est vue de l'espace, avec ces belles images du globe terrestre transmises par les grands télescopes ou par les vaisseaux spatiaux, nous éprouvons un sentiment spontané de révérence, de respect et d'amour pour notre Maison Commune, notre Grande Mère, de l'utérus de laquelle nous sommes tous sortis. Nous nous sentons humbles quand nous regardons la Terre devenue un petit point bleu pâle, sur la dernière photo prise par la sonde spatiale Voyager 1 (en aout 2012) qui quittait le système solaire pour entrer dans l'espace infini.

Peut-être que le plus grand défi pour l'homme-corps consiste à parvenir à un équilibre entre l'affirmation de soi, sans tomber dans l'arrogance et la dépréciation des autres ; et l'intégration dans un plus grand ensemble (la famille, la communauté, le groupe de travail et la société ), sans se laisser massifier et tomber dans une adhésion non critique.

La recherche de cet équilibre n'est pas résolue une fois pour toutes, mais elle doit être assumée au quotidien, car elle nous est demandée à chaque instant. Et chaque situation, aussi étrange que cela puisse paraître, est suffisamment bonne pour trouver le bon équilibre entre les deux forces qui peuvent nous déchirer ou unifier et alléger notre existence.

Le soin de notre manière d'être dans le monde avec les autres, implique également notre alimentation : ce que nous mangeons et buvons. Faire de l'alimentation plus qu'un processus de nutrition, mais un rite de communion avec les fruits de la générosité de la Terre. Ainsi, chaque repas devient une célébration de la vie. Savoir choisir les produits issus de l'agriculture biologique ou ceux moins traités chimiquement. Voici le soin, comme amour de soi, qui se traduit par une vie saine ; et le soin comme précaution contre toutes les maladies qui peuvent surgir à cause de l'air contaminé, les eaux polluées, l'intoxication générale de l'environnement.

L'homme-corps doit montrer cette harmonie intérieure et extérieure, en tant que membre de la grande communauté terrestre et biotique.

Prendre soin du corps des autres, des pauvres, de la Terre

La plupart des corps humains sont malades, émaciés et déformés par trop de besoins. Il y a des corps humains affamés et assoiffés, désespérés d'esprit par l'excès du travail, l'exploitation et l'humiliation d'être traités comme '' du charbon à consommer dans le processus de production'', selon l'expression de l'anthropologue Darcy Ribeiro.

Prendre soin des corps des pauvres et des condamnés de la Terre, ce n'est pas les nier et les mépriser, comme cela se produit dans notre tradition d'esclavage. Mais les considérer comme des égaux, comme des personnes qui ont la même dignité et les mêmes droits. Socialement, cela signifie se battre pour des politiques publiques, comme l'ont fait les projets sociaux de « Faim Zéro », « Luz para Todos », « Ma Maison, ma Vie », avec l'agriculture écologique et familiale, et autres, comme les cuisines communautaires, comme l'UPAS et d'autres initiatives qui organisent la solidarité sociale afin que chacun puisse avoir droit à une convivialité réalisée: pouvoir manger suffisamment et décemment chaque jour.

Permettez-moi de vous donner un exemple: dans notre Centre pour la défense des droits de l'homme à Petrópolis, nous avons développé un projet « Pain et beauté », qui donne à la population de la rue un bon repas quotidien (environ 300 personnes: le moment du Pain) et ensuite un moment de Beauté, qui est l'accomplissement de leur dignité, en commençant par le nom de la personne (car la plupart n’ont que des surnoms); en faisant des cercles de discussion sur leurs problèmes; en les accompagnant en cas de maladie vers une assistance médicale ou psychologique et en voyant comment les réintégrer dans la société avec un travail. La perspective reste de prendre soin de l'être humain intégral, corps-esprit, à travers le Pain nécessaire et l'Esprit cultivé.

L'important, en termes de pédagogie libératrice, est d'aider les nécessiteux eux-mêmes, en tant que sujets, à s'organiser et à faire pression pour garantir les bases qui soutiennent la vie. Mais pas seulement pour satisfaire la faim de Pain, toujours nécessaire, mais aussi la faim insatiable de Beauté, de reconnaissance, de respect, de communion, de Transcendance, toujours ouverte à un développement illimité.

Prendre soin du corps social est une mission politique qui nécessite de sévères critiques contre un système de relations qui traite les gens comme des choses et leur refuse l'accès aux biens communs auxquels tous les êtres humains ont droit, comme la nourriture, l'eau, un terrain, le traitement des eaux usées et des ordures, la santé, un logement, la culture et la sécurité.
En fait, une véritable révolution humanitaire s'imposerait ici. Mais il ne suffit pas de la vouloir. Des conditions socio-historiques qui la rendent viable et victorieuse sont nécessaires. C'est l'utopie minimale à réaliser, même par un minimum de sens éthique.

Prendre soin du corps de la Terre Mère

Aujourd'hui plus qu'autrefois, il est urgent de prendre soin du corps de la Terre Mère, marqué par des blessures qui ne se ferment pas. Il y a des ravages inimaginables dans le règne animal et végétal, dans les sous-sols et dans les mers. J'ai déjà exprimé l'opinion que peut-être le coronavirus est une réaction de la Terre Mère, une contre-attaque à la violence systématique dont elle souffre continuellement.

