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mercredi 10 décembre 2014

L’INCARNATION DE DIEU, COMMENT INTÉGRER CE DOGME CATHOLIQUE DANS UNE FOI MODERNE ET ADULTE?



Le christianisme est essentiellement fondé sur la foi au dogme de l’Incarnation historique de Dieu dans la personne de Jésus de Nazareth. Le christianisme ne se tient que par ce dogme. Le sort du christianisme dépend donc du sort réservé à ce dogme. Or, l’homme moderne est trop cultivé et trop marqué par la pensée positiviste, rationaliste, séculière et scientifique pour croire encore à la possibilité d’une intervention réelle (ontologique) de la divinité dans l’histoire concrète de l’humanité. Il a depuis longtemps abandonné l’idée d’une divinité personnelle qui, de sa demeure éternelle là-haut dans les cieux et en dehors de notre monde, interviendrait pour conduire ou régler les affaires des hommes. Il a intégré depuis longtemps à son inconscient la loi de l’analogie. Cette loi énonce que ce qui est rationnellement irrecevable dans le présent, l’a toujours été aussi dans le passé. L’homme moderne ne peut donc accepter une intervention divine dans le concret de l’histoire humaine que comme une fable ou un mythe. Il est absolument incapable de lui accorder la consistance ontologique d’un fait  historique. Si donc l’homme moderne refuse de conjuguer au présent l’idée d’un Dieu qui se ferait homme ou d’un homme qui deviendrait un Dieu, l’Institution religieuse perd son temps à vouloir le convaincre que cela a été pourtant possible dans le passé. Jusqu’à quand la croyance en une Incarnation de Dieu réussira-t-elle à survivre à l’esprit critique d’une société instruite, séculière et  scientifique ? Jusqu’à quand la proclamation d’un Dieu-homme ou d’un homme-Dieu pourra-t-elle continuer à être proposée par nos églises chrétiennes, sans que cela ne déclenche le sourire de leurs destinataires? Jusque quand les églises chrétiennes pensent-elles être prises au sérieux lorsqu’elles affirment que Jésus de Nazareth est l’incarnation de Dieu sur terre? Jusqu’à quand  réussiront-elles à maintenir branché ce poumon artificiel qui les fait vivre?

D’aucuns argueront peut être que, si ce poumon a fonctionné pendant deux mille ans, il n’y a aucune raison pour qu’il s’arrête maintenant. Ceux qui pensent ainsi, oublient que la foi au dogme de la divinité de Jésus a toujours eu dans l’histoire de l’Église des bases extrêmement fragiles; qu’il s’est maintenu jusqu’à nos jours que grâce à la vigilance et à la coercition exercés par les autorités ecclésiastiques, qui n’ont jamais hésité à suffoquer par la force, le feu et le sang, tous les soi disant «hérétiques» qui au cours de l’histoire avaient osé le contester. Cette foi religieuse en l’incarnation de Dieu sur terre est davantage le résultat de la politique et de la violence que d’une véritable conviction. Le dogme fut proclamé en 313 au Concile de Nicée (repris et réélaboré ensuite au Concile de Chalcédoine en 451) par une poignée d’évêques orientaux convoqués par l’empereur Constantin qui craignait pour la paix  de son empire et il fut imposé d’autorité à une chrétienté en mal d’unité et d’homogénéité. Même pour les théologiens du quatrième siècle, la divinité de Jésus de Nazareth n’a jamais été une évidence et elle ne s’est imposée à la croyance des fidèles que lentement, douloureusement et tardivement. Au cours des siècles suivants et jusqu’à nos jours, la préservation et la protection du dogme de la divinité de l’homme de Nazareth a été l’objet d’une vigilance presque paranoïaque de la part des autorités ecclésiastiques. Sur ce point l’Église n’a jamais baissé la garde; car, en protégeant par tous les moyens à sa disposition le contenu de ce dogme, elle avait conscience de défendre son propre pouvoir et sa propre existence. Le combat acharné qu'au long des siècles les autorités religieuses catholiques ont  mené contre les philosophies ou les courants de pensée qui ont voulu critiquer ou mettre en doute le dogme de la divinité du Nazaréen, a été, pour l’Église, une véritable lutte de «légitime défense», où tous les moyens étaient «légitimes», même lorsqu’ils allaient à l’encontre des principes évangéliques les plus évidents. Pour cela il n’a pas hésité à recourir à la force, à la peur, à l’intimidation, à la torture, à la peine de mort, à l’infantilisation et à la tutelle intellectuelle des fidèles, au contrôle des consciences, à la suppression de la liberté de pensée, à la «diabolisation» du doute, à l’exaltation des vertus «chrétiennes» de docilité, de soumission et d’obéissance  «aveugle. C’est ainsi que la foi en la divinité de Jésus de Nazareth a pu se maintenir au travers des siècles et parvenir jusqu’à nous.

