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vendredi 6 octobre 2017

JAMAIS PLUS FATIMA!

(Mario De Oliveira)

Ce texte est un extrait du livre du même titre qui a été publié au Portugal en avril 1999 par Editora Campo das Letras (campo.letras@mail.telepac.pt) et a obtenu 8 éditions en 12 mois. Ses argumentations sont mieux comprises à partir de la lecture complète de son travail. Le livre peut être demandé à: Jornal Fraternizar (fraternizar@mail.telepac.pt)

 Dieux contre Dieu
À Fatima, comme dans n’importe quel autre sanctuaire ou lieu de pèlerinage, il ne suffit pas d'invoquer Dieu, pour conclure que nous assistons à une manifestation de foi, ou, au moins, de  foi chrétienne. Tout au plus, il s’agit d’une manifestation religieuse, ce qui n'est pas la même chose. En fait, le christianisme, à ses débuts, n'a même pas voulu apparaître comme une religion. Les textes fondateurs du Nouveau Testament ne parlent pas d'une nouvelle religion, mais d'une « voie » ou d’un « chemin ». Voie ou chemin qui doivent nous conduire non pas tellement à Dieu, mais plutôt à la rencontre de l'autre, des autres, de ceux et celles qui ne sont pas de notre propre "chair et sang", et même à la rencontre de ceux que nous considérons comme nos ennemis, afin qu’entre nous et eux, entre nous tous, s’établisse progressivement une relation de fraternité. En effet, c’est uniquement quand cette relation de fraternité devient une réalité, que Dieu est vraiment adoré et honoré et que la foi chrétienne se transforme en un véritable événement. «Ce ne sont pas ceux qui disent "Seigneur, Seigneur" qui entreront dans le Royaume des Cieux, mais ceux qui font la volonté de mon Père qui est aux cieux» (Mt 7.21). L'évangile est à cette condition. Il n'admet pas de fuites qui peuvent apparaître comme très religieuses, mais qui sont aussi très aliénantes, très déshumanisantes et très peu fraternelles.

Dans le cas de Fatima, comme dans tout autre sanctuaire ou temple, il faut s’interroger avec humilité, mais aussi avec lucidité et détermination, si, dans ce lieu, c'est bien Dieu que l’on prie et que l’on adore et quel genre de Dieu est celui qui attire et convoque ici les foules. Parce que, contrairement à ce que souvent on pense, il n’y a pas qu’un seul Dieu. Il y a toujours eu ou cours des âges beaucoup de dieux. Et il a toujours été très difficile de discerner, parmi tant de dieux, celui qui est le vrai ; celui qui progressivement nous humanise et nous fraternise ; celui qui est vraiment «bonne nouvelle» pour les humains. Aujourd’hui il semble que cette difficulté soit encore plus grande que par le passé ; car les dieux sont encore plus nombreux et chaque fois ils semblent plus attrayants et plus séduisants.

Nous savons que Caïn, par exemple, à l'aube de l'humanité et selon le mythe biblique de la Genèse (4, 1-16) - et la première lettre de Jean le rappelle à l'aube du christianisme – invoquait aussi Dieu, accomplissait tous les rites religieux, pratiquait régulièrement la liturgie de son temps. Mais tout cela ne l'a pas empêché, avec le plus grand calme et en toute tranquillité de conscience, de tuer son frère Abel. Le Dieu qu’il invoquait et adorait et à qui il offrait généreusement les prémices de ses récoltes, n'était pas incompatible avec l'acte fratricide. Au contraire, il semblerait que ce Dieu l’ aurait lui-même suggéré et inspiré à un moment donné du culte.

Ce récit biblique n'a pas été écrit pour nous entretenir, mais pour nous construire ; pour que nous puissions nous maintenir en état d’alerte et pour nous aider à discerner. Ce conte veut nous révéler qu'il ne suffit pas d'admettre l'existence de Dieu, d'être déiste, d'être religieux, d'assister à des actes de culte et dans des lieux considérés comme sacrés, pour être automatiquement des hommes et des femmes de bonne qualité, humanisés, fraternels, en un mot, chrétiens. Nous pouvons faire tout cela et plus encore, comme contribuer avec des généreuses offrandes à la construction de temples et de sanctuaires ; faire des vœux et des promesses difficiles et pénibles et les accomplir scrupuleusement ; avoir même une bonne relation avec les prêtres et les représentants des nombreuses religions qui existent dans nos sociétés et, en même temps, nourrir des sentiments de haine et de vengeance, de jalousie et de mort contre l'autre et contre les autres. Et ce qui est encore pire, nous pouvons même passer des sentiments à l’action et tuer l'autre, les « ennemis », ceux qui ne pensent pas comme nous, ceux qui ne sont pas de notre religion, qui n'acceptent pas de « jouer notre jeu "... Et tout cela, sans aucun remord de conscience ; au contraire, avec le sentiment du devoir accompli, avec la sereine conviction de celui qui pense que c'est comme ça qu’il est vraiment une personne religieuse et qu’il plait à Dieu (voir croisades, guerres de religions, Inquisition chrétienne, terrorisme djihadiste , etc.).

Écrire et dire ces choses peut, sans doute, choquer beaucoup de gens, croyants en Dieu ou athées. Mais cela ne devrait pas déranger les chrétiens et leurs églises respectives. Le christianisme, depuis ses débuts, n'a jamais voulu être une religion de plus parmi les nombreuses religions déjà existantes dans l'empire romain, mais une voie, un chemin conduisant, comme on l’a dit plus haut, à la rencontre de l’autre, des autres, même de ceux qu'une certaine éducation civique et religieuse définissaient comme ennemis. Le Christianisme est né non pas comme une religion, mais comme un mouvement spirituel de fraternité et de communion universelle entre tous les humains. Le christianisme est né comme révélation et annonce radical d’humanisation, de liberté et de fraternité pour tous les hommes et les femmes de la terre.

Jésus de Nazareth, suite à la foi des disciples en sa résurrection, fut reconnu et proclamé par les premiers adhérents à son mouvement spirituel, comme le Messie et l’Envoyé (le Christ) de Dieu. Toutefois, jusqu'à sa résurrection, il avait été le plus détesté des hommes; condamné à mort comme blasphémateur et subversif, il fut exécuté sur une croix. Or, il est symptomatique de remarquer que ceux qui furent derrière ce grand crime ; ceux qui ont voulu, planifié, orchestré et perpétré l’élimination de Jésus, ont été des hommes religieux, profondément croyants en Dieu, placés à la tête d’une des institutions religieuses les plus prestigieuses et les plus sacrées de cette époque.

 Et lorsque les princes des prêtres et le Sanhédrin, avec les théologiens du Temple, prirent la décision d’éliminer définitivement le Prophète de Nazareth, ils firent cela avec la ferme conviction de rendre gloire à Dieu, ce Dieu qu’ils adoraient et vénéraient par des liturgies somptueuses dans le Temple grandiose de Jérusalem. C’est donc avec une pleine assurance dans leur totale justice devant Dieu et avec la plus grande tranquillité de conscience, qu’après un crime si horrible, ils purent continuer, comme si de rien n’était, à fréquenter le Temple et à promouvoir le culte en l'honneur de leur Dieu.
Mais qu'est-il arrivé à Jésus de Nazareth, appelé le Christ ? Lui et sa cause se sont transformés, au moins pour les chrétiens et les chrétiennes qui l’ont suivi et pour leurs églises, en l'événement le plus révélateur de l'histoire, en une lumière qui illumine tous les humains de ce monde. Jésus est devenu, pour ces croyants, le nouveau et définitif big-bang de la création de l'humanité et d’un monde nouveau. En Lui a commencé ce qui est nouveau et définitif. En Lui et avec Lui l'humanité est née à nouveau, définitivement fraternelle et solidaire.

Nous savons, de ce que Jésus nous a appris et, d’une manière définitive, depuis que son Dieu et Père l’a ressuscité d’entre les morts, qu'en fait Dieu n'a jamais été une réalité univoque. Il y a beaucoup de dieux. Il y a Dieu et il y a les dieux. Et il y a une lutte des dieux contre Dieu. Il y a des dieux qui sont extrêmement dangereux, tueurs, despotes et oppresseurs, genre de monstres sanguinaires qui, pour se sentir en forme, ont besoin de boire et de répandre le sang de victimes innocentes. Des dieux sadiques donc, qui dévorent leurs adorateurs, en les asservissant et en les dégradant. En un mot, il y a des dieux qui déshumanisent et qui arrivent même à tuer, parfois physiquement, très souvent psychologiquement et spirituellement, leurs adorateurs. On dirait que ces dieux cherchent à transformer à leur image ceux et celles qui les invoquent, lesquels sont habituellement des gens très religieux, comme Caïn, mais qui, souvent, deviennent aussi meurtriers que lui.

Et il y a ensuite le Dieu des victimes, lui-même victime de tous les dieux puissants et meurtriers ; le Dieu qui a ressuscité Jésus d’entre les morts. C'est le Dieu de Jésus et le Dieu des hommes et des femmes qui continuent sa cause (chrétiens, chrétiens et tous les gens de bonne volonté). C’est le Dieu vivant, qui vit et qui fait vivre. C’est le Dieu qui ne veut pas d’autre culte que celui de la promotion de la vie et de la vie en abondance pour tous. C’est le Dieu qui non seulement ne veut pas de victimes et ne produit pas des victimes, mais qui est toujours à l’œuvre pour leur épargner la souffrance et les descendre de la croix. C’est le Dieu qui se manifeste dans le regard égaré et le corps souffrant des victimes de l’histoire, par lesquelles il interpelle les violents et les puissants de ce monde, en leur posant la question la plus inquiétante et la plus défiante qui soit, la même qu’il avait autrefois posés à Caïn :« Où est ton frère, qu'est-ce que tu as fait de ton frère ?». Ou cette mise à jour de la même question : « Pourquoi me persécutes-tu? » (Actes 9: 4).

Du dieu de Fatima, libère-nous, Seigneur !

A Fatima nous avons trois enfants : Jacinta et Francisco, fauchées pas la fièvre espagnole avant l’âge de onze ans et Lucia, une fillette qui survit, mais qui est enlevée à sa famille et à son village et que l’on a empêché de vivre la vie normale des jeunes filles de son âge. Après avoir été ballotée d’un couvent à un autre pendant plusieurs années, en 1945 Lucia aboutira au monastère des Carmélites de Coimbra, où elle restera comme religieuse cloitrée jusqu’à sa mort survenue en 2005, à l’âge de 97 ans. Voilà le principal et triste bilan des protagonistes des événements appelés les «apparitions de Fatima». Probablement, personne dans l'Église catholique n'a jamais osé regarder ces apparitions sous cet angle de vue.