Soit nous prenons soin du corps de la Terre Mère, soit nous courons le risque qu'il n'y ait plus de place pour nous sur la Terre, parce qu’elle ne voudra plus de nous sur son sol. Prendre soin du corps de la Terre, c'est prendre soin des déchets, du nettoyage général des rues, des places, de l'eau, de l'air, des transports, s'intéresser à tout ce qui se dit dans les médias sur l’état de la planète, sur comme elle est traitée, agressée ou soignée.

Rappelons enfin le message chrétien qui, par l'incarnation du Fils de Dieu, a sanctifié la matière et l'a également éternisée. La résurrection de l'homme des douleurs, blessé et crucifié, confirme que la fin des voies de Dieu n'est pas un " esprit " sans matière, mais l'homme-corps transfiguré, qui a réalisé toutes les potentialités cachées en lui et s'est élevé au plus haut degré de son évolution humaine et divine.

C'est le soin suprême que Dieu a montré au corps-homme, le ressuscitant comme un nouvel homme, "le tout nouvel Adam" comme l'appelle Saint Paul et, enfin, l'assumant dans sa propre réalité infinie et éternelle.


Leonardo Boff

Traduit du portugais par Bruno Mori


mardi 17 mars 2020

Pourquoi un Jésus « transfiguré » ?



(Mt 17, 1-9)

Je me suis toujours demandé quels sentiments, quelles expériences spirituelles, quels processus psychologiques et intellectuels, quel genre de foi et de croyances ont pu amener autant les premiers chrétiens, que les auteurs des évangiles et autres écrits du NT, à enrober progressivement la figure de Jésus de Nazareth avec la parure d’une créature céleste, jusqu’à la métamorphoser entièrement en un dieu. Comment a-t-on pu  en arriver là !?

Dans cette courte réflexion, je cherche à faire ressortir quelques causes possibles à l’origine de ce processus de divinisation progressive de l’homme de Nazareth.

 À l’origine de l’expérience humaine et spirituelle des premiers disciples et admirateurs de Jésus de Nazareth, il y a eu la fascination, l’émerveillement et l’exaltation qu’ils ont éprouvés à la fréquentation de cet homme. Fascination et émerveillement suscités par plusieurs facteurs. Avant tout, je pense, par la perception de la merveilleuse qualité de la personnalité du Maître ; par l’exquise harmonie humaine et spirituelle, qui se dégageait de sa personne ; par une prise de conscience, toujours plus accrue, de l’extraordinaire nouveauté de ses intuitions, des valeurs qu’il proposait, des idées et du message qu’il annonçait.

En effet, il s’agissait d’un message qui ouvrait à tous la perspective d’un monde totalement diffèrent de l’ancien ; un monde et une société humaine animés par d’autres principes, d’autres priorités, d’autres valeurs, dirigés par une autre façon de penser. Un monde que tous pouvaient désormais habiter, dans l’égalité, le respect réciproque, la justice, sans peurs et dans la paix définitivement rétablie. Un monde où tous trouveraient leur place et la pleine reconnaissance de leur dignité, ainsi que la possibilité d’y vivre un autre genre d’existence.

 Il s’agissait donc d’un message qui avait toute la saveur d’une bonne nouvelle pour tous les pauvres, les opprimés et les paumés de la terre. Un message qui dévoilait une autre manière d’être humain, un autre Dieu et une autre façon d’entrer en relation avec lui. Dans ce monde nouveau, rêvé par Jésus, l’énergie qui faisait tout fonctionner était exclusivement celle de l’amour.

C’est en conséquence de cette profonde et saisissante expérience spirituelle et personnelle, que les disciples de Jésus n’ont pas pu s’empêcher d’imaginer, de penser et, à la fin, de se convaincre, que tout cela était trop nouveau, trop original, trop beau, trop « merveilleux » pour venir d’un homme. Et que donc, dans cet homme et par cet homme, le ciel s’était abaissé pour toucher la terre ; que Jésus était un homme de Dieu, habité par Dieu et par son esprit; que Dieu parlait à travers lui et que Jésus vivait une relation d’intimité et de familiarité unique avec « son » Dieu qu’il appelait tendrement « papa ».

Pourquoi ces disciples, face à Jésus, n’ont-ils pas eu la réaction que chacun de nous aurait aujourd’hui devant un homme exceptionnel, qui aurait dit plutôt : « Cet homme est un être extraordinaire; il est un génie, un prodige, un phénomène !!! …», comme nous faisons habituellement lorsque, par exemple, nous parlons, de Michel-Ange, de Shakespeare, de Mozart, de Beethoven ou d’Einstein, sans vouloir nécessairement connecter ces personnages avec Dieu ?

