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vendredi 6 octobre 2017

Le pardon affaire des hommes et non pas affaire de Dieu


(Mt 18,21-35 – 24e dim.ord. A - 2017)

A partir de ce texte de l’évangile de Matthieu, je propose ici une réflexion sur le pardon qui s’écarte un peu de ce que les fidèles catholiques sont habitués à entendre à l’église, mais qui peut les aider à mieux comprendre qui est le Dieu de Jésus de Nazareth et à mieux accepter l’urgence de s’insérer dans son projet de renouveau universel. 

La doctrine catholique, à cause du dogme du péché originel, a été contaminée par la croyance en la culpabilité foncière et universelle des humains, considérés comme des êtres fondamentalement mauvais et transgresseurs. Cela a eu comme conséquence que l’enseignement officiel de l’Église qui s’exprime dans les textes liturgiques, les formules de la spiritualité et de la piété chrétienne (prières, dévotions, etc.) a fait naître chez les chrétiens la conviction de n’être que des créatures déchues et des misérables pécheurs qui ne peuvent que s’humilier et ramper devant un Dieu offensé et enragé, dans l’espoir d’obtenir sa pitié et son pardon.

En tant que chrétiens, nous avons donc été formés à penser que, puisque, au départ, nous sommes mauvais et coupables, il est nécessaire, pour être sauvés, de demander et d’obtenir le pardon de Dieu, lequel, étant bon et miséricordieux, nous l’accorde presque toujours. Cette façon de procéder nous paraît tout à fait normale et surtout tout à fait conforme à la vérité de ce que nous sommes et de ce que Dieu est lui-même. [1]

Eh bien non ! Au risque de surprendre plusieurs pieux chrétiens, je dois affirmer que cette histoire de pardon que Dieu est supposé  accorder au pécheur repenti est loin de correspondre à la vérité.

Laissons de côté, pour le moment, le mythe biblique de la faute d'Adam et Ève qui, à partir du Ve siècle de notre ère, a donné origine aux délires théologiques de St Augustin d’Hippone sur le péché originel, auquel plus personne ne croit aujourd’hui, même pas le pape.  

Concentrons-nous sur la question du pardon de Dieu. Peut-on dire que Dieu pardonne ? Rien n’est moins sûr. Nous pouvons attribuer à Dieu la capacité de pardonner, seulement si nous nous avons une conception anthropomorphique de Dieu; un Dieu, construit à notre image et ressemblance et donc imaginé fonctionner à la façon de l’homme. Ce qui signifie, en d’autres mots, transposer en Dieu la façon humaine de penser, de sentir, d’agir, et de réagir, de changer, de s’altérer. Et c’est malheureusement ce que la religion a fait au cours de l’histoire, en nous concoctant un Dieu moulé sur les comportements de l’homme. Et c’est pour cette raison qu’aujourd’hui, pour une grande partie des gens instruits de la modernité, ce Dieu de la religion est devenu une entité inacceptable, ne passant plus la preuve du bon sens et de la rationalité.

Mais revenons au pardon et voyons pourquoi il est impossible d’attribuer à Dieu l’action de pardonner. Le pardon est essentiellement le résultat d’une modification et d’un changement d’attitude survenus à l’intérieur de la personne qui pardonne. Les dynamiques du pardon sont bien connues. Elles comportent deux volets ou deux étapes. Le pardon suppose, premièrement, l’existence d’un individu capable de s’altérer et donc vulnérable, auquel on peut faire du mal, lui faire subir un tort, lui infliger des blessures et des pertes qui lui procurent de la souffrance et qui font surgir en lui les réactions et les altérations du ressentiment, de la colère, de la haine et de la vengeance.
Le deuxième volet suppose que, ce même individu, déjà perturbé et changé intérieurement par l’offense reçue, l’agressivité et la haine ressenties, est à nouveau transformé et changé en profondeur par l’apparition en lui de la bonté, de la bienveillance et de l’amour, sentiments qu’il offre, comme un don gratuit à celui qui l’a offensé, à travers justement la démarche du par-don. Ici donc, l’individu qui pardonne passe de l’état de rage et de haine, à l’état d’indulgence, de bienveillance, d’amabilité, de réconciliation qui renonce à toute vengeance et ne désire plus que faire la paix et vivre en paix avec celui qui avait été son ennemi.

Or ce processus d’altération et de changement intérieur est ontologiquement impossible en Dieu qui, par définition, est toujours identique à lui-même. Dieu Est et il ne peut pas devenir. Il ne peut pas changer, s’altérer et donc passer d'un état à un autre. Il ne peut pas, non plus, être affecté de l’extérieur par quelque chose qui existerait en dehors de lui. Car rien n’existe en dehors de Dieu. Il est en effet l’être de toutes choses ; l’âme de l’Univers ; l’Énergie de fond originelle et le Mystère suprême qui maintient toutes choses dans leur être et dans leur existence. C’est donc un non-sens de dire que Dieu peut être offensé ou mis en colère par notre méchanceté ou nos fautes. Il s'en suit alors que Dieu ne peut pas pardonner, parce qu’il ne peut jamais être ou se sentir offensé. Dieu ne peut pas être atteint ou affecté par le comportement de l’homme. Il est le «Tout Autre» et le «Transcendent».

Il y a aussi une autre raison qui rend incongru tout discours sur le pardon de Dieu : le fait que Dieu n’est qu’Amour. En effet, autant les évangiles, que les découvertes des sciences cosmologiques modernes, nous apprennent que la Réalité Ultime appelée «Dieu », est essentiellement une Énergie d’attraction et d’amour qui soutient et anime tout ce qui existe. De son côté, Jésus de Nazareth a annoncé sans relâche que Dieu est un Être d’Amour et que tout amour vient de Dieu ; que celui qui aime est en Dieu et vit en Dieu et que Dieu ne sait faire et ne peut faire autre chose que d’aimer. La nature de Dieu c’est d’être Amour. Donc Dieu ne peut qu’aimer, comme le soleil ne peut que briller et réchauffer. Dieu n’est qu’amour ; c’est donc un non-sens  que de penser que Dieu puisse aussi et en même temps être rancune, ressentiment, hostilité, colère, agressivité, volonté de condamnation, désir de châtiment et de punition envers le pécheur.

Pour Jésus, Dieu est et reste Amour, autant lorsque nous sommes bons que lorsque nous sommes méchants ; lorsque nous sommes innocents, que lorsque nous sommes coupables ; lorsque nous sommes justes et en règle, que lorsque nous nous sommes transgresseurs ; lorsque nous sommes saints, que lorsque nous sommes pécheurs et délinquants. Quoi que nous fassions de bon ou de mauvais, nous sommes toujours exposés aux rayons de son amour. Son amour est antérieur et postérieur à nos fautes. Son amour est toujours existant, toujours présent, toujours assuré, quoi que nous fassions de bon et de mal. Dieu ne peut donc pas nous pardonner, car jamais nous n’avons été séparés de son amour. Dieu ne peut nous pardonner, car il ne peut pas nous rétablir dans un amour qu’il ne nous a jamais enlevé et duquel nous ne sommes jamais sortis.

Par conséquent, un discours sur Dieu qui exprimerait des attentes de notre part sur ce que Dieu pourrait ou ne pourrait pas nous donner, est une absurdité. Quoi que la théologie catholique puisse affirmer, Jésus n’est pas venu nous sauver, mais nous annoncer (et c’est cela sa bonne nouvelle !) que nous sommes tous déjà sauvés, car tous, depuis toujours, déjà plongés dans les profondeurs de l’Amour de Dieu.

Le pardon de Dieu, que nous avons l’impression de recevoir et d’expérimenter dans notre âme et notre dans cœur, après une démarche ou un parcours de conversion, n’est pas le résultat d’une intervention de Dieu, mais plutôt le fruit de notre changement intérieur ou de notre «conversion» qui, en nous rapprochant de Dieu, nous a rendu plus sensibles aux effets de sa présence et nous a fait découvrir, qu’en réalité, nous avions toujours été exposés aux feux de son amour.

En effet, lorsque, par notre conversion nous nous sommes débarrassés du voile de nos fautes que nous avions tissé autour de notre existence, voile qui nous faisait vivre dans le froid et l’obscurité et qui nous empêchait d’être exposés au soleil de Dieu, nous nous sommes rendu compte que la lumière et la chaleur de son amour avaient toujours été là pour nous, même lorsque nous vivions dans la brume et la noirceur du mal et du péché.

Jésus avait compris cela, et c’est pourquoi il annonçait à tous ceux qui voulaient bien l’entendre, que Dieu est un Être d’amour qui ne fait pas de différences entre les personnes. Il aime aussi bien les justes que les pécheurs. Il fait pleuvoir et briller son soleil autant sur les bons que sur les méchants. Il a soin autant de la brebis égarée, que de celles qui sont restées dans la sécurité du bercail. Il est un Père qui prend à cœur autant le fils dissolu et fêtard, que celui bien sage qui voit avec scrupule aux intérêts de la maison.