On peut donc affirmer que dans l’Église la persistance de la foi en la divinité de Jésus de Nazareth est davantage le résultat de la surveillance et de la peur, que de la conviction des fidèles. En conséquence de cela, le dogme de l’Incarnation qui soutient l’Église est aussi paradoxalement celui qui  la défigure, la  handicape et l’affaiblit.
Ces considérations nous fournissent la clef pour comprendre les raisons de la désaffection et du désintérêt grandissant de la société moderne occidentale envers l’Institution chrétienne en général et l’Institution catholique en particulier. Un mouvement religieux fondé sur des affirmations qui s’avèrent fausses et qui a été  maintenu en vie par la coercition et la peur, porte en lui les fractures qui l’amèneront inévitablement à sa propre disparition. La crise qui affecte l’Église en Occident est surtout et avant tout une crise d’authenticité, de vérité et donc de crédibilité.

Faudra-t-il bannir le Christ de l’horizon chrétien pour ne retenir que l’homme de Nazareth? C’est sans doute la question à laquelle se confronteront les chrétiens des générations futures. Une plus grande scolarisation, une meilleure information, un esprit critique plus averti, une connaissance plus complète de l’histoire des religions et des fondements anthropologiques du phénomène religieux, les conduiront inévitablement à interpréter en clef mythique et symbolique l’affirmation de l’Incarnation de Dieu et donc à voir dans l’Homme-Dieu de la foi chrétienne l’expression méditerranéenne d’un archétype ou d’un mythe assez répandu parmi les religions anciennes. Il est clair que la seule façon de donner aujourd’hui une certaine crédibilité au dogme chrétien de l’Incarnation et donc de le rendre acceptable pour les nouvelles générations de croyants, consiste à renoncer à son prétendu contenu ontologique et à son caractère d’événement historique, pour ne le considérer que comme une métaphore ou une expression symbolique de la présence du divin dans les profondeurs de l’Univers et au «centre» de chaque humain. Seulement une interprétation symbolique de l’incarnation de Dieu au cœur de la réalité existante et surtout  au cœur de l’homme est en mesure de garder du sens et de la crédibilité à cette donnée fondamentale de la foi chrétienne.


MB

mercredi 26 novembre 2014

DANS LE FRÈRE NOUS TROUVONS LA PRÉSENCE DE DIEU



Mt.25,31-46

Dans ce récit de la venue du Seigneur à la fin des temps que l’on trouve au chapitre vingt cinq de l’évangile de Matthieu, il est question d’un tri entre les bons et les moins bons. Cette parabole cherche à nous rendre conscients du fait que l’amour pour Dieu, qui nous est prêché de toutes parts, n’est pas quelque chose d’évident pour l’homme. Cet amour est là où nous ne le cherchons pas ; et il n’est pas là où nous voudrions le trouver. Cet amour pour Dieu peut même être, très souvent, un leurre ou un alibi qui nous dispense d’aimer les seuls êtres que nous soyons vraiment capables d’aimer : nos frères humains. Tout amour envers Dieu qui ne se concrétise pas comme amour humain envers nos frères, est un mythe qui risque de nous égarer sur les chemins de l’utopie et de l’illusion.