Ces disciples ont pu réagir de la sorte devant la personne du Maître parce qu’ils étaient immergés dans une culture religieuse formée par une pensée et des croyances qui les poussaient à comprendre et à percevoir la Réalité comme totalement imprégnée de la présence et de la proximité de Dieu ; à imaginer leur univers comme un scénario où se déployait une interrelation continuelle entre le monde des dieux et le monde des hommes. Ils pensaient l’univers comme étant constitué par deux mondes réels et parallèles, séparés seulement par un «ciel» ou une  voûte céleste (qui constituait  le plafond de la maison des humains et le plancher de la demeure des dieux) que les créatures divines du ciel pouvaient facilement percer et traverser pour descendre sur terre, afin de se montrer et communiquer avec les créatures humaines.

Il faut également avoir présent à l’esprit qu’au cours des trois premiers siècles, la pensée chrétienne s’est répandue et développée presque exclusivement dans les pays de la Méditerranée de culture gréco-romaine et donc familiers aux récits de la mythologie païenne relatant les exploits des dieux de l’Olympe qui souvent descendaient sur terre, sous des apparences humaines, pour interagir avec les mortels.

            Cette cosmologie primitive et l’influence de cette pensée mythique, combinées à la perception de Jésus comme homme de Dieu sur qui repose son Esprit, ont constitué le support culturel qui a rendu possible les premiers pas vers un processus de divinisation graduelle mais constante de la personne humaine de Jésus opéré par la réflexion, l’enthousiasme et la foi des premières communautés chrétiennes. Ce processus d’exaltation et de divinisation de l’homme de Nazareth, commencé au premier siècle, a trouvé son apothéose et son achèvement définitif dans les déclarations dogmatiques des conciles œcuméniques du IVe-Ve siècles.

Ce sont les débuts de ce processus de divinisation progressive de la personne humaine de Jésus que nous voyons à l’œuvre dans les quatre évangiles. Processus  qui s’est accentué et radicalisé ensuite dans les lettres de Saint Paul[i] et, sous son influence, dans les autres écrits du NT.

Ainsi, dans l’évangile de Marc (Mc 1,9-13), le plus ancien des évangiles, rédigé vers la fin des années 60, Jésus, après son baptême dans le Jourdain, est encore tout simplement présenté comme l’homme choisi par Dieu sur qui se pose son esprit ; un esprit qui vient d’en haut, à travers un passage ouvert dans la voûte des cieux. Dans Marc, Jésus apparaît comme l’homme choisi, qui est guidé et inspiré par un esprit qui lui vient d’ailleurs. Il s’agit d’un esprit qui est différent de l’esprit humain et qui explique alors l’extraordinaire originalité et nouveauté de sa pensée et de sa prédication.

Dans les évangiles de Matthieu et de Luc, écrits entre les années 80-90, Jésus n’est plus seulement l’homme qui possède l’esprit et qui est conduit par l’esprit de Dieu, mais il devient maintenant le lieu de la présence humaine de Dieu en ce monde. Il n’est plus un être totalement humain, étant donné qu’il ne possède pas un père biologiquement humain et qu’il vient au monde par une femme fécondée par le saint esprit de Dieu. Il est désormais un être qui appartient à la classe des dieux immortels ; sur qui la mort humaine n’a pas de pouvoir ; de laquelle il échappera en vainqueur ; et, qui en traversant à nouveau, mais en sens inverse, les espaces célestes desquels il était descendu, retournera à Dieu, comme triomphateur qui accomplit la mission qu’on lui avait confiée.

Dans l’évangile de Jean, écrit entre la fin du premier siècle et le début du deuxième, la personne de Jésus a perdu sa consistance humaine, pour acquérir une configuration fondamentalement divine. Il est le Verbe de Dieu qui existe de toute éternité auprès de Dieu. Il est la Lumière de Dieu qui éclaire tout homme. Il est la Parole de Dieu qui se fait chair et qui vient habiter parmi les hommes. Il est la forme humaine que le Dieu du ciel assume ici sur terre. Il est un seul être avec Dieu ; de sorte que qui voit Jésus, voit Dieu lui-même. Il est la résurrection et la vie. Il fait passer de la mort à la vie ceux qui croient en lui. Il donne la vie éternelle à tous ceux qui l’accueillent et écoutent sa parole. Or, il est évident que pour l’auteur de cet évangile, dire tout cela de Jésus, c’est affirmer et proclamer ouvertement qu’il est Dieu et l’égal de Dieu.

Ce processus progressif de transfiguration et de glorification de la personne du Maître accompli par la vénération, l’admiration, l’amour et la foi enthousiaste des premières générations chrétiennes, servira, plus tard, de base et de référence scripturaire aux dogmes de la divinité de Jésus, de l’Incarnation et de la Trinité.

 La prise de conscience de ce processus qui se conclura par la divinisation de la personne humaine du Nazaréen, sert à nous aussi aujourd’hui pour mieux comprendre les dessous, le pourquoi et le sens de certaines affirmations, parfois surprenantes, irréelles et cocasses, en rapport avec la fonction, l’activité et la nature de la personne de Jésus dans les évangiles et les autres écrits du NT, comme, justement, dans le récit de la «transfiguration» de Jésus. À noter que sans cette prise de conscience, une grande partie du contenu des évangiles et des autres écrits du NT risque de nous paraître irrecevable et insignifiante.