Jésus avait compris que Amour est la seule énergie capable non seulement de maintenir le monde dans l’existence, mais aussi de faire évoluer et progresser les humains vers le plein accomplissement de leur nature. C’est pourquoi Jésus a toujours cherché à être lui-même un homme d’amour et à incarner dans sa vie cette posture amoureuse qu’il avait découverte comme étant la caractéristique fondamentale du Dieu dans lequel il croyait.

C’est pourquoi, Jésus rêvait d’un monde régi exclusivement par les dynamiques et les règles de l’amour. Il rêvait d’un monde devenu une sorte de « Royaume de Dieu », où l’amour qui est en Dieu régnait aussi dans le cœur de l’homme et, par l’homme, dans le monde tout entier.

Jésus cependant savait que son rêve aurait été entravé par les limites et les imperfections de la nature humaine, toujours déficiente, fragile, défectueuse, toujours en train de se construire, d’évoluer, de se perfectionner. Son rêve d’un monde bâti à l’enseigne de l’amour devait donc faire les comptes avec un être humain inaccompli, inachevé, dans lequel existent encore d’innombrables défaillances et défectuosités, des zones obscures et des vides immenses que la lumière et les forces de l’amour n’ont jamais colonisé de leur présence.

C’est pour cela que l’être humain peut rater la rencontre avec les dynamiques de l’amour. C’est pour cela que l’homme peut aller à contre-courant des forces structurantes de l’attraction, de la relation affective, de la bienveillance et de la communion qui soutiennent et font évoluer l’Univers. C’est pour cela que l’homme peut adopter des attitudes et des comportements où l’amour est absent et se transformer en un individu fermé sur lui-même ; et ouvrir ainsi la voie à l’injustice, à l’exploitation, à la violence, qui mènent presque inévitablement à la création de la spirale infernale du ressentiment, de l’agressivité de la haine et de la vengeance.

Jésus savait que, si les humains ne sont que cela ; s’ils ne cherchent pas à se changer en des meilleures personnes ; s’ils ne font que succomber à leurs limites ; s’ils ne font que suivre les pulsions destructrices et aliénantes qu’ils portent dans leur cœur, jamais  il ne pourrait réaliser son rêve d’un monde nouveau. Il savait que pour cela, il avait absolument besoin d’humains capables de pardonner, c’est-à-dire capables de passer de la haine à l’amour, du désir de faire le mal, à la volonté de faire le bien et incapables de se réjouir du mal et de la souffrance de leurs ennemis. La possibilité de l’homme de changer et donc de pardonner, constituait le seul espoir que Jésus possédait de faire face efficacement aux obstacles qui bloquaient ou qui ralentissaient la réalisation de ce monde plein d’amour dont il rêvait.

Pour Jésus, le pardon devient alors une pièce essentielle et un pilier fondamental dans la réalisation de son rêve de renouveau universel et de construction du Royaume de Dieu. Cela explique pourquoi le pardon a une si grande place dans la prédication de prophète de Nazareth, au point de devenir une caractéristique fondamentale de son message. Cela explique aussi pourquoi, lorsque Jésus parle de pardon, il n’a jamais en vue le pardon de Dieu, mais il se réfère presque exclusivement au pardon donné par les hommes.

Pour Jésus, les dynamiques du pardon qui font passer de la rupture à l’accord ; de l’agressivité à la bienveillance ; de l’hostilité à l’amitié ; de la division à la communion ; de la colère à la douceur ; de l’animosité à la sérénité ; du désir de vengeance à la volonté de bien, de paix et de réconciliation ; de la haine à l’amour…  ne sont jamais des attitudes qui concernent de Dieu, mais qui concernent les hommes. De sorte que, pour le Nazaréen, le pardon n’est pas du tout une affaire de Dieu, mais exclusivement une affaire d’hommes et entre les hommes. Car seulement le pardon que l’homme est capable de donner à son semblable peut briser à la racine la spirale du mal et de la violence. Car seul le pardon peut empêcher la haine de se développer et de se propager dans le monde et de produire les fruits néfastes de souffrance et de mort.

Jésus avait compris que, pour rendre viable et réalisable son rêve d’un monde meilleur, il fallait, avant tout, rendre les hommes meilleurs et donc capables de plus d’amour. Pour cela il fallait les rendre plus sensibles à la nécessité de se laisser toucher et envahir par la présence et la proximité de son Dieu, en les exposant aux feux de son amour, qui devait désormais soutenir et orienter aussi leur existence. Selon Jésus, c’est parce que l’amour de Dieu est dans l’homme, que celui-ci devient capable d’aimer à la façon divine et de placer alors tout le monde, bons et méchants, justes et pécheurs, amis et ennemis, dans le courant de l’amour et de la détermination du pardon.
Et comme, pour Jésus, l’amour de Dieu pour l’homme est sans limites, ainsi en est-il du pardon de l’homme pour ses semblables. Le pardon humain doit être à la mesure de l’amour divin. Car le pardon est la version humaine de l’amour qui est en Dieu. Il est le don humain (par-don) par excellence. C’est pour cela que que le pardon doit être toujours donné. Non pas une fois, non pas sept fois, mais, comme disait Jésus - sept fois soixante-dix-sept fois. C'est-à-dire, toujours, continuellement, sans limites.

Tâche ardue ! Tâche difficile ! Tâche qui paraît presque impossible et, souvent, au-delà de nos capacités. Mais tâche indispensable, au moins comme programme de vie, comme idéal de conduite, comme effort de pacification toujours repris et toujours à reprendre, si nous tenons à vivre dans une société plus humaine et sur une planète plus habitable.

Finalement, comme il apparaît de ce texte d’évangiles que nous venons de lire (Mt, 18,21-35), Jésus de Nazareth avait raison de penser que seulement à travers le pardon qu’ils seront capables de recevoir et d’accorder, les hommes échapperont «aux mains du bourreau», se sauveront eux-mêmes et le monde qu’ils habitent.

Bruno Mori 




[1][1] Le long de son histoire, l’Église catholique a utilisé la culpabilité et la peur comme des armes pour établir et fortifier son pouvoir et son emprise sur les consciences des croyants. En forgeant et en proposant la fausse image d’un Dieu qui peut, certes, pardonner; mais qui peut aussi et surtout être offensé, se fâcher, punir et condamner au feu du purgatoire et aux flammes éternelles de l’enfer, l’Église a volontairement entretenu et encouragé (auprès de ses ouailles rustres et ignorantes) la foi en un Dieu justicier impitoyable, de la colère et de la vengeance duquel elle pouvait cependant libérer et sauver les pécheurs qui recourraient à elle pour demander le sacrement du pardon. Brillant et efficace système d’assurer la dépendance et l’attachement inconditionnel et continuel de ses fidèles !

samedi 30 septembre 2017

Le rosier de l’amour

 

Quelques réflexions sur l’amour dans le couple


L’amour d’un couple ressemble à un rosier bien vigoureux planté dans un jardin. Ce n’est pas parce que le rosier a pris racines, que sa croissance, son développement et sa floraison sont automatiquement garantis dans le futur. Le petit plant bien vigoureux des débuts aura besoin de beaucoup de soins, d’égards, d’attentions pour continuer à pousser, se développer, grandir et se fortifier, afin de pouvoir un jour étendre partout ses branches et égayer de la fraicheur de sa présence et de sa beauté le jardin où il a été planté. 

L’amour dans le couple est toujours le résultat d’une mystérieuse alchimie physique et spirituelle où, différents éléments, au hasard de leurs rencontres, se combinent ensemble pour déclencher la réaction magique de l’attraction, de la fascination et de l’enchantement qui, chez les amants, allument les feux de la passion, le désir de la fusion ainsi que tous les projets et les rêves de l’amour.

Dans le couple, si l’amour veut être de bonne qualité et avoir des chances de vie et de durabilité, il doit être le résultat d’une rencontre en profondeur entre deux personnes. Cela signifie que l’amour est solide et authentique lorsqu’il n’est pas seulement le produit de la rencontre entre deux corps, mais aussi et surtout lorsqu’il nait de la rencontre de deux âmes ou de deux esprits. Si les amants ne sont pas attirés surtout et avant tout par leur intériorité ; si leur amour manque de profondeur et donc de «spiritualité», leur attraction soit disant « amoureuse », risque de manquer de qualité humaine et de n’être finalement qu’une pulsion instinctive et passionnelle qui, avec le temps, peut facilement assumer les expressions de l’égoïsme, de l’exploitation et de la violence. Pour exprimer cela avec une image un peu banale, on pourrait dire que les amants doivent s’éprendre du contenu du paquet et non pas de la beauté de son emballage.  Ce qui signifie qu’ils doivent surtout s’aimer de l’intérieur et non pas exclusivement de l’extérieur. 

 Il y a des couples qui, parce qu’ils sont mariés, qu’ils ont des enfants, qu’ils partagent obligations et responsabilités sur une base routinière, pensent que l’amour qu’ils ont l’un pour l’autre sera toujours au rendez-vous de leur quotidien et de leur intimité et qu’il est acquis et assuré pour toujours.