Que personne ne pense que nous écrivons ceci pour rejoindre les rangs des soi-disant "ennemis" de Fatima. Ce qui nous pousse à écrire, c’est la fidélité au message de l'Évangile et au Dieu de Jésus de Nazareth, que sa mère Marie, mieux que quiconque, chantait comme le libérateur et le sauveur de l'humanité et, en particulier, des pauvres et des exclus de ce monde.

 Notre lecture du livre le plus important sur les apparitions de Fatima, les Mémoires de Sœur Lucie, nous oblige à le faire. Car le Dieu qui est proclamé et présenté dans cet ouvrage[1] n’a absolument rien à voir avec le Dieu révélé par Jésus de Nazareth. Dans ce livre on a plutôt à faire avec une divinité cruelle, insensible, sanguinaire, un Moloch, sorti de l’imagination maladive d’enfants terrorisés et abimés par une fausse éducation chrétienne, qui n’aime pas les humains; qui prend plaisir à la souffrance des innocents; qui a inventé l’enfer pour châtier et torturer éternellement ceux qui ne vont pas à la messe le dimanche, ou qui disent des gros mots, un Dieu qui est donc pire que les pires psychopathes qu’il a pu créer.

J’inviterais ici les pieux lecteurs catholiques qui seraient portés à être choqués par les propos exprimés dans cet article ,à prendre la peine et le temps de lire les Mémoires  de Sœur Lucie,  disponibles aussi sur internet[2]. Parce que, s'ils le font, et qu’ils lisent ce livre à la lumière de l'Évangile de Jésus de Nazareth, ils finiront probablement par prier ensemble avec moi : «Du dieu de Fatima, libère-nous, Seigneur !»

Élevés dans la terreur

Le livre de Lucia nous fait reculer dans le temps et nous plonge dans l’atmosphère religieuse et ecclésiastique dans lequel ont vécu les enfants de Fatima, aux alentours de 1917. C’était le temps de la première guerre mondiale. Cependant, la peur que l’on respirait, surtout dans les milieux populaires et ruraux, ne venait pas de la guerre, mais de la religion. La catéchèse familiale et paroissiale, ainsi que la prédication du dimanche et celle qui se pratiquait au cours d’autre événements religieux alors très récurrents, constituaient une sorte d’endoctrinement systématique basé sur la production, le stockage et la distribution de la peur de Dieu et de l’enfer dans l’esprit et l’âme des fidèles. Ce qui n’en faisait un acte pas moins néfaste et criminel que la guerre qui sévissait. Acte d’autant plus néfaste et criminel, que cette prédication pénétrait profondément dans l’esprit des gens simples et ignorants de ce village, en particulier des enfants, petites créatures très sensibles et sans défense, prêtes à croire tout ce que les adultes leur racontaient, en particulier les parents, les évêques et les curés, dont la parole était écoutée et suivie comme si elle était un oracle divin et comme si elle exprimait la volonté de Dieu présent au milieu du peuple[3].

Les trois enfants de Fatima ont respiré une telle atmosphère. Les Mémoires de sœur Lucie  ne laissent aucun doute sur cela, pour ceux qui savent lire entre les lignes et de manière critique, sans se faire contaminer par le mysticisme religieux presque pathologique dans lequel ce livre a été écrit.

La lecture des Mémoires montre, avec une évidence presque tangible, comment la terreur a été une sorte de calamité naturelle constamment présente dans la vie de ces trois enfants. Ils vivaient troublés et angoissés par le péché, par l'enfer et par les pécheurs qui vont en enfer. Tout était péché pour eux, même un baiser donné à un autre copain ou copine dans le jeu de « las prendas ». Pour Jacinta, par exemple, on ne pouvait donner un baiser qu’à Notre Seigneur, en embrassant l'image du Crucifié. Comme si un autre garçon, fille ou compagnon de jeux, n'étaient pas une bien meilleure image de Dieu, mais seulement une occasion de péché. Qui a inoculé une telle vision moraliste dans l’esprit de la petite et angélique Jacinta ? Quelle catéchèse satanique a déformé son regard ? Qui l’a privée si tôt de son innocence naturelle ?

Dans ce contexte, tout pouvait conduire à l'enfer. Dieu, aux yeux de ces enfants, était tellement rendu au bout de sa patience par les péchés des créatures humaines, que sa colère était toujours sur le point de dépasser les limites de son endurance, et menaçait toujours d’éclater au grand jour, si les trois petits enfants n’acceptaient pas de souffrir, souffrir, souffrir, faire toutes sortes de sacrifices (pour lui faire plaisir, pour le calmer, pour lui montrer leur amour, pour la conversion des pécheurs) et, en même temps, réciter beaucoup de chapelets.

Il est normal que des enfants qui reçoivent toute cette information, sensibles et sans défense comme ils sont, souffrent, pleurent, sentent de la peine pour ce Dieu attristé, offensé et fâché. Et puisque ce Dieu aime tant la souffrance, voilà que ces enfants désirent s'offrir à lui en tant que victimes ; ils se disent prêts à souffrir, même jusqu’à la mort, pour soulager sa peine , calmer sa rancune, l’apprivoiser en quelque sorte, pour l’induire à pardonner aux pécheurs.

 Ces enfants sont complètement possédés par une mystique de mort, une mystique sacrificielle, qui parle de préférence d'un Dieu de mort qui dévore ses créatures, plutôt que d'une mystique de vie, la seule que le Dieu de Jésus peut inspirer à ses fils et à ses filles, puisqu'il est lui-même un Dieu qui travaille continuellement pour que chacun de nous puisse avoir la vie et la vie en abondance.

Ces enfants ont été les victimes d’une véritable torture psychologique et spirituelle. Dans un tel climat de religiosité, l’existence de ces petits êtres qui prennent tout au sérieux, s’est transformée en un véritable cauchemar. Ils ont expérimenté et donc vécu leur vie comme étant soumise à une danger continuel, torturant et épouvantable : celui de pouvoir être condamnés aux supplices de l'enfer. Il suffisait de faire quelques péchés. Pour ces enfants, le péché était partout et très à facile à commettre. Pour eux, par exemple, c’était un péché que de dire des mots offensants ou se permettre des petites espiègleries. De tel péchés étaient suffisants pour être condamné à l’enfer ; un enfer qu’eux-mêmes décrivent avec des images effrayantes. L'enfer était la grande menace pour tous et le sort qui était le plus susceptible d'arriver à n'importe qui. Et, pour les pécheurs, plus qu'une menace, l’enfer était déjà une certitude.

Dans ce climat religieux façonné par une spiritualité non seulement totalement étrangère à l'Évangile, mais, pire encore, complètement en contradiction avec le Dieu annoncé par Jésus, il n'est pas surprenant d’apprendre que le plus grand désir de ces enfants était de mourir le plus tôt possible, afin d'aller le plus vite possible au paradis, parce que cela constituait le seul moyen d’échapper plus facilement aux embuches et aux  dangers d’une vie qui pouvaient les précipiter dans les tourments de l’enfer, dans lequel quiconque y tombe, y tombe pour toujours, brûlant dans cet immense four, à feu lent, en compagnie des animaux les plus dégoûtants et hideux.

 Dans son livre, Lucie raconte à maintes reprises comment Jacinta et Francisco étaient affectés par la peur de l'enfer. D’après Lucie, cette peur était le résultat normal et naturel d’une catéchèse familiale abondamment administrée par leur mère, qui exagérait volontairement  les couleurs de l’anxiété. Et les prédicateurs des missions paroissiales qui suivaient fidèlement les consignes du livre « Mision Abreviada » (Abrégé pour la prédication des missions) n’étaient pas bien loin derrière elle.

Ce qui aujourd'hui choque et scandalise ceux qui cherchent à être disciples de Jésus et à se laisser conduire par les valeurs de son annonce libératrice, c’est de constater que cette Dame, que les enfants déclaraient avoir vu et entendu le 13 mai 1917, et qu’ils affirmaient  venir du ciel, c'est-à-dire de Dieu, ne semble pas leur être apparue pour les libérer de la peur et les inviter à vivre pleinement leur existence dans la joie, l’abandon et la confiance en l’amour inconditionnel et inconditionné du Dieu-Papa, annoncé par son Fils. Au contraire, elle commence par annoncer aux deux enfants les plus jeunes et aussi les plus terrifiés, qu’ils mourront  sous peu ; et qu’ainsi elle leur fera la grâce de les libérer du mal et des dangers de cette vallée de larmes, en les amenant avec elle au paradis. Voilà le beau cadeau que la Dame venue du ciel offre à ces enfants qui viennent juste de commencer à vivre !

Catéchèse terroriste

Au lieu de la bonne nouvelle libératrice de l’évangile, selon laquelle Dieu veut que les hommes vivent et qu’ils vivent pleinement et abondamment, elle leur annonce qu'ils vont bientôt mourir. Fondamentalement, la Dame venue du ciel se limite à reproduire et à légitimer la catéchèse terroriste et négatrice du message ecclésiastique que les enfants entendaient constamment à la maison et à la paroisse.

Mais le plus choquant était à venir : il s’agit de l'apparition du 13 juillet 1917. À en croire au récit de Sœur Lucie, au cours de cette apparition, la Dame venu du ciel a eu la belle idée de montrer l’enfer aux trois enfants. L’impression que surtout les petits Jacinta et Francisco en reçoivent est à tel point dévastatrice, qu’ils en resteront marqués pour le reste de leur vie et que jamais plus ils seront des enfants normaux. Déjà hypersensibles et de santé manifestement déjà affaiblie, cette épouvantable vision les brisera dans l’âme et dans le corps, au point qu’ils ne s’en remettront plus jamais.

À partir de ce jour, Jacinta et Francisco ne parviendront plus à être des enfants comme tous les autres. Ils ne seront plus capables de jouer, de s’amuser, de s’alimenter normalement et de faire face à la vie avec la nonchalance et le naturel d’enfants en bonne santé. D’une certaine façon, la Dame venue ciel avait trouvé le moyen de tuer en eux le désir et la joie de vivre et de les faire ainsi mourir de leur vivant. Francisco, par exemple, arrêtera d'aller à l'école, et préférera se cacher plutôt dans l'église afin de réciter le rosaire pour le salut des pécheurs dans l’espoir de leur éviter les souffrances de l’enfer.

La vision de l'enfer a tellement marqué les deux enfants que, dorénavant, ils se sentiront obligés de prier pour les pécheurs et de faire des sacrifices pour leur conversion. Le livre des Mémoires de Lucie témoigne que Jacinta et Francisco pouvaient passer des journées entières sans manger. Ils donnaient leur casse-croûte aux moutons ou aux pauvres. Ils s’imposaient de ne pas boire une seule goutte d’eau en plein mois d'août. Ils marchaient toute la journée, et même pendant la nuit, avec une corde attachée en permanence autour de taille, jusqu'en saigner.