Ce récit, qui n’a rien d’historique, est tout simplement un exemple de plus de ce processus d’exaltation, de glorification et divinisation mis en marche par le désir des premières communautés chrétiennes d’honorer la mémoire de leur Seigneur et de chanter, de cette façon, la grandeur de cet homme amoureux de Dieu, amoureux des hommes, maître de spiritualité et d’humanité, qui avait réussi à changer de fond en comble le sens de leur vie et l’orientation de l’histoire du monde.
  
Bruno Mori , mars 2020




[i] Pour Saint Paul, Jésus-Christ est antérieur à tout et tout subsiste en lui (Col 1, 17); en lui habite réellement la plénitude de la divinité (Col 1, 19); issu du peuple d'Israël selon la chair, il est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement (Rm 9, 5); lui, qui était dans la condition de Dieu,  n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu; mais au contraire, il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur (Ph 2, 6-7).



mardi 14 janvier 2020

Une réflexion pour la fête du Baptême du Seigneur

(Mt 3, 13-17)

            « Celui-ci est mon fils bien-aimé en qui je trouve ma joie ! » Voilà comment l'Évangile du baptême de Jésus fait parler Dieu lors de la théophanie qui révèle la mission et la véritable identité de Jésus. Jésus est donc avant tout le « bien-aimé », celui en qui Dieu se complaît. Comme Jésus - nous dit saint Paul - nous aussi sommes enfants de Dieu, et donc chacun de nous est également son « bien-aimé » et en chacun de nous, le Dieu de Jésus déverse également tout son amour.

Les récits de Noël, des mages et du baptême de Jésus au Jourdain, constituent les trois manifestations les plus importantes de Dieu aux hommes relatées par les Évangiles. Nous pensions à un Dieu dans le ciel, et le voici dans une mangeoire. Nous attendions un Dieu abstrait, surnaturel, pur esprit, et le voilà en chair et en os dans un homme. Nous espérions un Dieu à qui demander, et voici un Dieu qui demande. Nous attendions un Dieu triomphalement accueilli par l'autorité établie, les sages et les grands de ce monde, et voilà que ceux qui le reconnaissent et l’accueillent sont plutôt les humbles, les pauvres, les habitants de la périphérie de la vie. Nous nous attendions à un Dieu grand, éclatant et tout puissant qui ferait son entrée dans notre monde avec tambours et fanfare, et voilà, au contraire, un petit enfant presque invisible, effrayé et fragile, qu’il faut chercher longtemps avant de le trouver, comme ont dû faire les Mages venus d’Orient. Nous attendions un Dieu à qui prouver que nous sommes justes, bons et vertueux, et au lieu de cela, nous découvrons un Dieu qui nous aime gratuitement, sans conditions, simplement parce que nous existons. Et nous n’avons rien à prouver, rien à faire pour attirer son attention et gagner son amour.  

Nous avons été éduqués à mériter d'être aimés, à faire des choses qui nous rendent aimables et dignes de l'affection des autres. Depuis l'enfance, nous sommes formés pour être de bons enfants, de bons élèves, de bons gars et de bonnes filles, de bons conjoints, de bons parents, de bons travailleurs, de bons employés, de bons patrons... car le monde récompense les gens qui réussissent, qui sont capables. À l’intérieur de nous s’insinue alors l’idée que Dieu nous aime, certes, mais à certaines conditions. Par conséquent, toute notre vie devient une quête d’approbation, de légitimation, de reconnaissance. Je passe ma vie à chercher à savoir ce que les autres pensent de moi, afin d’être à la hauteur de leurs attentes.

Au lieu de chercher à réaliser mes projets à moi, mes attentes à moi, les désirs et les aspirations de mon cœur ou de mon esprit et de faire ce qui me réalise vraiment, je passe ma vie à plaire aux autres, à me justifier, à me faire pardonner, à me faire accepter, à excuser mon existence.

Les autres ne m’aiment pas toujours « bien », en souhaitant et en voulant ce qui est vraiment « bien » pour moi. Pour Dieu, au contraire, je suis toujours son « bien » aimé. Ce qui signifie, qu’il aime et veut toujours ce qui est « bien » et « bon » pour moi. Et ce faisant il m’aide à être quelqu’un de « bien » et de « bon » autant pour Lui, que pour moi et finalement pour les autres. Car si je suis « bien » dans ma peau, si je suis heureux et satisfait de moi-même, mon bonheur se déversera automatiquement sur les autres et il fera aussi le bonheur des autres.

Dieu ne m’aime pas parce que je suis gentil, bon et brave ; mais en m’aimant comme il le fait, il me rend bon, brave et gentil, et donc quelqu’un de « bien » pour tous. Sa façon d’aimer, la qualité « antécédente » de son amour, le fait d’être son « bien–aimé » me réalise comme personne.