Les religions nous disent d’aimer Dieu. Le pouvons-nous vraiment d’une façon humaine? Un sentiment amoureux envers Dieu est-il possible chez des humains dont les mécanismes de l’amour sont déclenchés seulement par l’intermédiaire de leurs sens? Comment aimer Dieu d’un amour humain, car humains nous sommes, si l’objet de cet amour est une Entité ineffable, une Énergie inimaginable, insaisissable, invisible, inconnue, muette, absente, dont l’existence même est discutable?

Jésus de Nazareth nous dit cependant qu’il est possible d’aimer Dieu, mais essentiellement à travers l’amour que nous portons à notre prochain. Il y a des gens qui sont si préoccupés de plaire à Dieu; de savoir si leur vie, leurs comportements sont conformes ou pas à sa volonté et à ses commandements, tellement soucieux de bien faire leurs devoirs et d’être des enfants disciplinés et sages, qu’ils ne voient plus les personnes autour d’eux. L’importance ou la place qu’ils accordent à Dieu et à la religion, les détourne de leurs frères et les rend insensibles et aveugles à leurs besoins.

C’est assez facile d’avoir le désir de plaire à Dieu. Ce qui est difficile c’est d’avoir le désir et la préoccupation de plaire à notre prochain. La chose la plus difficile, en réalité, ce n’est pas d’aimer le bon Dieu du ciel, mais d’aimer l’homme concret, rustre et souvent crapuleux de la terre.

Ce récit évangélique cherche à nous faire comprendre que nous devons aimer les autres non pas pour Dieu, mais pour eux-mêmes. Je dois t’aimer, toi que je rencontre, toi qui es sur mon chemin; parce que ta présence en ce monde est importante; parce que tu as besoin de moi; parce que ton sort m’intéresse; parce que ta souffrance me bouleverse; parce que je veux contribuer à ton bonheur. Jésus nous dit que la seule façon humaine d’aimer Dieu consiste à aimer notre prochain en qui Dieu vit et se manifeste. «Comment peux-tu dire d’aimer Dieu que tu ne vois pas, si tu n’es pas capable d’aimer le frère que tu vois ?».

Dans ce texte du jugement dernier, la différence entre ceux qui sont rangés à droite et ceux qui sont rangés à gauche est constituée par l’empathie que les uns ont eue et que les autres n’ont pas eue. L’empathie est la capacité de sentir avec, de pâtir ensemble, d’avoir de la compassion, d’entrer à l’intérieur de l’autre et de ressentir ce que l’autre vit dans son cœur. La différence entre ces deux groupes de personnes consiste dans le fait que les uns se laissent affecter, interpeller, toucher par ceux qui les entourent, tandis que les autres élèvent des barrières, se protègent, assument une attitude de défense, de méfiance, et donc d’indifférence et de rejet. Ceux de droite entrent dans la vie de l’autre et y participent, ceux de gauches restent à l’extérieur et imperméables à ce que les autres vivent et donc indifférents et insensibles.

Sentir de l’empathie (compassion) est alors se laisser impliquer, se laisser entraîner dans le destin de l’autre et par le destin de l’autre. Et on ne peut pas pénétrer dans la vie de l’autre sans en être affecté, transformé. L’empathie et la compassion nous changent. Car si nous nous faisons toucher par les autres, si les autres pénètrent dans notre cœur, nous devenons forcement des nouvelles personnes, remodelées à l’image des autres, enrichies de toutes les richesses que les autres apportent. Nous acquérons un supplément de cœur, d’âme et d’esprit. Une vie ainsi ouverte aux autres nous met en communion avec le monde entier. Plus rien ne nous est étranger. Nous devenons familiers et amis de tout ce qui existe autour de nous, car notre cœur pulse au rythme du cœur de Dieu. Nous nous «divinisons», car nous avons en nous les mêmes sentiments qui sont en Dieu. En conséquence de cela, nous pouvons nous sentir en communion avec tout ce qui existe dans l’Univers ; unis aux arbres, aux fleurs, aux oiseaux, aux rivières et à la mer, aux enfants et aux personnes âgées, à ceux qui sont dans la douleur et à ceux qui sont dans la joie; à l'arc en ciel et aux galaxies. La vie devient une émotion très intense et d’une merveilleuse richesse intérieure. Nous nous construisons comme personnes qui possèdent une qualité supérieure d’humanité. Dans l’amour nous nous humanisons; sans l’amour nous nous déshumanisons… et nous manquons le but de notre présence en ce monde.