Masochisme religieux

Avec ces attitudes chargées de masochisme religieux et sacrificiel dont ils n'étaient personnellement pas responsables, mais seulement victimes, les enfants de Fatima ont prétendu - avec une ingénuité et une innocence touchantes, - consoler notre Seigneur et le Pape[4].

C’est ainsi que, dans cette histoire des apparitions de Fatima, le catholicisme est arrivé à l’inversion complète et au reniement total des valeurs les plus  fondamentales contenues dans la « Bonne Nouvelle » annoncée par Jésus de Nazareth, qui fut la meilleure révélation de Dieu dans l’histoire de l’humanité. La bonne nouvelle proclamée par Jésus (qui présentait un Dieu-Père pleine de miséricorde et de tendresse, aimant d’un immense amour tous ses enfants, autant les bons que les méchants et ne désirant pour eux sur terre qu’abondance de vie et plénitude de bonheur) constituait le message le plus libérateur et le plus consolateur jamais offert à tous ceux et celles qui étaient officiellement considérés comme des exclus, des transgresseurs, des coupables et des pécheurs.

Rien de tel dans les messages de Fatima. À Fatima les croyants sont confrontés à un contre-évangile et à l’annonce d’une « Mauvaise Nouvelle » : au lieu de l’annonce joyeuse et exaltante d’un Dieu qui vient en tant que compagnon, ami et père, avec le cœur d'une mère, consoler ses enfants et les libérer de la peur, du mal et de la souffrance , la Dame de Fatima leur annonce la nouvelle d’un Dieu en colère, sadique, qui ne peut être contrôlé et apaisé que par le sang, les souffrances et les supplications de ces jeunes victimes innocentes, à travers un vie passée à l’enseigne de la peur, de continuelles privations et sacrifices. Et cela dans le seul but que ce Dieu fâché, puisse freiner sa rage et renoncer à châtier les pécheurs.

Mais à Fatima il y a encore pire. Ici la Dame venue du ciel a présenté aux trois enfants la caricature la plus horrible et la plus monstrueuse que l’on puisse imaginer de Dieu : un être dont la méchanceté, le cynisme et la cruauté dépassent infiniment celles de tous les pires pécheurs et les pires délinquants de la terre. En effet, le Dieu de la Dame est un Dieu qui a volontairement créé l’enfer pour se venger et faire souffrir éternellement les pauvres pécheurs. Et cette Dame venue du ciel est de mèche avec une telle divinité ; elle paraît en parfaite connivence avec un tel Dieu et avec son abominable invention, au point qu’elle se plaît à la montrer aux enfants, comme si l’enfer était un titre de gloire et  un chef-d’œuvre de l’Artiste divin.

Il faut penser que, la Dame de Fatima ne soupçonnait certainement pas que l’invention de l’enfer de la part de son Dieu serait devenue, plus tard, une des causes principales autant de la croissance de l’athéisme, que du refus de la religion catholique. Si la Dame de Fatima avait été moindrement théologienne, elle aurait immédiatement su, qu’en saine théologie, la foi en Dieu est inconciliable avec la croyance en l’enfer, étant donné que les deux concepts s’excluent mutuellement. Et si la Dame avait été moindrement chrétienne, elle se serait aussi rendue compte que son Dieu était en total contradiction avec le Dieu prêché par son fils Jésus. Elle aurait donc compris qu’il était impossible de croire en son Dieu et de faire partie de l’Église chrétienne.

Cela équivaut à dire que Fatima et le christianisme sont deux phénomènes religieux opposés et inconciliables. En d’autres mots, ceux et celles qui acceptent de croire aux communications de Fatima, doivent renoncer à se considérer chrétiens. Ils pourraient, à la rigueur, se qualifier comme « catholiques », en l’honneur des nombreux Papes qui ont succombé aux charmes maléfiques de la Dame de Fatima et ont, malencontreusement, ratifié ses funestes délires ; mais ils ne peuvent certainement pas se considérer disciples de Jésus de Nazareth.

 Il est urgent d'évangéliser Fatima

On doit donc affirmer que le livre des Mémoires de Sœur Lucie, où elle a écrit les souvenirs de son enfance à Fatima, contient et transmet une théologie (réflexion sur Dieu) qui se situe aux antipodes de la pensée chrétienne. Lucie a écrit son livre forcée par certains ecclésiastiques qui s’étaient arrogés le droit de lui imposer leur volonté et leur autorité.

Il s’agit d’une théologie qui parle d’un Dieu, qui est sans doute celui qui habitait l’imaginaire de beaucoup de gens de ce temps ; mais qui possédait toutes les caractéristiques d’une idole abominable qui dévore les pauvres gens. Une théologie qui présente un Dieu conçu comme un justicier impitoyable, qui ne peut calmer et satisfaire sa colère punitive et destructrice qu’avec le sang, beaucoup de sang, des victimes innocentes. Il s’agit d’un Dieu bourreau ; d’un Dieu contre l'homme et la femme ; d’un Dieu sans entrailles de miséricorde, tyran et despote. Un Dieu pire que les plus mauvaises de ses créatures. Un Dieu intrinsèquement pervers, qu’il est nécessaire d'apaiser et dont le bras justicier est toujours prêt à tomber sur l'humanité pécheresse[5]. Et si, jusqu’à maintenant, il a retenu ses frappes mortelles, cela est dû au fait qu’il a, heureusement pour les humains, à ses côtés la créature la plus sainte qui puisse exister et, apparemment, qui est bien plus miséricordieuse que lui, la Dame du Rosaire, qui seule réussit à le retenir et à le calmer.

Mais cette Dame est elle-même sur le point de n’être plus capable d’endurer pour longtemps la colère et la haine de Dieu contre l'humanité. Elle a donc décidé de descendre du ciel vers la terre, plus concrètement vers le Portugal, où quelques années auparavant, a été instaurée (coïncidence !) une République maçonnique et athée, pour demander à trois enfants innocents de l'aider dans cette énorme tâche.

« Est-ce que vous voulez -leur a-t-elle demandé  dans sa première apparition- vous offrir à Dieu pour supporter toutes les souffrances qu'Il voudra vous envoyer, en réparation pour les péchés par lesquels il est offensé et pour lui adresser des supplications pour la conversion des pécheurs?» Les enfants, éduqués dans une catéchèse sacrificielle et terroriste, ont dit oui. Et, comme eux, beaucoup de gens aujourd'hui continuent encore à dire la même chose à ce Dieu.

Seulement ceux qui ne veulent pas voir, peuvent ignorer qu’à Fatima, le Dieu le plus recherché par les personnes qui souffrent maladies et afflictions de toutes sortes, est une affreuse caricature de Dieu. C’est un Dieu qui nous angoisse, qui inspire la peur, qui nous punit, qui donne et prend nos vies comme bon lui semble et selon son humeur du moment. C’est un Dieu qui exige des sacrifices humains, qui se complaît à la vue de l'auto-flagellation des pauvres, dans une immolation qui peut atteindre les limites de leurs forces et de leur vie. C’est un Dieu en rébellion contre l'Évangile, et qui a donc plus du démon que du Dieu.

C’est le Dieu qui, depuis l'aube de l'humanité, a vécu dans notre inconscient collectif, où, manifestement, n'est pas encore arrivée la bonne nouvelle libératrice de toute peur, qui est au cœur de l'Évangile de Jésus.

L'Église catholique qui, dès les débuts, a réglementé le phénomène « Fatima », n’a pas encore été capable de l’évangéliser. Et Dieu sait si cette tâche est urgente et nécessaire ! Malheureusement, elle a été plus intéressée à profiter à son avantage, et d’une façon sacrilège, de ce phénomène. Sans doute parce que, comme le dit l'annonce de la loterie, cela était plus facile, pas cher et rapportait des millions. En plus, Fatima garantissait des statistiques élevées à l’heure de faire le recensement des catholiques portugais. Ce qui donne à la hiérarchie ecclésiastique du Portugal beaucoup plus de pouvoir lorsqu’il sagit de revendiquer ou de négocier des avantages législatifs auprès des autorités politiques en place.

Il est temps de changer Fatima de fond en comble. Est-ce risqué ? Sans doute ! Mais c'est une nécessité incontournable. L'enjeu est le Nom de Dieu, le Dieu révélé en Jésus de Nazareth. C’est l’authenticité de la foi chrétienne. Et surtout est en jeu le sort de l'humanité, surtout de la majorité appauvrie et opprimée, que l’annonce de Fatima encourage à maintenir dans la peur, la soumission, la privation, la souffrance et le sacrifice.

Les théologiens chrétiens ont donc leur mot à dire sur la question de Fatima. Avec lucidité, courage et discernement. Pour lutter contre les faux dieux qui dirigent les sorts de l’humanité, la parole des théologiens est irremplaçable. Et il arrive parfois que leur parole en fasse des martyrs, comme cela a été le cas pour certains confrères théologiens d’Amérique Latine. Mais les théologiens ne peuvent pas cesser de parler. Comme ne peuvent pas se taire, non plus, les communautés chrétiennes qu’ils animent de leurs enseignements.

C‘est grâce à ces théologiens et théologiennes qui se battent pour garder vivante dans l’Église la pureté et l’originalité de la doctrine du Maître de Nazareth, que nous savons aujourd’hui que son Dieu, devenu aussi notre Dieu, n’est pas un Dieu qui a créé l’enfer pour y précipiter et y torturer les pécheurs (et qui n’en est pas un ?); mais un Dieu qui les accueille et qui mange avec eux. Et cela par choix, par grâce, par pur amour, pour son plaisir. Ces théologiens rappellent sans cesse aux chrétiens que le Dieu de Jésus est un Dieu qui, au lieu de faire des victimes, cherche à les baisser de la croix. C’est un Dieu engagé, en tant que Créateur, à faire de cette terre, qui a déjà beaucoup de l’enfer, une terre nouvelle, où Il habite avec nous et parmi nous comme l’Emmanuel, à tout jamais.

 Et Marie, la mère de Jésus, au lieu de se promener à droite et à gauche pour demander aux gens simples, pauvres et ignorants de faire des sacrifices et de réciter des nombreux chapelets pour la conversion des pécheurs, apparaît, au contraire, dans les évangiles comme la plus grande poétesse et chanteuse de ce Dieu totalement engagé dans la libération et le salut de l'humanité et pleinement occupé à porter à terme la création du monde. Une création dont l’évolution et le perfectionnement ont été retardés, parce qu'il ne voulait pas les accomplir sans nous, mais avec nous. Et aussi parce qu'il respecte notre liberté, sans jamais perdre sa patience, malgré les innombrables bêtises que nous commettons contre nous-mêmes, contre les autres et contre la nature qui nous sert de berceau.