Ce que Dieu a été pour Jésus, il l’est aussi pour chacun de nous. Comme Jésus, nous aussi, le jour de notre baptême, nous avons été déposés entre les mains de ce même Dieu d’amour et nous sommes devenus ses enfants « bien-aimés ». Ce jour-là, la semence de la présence de Dieu et de son Esprit a été placée dans notre cœur. Mais il s’agit d’une semence à cultiver, à entretenir parce qu’elle sèche et meurt si elle est négligée. Tout ce qui me fait vivre (art, musique, silence, nature, amitié, amour) me rapproche de Dieu, tout ce qui me fait sortir de moi (chaos, apparence, superficialité, brouhaha…) m'éloigne et me vide du meilleur que j'ai.

Avec le baptême, chacun de nous a pris l’engagement d'adopter le style de vie de Jésus, son comportement, sa façon de penser, de croire et d'aimer. Comme Jésus, je suis appelé à vivre non seulement pour moi, mais pour les autres et, comme lui, à donner ma vie pour mes frères et sœurs.

Nous passons une grande partie de notre vie à essayer de réussir, à vouloir être quelqu'un, à devenir important, grand, célèbre., ... mais nous ne pourrons jamais être plus que des enfants « bien-aimés » de Dieu, et cela nous le sommes déjà.

Cette fête aujourd'hui est la fête de ce qui est caché en nous et qui doit être redécouvert.

Alors, comme disait St. Irénée de Lyon : « Chrétien, deviens ce que tu es ! », un être plein d’amour, en qui le Dieu de Jésus « trouve sa joie ».

BM – Janvier 2020

lundi 30 décembre 2019

La famille de Nazareth

Quelques réflexions d’actualité

Chaque année, cette fête me laisse quelque peu perplexe. Pourquoi ? Parce que proposer la famille de Nazareth comme un modèle pour nos familles modernes, en ces temps de fragmentation des anciennes habitudes, de perte de repères traditionnels et de chaos social, me semble quelque chose de vraiment utopique ! Comme me disait un jour cette maman : "Vous avez beau nous proposer l’exemple de la sainte famille, mais Marie avait comme enfant le Fils de Dieu !"

Une fois cette première difficulté acceptée, rien n’empêche que l’on puisse puiser dans cette fête chrétienne de la « Sainte Famille de Nazareth » quelques orientations utiles pour nos foyers d’aujourd’hui, même si nous vivons dans un contexte social et culturel totalement diffèrent et beaucoup plus difficile et compliqué que celui de cette famille qui a vécu il y deux mille ans de nous.

Une première caractéristique de la famille de Nazareth qui pourrait inspirer nos familles, me semble être celle-ci : c'est une famille qui a eu le courage de mettre Dieu au milieu d'elle. Il devrait en être de même dans nos familles de personnes croyantes. Même si nous ne pouvons pas avoir un Dieu qui gambade dans la maison, nous pouvons l'avoir plus présent dans nos décisions, dans notre travail, dans nos choix, dans nos pensées, dans les élans de notre cœur, dans nos conversations, dans nos prières, dans nos préoccupations… Nous, qui vivons aujourd’hui dans une société qui semble l’avoir désormais exclu et banni de ses intérêts et de ses préoccupations.

 Soyons honnêtes, même nous les chrétiens gardons généralement Dieu en dehors de notre famille ; nous ne sommes pas très portés à le mêler à nos affaires… et ça se voit! Alors, pourquoi ne pas jeter un coup d’œil du côté de la famille de Nazareth! Pourquoi ne pas penser que Dieu a peut-être du plaisir à vivre chez nous et avec nous... et que peut-être il souhaite avoir, lui aussi, une petite place à notre table, dans notre salon et dans notre cœur! Alors pourquoi ne pas l’inviter plus souvent ? Pourquoi, tout simplement, ne pas essayer de l'insérer davantage dans nos choix, dans notre rôle éducatif, dans nos relations, dans notre travail ?

Deuxièmement, en regardant cette famille et en lisant les minces informations sur elle fournies par les Évangiles, nous sommes frappés par le climat de Mystère qui enveloppe ses membres. Il est dit que Marie et Joseph gardaient les événements qui leur arrivaient dans leur cœur et qu’ils réfléchissaient sur le sens qu’ils pouvaient avoir dans leur vie; et que le jeune Jésus, grâce à ces parents, « grandissait en taille, en sagesse et en faveur auprès de Dieu et auprès des hommes » ( Lc 2,52).
Je les imagine échanger de longs regards interrogateurs vers cet enfant si égal aux autres et pourtant, si différent et cherchant à saisir quelque chose de son insondable mystère. Cependant, ce mystère qui était propre à Jésus, est finalement aussi celui qui accompagne et enveloppe chacun de nous et qui devrait se transformer en respect et admiration pour la singularité et la profondeur de chaque individu que nous approchons.

Malheureusement, dans nos familles, il y a souvent si peu de respect et d’attention pour ce mystère que chacun porte en lui et qui fait tout son charme et son intérêt ! Il y a souvent si peu de sensibilité et d’attention aux richesses que chacun possède et qui, bien souvent, passent inaperçues et ne sont donc jamais reconnues et appréciées.