Certains couples pensent et agissent comme si leur amour était une bouteille de bon vin entreposée dans leur cave et qui n’a plus besoin ni de vigilance ni d’interventions de leur part, et qu’ils pourraient même oublier sur place, car, -pensent-ils - aussi longtemps qu’ils n’y toucheront pas et qu’ils le laisseront chambrer et vieillir, il ne pourra que s’améliorer. Eh, bien non ! L’amour ne se comporte pas comme une bouteille de vin dans une cave, mais comme une rose dans un jardin ! Si la bouteille de vin dans la cave a besoin de froid, d’obscurité, d’isolement et de silence, le rosier, lui, par contre, a un besoin essentiel de présence, de soleil, de chaleur, de sollicitude, de câlins et de paroles tendres. N’est-il pas vrai qu’il faut parler aux roses, leur dire des mots d’amour pour qu’elle puissent s’épanouir ?  Or, si cela est vrai pour les roses, c’est encore plus vrai pour l’amour semé au cœur du couple.

L’amour dans le couple ne surgit et ne perdure qu’à l’état évolutif d’embryon, de germe ou de semence qu’il faut traiter avec beaucoup de soins et de délicatesse afin de les maintenir en vie. Comme l’embryon, l’amour ne se maintient en vie que s’il se développe et grandit. Le jour où il arrête sa croissance, il s’étiole, dépérit, s’affaisse et meurt. 

 L’amour humain n’existe jamais à l’état de produit terminé et définitif. L’amour n’existe que sous une forme inchoative, c’est-à-dire dans un état de croissance et d’évolution continuelles. C’est pour cette raison que pour vivre, la fleur de l’amour a besoin de s‘enraciner dans le terreau de la vigilance, et d’être continuellement exposée au soleil de l’attention et de la tendresse.

Si les amants veulent entretenir en eux la flamme de l’amour et du désir, ils doivent obligatoirement devenir des sentinelles et des guetteurs toujours en état d’alerte, afin de veiller sur la bonne santé du rosier de leur amour. Il faut qu’ils soient sensibles aux moindres grondements lointains signes d’orages et de tempêtes, de malaises ou de crises, pour se mettre à l’abri et pour intervenir à temps avec les remèdes appropriés.

La réussite et la durabilité de l’amour dans un couple dépendent donc, principalement, de l’harmonie intérieure et du partage des valeurs humaines et spirituelles qui enrichissent la personnalité des deux amants, plus que de leur attraction physique ou de leur entente et harmonie sexuelles. Cela ne veut pas dire que les composantes corporelles et érotiques de la relation de couple ne soient pas importantes.

Cela signifie fondamentalement deux choses :

Premièrement, que dans une saine relation de couple, la composante physique ne doit pas entre recherchée et considérée comme une fin en soi et comme la seule condition de réussite de leur vie commune.

Deuxièmement, que la composante physique est importante, valable et bénéfique dans la mesure où elle est l’expression corporelle et extérieure d’un amour et d’une fusion qui trouvent leurs racines et leur alimentation dans les profondeurs spirituelles et dans l’âme des amants.

Lorsque la profondeur spirituelle des amants, ainsi que le partage de leurs richesses intérieures ont été le terrain de base sur lequel s’est déroulé le mouvement de leur rapprochement, de leur rencontre et de la découverte de leurs valeurs réciproques, alors on peut dire que leur amour a pour lui les promesses et les garanties de la durabilité.

 Mais lorsque la relation a été exclusivement bâtie sur les sables mouvants de l’attraction physique et de la passion, la relation amoureuse ne tiendra pas la preuve du temps et s’effondra presque inévitablement au fil des évènements, des rencontres, des changements et des transformations qui surviendront dans la vie de chacun des amants.

Il semble d’ailleurs qu’il soit scientifiquement prouvé, qu’un couple marié est dans l’impossibilité psychologique de faire durer sa passion érotique au-delà d’une période maximale de dix ans.

L’amour humain, lorsqu’il est authentique, ne fonctionne jamais par compartiments ou par sections. L’amour, s’il est vrai, englobe toujours la totalité de la personne aimée. La personne qui aime est attirée par le mystère de la personne aimée, par la vérité profonde de son être que l’amant découvre, devine, entrevoit et ressent comme étant pour lui une source qui peut le désaltérer, comme un trésor qui peut l’enrichir, comme un havre dans laquelle il a envie d’ancrer définitivement son bateau, comme un paradis dans lequel il peut trouver son bonheur.

Ressentir de l’amour, c’est un peu comme trouver une perle rare. Et comme tout bijoux, l’amour vrai possède des caractéristiques bien précises qui définissaient sa qualité et son authenticité : il suscite bouleversement, ravissement, fascination, émerveillement, larmes de bonheur, désir de le posséder, de le porter, de ne jamais s’en séparer. Ce qui attire dans un bijou, c’est sa valeur intrinsèque, plus que sa forme ou son apparence. Si devant l’autre, je ne me sens pas envahi et remué pas ces sensations, il y des fortes probabilités que ce que je pense être de l’amour, ne soit en réalité que sa piètre caricature et sa mauvaise contrefaction.

 

BM- Montréal, Septembre 2017

mercredi 6 septembre 2017

A quoi sert gagner le monde entier si on y perd son âme ?


(Mt 16,21-27- 22e dim. Ord. A)

Ce matin nous allons arrêter notre réflexion sur cette phrase de l’évangile: «Si quelqu’un veut venir derrière moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa croix et qu’il me suive. Car celui qui veut sauver sa vie, la perdra, mais qui perd sa vie à cause de moi la gardera. Quel avantage en effet un homme aurait-il à gagner le monde entier, s’il le paye de sa vie …? ».

           Jésus a-t-il raison de nous parler d’une façon aussi négative ? Renoncer à soi-même, renoncer à sauver sa vie, prendre sa croix…. N’apparaît-il pas ici comme un rabat-joie, comme le fondateur d’une religion et d’une spiritualité du sacrifice et de la souffrance ? L’église n’a-t-elle pas alors raison de faire de la souffrance et de la privation (détachement) le thermomètre de la sainteté?

          Je pense, au contraire, que, si ces paroles de Jésus sont bien comprises, elles peuvent nous révéler le secret d’une véritable réussite de notre existence.

On dirait que pour l’Homme de Nazareth apprendre à renoncer et à se détacher soit la seule façon humaine et la seule possibilité que nous avons d’accomplir pleinement notre existence. Lorsqu’on y regarde de près, on se rend compte, en effet, qu’il y a deux forces ou deux principes qui agissent dans notre vie : le principe du plaisir et le principe de la réalité. Le principe du plaisir tend à satisfaire tous nos besoins, pour avoir tout le plaisir possible. Le principe de la réalité ou du réalisme doit tenir compte du fait que, dans la vie, il n’est pas possible d’avoir tout ce que l’on désire et qu’il y a donc des limites à notre plaisir.

Au stade oral de notre vie (lorsque nous étions bébés) notre vie était dominée par le principe du plaisir : nous pleurions et voilà maman qui venait pour nous donner son beau sein. Nous avions un problème et voilà que maman ou papa accouraient pour le résoudre. Ensuite nous avons grandi et nous avons commencé à comprendre que maman et papa avaient, eux-aussi, des besoins et des exigences et qu’ils ne pouvaient pas toujours être là, à notre disposition.

Avec le temps, nous avons compris que nous n’étions pas le centre du monde, que nous n’étions pas seuls au monde, qu’il y avait d’autres personnes et que nous devions partager le monde avec elles. Cela est très agréable, mais cela nous obligeait aussi à accepter des renoncements, des privations et à admettre des limites. Je dois renoncer à tout converger vers moi, car les autres aussi ont droit à leur part. C’est en acceptant cela que nous avons grandi. Nous avons grandi, parce que nous avons accepté la réalité. Et la réalité nous dit : tu n’es pas tout, tu ne peux pas tout avoir. Tu n’es pas seul au monde, tu es en relation nécessaire avec les autres et tu dépends aussi des autres ; tu dois penser aussi aux autres ; tu dois donc partager ; tu ne peux pas tout avoir, tout rafler ; tu dois donc en laisser aussi pour les autres, te limiter, te priver, renoncer.

        Il y a des gens qui, en ce sens, n’ont jamais grandi et qui sont restés au stade oral de leur enfance. Il y a des gens qui pensent qu’ils peuvent être heureux en consommant le plus possible, en satisfaisant des besoins fictifs et artificiels, en accumulant des jouets et des choses et en possédant des personnes : mon argent, ma maison, mon chalet, mon entreprise, mon auto, mes gadgets… Ma femme, ma blonde: elle est à moi; elle est là pour moi, pour me seconder, pour être à ma disposition, à mon service, pour me donner du plaisir. Mon enfant: je le couve, je le gâte, je le suffoque avec mon affection et mes attentions; je transfères sur lui tous mes désirs, mes rêves inaccomplis; je veux qu’il soit ce que je n’ai pas pu être; je lui dicte la route à suivre; je le rends dépendant de moi, je ne veux pas qu’il vive sa vie à sa façon, mais à la mienne; je ne veux pas qu’il se réalise selon ses goûts, mais selon les miens, je ne veux pas renoncer à lui, admettre qu’il soit différent… Je veux l’infantiliser le plus longtemps possible…

Mais vivre réellement en humain c’est grandir, mûrir, c’est accepter la réalité et donc apprendre à vivre avec les autres, à respecter les besoins, à laisser de la place pour les autres, à partager avec les autres. C’est donc apprendre à contrôler et à délimiter nos besoins, pour que les autres puissent aussi satisfaire les leurs. C’est pour cela que grandir est pénible, difficile, douloureux, souffrant. Pour vivre ta vie dans la réalité, tu dois renoncer à la vivre seulement en fonction de toi ; seulement à cette condition tu réussiras à bâtir une vie non pas à l’enseigne d’un égoïsme mesquin, avilissant et, finalement, appauvrissant, mais à bâtir une vie enrichie d’une qualité d’ouverture, de don de toi et de soins pour les autres, qui ne pourra que te faire grandir en humanité et accomplir magnifiquement ton existence. Ou comme disait Jésus, qui perd, gagne.