Dieu agit ainsi parce qu'il nous aime infiniment. Et il ne peut pas faire autrement !


(Traduction libre de l’espagnol par Bruno Mori: Fátima nunca más! )

(Texte original en portugais et espagnol dans la revue Relat223, voir : http://www.servicioskoinonia.org/relat/)





[1] Ouvrage de base pour comprendre l’esprit, la spiritualité et la théologie subjacente au phénomène des apparitions de Fatima.
[3] Le livre Lucie montre, avec une redondance presque fatigante, comment elle-même a toujours été victime de ce sinistre endoctrinement  et comment, même des nombreuses années plus tard, elle restera marquée par cette vision mythique et angoissante de la réalité, totalement étrangère au message libérateur de l'Évangile.
[4] Le souci pour le pape était survenu après qu’un prêtre leur avait parlé de l’existence du Pape et les avait informés que celui-ci était persécuté par les «ennemis» de l'Église.

[5] Sr Lucie écrit au Père Aparicio le 20 juin 1939  : «  Notre-Dame a promis de remettre à plus tard le fléau de la guerre si cette dévotion était propagée et pratiquée. Nous la voyons repousser ce châtiment dans la mesure où l’on fait des efforts pour la propager. Mais je crains que nous ne puissions faire davantage que ce que nous faisons, et que Dieu, mécontent, lève le bras de sa miséricorde et laisse le monde être ravagé par ce châtiment, qui sera comme il n’y en a jamais eu, horrible, horrible.  » (op. cit., p. 244)

Le pardon affaire des hommes et non pas affaire de Dieu


(Mt 18,21-35 – 24e dim.ord. A - 2017)

A partir de ce texte de l’évangile de Matthieu, je propose ici une réflexion sur le pardon qui s’écarte un peu de ce que les fidèles catholiques sont habitués à entendre à l’église, mais qui peut les aider à mieux comprendre qui est le Dieu de Jésus de Nazareth et à mieux accepter l’urgence de s’insérer dans son projet de renouveau universel. 

La doctrine catholique, à cause du dogme du péché originel, a été contaminée par la croyance en la culpabilité foncière et universelle des humains, considérés comme des êtres fondamentalement mauvais et transgresseurs. Cela a eu comme conséquence que l’enseignement officiel de l’Église qui s’exprime dans les textes liturgiques, les formules de la spiritualité et de la piété chrétienne (prières, dévotions, etc.) a fait naître chez les chrétiens la conviction de n’être que des créatures déchues et des misérables pécheurs qui ne peuvent que s’humilier et ramper devant un Dieu offensé et enragé, dans l’espoir d’obtenir sa pitié et son pardon.

En tant que chrétiens, nous avons donc été formés à penser que, puisque, au départ, nous sommes mauvais et coupables, il est nécessaire, pour être sauvés, de demander et d’obtenir le pardon de Dieu, lequel, étant bon et miséricordieux, nous l’accorde presque toujours. Cette façon de procéder nous paraît tout à fait normale et surtout tout à fait conforme à la vérité de ce que nous sommes et de ce que Dieu est lui-même. [1]

Eh bien non ! Au risque de surprendre plusieurs pieux chrétiens, je dois affirmer que cette histoire de pardon que Dieu est supposé  accorder au pécheur repenti est loin de correspondre à la vérité.

Laissons de côté, pour le moment, le mythe biblique de la faute d'Adam et Ève qui, à partir du Ve siècle de notre ère, a donné origine aux délires théologiques de St Augustin d’Hippone sur le péché originel, auquel plus personne ne croit aujourd’hui, même pas le pape.  

Concentrons-nous sur la question du pardon de Dieu. Peut-on dire que Dieu pardonne ? Rien n’est moins sûr. Nous pouvons attribuer à Dieu la capacité de pardonner, seulement si nous nous avons une conception anthropomorphique de Dieu; un Dieu, construit à notre image et ressemblance et donc imaginé fonctionner à la façon de l’homme. Ce qui signifie, en d’autres mots, transposer en Dieu la façon humaine de penser, de sentir, d’agir, et de réagir, de changer, de s’altérer. Et c’est malheureusement ce que la religion a fait au cours de l’histoire, en nous concoctant un Dieu moulé sur les comportements de l’homme. Et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, pour une grande partie des gens instruits de la modernité, ce Dieu de la religion est devenu une entité inacceptable, ne passant plus la preuve du bon sens et de la rationalité.

Mais revenons au pardon et voyons pourquoi il est impossible d’attribuer à Dieu l’action de pardonner. Le pardon est essentiellement le résultat d’une modification et d’un changement d’attitude survenus à l’intérieur de la personne qui pardonne. Les dynamiques du pardon sont bien connues. Elles comportent deux volets ou deux étapes. Le pardon suppose, premièrement, l’existence d’un individu capable de s’altérer et donc vulnérable, auquel on peut faire du mal, lui faire subir un tort, lui infliger des blessures et des pertes qui lui procurent de la souffrance et qui font surgir en lui les réactions et les altérations du ressentiment, de la colère, de la haine et de la vengeance.
Le deuxième volet suppose que, ce même individu, déjà perturbé et changé intérieurement par l’offense reçue, l’agressivité et la haine ressenties, est à nouveau transformé et changé en profondeur par l’apparition en lui de la bonté, de la bienveillance et de l’amour, sentiments qu’il offre, comme un don gratuit à celui qui l’a offensé, à travers justement la démarche du par-don. Ici donc, l’individu qui pardonne passe de l’état de rage et de haine, à l’état d’indulgence, de bienveillance, d’amabilité, de réconciliation qui renonce à toute vengeance et ne désire plus que faire la paix et vivre en paix avec celui qui avait été son ennemi.

Or ce processus d’altération et de changement intérieur est ontologiquement impossible en Dieu qui, par définition, est toujours identique à lui-même. Dieu Est et il ne peut pas devenir. Il ne peut pas changer, s’altérer et donc passer d'un état à un autre. Il ne peut pas, non plus, être affecté de l’extérieur par quelque chose qui existerait en dehors de lui. Car rien n’existe en dehors de Dieu. Il est en effet l’être de toutes choses ; l’âme de l’Univers ; l’Énergie de fond originelle et le Mystère suprême qui maintient toutes choses dans leur être et dans leur existence. C’est donc un non-sens de dire que Dieu peut être offensé ou mis en colère par notre méchanceté ou nos fautes. Il s'en suit alors que Dieu ne peut pas pardonner, parce qu’il ne peut jamais être ou se sentir offensé. Dieu ne peut pas être atteint ou affecté par le comportement de l’homme. Il est le «Tout Autre» et le «Transcendent».

Il y a aussi une autre raison qui rend incongru tout discours sur le pardon de Dieu : le fait que Dieu n’est qu’Amour. En effet, autant les évangiles, que les découvertes des sciences cosmologiques modernes, nous apprennent que la Réalité Ultime appelée «Dieu », est essentiellement une Énergie d’attraction et d’amour qui soutient et anime tout ce qui existe. De son côté, Jésus de Nazareth a annoncé sans relâche que Dieu est un Être d’Amour et que tout amour vient de Dieu ; que celui qui aime est en Dieu et vit en Dieu et que Dieu ne sait faire et ne peut faire autre chose que d’aimer. La nature de Dieu c’est d’être Amour. Donc Dieu ne peut qu’aimer, comme le soleil ne peut que briller et réchauffer. Dieu n’est qu’amour ; c’est donc un non-sens  que de penser que Dieu puisse aussi et en même temps être rancune, ressentiment, hostilité, colère, agressivité, volonté de condamnation, désir de châtiment et de punition envers le pécheur.

Pour Jésus, Dieu est et reste Amour, autant lorsque nous sommes bons que lorsque nous sommes méchants ; lorsque nous sommes innocents, que lorsque nous sommes coupables ; lorsque nous sommes justes et en règle, que lorsque nous nous sommes transgresseurs ; lorsque nous sommes saints, que lorsque nous sommes pécheurs et délinquants. Quoi que nous fassions de bon ou de mauvais, nous sommes toujours exposés aux rayons de son amour. Son amour est antérieur et postérieur à nos fautes. Son amour est toujours existant, toujours présent, toujours assuré, quoi que nous fassions de bon et de mal. Dieu ne peut donc pas nous pardonner, car jamais nous n’avons été séparés de son amour. Dieu ne peut nous pardonner, car il ne peut pas nous rétablir dans un amour qu’il ne nous a jamais enlevé et duquel nous ne sommes jamais sortis.

Par conséquent, un discours sur Dieu qui exprimerait des attentes de notre part sur ce que Dieu pourrait ou ne pourrait pas nous donner, est une absurdité. Quoi que la théologie catholique puisse affirmer, Jésus n’est pas venu nous sauver, mais nous annoncer (et c’est cela sa bonne nouvelle !) que nous sommes tous déjà sauvés, car tous, depuis toujours, déjà plongés dans les profondeurs de l’Amour de Dieu.

Le pardon de Dieu, que nous avons l’impression de recevoir et d’expérimenter dans notre âme et notre dans cœur, après une démarche ou un parcours de conversion, n’est pas le résultat d’une intervention de Dieu, mais plutôt le fruit de notre changement intérieur ou de notre «conversion» qui, en nous rapprochant de Dieu, nous a rendu plus sensibles aux effets de sa présence et nous a fait découvrir, qu’en réalité, nous avions toujours été exposés aux feux de son amour.

En effet, lorsque, par notre conversion nous nous sommes débarrassés du voile de nos fautes que nous avions tissé autour de notre existence, voile qui nous faisait vivre dans le froid et l’obscurité et qui nous empêchait d’être exposés au soleil de Dieu, nous nous sommes rendu compte que la lumière et la chaleur de son amour avaient toujours été là pour nous, même lorsque nous vivions dans la brume et la noirceur du mal et du péché.

Jésus avait compris cela, et c’est pourquoi il annonçait à tous ceux qui voulaient bien l’entendre, que Dieu est un Être d’amour qui ne fait pas de différences entre les personnes. Il aime aussi bien les justes que les pécheurs. Il fait pleuvoir et briller son soleil autant sur les bons que sur les méchants. Il a soin autant de la brebis égarée, que de celles qui sont restées dans la sécurité du bercail. Il est un Père qui prend à cœur autant le fils dissolu et fêtard, que celui bien sage qui voit avec scrupule aux intérêts de la maison.