Mère Teresa était un jour en train de soigner un moribond couvert de plaies purulentes sur un trottoir de Calcutta. Un journaliste qui la voyait faire lui demanda: «Pourquoi faites-vous cela ?» Il s'attendait à ce que Mère Teresa lui réponde «Pour Dieu», mais elle lui répondit: «Parce que j’ai de la compassion pour cette personne».  «Par amour pour Dieu?», reprit l’autre. "Non, par amour pour cet homme et parce que sa souffrance touche mon cœur ». Et le journaliste d'ajouter « Moi je ne le ferais même pas si l’on m’offrait un million de dollars» - « Moi non plus» répondit» mère Teresa. «Même si Dieu lui-même me demandait de le faire», reprit le journaliste, «moi non plus» rétorqua Teresa. Et si Dieu n'existait pas?", demanda-t-il une autre fois à Mère Teresa. «Je n'aime pas pour Dieu. J’ai toujours agi par amour pour ceux et celles que j’ai rencontrés dans ma vie"».
Je ne sais pas si celui que dit aimer Dieu l’aime vraiment, mais cet évangile veut certainement nous enseigner que l’amour que nous ressentons pour notre semblable est la seule façon humaine que nous avons, que nous le sachions ou pas, d’aimer Dieu.

MB


mardi 25 novembre 2014

ERREURS SUR LE MONDE, ERREURS SUR DIEU



Les défis posés par la nouvelle cosmologie à la théologie et à la spiritualité


Au cours de son œuvre Saint Thomas d’Aquin affirme à plusieurs reprises qu’une fausse idée sur le monde entraîne toujours une fausse idée sur Dieu… Cela signifie que si je pense que le monde est éternel, non-créé, divin, profane … chacune de ces affirmations affecte l’idée que je me fais de Dieu. Cela n’est pas étonnant, car dans l’Univers, c'est-à-dire dans la réalité de ce qui existe, tout est en relation avec tout; tout est interconnecté, tout est dépendant de tout, de sorte que l’on ne peut pas « toucher» à quelque chose sans influencer tout le reste et sans impliquer l’ensemble de la réalité. Toutes les pièces de la mosaïque de la réalité font partie d’un tout et l’affectent et donc affectent aussi la façon de concevoir Dieu, qui est la dimension la plus profonde de la réalité. L’histoire des religions abonde d’exemples de l’implication de ces deux dimensions: Dieu et le monde. On pourrait affirmer que l’histoire de l’humanité est l’histoire d’une connaissance en continuel développement et l’histoire d’une religion dont les affirmations et les certitudes sur Dieu diminuent et régressent en fonction du progrès des connaissances humaines sur la nature du monde. Dans les temps anciens, Dieu était l’«expédient» ou la «combine» auxquels l’ignorance humaine faisait recours pour avoir une explication plausible et satisfaisante de la réalité («Deus ex machina»).