Dans nos familles, souvent font défaut la gentillesse et la tendresse qui devraient toujours accompagner nos actions. Nos relations et nos gestes prennent souvent la coloration de la nonchalance et de la rudesse que nous réservons à un bien acquis et assuré qui ne nécessite plus aucun soin ni aucun égard.

Dans nos familles, manque presque toujours la stupeur et la fascination avec lesquelles nous devrions nous regarder les uns les autres. Et cela parce que, malgré les chromosomes et les liens du sang qui nous unissent, chacun est un individu unique, à nul autre pareil, étonnamment différent et donc pas nécessairement destiné à marcher sur la même route des autres. Il faut donc être capables de récupérer le sens du Mystère que chacun porte en soi.

Dans non familles, il faudrait aussi trouver le courage et l’envie de se parler  d’avantage. Mais non pas pour émettre des sons ou pour rompre le silence, mais pour communiquer, pour transmettre nos sentiments, pour partager nos pensées, nos convictions profondes, nos états d’âme. Dans nos familles, nous ne réussissons que rarement à communiquer vraiment en profondeurs les uns avec les autres.

On dirait que plus on est biologiquement proche, plus on ressent de la réticence ou de la pudeur à dévoiler notre intimité spirituelle. Remarquez que souvent cela est une réaction normale de légitime défense pour un mystère qui nous habite et que nous voulons protéger. Mais il faut reconnaître que souvent aussi, nous mettons tout en œuvre pour supprimer les quelques opportunités de conversation, de dialogue qui se présentent.

Autrefois, c'était le repas qui réunissait habituellement toute la famille et qui constituait une occasion favorable et privilégiée pour partager, échanger et renforcer les liens de la convivialité, de l’affection et de l’amitié. Aujourd'hui, malheureusement, dans de nombreuses familles, l'heure du déjeuner ou du dîner, se transforme souvent en une superbe séance collective devant la TV, la tablette ou le portable, pour être intelligemment en communication, non pas avec ceux qui nous sont proches, mais avec ceux qui sont loin. Ces gadgets sont devenus le substitut moderne du dialogue et une bonne excuse pour éviter de se rencontrer en profondeur. Alors se produisent des situations absurdes et incroyables ! Il arrive que dans une famille on ne se regarde plus ; on ne se remarque plus; on ne se parle plus; on ne se connaît plus et on devient de parfaits étrangers les uns pour les autres.

Oh, bien sûr, il y a toujours beaucoup de bruit dans la maison : un système de son toujours en marche; on parle de la température qu’il fait ou qu’il va faire ; on discute du match favori ; on jase au téléphone avec les copains, quand on ne se chicane ou ne crie pas...

Mais le dialogue authentique qui unit les personnes et les aide à grandir et à se développer spirituellement et humainement a disparu. Les mots qui expriment l'amour, la gentillesse, la tendresse, le souci des autres, le pardon, etc. ont disparu aussi.

Alors, ce n’est peut-être pas si inutile que ça, aujourd’hui, de profiter de cette fête pour réfléchir sur la qualité humaine et spirituelle de notre famille et de prier Dieu pour que tous ceux et celles qui la composent soient ou apprennent à devenir, à l’école de la famille de Nazareth, des éléments efficaces de croissance spirituelle et d’authentique humanité.

Bruno Mori - 29 décembre 2019

mardi 24 décembre 2019

Noël au-delà de la religion

Essai d’interprétation non religieuse du conte de Noël

En Occident nous vivons dans une société où la religion et le Dieu qu’elle propose ont été pratiquement éliminés des préoccupations et de la vie des personnes. De sorte que l’on peut affirmer, sans exagération, que la majorité des occidentaux considèrent aujourd’hui la religion comme un phénomène du passé qui n’a plus de relevance dans le présent et vivent comme si Dieu avait définitivement disparu de l’horizon de leur existence.

Le monde occidental moderne, caractérisé par les libertés individuelles, le progrès technique, les sciences et les connaissances, en éliminant Dieu et les croyances religieuses de ses intérêts, n’a pas encore été capable de combler adéquatement le vide que cette perte a laissé dans la vie de beaucoup de personnes et qui se traduit par une insatisfaction existentielle, un déficit de sens et de « spiritualité ».

Privés des repères sécuritaires et stables fournis autrefois par l’Institution religieuse, les gens expérimentent aujourd’hui une forme, plus ou moins consciente, mais réelle, d’égarement psychologique, éthique et spirituel qui cherche à se guérir à travers le mirage d’un bonheur assuré par la surconsommation et l’accumulation de biens.

Les gens de la modernité, désormais dégoûtés de l’eau stagnante et polluée que la religion leur offrait, dans leur frustration, ayant définitivement renoncé à la quête d’une « autre source » capable d’étancher leur soif de sens et de bonheur, banalisent maintenant leur existence à la surface d’un quotidien insignifiant, sans grand souci de lui conférer profondeur et qualité.

Je pense donc que la grande tâche qui nous attend, nous, les humains qui vivons dans cette époque de mort de Dieu et de divorce de la religion, est celle de chercher et de découvrir ailleurs, en dehors de la religion, une nouvelle Source de sens capable de répondre aux exigences, souvent tourmentées, de notre cœur et de notre esprit.