 La réalité nous apprend notre finitude, nos limites ; elle nous apprend la distance, la séparation, le renoncement ; elle nous apprend la souffrance ; elle nous apprend l’humilité de n’être qu’une pièce dans la grande mosaïque de la création ; qu’une note dans la grande symphonie du cosmos. La réalité nous apprend notre fragilité ; elle nous confronte avec le caractère éphémère et non nécessaire de notre existence, elle nous apprend que c’est de la folie et de la pure stupidité de notre part que de nous croire en droit d’avoir plus que les autres, de consommer plus que les autres et d’être plus rassasiés et plus heureux que les autres. La réalité nous apprend l’obligation de la limite, de la mesure et de la sobriété ; la nécessité du souci, du soin, du respect, du partage avec le monde qui nous entoure si nous voulons vivre une vie qui soit à l’enseigne d’une véritable humanité.

Nous devons être nous-mêmes et renoncer à être autre chose: voilà ce que Jésus cherche à nous dire. En effet, si nous sommes nous-mêmes, nous serons tels que Dieu nous a créés, tels que Dieu veut que nous soyons ; nous serons en conformité avec sa volonté. En effet, nous avertit Jésus, à quoi sert à l’homme vouloir être tout, tout avoir et tout expérimenter, ne renoncer à rien, s’il ne réussit pas à vivre la destinée qui lui est propre, c’est-à-dire le rôle qui correspond à la vérité de son être ? S’il ne réussit pas à apprivoiser ses failles et ses limites et à porter paisiblement la croix de sa finitude et de sa vulnérabilité ? S’il vit en contradiction avec la réalité de sa condition humaine ? Si tout le tracas avec lequel il cherche à gagner le monde n’est que l’expression ou la réaction de son angoisse qui refuse de s’accepter comme la créature fragile et transitoire qu’il est et qui tient sa valeur et son salut uniquement de sa capacité à s’abandonner dans la confiance entre les mains de Dieu?

          Pour dire cela avec le mot de Jésus: « À a quoi sert à l’homme gagner le monde entier, s‘il y perd son âme? ». Cet évangile nous dit finalement : «Ta croix, c’est l’acceptation de ton existence que dans ta foi tu reçois des mains de Dieu. Vis-la en plénitude, dans la reconnaissance et la joie. Elle se chargera de te conduire sur les chemins du renoncement, du dépouillement et du sacrifice qui seront à la mesure du don de toi et de l’amour avec lesquels tu chercheras à la vivre à l’ombre de ta foi en Dieu».  



BM

jeudi 10 août 2017

RÉFLEXIONS À OCCASION DE LA FÊTE DE LA TRANSFIGURATION DU SEIGNEUR

(Matthieu, 17, 1-9)

Jésus de Nazareth a opéré une véritable révolution dans la pensée religieuse de l’humanité : il a rendu «profane» toute religion, pour rendre «sacrée» toute personne.

Étymologiquement le mot « sacré » indique tout ce qui est soustrait à l’usage commun, ce qui a été « séparé » du monde profane, exclu du monde des hommes, pour être placé du côté du monde des dieux. Le sacré concerne donc principalement les religions qui ont à faire avec Dieu. Habituellement les religions ont placé le concept de  «sacré» dans les instruments qu’elles utilisent pour établir des relations avec la divinité. Ainsi considèrent-elles comme sacrés les temples, les cathédrales, les églises, les cloches, les objets du culte, comme les habits, l’autel, le calice, le tabernacle, les livres saints (la Bible), les images saintes, le crucifix, les statues, les reliques, certaines catégories de personnes consacrées (prêtres, évêques, papes , moines, religieux, et religieuses). En d’autres mots, la religion a sacralisé de choses, des gestes et des fonctions, dans lesquels elle croit détecter la capacité de rendre présent le pouvoir et l’action de Dieu dans notre monde et qu’elle considéré alors comme des intermédiaires valables pour aider les simples mortels à se mettre en relation avec la divinité.

Cependant, lorsque nous lisons les évangiles et que nous réfléchissons sur la façon de penser et d’agir de Jésus de Nazareth, nous avons la surprise de constater que, non seulement cette « sacralisation » si chère aux religions n’a aucun sens pour lui, mais qu’il l’a combattue de toutes ses forces, en la disqualifiant toutes les fois qu’il en a eu l’occasion. Ainsi Jésus n’a jamais eu ni d’attachement ni de vénération spéciale  pour le Temple de Jérusalem et le culte et les sacrifices qui s’y pratiquaient. Ce Temple, considéré pourtant comme le lieu unique de la présence de Dieu parmi son peuple, s’est désormais transformé en repère de voleurs, qui n’a aucune valeur et qui est superflu pour établir une vraie relation avec Dieu (Jn 4, 21-24). La splendeur, la majesté, la grandeur effrontées de cette construction ne sont, pour Jésus, que le signe sans avenir de l’orgueil et de la mégalomanie humaines. Ce temple est donc provocant et inutile. Un jour il sera détruit et réduit à un amas de ruines (Mc.13,1-3).

Comme si cela ne suffisait pas, nous constatons que dans les évangiles, les représentants officiels de la religion et du sacré, les scribes, les pharisiens, les prêtres et les grands-prêtres, etc., sont toujours présentés comme des classes hostiles à Jésus, comme ses accusateurs et les responsables de sa condamnation et de sa mort. De sorte qu’il est vrai de dire que Jésus a été tué parce qu’il a disqualifié et nié l’importance et la «sacralité » du Temple et de la religion comme moyens de sanctification, de justice et de salut.

 En d’autres mots, Jésus a été éliminé pour avoir soutenu que la rencontre avec Dieu ne se fait plus à travers les architectures fastueuses, les institutions religieuses, leurs rites, leurs sacrifices, leurs lois, leurs observances, leurs prêtres consacrés et ordonnés. Jésus a donné et perdu sa vie pour avoir cru et enseigné que Dieu est présent, non pas dans les choses et les fonctions, mais dans les personnes; pour avoir annoncé que le seul temple où Dieu habite avec toute sa splendeur et sa gloire, c’est le cœur de l’homme[i]. Cette conviction du Nazaréen se situe non seulement au centre de toute sa prédication, mais elle constitue la nouveauté la plus révolutionnaire de son message, qui bouleverse de fond en comble autant notre idée de Dieu que notre idée de l’homme.

La révolution que Jésus a accomplie consiste dans le fait d’avoir sorti Dieu, le sacré et le merveilleux de la religion, pour les placer dans l’être humain et dans le monde qu’il habite. D’après Jésus, c‘est l’être humain qui est sacré, qui est merveilleux et qui est le lieu privilégié de la présence et de l’action de l’esprit de Dieu dans le monde.  Jésus nous a révélé ainsi que le seul lieu où nous pouvons véritablement rencontrer son Dieu et nous mettre en relation avec Lui, c’est dans le frère humain, surtout dans celui qui a le plus besoin de notre attention et de notre amour. Au point que tout ce que nous faisons à un être humain, nous le faisons à Dieu lui-même. Et cela toujours, sans aucune exception. Même dans le délinquant, renfermé dans une prison, Dieu est présent : « J’étais en prison et vous êtes venus me visiter…».

C’est l’étonnante nouveauté de cette révélation qui a impressionné les premiers disciples de Jésus et qui a été à l’origine du grand succès du mouvement chrétien parmi les gens simples, pauvres et opprimés, au cours des trois premiers siècles.

Dans les évangiles on retrouve les traces et les échos de cette forte impression que le passage et le message de Jésus ont suscitée parmi ceux et celles qui l’ont écouté et suivi. Les disciples de Jésus qui nous ont laissé les quatre récits évangéliques nous partagent les conclusions auxquelles ils sont arrivés, après avoir réfléchi sur la vie et l’enseignement de leur Maître. Ils sont unanimes à nous dire que, si tout être humain de bonne volonté est un « fils de Dieu », Jésus l’a été plus que tous. S’il est vrai que, selon l’enseignement du Maître, Dieu est présent dans chaque être humain, Dieu a dû être présent d’une façon toute spéciale en ce «fils de l’homme», dans la vie, l’activité et l’esprit duquel ils avaient pu constater les fruits extraordinaires d’humanité, de bonté et d’amour produits par cette divine présence.