Le progrès scientifique de ces trois derniers siècles a été tellement fulgurant et extraordinaire que l’ancienne perception du monde, à force de reculer, a fini par se désintégrer complètement. Un grand nombre de fidèles des églises traditionnelles ont cherché à faire face à ce problème par une attitude aux caractéristiques «schizophrènes». La schizophrénie est caractérisée par la difficulté à partager une interprétation du réel avec d’autres individus, ce qui entraîne des comportements et des discours bizarres, parfois délirants. Ces fidèles ont divisé leur esprit en deux secteurs bien distincts: d’un côté leur vie et leurs croyances religieuses et de l’autre leurs connaissances scientifiques qui sont continuellement révisées et mises à jour. Dans leur vie ordinaire et à l’Université ils communient sans aucune hésitation avec le progrès scientifique, mais dans leur vie religieuse et spirituelle ils préfèrent continuer à adhérer à la vision mythique de la réalité reçue du passé et qui s’exprime dans les croyances, les rites et les sacrements de leurs églises. Les continuelles découvertes d’«erreurs sur le monde» de la part des sciences modernes (surtout physique quantique et astrophysique), ont donc entraîné avec elles de nombreuses découvertes d’«erreurs sur Dieu» dans presque toute les expressions de la religion: la théologie, la spiritualité, le dogme, la morale, les traditions et les croyances…

Dans cette étude nous aborderons les «erreurs sur Dieu» (compris dans le sens plus large d’erreurs religieuses, théologiques, spirituelles, morales…) venues à la lumière en vertu du progrès et des découvertes de ce qui nous appellerons la «nouvelle cosmologie» ou le «nouveau paradigme écologique».


Première erreur sur le monde: le géocentrisme

Le conflit entre Galilée et l’Église catholique du XVIe siècle est emblématique du conflit entre la science et la foi. Galilée, avec le télescope qu’il avait perfectionné, a pu constater une erreur sur le monde dans les convictions religieuses de son époque: notre terre n’était pas au centre de la réalité connue, mais l‘axe était constitué par le soleil autour duquel la terre évoluait. La terre cessait d’être le centre de l’Univers. L’être humain, l’enfant chéri de Dieu, la pupille des ses yeux, la raison et le but de la création et de l’histoire, n’était pas situé au centre du monde, mais il habitait une insignifiante planète rocheuse qui vaguait dans l’espace. Aujourd’hui cela nous paraît évident, mais au temps de Galilée cette évidence était difficile à accepter autant de la part de ses collègues que de la part des représentants des Églises. Ces derniers ne s’opposaient pas tellement à une vérité proprement scientifique, mais au changement de perspective que cela impliquait et qui remettait en question tout ce qu'on avait pensé et cru à propos de Dieu et du monde jusque là. De leur point de vue, les églises se révoltaient aussi contre «une erreur au sujet du monde qui impliquait une erreur au sujet de Dieu».

Jusqu’alors la croyance commune considérait comme une évidence que l’être humain était la raison pour laquelle Dieu avait créé le monde et que tout le cosmos tournait autour de cet être humain et donc autour de la Terre, la maison qu’il habitait. Affirmer que la Terre n’était pas le centre du cosmos, mais seulement une planète errante autour d’un autre centre, comportait de graves conséquences. En voilà quelques unes: les plans de Dieu n’étaient pas comme on les croyait. L’homme n’était pas la raison principale de la création. La Parole de Dieu (la Bible) qui depuis toujours semblait avoir clairement proclamé ces «vérités» (dans la Genèse, les Psaumes, et même par la bouche de Jésus) s’était trompée. Dieu s’était trompé. Dans la pensé de l’Église, il ne s’agissait pas seulement d’«une erreur sur Dieu », mais d’«une erreur de Dieu». Le géocentrisme, que les sciences astronomiques avaient démontré comme étant une erreur sur la façon de comprendre le monde mettait à découvert une erreur à propos de Dieu dans laquelle les Églises n’avaient aucune intention d’embarquer. L’Église catholique a pris trois siècles pour admettre cette erreur. Les chrétiens finirent par se convaincre que, effectivement, la Terre tourne autour du Soleil et qu’elle n’est pas le centre géométrique du système solaire… Cependant, dans l'esprit des croyants, elle continuait à être «le centre» dans un autre sens: elle est le centre salvifique de la réalité cosmique, parce qu’ici, sur cette planète minuscule et marginale tant que vous voulez, s’est accompli le mystère central de tous les temps: l’incarnation du Fils de Dieu et sa mort sacrificielle qui a sauvé l’humanité, avec le cosmos et ses créatures qui gémissaient dans les douleurs d’un enfantement. D’après ces chrétiens et cette théologie; il s’agit là d’une centralité réelle et plus profonde.