Jésus avait compris que Amour est la seule énergie capable non seulement de maintenir le monde dans l’existence, mais aussi de faire évoluer et progresser les humains vers le plein accomplissement de leur nature. C’est pourquoi Jésus a toujours cherché à être lui-même un homme d’amour et à incarner dans sa vie cette posture amoureuse qu’il avait découverte comme étant la caractéristique fondamentale du Dieu dans lequel il croyait.

C’est pourquoi, Jésus rêvait d’un monde régi exclusivement par les dynamiques et les règles de l’amour. Il rêvait d’un monde devenu une sorte de « Royaume de Dieu », où l’amour qui est en Dieu régnait aussi dans le cœur de l’homme et, par l’homme, dans le monde tout entier.

Jésus cependant savait que son rêve aurait été entravé par les limites et les imperfections de la nature humaine, toujours déficiente, fragile, défectueuse, toujours en train de se construire, d’évoluer, de se perfectionner. Son rêve d’un monde bâti à l’enseigne de l’amour devait donc faire les comptes avec un être humain inaccompli, inachevé, dans lequel existent encore d’innombrables défaillances et défectuosités, des zones obscures et des vides immenses que la lumière et les forces de l’amour n’ont jamais colonisé de leur présence.

C’est pour cela que l’être humain peut rater la rencontre avec les dynamiques de l’amour. C’est pour cela que l’homme peut aller à contre-courant des forces structurantes de l’attraction, de la relation affective, de la bienveillance et de la communion qui soutiennent et font évoluer l’Univers. C’est pour cela que l’homme peut adopter des attitudes et des comportements où l’amour est absent et se transformer en un individu fermé sur lui-même ; et ouvrir ainsi la voie à l’injustice, à l’exploitation, à la violence, qui mènent presque inévitablement à la création de la spirale infernale du ressentiment, de l’agressivité de la haine et de la vengeance.

Jésus savait que, si les humains ne sont que cela ; s’ils ne cherchent pas à se changer en des meilleures personnes ; s’ils ne font que succomber à leurs limites ; s’ils ne font que suivre les pulsions destructrices et aliénantes qu’ils portent dans leur cœur, jamais  il ne pourrait réaliser son rêve d’un monde nouveau. Il savait que pour cela, il avait absolument besoin d’humains capables de pardonner, c’est-à-dire capables de passer de la haine à l’amour, du désir de faire le mal, à la volonté de faire le bien et incapables de se réjouir du mal et de la souffrance de leurs ennemis. La possibilité de l’homme de changer et donc de pardonner, constituait le seul espoir que Jésus possédait de faire face efficacement aux obstacles qui bloquaient ou qui ralentissaient la réalisation de ce monde plein d’amour dont il rêvait.

Pour Jésus, le pardon devient alors une pièce essentielle et un pilier fondamental dans la réalisation de son rêve de renouveau universel et de construction du Royaume de Dieu. Cela explique pourquoi le pardon a une si grande place dans la prédication de prophète de Nazareth, au point de devenir une caractéristique fondamentale de son message. Cela explique aussi pourquoi, lorsque Jésus parle de pardon, il n’a jamais en vue le pardon de Dieu, mais il se réfère presque exclusivement au pardon donné par les hommes.

Pour Jésus, les dynamiques du pardon qui font passer de la rupture à l’accord ; de l’agressivité à la bienveillance ; de l’hostilité à l’amitié ; de la division à la communion ; de la colère à la douceur ; de l’animosité à la sérénité ; du désir de vengeance à la volonté de bien, de paix et de réconciliation ; de la haine à l’amour…  ne sont jamais des attitudes qui concernent de Dieu, mais qui concernent les hommes. De sorte que, pour le Nazaréen, le pardon n’est pas du tout une affaire de Dieu, mais exclusivement une affaire d’hommes et entre les hommes. Car seulement le pardon que l’homme est capable de donner à son semblable peut briser à la racine la spirale du mal et de la violence. Car seul le pardon peut empêcher la haine de se développer et de se propager dans le monde et de produire les fruits néfastes de souffrance et de mort.

Jésus avait compris que, pour rendre viable et réalisable son rêve d’un monde meilleur, il fallait, avant tout, rendre les hommes meilleurs et donc capables de plus d’amour. Pour cela il fallait les rendre plus sensibles à la nécessité de se laisser toucher et envahir par la présence et la proximité de son Dieu, en les exposant aux feux de son amour, qui devait désormais soutenir et orienter aussi leur existence. Selon Jésus, c’est parce que l’amour de Dieu est dans l’homme, que celui-ci devient capable d’aimer à la façon divine et de placer alors tout le monde, bons et méchants, justes et pécheurs, amis et ennemis, dans le courant de l’amour et de la détermination du pardon.
Et comme, pour Jésus, l’amour de Dieu pour l’homme est sans limites, ainsi en est-il du pardon de l’homme pour ses semblables. Le pardon humain doit être à la mesure de l’amour divin. Car le pardon est la version humaine de l’amour qui est en Dieu. Il est le don humain (par-don) par excellence. C’est pour cela que que le pardon doit être toujours donné. Non pas une fois, non pas sept fois, mais, comme disait Jésus - sept fois soixante-dix-sept fois. C'est-à-dire, toujours, continuellement, sans limites.

Tâche ardue ! Tâche difficile ! Tâche qui paraît presque impossible et, souvent, au-delà de nos capacités. Mais tâche indispensable, au moins comme programme de vie, comme idéal de conduite, comme effort de pacification toujours repris et toujours à reprendre, si nous tenons à vivre dans une société plus humaine et sur une planète plus habitable.

Finalement, comme il apparaît de ce texte d’évangiles que nous venons de lire (Mt, 18,21-35), Jésus de Nazareth avait raison de penser que seulement à travers le pardon qu’ils seront capables de recevoir et d’accorder, les hommes échapperont «aux mains du bourreau», se sauveront eux-mêmes et le monde qu’ils habitent.

Bruno Mori 




[1][1] Le long de son histoire, l’Église catholique a utilisé la culpabilité et la peur comme des armes pour établir et fortifier son pouvoir et son emprise sur les consciences des croyants. En forgeant et en proposant la fausse image d’un Dieu qui peut, certes, pardonner; mais qui peut aussi et surtout être offensé, se fâcher, punir et condamner au feu du purgatoire et aux flammes éternelles de l’enfer, l’Église a volontairement entretenu et encouragé (auprès de ses ouailles rustres et ignorantes) la foi en un Dieu justicier impitoyable, de la colère et de la vengeance duquel elle pouvait cependant libérer et sauver les pécheurs qui recourraient à elle pour demander le sacrement du pardon. Brillant et efficace système d’assurer la dépendance et l’attachement inconditionnel et continuel de ses fidèles !

samedi 30 septembre 2017

Le rosier de l’amour

 

Quelques réflexions sur l’amour dans le couple


L’amour d’un couple ressemble à un rosier bien vigoureux planté dans un jardin. Ce n’est pas parce que le rosier a pris racines, que sa croissance, son développement et sa floraison sont automatiquement garantis dans le futur. Le petit plant bien vigoureux des débuts aura besoin de beaucoup de soins, d’égards, d’attentions pour continuer à pousser, se développer, grandir et se fortifier, afin de pouvoir un jour étendre partout ses branches et égayer de la fraicheur de sa présence et de sa beauté le jardin où il a été planté. 

L’amour dans le couple est toujours le résultat d’une mystérieuse alchimie physique et spirituelle où, différents éléments, au hasard de leurs rencontres, se combinent ensemble pour déclencher la réaction magique de l’attraction, de la fascination et de l’enchantement qui, chez les amants, allument les feux de la passion, le désir de la fusion ainsi que tous les projets et les rêves de l’amour.

Dans le couple, si l’amour veut être de bonne qualité et avoir des chances de vie et de durabilité, il doit être le résultat d’une rencontre en profondeur entre deux personnes. Cela signifie que l’amour est solide et authentique lorsqu’il n’est pas seulement le produit de la rencontre entre deux corps, mais aussi et surtout lorsqu’il nait de la rencontre de deux âmes ou de deux esprits. Si les amants ne sont pas attirés surtout et avant tout par leur intériorité ; si leur amour manque de profondeur et donc de «spiritualité», leur attraction soit disant « amoureuse », risque de manquer de qualité humaine et de n’être finalement qu’une pulsion instinctive et passionnelle qui, avec le temps, peut facilement assumer les expressions de l’égoïsme, de l’exploitation et de la violence. Pour exprimer cela avec une image un peu banale, on pourrait dire que les amants doivent s’éprendre du contenu du paquet et non pas de la beauté de son emballage.  Ce qui signifie qu’ils doivent surtout s’aimer de l’intérieur et non pas exclusivement de l’extérieur. 

 Il y a des couples qui, parce qu’ils sont mariés, qu’ils ont des enfants, qu’ils partagent obligations et responsabilités sur une base routinière, pensent que l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre sera toujours au rendez-vous de leur quotidien et de leur intimité et qu’il est acquis et assuré pour toujours.

Certains couples pensent et agissent comme si leur amour était une bouteille de bon vin entreposée dans leur cave et qui n’a plus besoin ni de vigilance ni d’interventions de leur part, et qu’ils pourraient même oublier sur place, car, -pensent-ils - aussi longtemps qu’ils n’y toucheront pas et qu’ils le laisseront chambrer et vieillir, il ne pourra que s’améliorer. Eh, bien non ! L’amour ne se comporte pas comme une bouteille de vin dans une cave, mais comme une rose dans un jardin ! Si la bouteille de vin dans la cave a besoin de froid, d’obscurité, d’isolement et de silence, le rosier, lui, par contre, a un besoin essentiel de présence, de soleil, de chaleur, de sollicitude, de câlins et de paroles tendres. N’est-il pas vrai qu’il faut parler aux roses, leur dire des mots d’amour pour qu’elle puissent s’épanouir ?  Or, si cela est vrai pour les roses, c’est encore plus vrai pour l’amour semé au cœur du couple.

L’amour dans le couple ne surgit et ne perdure qu’à l’état évolutif d’embryon, de germe ou de semence qu’il faut traiter avec beaucoup de soins et de délicatesse afin de les maintenir en vie. Comme l’embryon, l’amour ne se maintient en vie que s’il se développe et grandit. Le jour où il arrête sa croissance, il s’étiole, dépérit, s’affaisse et meurt. 

 L’amour humain n’existe jamais à l’état de produit terminé et définitif. L’amour n’existe que sous une forme inchoative, c’est-à-dire dans un état de croissance et d’évolution continuelles. C’est pour cette raison que pour vivre, la fleur de l’amour a besoin de s‘enraciner dans le terreau de la vigilance, et d’être continuellement exposée au soleil de l’attention et de la tendresse.