C’est pour cette raison que les évangiles présentent Jésus comme un homme imprégné de Dieu, habité par Dieu, uni à Dieu, qui ne fait qu’une seule chose avec Dieu, qui est comme le fils chéri d’un Père qui met en ce fils «tout son amour et sa complaisance». A travers cet homme, Dieu se manifeste, parle, fait comprendre ses attitudes et ses sentiments, transmet sa volonté. Les évangiles, en nous racontant la vie et en mettant en relief l’extraordinaire qualité humaine de ce «fils de Dieu», totalement «fils de l’homme», nous indiquent quelle sorte d’humains nous devons être, à notre tour, et quelle qualité d’humanité nous devons réaliser dans notre existence pour être, comme Jésus, les porteurs exemplaires et le lieu privilégié de la présence de Dieu dans notre monde.
Les évangiles, qui sont des ouvrages catéchétiques, pour expliquer et illustrer aux chrétiens de leurs époque que Jésus a été un chef d’œuvre d’humanité, un homme rempli de Dieu, un miroir particulièrement perfectionné pour rayonner son amour et réfléchir sa présence et son action dans notre monde, ont créé le scénario particulièrement merveilleux et impressionnant de la «transfiguration», une mise en scène composée d’éléments tirés des théophanies de l’A.T. et dans laquelle Jésus est montré comme totalement illuminé et transformé dans son humanité par le Dieu qui l’habite.

Nous assistons ici au même procédé littéraire que nous rencontrons dans les récits de la naissance et de l’enfance de Jésus, débordants d’éléments surnaturels, miraculeux  et fantastiques, mais qui n’ont, eux aussi, d’autre but que de faire comprendre et d’illustrer le fait que, si dans l’Univers, le «divin» (donc Dieu) se verse et agit partout, c’est surtout dans ce qu’il y a de plus « humain » au monde qu’il se manifeste avec plus d’évidence : un bébé, un enfant, c’est-à-dire un être établi dans des conditions de fragilité, de vulnérabilité, de pauvreté et de dépendance totales.

De tout cela nous devons en déduire que nous, les chrétiens, ne devons pas  chercher dans les évangiles comment nous diviniser (nous sommes déjà tous et à l’avance porteurs de la présence divine en ce monde), mais comment nous humaniser. Nous devons comprendre que le christianisme n’est pas une religion qui cherche principalement à rapprocher l’homme de Dieu, mais un mouvement spirituel qui cherche à rapprocher l’homme de l’homme, pour l’humaniser et le transfiguer toujours davantage par le moyen de l’amour, en l’aidant à se libérer de ses pulsions déshumanisantes et destructrices de sa véritable identité.

BM




[i] Cfr. aussi 1Cor. 3,16-17; 1Cor. 6,19

LE BON GRAIN ET L’IVRAIE – NE PAS JUGER


(16e dim. ord. A 2017 – Mt.13, 24-30)

La parabole de bon grain et de l’ivraie est une des plus représentatives de la pensée de Jésus. Ici le prophète de Nazareth cherche à faire comprendre que dans le monde où nous vivons, il est impossible de séparer et de connaître avec certitude ce qui est bon et ce qui est mauvais. Jésus veut donc nous enseigner que l’homme ne possède pas ce pouvoir car cela requiert des connaissances qu’il ne pourra jamais avoir. Adam et Ève ont été chassés de l’Éden parce qu’ils ont voulu s’approprier  de cette prérogative qui est propre à Dieu : avoir la connaissance du bien et du mal et pouvoir juger d’après cette connaissance. Même Dieu, nous dit Jésus, ne fait pas cela et ne juge et ne condamne personne (Jn 5,22; 8,15). Il prend tout, il accepte tout, il tolère et supporte tout. Il laisse cohabiter, vivre, se développer et grandir ensemble le bien et le mal, le bon et le mauvais, le pur et l’impur, le conforme et le non-conforme, le blé et l’ivraie. Il continue à faire lever son soleil et à faire pleuvoir sur les gentils et les méchants ; sur les le justes et les injustes. Il ne s’en fait pas si la bonne semence qu’il a répandue à pleines mains dans le champ du monde n’apporte pas tous les résultats qu’il en espérait, car il sait qu’il est inévitable qu’elle tombe parfois dans les cailloux et les ronces qui peuvent réduire ou empêcher sa croissance.

Jésus se lève ici pour mettre en garde ses disciples contre la tentation du perfectionnisme, du puritanisme et de l’idéologie présentes en tout système humain de pouvoir autant civil que religieux et qui consiste dans la prétention de savoir et donc de sélectionner ce qui est bon et ce qui est mauvais, ce qui est vrai et ce qui est faux et donc de diviser le monde en catégories et en classes distinctes et opposées: nous et les autres. 

Nous, les bons, les purs, les élus, les fidèles, les sauvés. Nous, du côté de Dieu, de la vérité, de la vertu, de la morale, de la justice, de la Loi, de la vraie religion du bon parti politique.

         Et les autres : les mauvais, les méchants, les impurs, les pécheurs, les infidèles, ceux qui ne pensent pas comme nous, qui n’agissent pas comme nous, qui n’ont pas notre culture qui ne sont pas de notre race, de notre clan, de notre religion et qu'il faut, par conséquent, éloigner, écarter, réduire au silence, exclure, éradiquer de notre terrain comme de mauvaises herbes, car :
-ils nous dérangent ; ils contestent nos croyances, notre religion, notre culture; ils empiètent sur notre espace vital; ils viennent voler nos emplois, consommer nos ressources ;
-ils constituent une menace à notre façon de vivre, à notre sécurité et tranquillité sociale, politique, religieuse et intellectuelle;
- il nous obligent à nous confronter, à nous comparer, à revoir nos habitudes, nos principes, à relativiser et remettre en question des valeurs et des vérités que nous pensions absolues et inaltérables;
- ils déstabilisent nos lois, nos traditions, nos dogmes et nos convictions établies…
À cause de tout cela, on a le droit, au nom de Dieu, de la religion, de la vérité, de la paix, de les combattre et de les extirper, comme une mauvaise herbe qui est s'enraciner dans le bon terrain de notre existence.

C’est ce type de raisonnement, fait de distorsion psychologique, de peur, d’insécurité, de fanatisme et surtout d’ignorance, qui a justifié, le long de l’histoire humaine, toutes les aberrations des régimes totalitaires et toutes les horreurs et les atrocités perpétrées au nom d’une idéologie autant politique que religieuse.

Dans chaque système totalitaire, les mauvaises herbes qu’il faut arracher sont presque toujours identifiées à la «différence» d’idées, qui produit confrontation et opposition, certes, mais qui est aussi une manifestation d’un élan et d’un désir de liberté. Or, l’idéologie supporte mal la liberté, surtout la liberté de pensée. L’idéologie est réglée et fonctionne sur le principe de la conformité et de l’uniformité totales : un seul chef, un seul pouvoir, une seule idée, une seule allégeance. Tout ce qui ne rentre pas dans ce schéma doit être écarté.

Jésus enseigne ici que toute idéologie, tout gouvernement et toute religion qui se croient meilleures que les autres et supérieures aux autres, deviennent nécessairement agressives et dangereuses, car productrices de classes, de différence, d’inégalités et donc de confrontations et  d’hostilités.

Dans cette parabole de l’ivraie Jésus veut faire comprendre à ses disciples que dans le monde nouveau qu’ils auront à bâtir , ils ne devront plus jamais chercher à exclure qui que ce soit, comme ils avaient tendance à le faire auparavant; mais que leur tâche consistera désormais à se placer aux coins des rues pour récupérer tout le monde sans distinction, afin que même la canaille puisse trouver une place dans la salle du banquet (Mt.22,8-10; Lc.14,13-21). Il leur enseigne encore ici que le seul mal qu’ils devront désormais chercher à arracher du terrain de leur existence, c’est cette soif de pouvoir qui est la cause de toutes les  souffrances.

C’est pour cela que Jésus exhorte ses disciples à toujours s’abstenir de tout jugement. Selon le Nazaréen le jugement est une fonction qui est réservée exclusivement à Dieu et que pourtant Dieu n’exerce jamais, parce qu’elle est toujours remplacée par sa miséricorde. Selon Jésus, l’être humain n’a ni le droit, ni le pouvoir, ni l’autorité, ni la capacité, ni les compétences, ni les connaissances nécessaires pour juger.

Tout jugement est une usurpation de pouvoir et une arrogante présomption de connaître les complexes variations de l’erreur et de la vérité, du bien et du mal dans la société des hommes. C’est pour cela que celui qui s’arroge le pouvoir de juger l’autre, en réalité ne fait que proclamer et manifester l’énormité de son ego, la superficialité de ses connaissances et l’étendue de sa stupidité. L’homme qui juge n’est qu’un psychotique qui s’illusionne sur sa véritable identité. En effet lorsqu’il juge l’autre, il se définit comme le mètre sur lequel il mesure tout le reste. Lorsque il juge, il réfère tout à lui : « Tu n’es pas comme moi; tu n’as pas mes idées; tu n’as pas ma foi , tu n’as pas ma religion ; tu ne crois pas au même Dieu; tu n’agis pas comme moi; tu n’as pas mes coutumes; tu appartiens à un autre parti, à un autre pays; tu es différent; tu n’es pas bon pour moi; tu ne me plais pas, tu n’es pas acceptable; tu n’es pas conforme;  tu es dans l’erreur; je ne pourrais jamais être d’accord avec toi; je ne pourrais jamais être ton ami; tu me fais peur, tu me déranges; tu me déstabilises;  tu contestes mes croyances et tout ce qui constitue ma sécurité; tu mets en doute la solidité de la structure du monde auquel j’appartiens, la vérité du scenario surnaturel , religieux et symbolique que je me suis  construit et qui me permet de vivre en paix avec moi-même et avec Dieu , de qui j’espère un jour mon salut éternel».