Avec le temps, la théologie a fini par abandonner les affirmations théoriques et les représentations d’un Dieu créateur d’homme au centre de l’Univers.
Tout compte fait, l’ingestion de l’erreur du géocentrisme à pu se faire sans trop de vomissements et de maux de ventre de la part des théologiens et des Églises. Il est certain que l’intégration, de la part des Églises, d’un grand nombre d’autres «erreurs» sur le monde que les sciences modernes ont dénoncé au cours de ce dernier siècle, va être plus douloureuse et plus compliquée. Cette intégration va exiger une conversion radicale de la pensée religieuse et des «changements de paradigme» dans le sens le plus fort de cette expression.


Deuxième erreur sur le monde: l’anthropocentrisme  

Beaucoup plus difficile que l’abandon du géocentrisme va être le dépassement de l’anthropocentrisme, profondément enraciné dans les mentalités et la culture chrétienne de l’Occident. La nouvelle cosmologie a découvert depuis longtemps que l’être humain n’est pas le centre du cosmos, comme l’ont proclamé presque toutes les religions et leurs divines «révélations». Le monde n’est pas anthropocentrique. Nous ne sommes pas le centre de la réalité. L’univers n’a pas été «créé pour nous». La cosmologie moderne nous dit qu’à cause de la nature de nos origines, nous sommes une réalité ni supérieure ni totalement différente des autres espèces vivantes qui nous entourent. Nous n’avons pas une autre origine et nous ne venons pas d’un monde supérieur. Nous ne sommes qu’une branche supplémentaire de l’époustouflante diversité de l’arbre de la vie. Nous sommes une branche de primates à l’intérieur de laquelle, grâce à un saut qualitatif de la vie, il y a eu une mutation de l’axe évolutif qui, de génétique et physique qu’il était, est devenu culturel et spirituel.

Il est donc faux d’affirmer que nous avons été créés à part et «à l’image et à la ressemblance de Dieu », alors que les autres créatures vivantes ne peuvent pas aspirer à la dignité d’être des «enfants de Dieu». Nous n’avons même pas été créés. Nous sommes une espèce qui vient d’autres espèces qui, à leur tour, dérivent d’autres espèces plus anciennes reliées aux premiers organismes vivants (les bactéries) apparus sur terre il y trois milliards d’années. La nouvelle cosmologie pense que l’ensemble des êtres vivants de la planète participe de la même Vie, forme une unité de Vie et une seule réalité biotique énormément diversifiée et complexifiée. L’espèce humaine est la forme de vie la plus récente et la plus évoluée; mais nous ne sommes qu’une forme de vie parmi tant d’autres.

Le fait d’avoir cru et affirmé le contraire pendant des millénaires, a constitué une erreur à propos de notre monde qui a occasionné une erreur à propos de Dieu. La théologie chrétienne traditionnelle à été bâtie sur ces erreurs. L’Église a toujours considéré ces erreurs comme des vérités révélées et donc absolument certaines et elle les a imposées avec la force et la contrainte à l’assentiment de ses fidèles. Aujourd’hui, si l’Église veut survivre dans la société moderne et parler un langage qui fasse du sens, elle doit bâtir sur d’autres assises sa doctrines et ses croyances.

La cosmologie moderne sait, en dehors de tout doute, que l’humanité ne descend pas d’un couple primitif (Adam et Ève). L’idée d’un couple «source» primordial et originel est une image mythique qui est suggestive pour véhiculer la notion de création divine de l’être humaine, mais qui ne concorde absolument pas avec les évidences des sciences anthropologiques.
La croyance en un couple originel primitif a été une erreur sur le monde et par conséquent aussi une erreur sur Dieu. Cette erreur rend totalement farfelues et ridicules les affirmations théologiques sur l’état de bonté et de perfection originelles du couple primitif doué de «dons naturels» et « préternaturels» et d’une conversation directe avec le Dieu.