 Car, si le Dieu mythique des religions ne réussit plus à nous satisfaire, nous continuons quand même à avoir besoin de faire naître en nous des rêves, des espoirs, des élans, des désirs, des visions, des sentiments qui nous soutiennent le long du voyage de notre vie. Nous avons besoin de nous convaincre que nous ne sommes pas seuls et perdus dans un Univers froid et vide de sens. Nous avons besoin de nous sentir partie d’un Tout qui nous porte, nous englobe et nous accompagne et dans l’amour duquel nous vivons et un jour nous mourrons.

Nous avons besoin de sentir naître en nous la certitude de la présence d’un Mystère qui, certes, nous dépasse, mais dans lequel nous nous trouvons et qui nous veut et nous aime malgré tout et malgré nous. Et si par chance ou par une sorte de miracle cette naissance arrive à se produire dans notre vie, alors, en ce moment, nous aurons découvert la « Source» et fait la rencontre de « notre » véritable Dieu.

Mais ce ne sera pas le Dieu des religions, mais, plus probablement, le Dieu de Jésus de Nazareth. À ce moment, la venue de Dieu deviendra un événement réel et bouleversant dans notre existence, ainsi qu’elle semble annoncée et illustrée poétiquement par le conte chrétien de Noël.

Si, au cours des siècles, la transmission de l’histoire de Noël a réussi à toucher l’imagination et les sentiments d’innombrables générations de croyants et à remplir leur cœur d’espoir, de joie et de paix, cela signifie qu’elle réussissait à leur communiquer quelque chose de très « bon » pour leur vie.

Or, la sensation de ce qui est « bon » n’est jamais une perception absolue et universelle, mais toujours une perception relative, qui peut varier considérablement d’une personne à une autre et aussi dépendamment des époques, des races, des cultures, des traditions et des lieux. Ainsi, ce qui était bon, apetissant, attirant, valable dans la cuisine ou dans la conduite des humains du néolithique ou du Moyen-âge, risque de ne pas l’être du tout dans la cuisine, dans les actions et les perceptions des gens de notre époque. Ce qui est « bon », normal et recevable pour les pygmées du Cameroun, ne l‘est probablement pas pour les habitants de la Norvège.

 De la même façon, ce qui, dans le conte de Noël, a été « bon » pour les chrétiens ingénus et ignorants d’autrefois, ne correspond sans doute plus à ce qui est « bon » pour moi maintenant, moi, un occidental moderne, façonné par l’époque des sciences et des connaissances et possédant donc une culture et une mentalité à nulle autre pareille dans le passé.

J’ai maintenant ma façon à moi d’aller chercher dans le mythe chrétien de la naissance de l’Enfant-Dieu dans notre monde, ce qui me touche, ce qui me convient, ce qui me parle, ce qui m’émerveille, ce qui me fait découvrir la « bonne » nouvelle cachée qu’il veut finalement annoncer aux humains et qui va m’aider à mieux situer la place du Mystère et l’action de son Amour dans ma vie.
Comme les anciens chrétiens ont interprété à leur manière le conte de Noël pour qu’il leur fasse du bien, moi aussi,  je peux et je veux aujourd’hui l’interpréter à ma guise, en me servant et en profitant de tous les acquis de ma culture, de ma mentalité, de mes sentiments, pour que ce conte soit « bon » et fasse du « bien » à moi aussi, chrétien du XXIe siècle.

Car, finalement, les mythes, les légendes, les contes anciens ont une valeur universelle et perpétuelle qui est souvent le produit de sensations-archétypales enfouies dans les cavernes de l’inconscient collectif de l’humanité et l’expression d’une sagesse et d’une spiritualité naturelles. De sorte que, du puits de leur sagesse et de leurs intuitions ancestrales, les hommes de chaque culture et de chaque époque peuvent puiser à la mesure de leur soif, de leurs besoins, de l’orientation de leurs intérêts et de leurs aspirations; à la mesure de la configuration de leur vision du monde, de leur culture et de leur sensibilité spirituelle.

C’est pour cette raison que, moi aussi, fils du troisième millénaire, j’aime interpréter à ma façon le récit chrétien de Noël, afin de pouvoir y extraire ce qui me paraît « bon » pour moi. J’aime donc le considérer comme une belle fable qui illustre, avec des images extrêmement tendres et poétiques, l’action de l’« Énergie Amoureuse de Fond » ou du « Mystère Ultime » (que les religions ont appelé « Dieu ») dans notre monde, présentée comme une « révélation» , une « matérialisation » et une « incarnation » de sa présence dans ce qui existe de plus grand et, en même temps, de plus petit, de plus fragile, de plus précieux et de plus beau dans la matière de notre monde.