Il et évidemment plus facile pour nous de juger l’autre, de l’accuser d’être dangereux, mauvais, infidèle, hérétique, hors norme, plutôt que de mettre en question nos valeurs et nos convictions; plutôt que d’approfondir nos connaissances et nos croyances, plutôt que de reconsidérer notre posture religieuse et spirituelle et de revoir nos relations avec l’autorité religieuse, ainsi que notre vision du monde et de Dieu.

Pour les personnes qui jugent, il est plus rassurant et moins fatigant d’obéir aveuglement aux impératifs de l’autorité constituée et aux contraintes des dogmes qu’elle impose, que de prendre le risque d’une foi personnelle, adulte, critique et éclairée et d’assumer le dur choix de la liberté de pensée . C’est beaucoup plus rassurant, pour notre bigotisme et notre tranquillité, de croire sans penser, que de penser au risque de ne plus croire (comme avant).

Le jeugemen  est  bien souvent le complice  de notre lâcheté et  de notre paresse . En effet, une fois que le jugement a été proféré et que l’autre a été reconnu non acceptable, car fautif et coupable, voilà que celui qui l’a jugé peut continuer à vivre en paix, sans rien se reprocher et sans rien changer dans sa vie. En effet, si l’autre a été déclaré dans la faute et l’erreur, le juge peut se glorifier de sa justice et continuer à s’alimenter de ses propres convictions. Le jugement devient ainsi une stratégie de protection et de justification du grain sterile et pourri que le juge est devenu. Ainsi, derrière le jugement, il y a autant la présomption d’une toute-puissance effrayante, que la manifestation d’une suprême idiotie.

S’il y a une chose qui attriste aujourd’hui tout catholique de bonne volonté, c’est de constater que son Église s’attribue encore le droit de juger comme étant un pouvoir et une prérogative qui lui viennent directement de son statut d’Institution d’origine divine. Ainsi, le Droit Canon affirme, comme si s’était la chose le plus normale du monde, que l’Église a le droit de juger et « le droit inné et propre de contraindre par des sanctions pénales les fidèles délinquants » (can 1311).

Il est difficile pour les chrétiens de notre époque d’oublier que leur Église, pendant des siècles, s’est même dotée, d’un organisme interne non seulement de jugement, mais d’inquisition et de recherche explicite et violente de la déviation, de la dissidence, de la faute et de l’erreur, dans le but de les attacher de force et de les brûler littéralement, comme de mauvaises herbes, dans le feu des bûchers.

          Aujourd’hui encore ces vieilles attitudes inquisitoriales continuent, même si d’une façon moins cruelle et moins violente, à faire de nombreuses victimes dans l’Église. Pensons à tous ces penseurs influents, à ces grands théologiens qui au cours des deux derniers siècles ont été évincés par les Sainte Office (le nouveau nom de l’Inquisition) de leurs Facultés et privés du droit d’enseigner . Pensons à tous ces prêtres qui ont été chassée de leur ordre, dégradés, à qui on a défendu la prédication, la célébration des sacrements, le ministère, par le seul fait d’être tombés amoureux d’une femme et de l’avoir mariée. Pensons aux divorcés remariés ; aux personnes homosexuelles vivant ensemble. Pensons aux couples chrétiens non mariés ; aux femmes qui ont avorté ; aux jeunes femmes qui utilisent régulièrement la pilule ou autres moyens de contraception et qui sont étiquetées d’immorales, de vicieuses et de débauchées …

Tout ce vaste monde, l’Église catholique le considère, malheureusement, comme coupable, transgresseur, mauvais, pas bon ; elle juge ces personnes comme étant des pécheurs publiques, des chrétiens de rang inférieur, qu’elle déclare en état de péché mortel et donc en danger de damnation et qu’elle cherche à éloigner des autres fidèles, à écarter des sacrements, qu’elle tolère à peine; vers lesquels elle autorise à ressentir, tout au plus, de la pitié,  et à exercer une certaine miséricorde, mais a auxquels on ne peut cependant pas concéder le droit de s’intégrer totalement dans une assemblée eucharistique; de les faire sentir en pleine communion avec leurs frères chrétiens et de leur permettre de manifester cette communion par le geste sacramentel de la manducation du Corps du Seigneur.
Pour l’Église, ces catégories de personnes sont encore et toujours de l’ivraie qu’il faut écarter, éliminer, pour que la bonne graine ne soit pas contaminée et que la pureté de la structure soit préservée.

Je pense qu’aussi longtemps que cette Église continuera à considérer comme normale et sacrée sa structure impériale, basée sur un système de pouvoir totalitaire, concentré dans les mains d’un monarque absolu[i], non seulement elle sera en opposition à l’esprit de l’Évangile et infidèle à la volonté de Celui dont pourtant elle présume être la présence visible en ce monde, mais elle restera esclave des expressions typiques d’un tel régime qui aujourd’hui apparaissent comme totalmente anachroniques, car incompatibles avec les acquis libérateurs des sciences humaines modernes. 

        Dans le monde du XXIe siècle où le comportement de l’individu et les relations entre les personnes sont désormais régis, inspirés et protégés par d’innombrables lois, déclarations et chartes, garantissant l’inviolabilité absolue de la personne, ainsi que toute sortes de droits, libertés et immunités, une Institution qui prétend encore contrôler la pensée des individus, qui cherche à établir et à imposer les contenus de leurs croyances, les conditions de la moralité de leurs actions , qui s’arroge le droit de juger, au nom de Dieu, des contenus du bien et du mal, de la vérité et de l’erreur… une telle Institution ne peut que dériver inévitablement vers la disqualification et l’insignifiance.

BM







[i] Le Pontife romain au dire du code de Droit Canon « possède dans l’Église le pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel qu’il peut toujours exercer librement ( can , 331 et 332) et contre une sentence ou un décret duquel il n’y a ni appel, ni recours possible ( can 331, &3 ),

mercredi 28 juin 2017

LA PEUR N'EST PAS ÉVANGÉLIQUE - N'AYEZ PAS PEUR !

(Mt. 10,26-33 - 12e dim. ord. A)

Nous, les humains, sommes des êtres dominés et conduits par la peur. La peur fait de nous des créatures fondamentalement angoissées à cause de la prise de conscience de notre fragilité, de notre vulnérabilité, de notre finitude, du caractère éphémère et transitoire d’une existence vouée inévitablement à la mort. Nous nous sentons continuellement menacés par les éléments et les événements naturels de notre monde, par les hommes et par Dieu.

Et c’est ainsi que nous devenons des personnes (et des nations), qui soupçonnent, qui se méfient , qui ont peur :
             - Peur d’être trompé, arnaqués, escroqués, volés, exploités, abusés, attaqués...
            - Peur de manquer du nécessaire, d’avoir faim, de ne pas pouvoir accumuler assez d’argent pour faire face aux imprévus de l’existence et pour vivre une vie confortable et aisée.
            - Peur de ne pas être assez intelligents, assez rusés et habiles, assez compétents pour nous faire accepter par les membres de notre clan ; pour trouver notre place dans la société ; pour réussir à décrocher un bon travail…
            - Peur de pour ne pas être assez importants, de ne pas avoir assez de moyens et de pouvoir pour s’imposer aux autres, dépasser les autres, concurrencer les autres, soumettre les autres … et ainsi être libérés de la peur des autres.
            - Peur de perdre la forme physique, la jeunesse, la vigueur, la prestance, la beauté, la santé.
- Peur de la vieillesse ; peur de la retraite ; peur de se sentir inutile ; peur de s’ennuyer; peur de perdre la proximité, l’amitié , les attentions, l’intérêt, l’amour des autres…  
            - Peur d’être un jour un poids pour nos enfants ; peur d’être écartés, déconsidérés, de ne plus être pris au sérieux ; peur de perdre la tête, d’être incapables de communiquer ; peur d’être abandonnés, de rester seuls…
           - Aujourd’hui, il a des peurs qui sont suscitées par les situations économiques et politiques de nos sociétés : peur de voir nos économies s’envoler à cause des intérêts dérisoires de nos placements ; peur de l’inflation qui augmente le prix de nos emplettes ; peur de manquer de soins adéquats en cas de maladie, à cause des coupures et de compressions budgétaires de notre Gouvernement, etc.
            - Peur aussi causé par la perspective d’une catastrophe écologique presque inévitable, reliée au réchauffement climatique, à la déprédation insensée des ressources naturelles de la planète.