Si les amants veulent entretenir en eux la flamme de l’amour et du désir, ils doivent obligatoirement devenir des sentinelles et des guetteurs toujours en état d’alerte, afin de veiller sur la bonne santé du rosier de leur amour. Il faut qu’ils soient sensibles aux moindres grondements lointains signes d’orages et de tempêtes, de malaises ou de crises, pour se mettre à l’abri et pour intervenir à temps avec les remèdes appropriés.

La réussite et la durabilité de l’amour dans un couple dépendent donc, principalement, de l’harmonie intérieure et du partage des valeurs humaines et spirituelles qui enrichissent la personnalité des deux amants, plus que de leur attraction physique ou de leur entente et harmonie sexuelles. Cela ne veut pas dire que les composantes corporelles et érotiques de la relation de couple ne soient pas importantes.

Cela signifie fondamentalement deux choses :

Premièrement, que dans une saine relation de couple, la composante physique ne doit pas entre recherchée et considérée comme une fin en soi et comme la seule condition de réussite de leur vie commune.

Deuxièmement, que la composante physique est importante, valable et bénéfique dans la mesure où elle est l’expression corporelle et extérieure d’un amour et d’une fusion qui trouvent leurs racines et leur alimentation dans les profondeurs spirituelles et dans l’âme des amants.

Lorsque la profondeur spirituelle des amants, ainsi que le partage de leurs richesses intérieures ont été le terrain de base sur lequel s’est déroulé le mouvement de leur rapprochement, de leur rencontre et de la découverte de leurs valeurs réciproques, alors on peut dire que leur amour a pour lui les promesses et les garanties de la durabilité.

 Mais lorsque la relation a été exclusivement bâtie sur les sables mouvants de l’attraction physique et de la passion, la relation amoureuse ne tiendra pas la preuve du temps et s’effondra presque inévitablement au fil des évènements, des rencontres, des changements et des transformations qui surviendront dans la vie de chacun des amants.

Il semble d’ailleurs qu’il soit scientifiquement prouvé, qu’un couple marié est dans l’impossibilité psychologique de faire durer sa passion érotique au-delà d’une période maximale de dix ans.

L’amour humain, lorsqu’il est authentique, ne fonctionne jamais par compartiments ou par sections. L’amour, s’il est vrai, englobe toujours la totalité de la personne aimée. La personne qui aime est attirée par le mystère de la personne aimée, par la vérité profonde de son être que l’amant découvre, devine, entrevoit et ressent comme étant pour lui une source qui peut le désaltérer, comme un trésor qui peut l’enrichir, comme un havre dans laquelle il a envie d’ancrer définitivement son bateau, comme un paradis dans lequel il peut trouver son bonheur.

Ressentir de l’amour, c’est un peu comme trouver une perle rare. Et comme tout bijoux, l’amour vrai possède des caractéristiques bien précises qui définissaient sa qualité et son authenticité : il suscite bouleversement, ravissement, fascination, émerveillement, larmes de bonheur, désir de le posséder, de le porter, de ne jamais s’en séparer. Ce qui attire dans un bijou, c’est sa valeur intrinsèque, plus que sa forme ou son apparence. Si devant l’autre, je ne me sens pas envahi et remué pas ces sensations, il y des fortes probabilités que ce que je pense être de l’amour, ne soit en réalité que sa piètre caricature et sa mauvaise contrefaction.

 

BM- Montréal, Septembre 2017

mercredi 6 septembre 2017

A quoi sert gagner le monde entier si on y perd son âme ?


(Mt 16,21-27- 22e dim. Ord. A)

Ce matin nous allons arrêter notre réflexion sur cette phrase de l’évangile: «Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie, la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage en effet un homme aurait-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie …? ».

           Jésus a-t-il raison de nous parler d’une façon aussi négative ? Renoncer à soi-même, renoncer à sauver sa vie, prendre sa croix…. N’apparaît-il pas ici comme un rabat-joie, comme le fondateur d’une religion et d’une spiritualité du sacrifice et de la souffrance ? L’église n’a-t-elle pas alors raison de faire de la souffrance et de la privation (détachement) le thermomètre de la sainteté?

          Je pense, au contraire, que, si ces paroles de Jésus sont bien comprises, elles peuvent nous révéler le secret d’une véritable réussite de notre existence.

On dirait que pour l’Homme de Nazareth apprendre à renoncer et à se détacher soit la seule façon humaine et la seule possibilité que nous avons d’accomplir pleinement notre existence. Lorsqu’on y regarde de près, on se rend compte, en effet, qu’il y a deux forces ou deux principes qui agissent dans notre vie : le principe du plaisir et le principe de la réalité. Le principe du plaisir tend à satisfaire tous nos besoins, pour avoir tout le plaisir possible. Le principe de la réalité ou du réalisme doit tenir compte du fait que, dans la vie, il n’est pas possible d’avoir tout ce que l’on désire et qu’il y a donc des limites à notre plaisir.

Au stade oral de notre vie (lorsque nous étions bébés) notre vie était dominée par le principe du plaisir : nous pleurions et voilà maman qui venait pour nous donner son beau sein. Nous avions un problème et voilà que maman ou papa accouraient pour le résoudre. Ensuite nous avons grandi et nous avons commencé à comprendre que maman et papa avaient, eux-aussi, des besoins et des exigences et qu’ils ne pouvaient pas toujours être là, à notre disposition.

Avec le temps, nous avons compris que nous n’étions pas le centre du monde, que nous n’étions pas seuls au monde, qu’il y avait d’autres personnes et que nous devions partager le monde avec elles. Cela est très agréable, mais cela nous obligeait aussi à accepter des renoncements, des privations et à admettre des limites. Je dois renoncer à tout converger vers moi, car les autres aussi ont droit à leur part. C’est en acceptant cela que nous avons grandi. Nous avons grandi, parce que nous avons accepté la réalité. Et la réalité nous dit : tu n’es pas tout, tu ne peux pas tout avoir. Tu n’es pas seul au monde, tu es en relation nécessaire avec les autres et tu dépends aussi des autres ; tu dois penser aussi aux autres ; tu dois donc partager ; tu ne peux pas tout avoir, tout rafler ; tu dois donc en laisser aussi pour les autres, te limiter, te priver, renoncer.

        Il y a des gens qui, en ce sens, n’ont jamais grandi et qui sont restés au stade oral de leur enfance. Il y a des gens qui pensent qu’ils peuvent être heureux en consommant le plus possible, en satisfaisant des besoins fictifs et artificiels, en accumulant des jouets et des choses et en possédant des personnes : mon argent, ma maison, mon chalet, mon entreprise, mon auto, mes gadgets… Ma femme, ma blonde: elle est à moi; elle est là pour moi, pour me seconder, pour être à ma disposition, à mon service, pour me donner du plaisir. Mon enfant: je le couve, je le gâte, je le suffoque avec mon affection et mes attentions; je transfères sur lui tous mes désirs, mes rêves inaccomplis; je veux qu’il soit ce que je n’ai pas pu être; je lui dicte la route à suivre; je le rends dépendant de moi, je ne veux pas qu’il vive sa vie à sa façon, mais à la mienne; je ne veux pas qu’il se réalise selon ses goûts, mais selon les miens, je ne veux pas renoncer à lui, admettre qu’il soit différent… Je veux l’infantiliser le plus longtemps possible…

Mais vivre réellement en humain c’est grandir, mûrir, c’est accepter la réalité et donc apprendre à vivre avec les autres, à respecter les besoins, à laisser de la place pour les autres, à partager avec les autres. C’est donc apprendre à contrôler et à délimiter nos besoins, pour que les autres puissent aussi satisfaire les leurs. C’est pour cela que grandir est pénible, difficile, douloureux, souffrant. Pour vivre ta vie dans la réalité, tu dois renoncer à la vivre seulement en fonction de toi ; seulement à cette condition tu réussiras à bâtir une vie non pas à l’enseigne d’un égoïsme mesquin, avilissant et, finalement, appauvrissant, mais à bâtir une vie enrichie d’une qualité d’ouverture, de don de toi et de soins pour les autres, qui ne pourra que te faire grandir en humanité et accomplir magnifiquement ton existence. Ou comme disait Jésus, qui perd, gagne.

 La réalité nous apprend notre finitude, nos limites ; elle nous apprend la distance, la séparation, le renoncement ; elle nous apprend la souffrance ; elle nous apprend l’humilité de n’être qu’une pièce dans la grande mosaïque de la création ; qu’une note dans la grande symphonie du cosmos. La réalité nous apprend notre fragilité ; elle nous confronte avec le caractère éphémère et non nécessaire de notre existence, elle nous apprend que c’est de la folie et de la pure stupidité de notre part que de nous croire en droit d’avoir plus que les autres, de consommer plus que les autres et d’être plus rassasiés et plus heureux que les autres. La réalité nous apprend l’obligation de la limite, de la mesure et de la sobriété ; la nécessité du souci, du soin, du respect, du partage avec le monde qui nous entoure si nous voulons vivre une vie qui soit à l’enseigne d’une véritable humanité.

Nous devons être nous-mêmes et renoncer à être autre chose: voilà ce que Jésus cherche à nous dire. En effet, si nous sommes nous-mêmes, nous serons tels que Dieu nous a créés, tels que Dieu veut que nous soyons ; nous serons en conformité avec sa volonté. En effet, nous avertit Jésus, à quoi sert à l’homme vouloir être tout, tout avoir et tout expérimenter, ne renoncer à rien, s’il ne réussit pas à vivre la destinée qui lui est propre, c’est-à-dire le rôle qui correspond à la vérité de son être ? S’il ne réussit pas à apprivoiser ses failles et ses limites et à porter paisiblement la croix de sa finitude et de sa vulnérabilité ? S’il vit en contradiction avec la réalité de sa condition humaine ? Si tout le tracas avec lequel il cherche à gagner le monde n’est que l’expression ou la réaction de son angoisse qui refuse de s’accepter comme la créature fragile et transitoire qu’il est et qui tient sa valeur et son salut uniquement de sa capacité à s’abandonner dans la confiance entre les mains de Dieu?

          Pour dire cela avec le mot de Jésus: « À a quoi sert à l’homme gagner le monde entier, s‘il y perd son âme? ». Cet évangile nous dit finalement : «Ta croix, c’est l’acceptation de ton existence que dans ta foi tu reçois des mains de Dieu. Vis-la en plénitude, dans la reconnaissance et la joie. Elle se chargera de te conduire sur les chemins du renoncement, du dépouillement et du sacrifice qui seront à la mesure du don de toi et de l’amour avec lesquels tu chercheras à la vivre à l’ombre de ta foi en Dieu».  