J’aime donc interpréter le conte de Noël comme un récit poétique et symbolique de l’incarnation cosmique de la Force ou de l’Esprit de Dieu dans les profondeurs de cette matière capable de se transformer en manifestation de Dieu et en « enfant » de Dieu. Cette « incarnation » cosmique du Mystère Originel dans la « sainte matière », comme l’appelait Teilhard de Chardin, est pour moi un « miracle » beaucoup plus probable, plus acceptable et plus crédible que la littéralité naïve et absurde du récit évangélique de la Nativité.

Après tout, mon interprétation a pour elle le support de la physique quantique et est tout à fait en harmonie avec les suppositions, les intuitions et les conclusions plus récentes de l’astrophysique moderne, où des scientifiques de renom postulent très sérieusement la présence en ce Cosmos d’une « Inspiration » (et donc d'un « Esprit » et donc d’un « Compositeur » de génie) nécessaire pour expliquer la musique et les extraordinaires mélodies jouées par l’orchestre symphonique de l’Univers.
Alors, laissez-moi regarder à ma façon les personnages principaux de cette tendre histoire.

Voilà alors que dans le conte de Noël, la « Vierge » Marie, la Mère-Miracle, fécondée par l’Esprit de Dieu et qui donne naissance à la manifestation matérielle, corporelle et surtout humaine de Celui-ci, se transforme pour moi en un magnifique symbole de ce Cosmos intact, de cet Utérus Originaire, de cette Terre-Mère, de cette Nature placenta et berceau de tout être et de toute vie, belle comme une épouse parée pour son époux; de cette « Sainte Matière » animée et remuée dans ses profondeurs par les vibrations d’un Mystère d’attraction et de fusion qui me dépasse.

Marie devient ainsi pour moi la figure la plus emblématique de cette fécondation cosmique par laquelle le Mystère Ultime se « matérialise », « s’incarne » et agit dans notre Monde et, par-là, il se révèle aux yeux fascinés de notre sensibilité spirituelle et il s’offre à notre émerveillement, à notre attention et aux élans de notre amour.

Joseph, l’homme juste du conte de Noël, qui assiste surpris, incrédule, affolé et préoccupé au miracle de cette prodigieuse fécondation, et à l’attention tendre et amoureuse duquel sont confiés la garde, le soin, le respect, la vénération d’une telle Mère, est également pour moi un frappante image de chaque humain sur terre et de l’attitude que chacun de nous devrait adopter face à ce Monde, à cette Planète, à cette Nature, devenus les lieux non seulement de l’action, de la manifestation et de l’incarnation du Mystère Ultime, mais aussi le berceau dans lequel tout enfant de la Terre est placé afin qu’il développe toutes les facettes de son amour et toute la profondeur de son humanité.

Jésus, l’enfant sorti du sein de Marie et confié, avec sa fragilité et son immense valeur, à la pauvreté d’une crèche, est pour moi l’icône la plus expressive de ce que chacun de nous est, ou peut devenir, en ce monde, s’il est capable de prendre conscience et d’interagir avec les Forces amoureuses qui l’habitent. Ce sont, en effet, les mêmes Forces par lesquelles le Mystère Ultime a fécondé l’Univers et qui se sont déversées et « incarnées » d’une façon spécialement intense dans le cœur de l’homme, en faisant de lui le réceptacle et le relai de la forme « divine » de l’amour dans notre monde.

Finalement, le conte du Noël chrétien se transforme dans une mise en scène géniale, touchante, pleine d’intuitions surprenantes et incroyablement modernes. C’est une fable exquise qui illustre l’action puissante des Mystérieuses Énergies qui gisent au cœur de la Réalité et qui semblent se manifester comme un projet génial ou « divin » d’unité, de relations, d’interactions, de communion et d’amour que nous, les humains, devons mettre continuellement en œuvre pour que l’Univers puisse accomplir et compléter plus aisément la marche évolutive vers sa fusion (amoureuse) avec le Tout.

Je crois que mon Noël, s’il n’est plus très religieux (dans le sens traditionnel du terme), est cependant très chrétien. Mais, non plus chrétien à la façon de l’Église, mais à la façon du Jésus des évangiles.

Au cours de sa vie publique, Jésus de Nazareth, a réussi à accomplir deux exploits remarquables: d’un côté, il a été capable de se présenter au monde comme l’homme exclusivement conduit et animé par l’esprit et les forces de l’amour qu’il disait trouver en Dieu; et, de l’autre, à présenter « son » Dieu comme la présence d’une Énergie amoureuse d’une qualité unique au cœur de chaque humain.

N’est-ce pas tout cela la naissance d’une nouvelle manière de concevoir la présence et l’incarnation de Dieu dans notre monde?

Pourquoi alors la découverte des Énergies mystérieuses porteuses d’un Esprit qui naît au cœur de la matière, en la rendant « sainte », ne serait-elle pas célébrée universellement par une grande fête remplie de lumières, d’allégresse et de chants de joie, comme la célébration moderne d’un nouveau Noël?
Pourquoi cette naissance, ne constituerait-elle pas, pour nous les modernes, une façon de donner un nouveau sens à Noël, ainsi que des raisons plus vraies et plus stimulantes de le fêter et qui suscitent d’authentiques sentiments d’émerveillement, d’exaltation et de joie?

 Bruno Mori