Si dans le monde animal la peur est un mécanisme naturel de survie qui pousse à se défendre ou à fuir le danger immédiat, dans le monde humain, il n'est pas exagéré de dire que la peur, en devenant angoisse constante, se transforme en  la principale cause de nos souffrances, de nos malheurs et de nos deuils. C’est à cause de cette peur archaïque d’une chasse insuffisante et donc de manquer de nourriture, que les hommes aujourd’hui encore saccagent les ressources naturelles de la planète ; détruisent les écosystèmes nécessaires au maintien de la vie; réchauffent l’atmosphère; perturbent le climat;  contaminent l’air, les océans, les sols; mettent en danger la survie de l’humanité. 
C’est à cause de la peur de ne pas être assez importants et de ne pas avoir assez d’influence et de pouvoir que nous devenons des individus intraitables, fermés sur nous-mêmes, égoïstes, mesquins, avides, durs, agressifs, violents, inhumains… À cause de la peur de manquer de moyens, nous en arrivons à manquer d’âme et d’humanité.
C’est à cause de la peur que les hommes font les guerres et tuent; qu’ils menacent les Pays voisins avec des bombes atomiques; que les États dépensent des sommes folles et scandaleuses pour maintenir efficace et redoutable leur force de frappe et d’intimidationalors que la plus grande partie de la population de la planète combat contre la faim, les maladies, la déchéance et la misère.
C’est à cause de la peur que des peuples entiers cherchent refuge dans d’autres pays, que la paix est partout perturbée et que les relations entre nations et les cultures sont exacerbées.

            À ces peurs que tout le monde expérimente par le seul fait d’habiter cette planète et d’appartenir à cette humanité, pour nous, les chrétiens s’ajoutent aussi d’autres peurs, souvent bien plus angoissantes, car plus profondes, reliées à nos croyances religieuses.
En effet, pendant des siècles l’Institution religieuse a profité de la naïveté et de l’ignorance des fidèles pour produire de la peur et s’en servir comme instrument de domination et de pouvoir, afin de consolider son emprise sur la conduite et la foi des chrétiens. Et elle a fait cela en s’inventant une fausse image de Dieu calquée sur le modèle humain d’un despote absolu ou d’un souverain-seigneur tout-puissant qui, du haut du ciel dirige les destins de l’humanité sur terre. Il est le garant de l’ordre moral, il intervient, il surveille, il commande, il exige obéissance soumission ; il ne tolère pas la transgression; il se met en colère, condamne et punit les coupables.

Il s’agit alors d’une divinité que les humains doivent amadouer et apprivoiser, en rampant à ses pieds comme des esclaves devant leur maître; en renonçant à leur jugement et en annulant leur personnalité, dans une attitude de crainte, de soumission servile et d’obéissance aveugle à sa volonté. C’est un Dieu qu’il faut faire sortir de sa distance et de son indifférence à nos égards, en achetant son attention et ses faveurs par la  flatterie, la louange, l’adoration, la prière, la supplication, les sacrifices (y compris le sacrifice expiatoire de son Fils, car de sa bienveillance ou non-bienveillance dépend le bonheur ou le malheur, le salut ou la perte éternelle des humains).

Cette peur de Dieu ou cette «crainte de Dieu», élevée à critère d’excellence chrétienne par toute une forme de spiritualité religieuse et ecclésiale, a produit des générations de chrétiens malheureux, névrosés, culpabilisés et terrorisés par le spectre de la sévérité de Dieu, de son jugement final, du péché, de la mort et de l’enfer. Pendant des siècles la peur de Dieu et des affreux châtiments que l’Église assurait qu’il était capable d’infliger aux pécheurs, a transformé autant la vie que la mort d’innombrables générations de bons et pieux chrétiens en un authentique cauchemar.

Comme les compagnies d’assurances cherchent à susciter dans l’esprit des gens la peur de toutes sortes de catastrophes possibles, afin de leur vendre des polices qui les tranquillisent et les rassurent, ainsi fait l’Église avec ses chrétiens.  Elle leur dit : «Dieu est sévère et punit. Vous avez raison de le craindre. En effet, vous êtes faibles devant la tentation, vous êtres persistants dans vos vices et dans vos mauvaises habitudes. Vous êtes enclins au mal et à la transgression. Vous êtes des pécheurs invétérés. Vous risquez donc fortement d’encourir la condamnation et le châtiment de Dieu et de brûler éternellement dans les flammes de l’enfer. Mais heureusement que moi, l’Église, je suis là pour vous sauver ! Dieu est sévère et impitoyable, mais moi je suis plus indulgente et compatissante. Moi je détiens le remède qu’il vous faut ! Moi, je peux vous vendre des bonnes assurances qui vous protégerons contre Dieu et sa justice, si vous devenez des fidèles clients de notre Institution ecclésiale. Notre Église peut vous offrir la police du baptême, de la confession, de l’onction des malades et des mourants, toutes sortes d’indulgences à courte, moyenne et longue durée ; ainsi que d’autres trucs qui vous aiderons à échapper à la colère et au châtiment de Dieu».

Ainsi se comportent les hommes, et ainsi agissent les religions ! Mais dans les Évangiles et le message de Jésus de Nazareth, rien de tel ! 
Dans les Évangiles, jamais Jésus ne cherche à nous faire peur. Au contraire ! Il nous enseigne que nous ne devons avoir peur de rien: ni des choses, ni des hommes, ni de Dieu. Et cela pour deux raisons. Premièrement parce que, selon Jésus, Dieu est une Énergie d’amour et qu’il ne peut donc qu’aimer. Il ne sait faire, pour ainsi dire, autre chose. Il est amour. Sa façon d’être c’est d’aimer. Sa nature c‘est l’amour. Comme le feu qui ne peut que chauffer et brûler. Deuxièmement, parce que nous sommes des êtres plongés en Dieu, habités par Dieu lequel soutient et enveloppe toute notre existence de sa présence et de son amour.

Si nous sommes vraiment convaincus de cela, il ne peut surgir de notre cœur qu’un sentiment de totale sécurité et qu’une attitude de totale confiance et d'abandon, attitude et sentiment qui persistent même à travers la constatation de nos déboires, de nos fautes et de nos méchancetés. Car nous savons que son amour nous est donné et nous est assuré depuis toujours, avant même que nous devenions fautifs et pécheurs et que jamais il ne nous sera retiré ; parce que Dieu ne peut pas se démentir. Le Dieu de Jésus ne peut pas être diffèrent de ce qu’il est. Il est pur amour et seulement amour ; et donc il ne peut pas être ou se transformer pour nous en rancune, en ressentiment, mécontentement, insatisfaction, irritation, colère, vengeance, hostilité.
Pour Jésus penser que Dieu puisse être capable de tels sentiments, est non seulement un blasphème, mais une absurdité.

Quitte à en choquer plusieurs parmi vous, il faut même dire que le Dieu de Jésus ne peut même pas se transformer en pardon envers nous et, qu’en réalité, le Dieu de Jésus ne pardonne, ne réhabilite et ne fait miséricorde à personne. Car ce Dieu ne peut pas être affecté par nos crimes, nos péchés et notre méchanceté. Le pardon de Dieu que nous, pécheurs, expérimentons après l’aveux de nos fautes, ne comporte pas un changement d’attitudes qui surviendrait en Dieu suite à notre regret (auparavant Dieu était fâché contre le pécheur, mais ensuite, touché par le regret de celui-ci, il est disposé à lui accorder à nouveau sa bienveillance et son amitié), mais uniquement un changement d’attitude qui s’opère en nous, les fautifs et les pécheurs qui, après la prise de conscience et le regret de nos erreurs, reconnaissons et réalisons que finalement Dieu n’avait jamais cessé de nous aimer avant, pendant et après nos fautes.

Jamais nous ne devons donc perdre notre confiance en notre valeur foncière de créatures totalement aimées par ce Dieu, car cela signifierait perdre la foi en la fidélité inébranlable de son amour pour nous. Penser que Dieu nous aime parce que nous sommes bons, pieux, vertueux et aimables, c’est la pire erreur que nous puissions commettre, parce que c’est croire que Dieu nous aime à cause de notre bonté et non pas à cause de la sienne. Cela équivaudrait à penser que notre salut vient de nous-mêmes et de nos mérites et non pas de la gratuite d’un Amour qui est là pour nous depuis toujours et avant même que nous soyons venus à l’existence.

Voilà pourquoi dans les évangiles, Jésus cherche continuellement à ouvrir le cœur des hommes à la confiance et il encourage tous ceux et celles qui l’écoutent à se débarrasser de leurs peurs. Ainsi dans le texte de l’évangile que nous venons de proclamer, par trois fois Jésus dit a ses disciples de ne pas avoir peur. Pour Jésus la peur est le boulet que doivent traîner sur la route de la vie ceux qui marchent coupés de la Source de l’Amour qui les habite et les porte. Mais pour ceux qui croient, qui marchent en Dieu, plongés dans son amour, la peur n’existe pas, car ils savent que rien ne pourra les séparer de son amour. Et même si les circonstances historiques de leur vie sont adverses ; même s’ils expérimentent revers, épreuves et souffrance; même s’ils doivent perdre leur vie physique, rien ni personne ne pourra cependant les déposséder de leur Vie véritable, celle qu’ils ont bâtie à l’intérieur de leur âme, à travers l’amour que la présence de Dieu en eux avait déposé dans les profondeurs de leur être et avec lequel ils ont ensemencé le monde au cours de leur passage.