BM

jeudi 10 août 2017

RÉFLEXIONS À OCCASION DE LA FÊTE DE LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

(Matthieu, 17, 1-9)

Jésus de Nazareth a opéré une véritable révolution dans la pensée religieuse de l’humanité : il a rendu «profane» toute religion, pour rendre «sacrée» toute personne.

Étymologiquement le mot « sacré » indique tout ce qui est soustrait à l’usage commun, ce qui a été « séparé » du monde profane, exclu du monde des hommes, pour être placé du côté du monde des dieux. Le sacré concerne donc principalement les religions qui ont à faire avec Dieu. Habituellement les religions ont placé le concept de  «sacré» dans les instruments qu’elles utilisent pour établir des relations avec la divinité. Ainsi considèrent-elles comme sacrés les temples, les cathédrales, les églises, les cloches, les objets du culte, comme les habits, l’autel, le calice, le tabernacle, les livres saints (la Bible), les images saintes, le crucifix, les statues, les reliques, certaines catégories de personnes consacrées (prêtres, évêques, papes , moines, religieux, et religieuses). En d’autres mots, la religion a sacralisé de choses, des gestes et des fonctions, dans lesquels elle croit détecter la capacité de rendre présent le pouvoir et l’action de Dieu dans notre monde et qu’elle considéré alors comme des intermédiaires valables pour aider les simples mortels à se mettre en relation avec la divinité.

Cependant, lorsque nous lisons les évangiles et que nous réfléchissons sur la façon de penser et d’agir de Jésus de Nazareth, nous avons la surprise de constater que, non seulement cette « sacralisation » si chère aux religions n’a aucun sens pour lui, mais qu’il l’a combattue de toutes ses forces, en la disqualifiant toutes les fois qu’il en a eu l’occasion. Ainsi Jésus n’a jamais eu ni d’attachement ni de vénération spéciale  pour le Temple de Jérusalem et le culte et les sacrifices qui s’y pratiquaient. Ce Temple, considéré pourtant comme le lieu unique de la présence de Dieu parmi son peuple, s’est désormais transformé en repère de voleurs, qui n’a aucune valeur et qui est superflu pour établir une vraie relation avec Dieu (Jn 4, 21-24). La splendeur, la majesté, la grandeur effrontées de cette construction ne sont, pour Jésus, que le signe sans avenir de l’orgueil et de la mégalomanie humaines. Ce temple est donc provocant et inutile. Un jour il sera détruit et réduit à un amas de ruines (Mc.13,1-3).

Comme si cela ne suffisait pas, nous constatons que dans les évangiles, les représentants officiels de la religion et du sacré, les scribes, les pharisiens, les prêtres et les grands-prêtres, etc., sont toujours présentés comme des classes hostiles à Jésus, comme ses accusateurs et les responsables de sa condamnation et de sa mort. De sorte qu’il est vrai de dire que Jésus a été tué parce qu’il a disqualifié et nié l’importance et la «sacralité » du Temple et de la religion comme moyens de sanctification, de justice et de salut.

 En d’autres mots, Jésus a été éliminé pour avoir soutenu que la rencontre avec Dieu ne se fait plus à travers les architectures fastueuses, les institutions religieuses, leurs rites, leurs sacrifices, leurs lois, leurs observances, leurs prêtres consacrés et ordonnés. Jésus a donné et perdu sa vie pour avoir cru et enseigné que Dieu est présent, non pas dans les choses et les fonctions, mais dans les personnes; pour avoir annoncé que le seul temple où Dieu habite avec toute sa splendeur et sa gloire, c’est le cœur de l’homme[i]. Cette conviction du Nazaréen se situe non seulement au centre de toute sa prédication, mais elle constitue la nouveauté la plus révolutionnaire de son message, qui bouleverse de fond en comble autant notre idée de Dieu que notre idée de l’homme.

La révolution que Jésus a accomplie consiste dans le fait d’avoir sorti Dieu, le sacré et le merveilleux de la religion, pour les placer dans l’être humain et dans le monde qu’il habite. D’après Jésus, c‘est l’être humain qui est sacré, qui est merveilleux et qui est le lieu privilégié de la présence et de l’action de l’esprit de Dieu dans le monde.  Jésus nous a révélé ainsi que le seul lieu où nous pouvons véritablement rencontrer son Dieu et nous mettre en relation avec Lui, c’est dans le frère humain, surtout dans celui qui a le plus besoin de notre attention et de notre amour. Au point que tout ce que nous faisons à un être humain, nous le faisons à Dieu lui-même. Et cela toujours, sans aucune exception. Même dans le délinquant, renfermé dans une prison, Dieu est présent : « J’étais en prison et vous êtes venus me visiter…».

C’est l’étonnante nouveauté de cette révélation qui a impressionné les premiers disciples de Jésus et qui a été à l’origine du grand succès du mouvement chrétien parmi les gens simples, pauvres et opprimés, au cours des trois premiers siècles.

Dans les évangiles on retrouve les traces et les échos de cette forte impression que le passage et le message de Jésus ont suscitée parmi ceux et celles qui l’ont écouté et suivi. Les disciples de Jésus qui nous ont laissé les quatre récits évangéliques nous partagent les conclusions auxquelles ils sont arrivés, après avoir réfléchi sur la vie et l’enseignement de leur Maître. Ils sont unanimes à nous dire que, si tout être humain de bonne volonté est un « fils de Dieu », Jésus l’a été plus que tous. S’il est vrai que, selon l’enseignement du Maître, Dieu est présent dans chaque être humain, Dieu a dû être présent d’une façon toute spéciale en ce «fils de l’homme», dans la vie, l’activité et l’esprit duquel ils avaient pu constater les fruits extraordinaires d’humanité, de bonté et d’amour produits par cette divine présence.

C’est pour cette raison que les évangiles présentent Jésus comme un homme imprégné de Dieu, habité par Dieu, uni à Dieu, qui ne fait qu’une seule chose avec Dieu, qui est comme le fils chéri d’un Père qui met en ce fils «tout son amour et sa complaisance». A travers cet homme, Dieu se manifeste, parle, fait comprendre ses attitudes et ses sentiments, transmet sa volonté. Les évangiles, en nous racontant la vie et en mettant en relief l’extraordinaire qualité humaine de ce «fils de Dieu», totalement «fils de l’homme», nous indiquent quelle sorte d’humains nous devons être, à notre tour, et quelle qualité d’humanité nous devons réaliser dans notre existence pour être, comme Jésus, les porteurs exemplaires et le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde.
Les évangiles, qui sont des ouvrages catéchétiques, pour expliquer et illustrer aux chrétiens de leurs époque que Jésus a été un chef d’œuvre d’humanité, un homme rempli de Dieu, un miroir particulièrement perfectionné pour rayonner son amour et réfléchir sa présence et son action dans notre monde, ont créé le scénario particulièrement merveilleux et impressionnant de la «transfiguration», une mise en scène composée d’éléments tirés des théophanies de l’A.T. et dans laquelle Jésus est montré comme totalement illuminé et transformé dans son humanité par le Dieu qui l’habite.

Nous assistons ici au même procédé littéraire que nous rencontrons dans les récits de la naissance et de l’enfance de Jésus, débordants d’éléments surnaturels, miraculeux  et fantastiques, mais qui n’ont, eux aussi, d’autre but que de faire comprendre et d’illustrer le fait que, si dans l’Univers, le «divin» (donc Dieu) se verse et agit partout, c’est surtout dans ce qu’il y a de plus « humain » au monde qu’il se manifeste avec plus d’évidence : un bébé, un enfant, c’est-à-dire un être établi dans des conditions de fragilité, de vulnérabilité, de pauvreté et de dépendance totales.

De tout cela nous devons en déduire que nous, les chrétiens, ne devons pas  chercher dans les évangiles comment nous diviniser (nous sommes déjà tous et à l’avance porteurs de la présence divine en ce monde), mais comment nous humaniser. Nous devons comprendre que le christianisme n’est pas une religion qui cherche principalement à rapprocher l’homme de Dieu, mais un mouvement spirituel qui cherche à rapprocher l’homme de l’homme, pour l’humaniser et le transfiguer toujours davantage par le moyen de l’amour, en l’aidant à se libérer de ses pulsions déshumanisantes et destructrices de sa véritable identité.

BM




[i] Cfr. aussi 1Cor. 3,16-17; 1Cor. 6,19

LE BON GRAIN ET L’IVRAIE – NE PAS JUGER


(16e dim. ord. A 2017 – Mt.13, 24-30)

La parabole de bon grain et de l’ivraie est une des plus représentatives de la pensée de Jésus. Ici le prophète de Nazareth cherche à faire comprendre que dans le monde où nous vivons, il est impossible de séparer et de connaître avec certitude ce qui est bon et ce qui est mauvais. Jésus veut donc nous enseigner que l’homme ne possède pas ce pouvoir car cela requiert des connaissances qu’il ne pourra jamais avoir. Adam et Ève ont été chassés de l’Éden parce qu’ils ont voulu s’approprier  de cette prérogative qui est propre à Dieu : avoir la connaissance du bien et du mal et pouvoir juger d’après cette connaissance. Même Dieu, nous dit Jésus, ne fait pas cela et ne juge et ne condamne personne (Jn 5,22; 8,15). Il prend tout, il accepte tout, il tolère et supporte tout. Il laisse cohabiter, vivre, se développer et grandir ensemble le bien et le mal, le bon et le mauvais, le pur et l’impur, le conforme et le non-conforme, le blé et l’ivraie. Il continue à faire lever son soleil et à faire pleuvoir sur les gentils et les méchants ; sur les le justes et les injustes. Il ne s’en fait pas si la bonne semence qu’il a répandue à pleines mains dans le champ du monde n’apporte pas tous les résultats qu’il en espérait, car il sait qu’il est inévitable qu’elle tombe parfois dans les cailloux et les ronces qui peuvent réduire ou empêcher sa croissance.

Jésus se lève ici pour mettre en garde ses disciples contre la tentation du perfectionnisme, du puritanisme et de l’idéologie présentes en tout système humain de pouvoir autant civil que religieux et qui consiste dans la prétention de savoir et donc de sélectionner ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui est vrai et ce qui est faux et donc de diviser le monde en catégories et en classes distinctes et opposées: nous et les autres. 

Nous, les bons, les purs, les élus, les fidèles, les sauvés. Nous, du côté de Dieu, de la vérité, de la vertu, de la morale, de la justice, de la Loi, de la vraie religion du bon parti politique.