BM





           



FÊTE DELA TRINITÉ – UN AMOUR QUI N’EST QUE TENDRESSE



            La théologie catholique décrit Dieu comme une Trinité de personnes égales et distinctes en perpétuelle relation. Cette façon de présenter Dieu difficile à saisir, n’intéresse plus guère les chrétiens de notre temps, qui préfèrent retourner aux Évangiles et récupérer plutôt la description de Dieu que Jésus nous a laissée en utilisant l’image du Père et que l’évangéliste Jean a résumé dans l’affirmation que Dieu est Amour. Dans les évangiles, en effet, Jésus parle de Dieu comme d’un Amour qui se livre à tous dans une totale et absolue gratuité.

Je choisis donc aujourd’hui, en cette fête de la Trinité, de vous parler de Dieu, mais en développant le thème de son amour qui se manifeste toujours par des relations imprégnées de tendresse. Il y a évidemment différentes formes de tendresse (celle des parents, celle des frères et sœurs, celle des amis, celle du couple amoureux, etc.). Puisque la grande majorité des personnes ici présentes sont des couples mariés, il est peut-être intéressant de profiter de cette fête pour réfléchir ensemble sur cette qualité de l’amour et voir jusqu’à quel point vos relations de couple sont à l’image de la tendresse qui est en Dieu.

Nous savons tous que l’amour est la force qui fait tourner le monde, qui fait vivre les êtres et qui est pour tous source de bonheur et d’accomplissements. Aux hasards des rencontres, se manifestent les attirances, les affinités, naissent les sentiments, les attachements, les passions, les amours qui souvent aboutissent au mariage ou à d’autres type d’unions stables.

            Mais comme il s’agit de deux libertés qui se rencontrent, ces unions sont toujours soumises aux impondérables des événements, du devenir et des faiblesses des personnes. Aucun amour n’est assuré pour toujours, car aucune réalité n’est établie et fixée une fois pour toutes. Chacun de nous vit dans une interrelation constante avec le monde et cet échange continuel nous affecte nécessairement et nous transforme à notre insu. Nos relations amoureuses subissent aussi les contrecoups de nos changements.

            Dans le mariage, au bout d’un certain temps, la flamme de la passion se réduit et s’épuise, la vie quotidienne s’installe, avec sa routine grise et monotone. L’attention des débuts pour les mots doux, les gestes tendres et les délicatesses réciproques baisse ; cesse le romantisme, on devient « ordinaires »; apparaissent les premières divergences, les désaccords; surgissent les animosités, les altercations, les ressentiments, les frustrations, les insatisfactions, les remises en question. Il arrive aussi que, dans la relation du couple s’infiltrent passions volcaniques, suscitées par l’attrait d’une autre personne. La vie de l’amour à deux est complexe, laborieuse, pleine de péripéties. Elle ressemble à un chantier de construction où on bâtit, on réalise des projets, on en jouit, on s’installe confortablement ; mais où on peut aussi rénover, modifier, changer et démolir ce qui a été autrefois construit.

            Cela signifie que l’amour est un sentiment terriblement fort, mais aussi extrêmement fragile. Qu’est-ce qui peut lui donner la force de survivre aux vicissitudes de la vie et à l’usure du temps? Uniquement sa capacité de vibrer dans les harmoniques de la tendresse. Si l’amour est la fleur qui parfume et embellit le jardin de notre existence, la tendresse est le terreau et l’eau qui lui donnent vie et vigueur. Sans l’eau de la tendresse, la fleur de l’amour flétrit et se meurt.

Pour se rapprocher, se comprendre, communiquer, donner et recevoir de l’amour et de la chaleur, la tendresse n’a pas son pareil. Les amoureux doivent être conscients que si la sensualité et la sexualité permettent à la tendresse de s’exprimer, elles ne garantissent toutefois pas nécessairement la présence de la tendresse dans une relation de couple.
           
Dans la relation du couple, il ne faut pas confondre la tendresse avec l’émotion ou la surexcitation du sentiment devant l’autre. Ce genre de sensation n’est autre chose que la célébration psychologique du plaisir égoïste que l’individu ressent à la présence de la personne qui l’attire physiquement. Avec cette sensation, l’individu reste fermé sur lui-même et dans la recherche de sa propre satisfaction. Il est loin d’une attitude de tendresse.

Qu’est-ce que finalement la tendresse ?
           
La tendresse est cette qualité « divine » de l’amour qui devient totale gratuité. C’est l’attitude intérieure qui pousse l’amant à ne chercher que le bonheur de l’autre et qui ne se transforme jamais en un instrument de domination ou d’exploitation pour satisfaire ses propres besoins. La tendresse, c’est lorsqu'on accepte l’autre dans son altérité. C’est lorsqu'on se laisse toucher par l’histoire de sa vie et qu'on veut l'accueillir totalement dans la nôtre. C’est aimer l’autre tel qu’il est. C’est le trouver parfait comme il est et désirer qu’il reste tel pour toujours, car même ses défauts et ses faiblesses nous attendrissent.

            La tendresse nous renvoie aux premières heures de notre naissance, lorsque le regard maternel s’est posé sur nous. La tendresse est ainsi le sentiment amoureux qui a gardé fondamentalement les caractéristiques et le souvenir de ce regard maternel originaire. De sorte que, il y a tendresse seulement lorsque l‘amour que je ressens pour l’autre est capable de me décentrer de moi-même, pour centrer ma vie dans l’autre et pour la transformer en don pour le bonheur de l’autre.

            La tendresse c’est lorsque l’autre devient pour moi un trésor presque sacré, auquel je ne m’approche qu’avec respect et émerveillement, touché et ravi par les richesses qu’il contient.

            La tendresse c’est quand la seule présence de l‘autre me remplit de bonheur et que je m’extasie à la seule contemplation des traits de son visage, que j’ose à peine caresser, de peur de dissoudre le ravissement dans lequel il m’a plongé.

            La tendresse c’est l’amour que je ressens et que j’offre à la personne aimée à la découverte de ce qu’elle est en elle-même; à la découverte de l’amour qu’elle me porte et que je veux transformer en source de plénitude et de bonheur pour elle, plus que pour moi.

            Dans la tendresse, je vis plus à travers la vie de l’autre, qu’à travers la mienne. Ainsi ses épreuves, ses souffrances, ses peurs, ses succès, ses désirs, ses rêves, deviennent mes épreuves, mes souffrances, mes succès, mes rêves.
           
Voilà pourquoi dans le couple qui s’aime, la qualité, l’authenticité et la durée de leur amour se vérifient et sont garantis par la présence de la tendresse. Dans le couple l’amour ne peut résister à l’usure du temps que s’il se transforme en tendresse. La tendresse devient alors la réussite d’un rêve d’amour. Ou, comme disait Jacques Salomé : « La tendresse, c’est quand la réalité arrive à dépasser le rêve». « La tendresse c’est un geste qui devient caresse avant même de l’avoir reçue».

            Mais la tendresse a besoin de temps. Prendre le temps de se retrouver, de se regarder, de s’apprécier, de se dire, de s’écouter, de s’attendre, de s’intéresser à l’autre. Prendre le temps de donner et non pas toujours demander. Prendre le temps d’être présent pour l’autre, de lui accorder de l’attention. La tendresse est dans l’intonation de la voix, la douceur des mots, dans le petit billet d’amour que je lui laisse sur le comptoir de cuisine avant de partir travailler; dans la rose que je lui apporte, même si ce n’est pas son anniversaire; dans le regard pétillant avec lequel je l’enveloppe; dans les caresses spontanées et parfois furtives par lesquelles je révèle à l’autre que sa présence en ce monde est indispensable à mon bonheur et que la valeur de sa vie l’emporte sur la mienne.

            Dans une société où il y tellement d’égoïsme et de violence, la tendresse humanise notre monde et le rend supportable. Quelqu’un disait que l’avenir du monde est à la tendresse.

            C’est pour cela que l’amour avec lequel Dieu nous aime, étant par principe un amour parfait, ne peut être qu’un amour de tendresse. C’est pour cela que dans la vie de Jésus cet amour s’est toujours manifesté comme accueil inconditionnel, don total de soi, même jusqu’en mourir, comme respect, valorisation de l’autre, gratuité, disponibilité, service, partage, compassion, pardon, etc., qui ont été les différentes façons dont le Maître a décliné pour les autres la tendresse de Dieu.

C’est lorsque nous aimons avec un amour qui a été capable de se transformer en tendresses, que nous incarnons véritablement l'amour de Dieu et que nous devenons la manifestation la plus accomplie de sa divine présence dans notre monde.


BM


(Cfr. Leonardo Boff : La ternura : la savia del amor, dans La Columna semanal de Leonardo Boff, 620, Koinonia )