         Et les autres : les mauvais, les méchants, les impurs, les pécheurs, les infidèles, ceux qui ne pensent pas comme nous, qui n’agissent pas comme nous, qui n’ont pas notre culture qui ne sont pas de notre race, de notre clan, de notre religion et qu'il faut, par conséquent, éloigner, écarter, réduire au silence, exclure, éradiquer de notre terrain comme de mauvaises herbes, car :
-ils nous dérangent ; ils contestent nos croyances, notre religion, notre culture; ils empiètent sur notre espace vital; ils viennent voler nos emplois, consommer nos ressources ;
-ils constituent une menace à notre façon de vivre, à notre sécurité et tranquillité sociale, politique, religieuse et intellectuelle;
- il nous obligent à nous confronter, à nous comparer, à revoir nos habitudes, nos principes, à relativiser et remettre en question des valeurs et des vérités que nous pensions absolues et inaltérables;
- ils déstabilisent nos lois, nos traditions, nos dogmes et nos convictions établies…
À cause de tout cela, on a le droit, au nom de Dieu, de la religion, de la vérité, de la paix, de les combattre et de les extirper, comme une mauvaise herbe qui est s'enraciner dans le bon terrain de notre existence.

C’est ce type de raisonnement, fait de distorsion psychologique, de peur, d’insécurité, de fanatisme et surtout d’ignorance, qui a justifié, le long de l’histoire humaine, toutes les aberrations des régimes totalitaires et toutes les horreurs et les atrocités perpétrées au nom d’une idéologie autant politique que religieuse.

Dans chaque système totalitaire, les mauvaises herbes qu’il faut arracher sont presque toujours identifiées à la «différence» d’idées, qui produit confrontation et opposition, certes, mais qui est aussi une manifestation d’un élan et d’un désir de liberté. Or, l’idéologie supporte mal la liberté, surtout la liberté de pensée. L’idéologie est réglée et fonctionne sur le principe de la conformité et de l’uniformité totales : un seul chef, un seul pouvoir, une seule idée, une seule allégeance. Tout ce qui ne rentre pas dans ce schéma doit être écarté.

Jésus enseigne ici que toute idéologie, tout gouvernement et toute religion qui se croient meilleures que les autres et supérieures aux autres, deviennent nécessairement agressives et dangereuses, car productrices de classes, de différence, d’inégalités et donc de confrontations et  d’hostilités.

Dans cette parabole de l’ivraie Jésus veut faire comprendre à ses disciples que dans le monde nouveau qu’ils auront à bâtir , ils ne devront plus jamais chercher à exclure qui que ce soit, comme ils avaient tendance à le faire auparavant; mais que leur tâche consistera désormais à se placer aux coins des rues pour récupérer tout le monde sans distinction, afin que même la canaille puisse trouver une place dans la salle du banquet (Mt.22,8-10; Lc.14,13-21). Il leur enseigne encore ici que le seul mal qu’ils devront désormais chercher à arracher du terrain de leur existence, c’est cette soif de pouvoir qui est la cause de toutes les  souffrances.

C’est pour cela que Jésus exhorte ses disciples à toujours s’abstenir de tout jugement. Selon le Nazaréen le jugement est une fonction qui est réservée exclusivement à Dieu et que pourtant Dieu n’exerce jamais, parce qu’elle est toujours remplacée par sa miséricorde. Selon Jésus, l’être humain n’a ni le droit, ni le pouvoir, ni l’autorité, ni la capacité, ni les compétences, ni les connaissances nécessaires pour juger.

Tout jugement est une usurpation de pouvoir et une arrogante présomption de connaître les complexes variations de l’erreur et de la vérité, du bien et du mal dans la société des hommes. C’est pour cela que celui qui s’arroge le pouvoir de juger l’autre, en réalité ne fait que proclamer et manifester l’énormité de son ego, la superficialité de ses connaissances et l’étendue de sa stupidité. L’homme qui juge n’est qu’un psychotique qui s’illusionne sur sa véritable identité. En effet lorsqu’il juge l’autre, il se définit comme le mètre sur lequel il mesure tout le reste. Lorsque il juge, il réfère tout à lui : « Tu n’es pas comme moi; tu n’as pas mes idées; tu n’as pas ma foi , tu n’as pas ma religion ; tu ne crois pas au même Dieu; tu n’agis pas comme moi; tu n’as pas mes coutumes; tu appartiens à un autre parti, à un autre pays; tu es différent; tu n’es pas bon pour moi; tu ne me plais pas, tu n’es pas acceptable; tu n’es pas conforme;  tu es dans l’erreur; je ne pourrais jamais être d’accord avec toi; je ne pourrais jamais être ton ami; tu me fais peur, tu me déranges; tu me déstabilises;  tu contestes mes croyances et tout ce qui constitue ma sécurité; tu mets en doute la solidité de la structure du monde auquel j’appartiens, la vérité du scenario surnaturel , religieux et symbolique que je me suis  construit et qui me permet de vivre en paix avec moi-même et avec Dieu , de qui j’espère un jour mon salut éternel».

Il et évidemment plus facile pour nous de juger l’autre, de l’accuser d’être dangereux, mauvais, infidèle, hérétique, hors norme, plutôt que de mettre en question nos valeurs et nos convictions; plutôt que d’approfondir nos connaissances et nos croyances, plutôt que de reconsidérer notre posture religieuse et spirituelle et de revoir nos relations avec l’autorité religieuse, ainsi que notre vision du monde et de Dieu.

Pour les personnes qui jugent, il est plus rassurant et moins fatigant d’obéir aveuglement aux impératifs de l’autorité constituée et aux contraintes des dogmes qu’elle impose, que de prendre le risque d’une foi personnelle, adulte, critique et éclairée et d’assumer le dur choix de la liberté de pensée . C’est beaucoup plus rassurant, pour notre bigotisme et notre tranquillité, de croire sans penser, que de penser au risque de ne plus croire (comme avant).

Le jeugemen  est  bien souvent le complice  de notre lâcheté et  de notre paresse . En effet, une fois que le jugement a été proféré et que l’autre a été reconnu non acceptable, car fautif et coupable, voilà que celui qui l’a jugé peut continuer à vivre en paix, sans rien se reprocher et sans rien changer dans sa vie. En effet, si l’autre a été déclaré dans la faute et l’erreur, le juge peut se glorifier de sa justice et continuer à s’alimenter de ses propres convictions. Le jugement devient ainsi une stratégie de protection et de justification du grain sterile et pourri que le juge est devenu. Ainsi, derrière le jugement, il y a autant la présomption d’une toute-puissance effrayante, que la manifestation d’une suprême idiotie.

S’il y a une chose qui attriste aujourd’hui tout catholique de bonne volonté, c’est de constater que son Église s’attribue encore le droit de juger comme étant un pouvoir et une prérogative qui lui viennent directement de son statut d’Institution d’origine divine. Ainsi, le Droit Canon affirme, comme si s’était la chose le plus normale du monde, que l’Église a le droit de juger et « le droit inné et propre de contraindre par des sanctions pénales les fidèles délinquants » (can 1311).

Il est difficile pour les chrétiens de notre époque d’oublier que leur Église, pendant des siècles, s’est même dotée, d’un organisme interne non seulement de jugement, mais d’inquisition et de recherche explicite et violente de la déviation, de la dissidence, de la faute et de l’erreur, dans le but de les attacher de force et de les brûler littéralement, comme de mauvaises herbes, dans le feu des bûchers.

          Aujourd’hui encore ces vieilles attitudes inquisitoriales continuent, même si d’une façon moins cruelle et moins violente, à faire de nombreuses victimes dans l’Église. Pensons à tous ces penseurs influents, à ces grands théologiens qui au cours des deux derniers siècles ont été évincés par les Sainte Office (le nouveau nom de l’Inquisition) de leurs Facultés et privés du droit d’enseigner . Pensons à tous ces prêtres qui ont été chassée de leur ordre, dégradés, à qui on a défendu la prédication, la célébration des sacrements, le ministère, par le seul fait d’être tombés amoureux d’une femme et de l’avoir mariée. Pensons aux divorcés remariés ; aux personnes homosexuelles vivant ensemble. Pensons aux couples chrétiens non mariés ; aux femmes qui ont avorté ; aux jeunes femmes qui utilisent régulièrement la pilule ou autres moyens de contraception et qui sont étiquetées d’immorales, de vicieuses et de débauchées …

Tout ce vaste monde, l’Église catholique le considère, malheureusement, comme coupable, transgresseur, mauvais, pas bon ; elle juge ces personnes comme étant des pécheurs publiques, des chrétiens de rang inférieur, qu’elle déclare en état de péché mortel et donc en danger de damnation et qu’elle cherche à éloigner des autres fidèles, à écarter des sacrements, qu’elle tolère à peine; vers lesquels elle autorise à ressentir, tout au plus, de la pitié,  et à exercer une certaine miséricorde, mais a auxquels on ne peut cependant pas concéder le droit de s’intégrer totalement dans une assemblée eucharistique; de les faire sentir en pleine communion avec leurs frères chrétiens et de leur permettre de manifester cette communion par le geste sacramentel de la manducation du Corps du Seigneur.
Pour l’Église, ces catégories de personnes sont encore et toujours de l’ivraie qu’il faut écarter, éliminer, pour que la bonne graine ne soit pas contaminée et que la pureté de la structure soit préservée.

Je pense qu’aussi longtemps que cette Église continuera à considérer comme normale et sacrée sa structure impériale, basée sur un système de pouvoir totalitaire, concentré dans les mains d’un monarque absolu[i], non seulement elle sera en opposition à l’esprit de l’Évangile et infidèle à la volonté de Celui dont pourtant elle présume être la présence visible en ce monde, mais elle restera esclave des expressions typiques d’un tel régime qui aujourd’hui apparaissent comme totalmente anachroniques, car incompatibles avec les acquis libérateurs des sciences humaines modernes. 

        Dans le monde du XXIe siècle où le comportement de l’individu et les relations entre les personnes sont désormais régis, inspirés et protégés par d’innombrables lois, déclarations et chartes, garantissant l’inviolabilité absolue de la personne, ainsi que toute sortes de droits, libertés et immunités, une Institution qui prétend encore contrôler la pensée des individus, qui cherche à établir et à imposer les contenus de leurs croyances, les conditions de la moralité de leurs actions , qui s’arroge le droit de juger, au nom de Dieu, des contenus du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur… une telle Institution ne peut que dériver inévitablement vers la disqualification et l’insignifiance.

BM







[i] Le Pontife romain au dire du code de Droit Canon « possède dans l’Église le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel qu’il peut toujours exercer librement ( can , 331 et 332) et contre une sentence ou un décret duquel il n’y a ni appel, ni recours possible ( can 331, &3 ),