Ceci mérite une mention particulière sur ce que l’on a appelé le «péché originel», commis par ce couple originel qui n’a jamais existé et qui aurait eu comme conséquence de contaminer tous leurs descendants, de les expulser du Paradis, de les condamner pour toujours aux fatigues du travail et aux affres de la mort.

Il s’agit ici d’une erreur sur le monde qui se révèle, une fois de plus, comme une erreur sur Dieu. Une théologie responsable ne devrait plus s’appuyer sur le mythe du «péché originel», considéré pendant des millénaires comme un événement réel et historique, pour continuer à justifier la doctrine perverse de la rédemption qui a causé tant de souffrances et qui a opprimé les croyants en les écrasant sous le poids de fautes et de la culpabilité.

Ce point est l’un des défis les plus importants que la théologie moderne doit aborder. Car, s’il n’y a pas eu de couple originel, il n’y a jamais eu de «péché originel» qui a contaminé l’humanité. Si nous ne sommes pas cette «massa damnata», cette humanité déchue proclamée par saint Augustin, il n‘y a pas besoin d’expiation pour une faute originelle qui n’a jamais existée. Il n’y a donc aucune raison d’affirmer la nécessité d’une rédemption divine qui n’a eu lieu que dans l’imagination des théologiens. Si l’on n’a plus besoin d’un Dieu-Fils qui prend chair dans un corps humain pour venir réparer, à travers une mort sacrificielle, les dégâts causés par la contamination du péché des origines …  alors, une théologie responsable, qui ne choisit pas de fermer les yeux, doit obligatoirement se réinventer et reformuler de fond en comble les contenus des dogmes et des doctrines proposés par les Églises à la foi des croyants.

La nouvelle cosmologie et les sciences de la vie en général, avec les mouvements écologiques modernes, dénoncent ce que l’on appelle, avec un néologisme, l’«espécisme» c’est à-dire l’abus de pouvoir de la part de l’espèce homo sapiens. Sur la base d’une idéologie construite par le même homo sapiens, celui-ci s’autoproclame maître, patron, seigneur, dominateur incontesté et absolu du monde, « la raison finale» de l’existence de l’univers, avec le droit d’utiliser et d’exploiter la création, comme si elle n’était qu’un objet et un bien de consommation à sa disposition. Les mouvements écologiques, depuis plusieurs décennies désormais, cherchent à répandre une intuition qui est, au moins en théorie, presque universellement acceptée comme une évidence qui devrait se changer en principe juridique et en loi. Cette intuition consiste à dire que tous les êtres vivants ont des droits: le droit de vivre, le droit au respect; le droit aux soins et à la sauvegarde des milieux et des systèmes naturels qui assurent leur existence et qui permettent la conservation durable de leur espèce. Il en suit que l’homo sapiens n’a pas le droit de soumettre cruellement les autres espèces à sa volonté et à ses caprices ; qu’il n’as pas le droit d’intervenir, comme bon lui semble, sur la nature pour satisfaire ses intérêts et son avidité; qu’il n’a pas le droit de dégrader et de détruire les milieux naturels de vie qui sont comme les niches écologiques d’une multitude d’autres espèces vivantes. Lynn White dans un article resté célèbre publié dans la revue «Science» 155 (1967) a dénoncé «le judéo-christianisme comme la religion la plus anthropocentrique». À son tour, la doctrine chrétienne a presque transformé en article de foi l’affirmation que l’homme est roi et maître de la création et qu’il a reçu de Dieu lui-même la consigne de s’élever au-dessus de toutes les autres créatures pour les soumettre et les dominer. La théologie traditionnelle des Églises a toujours été de mèche avec cet anthropocentrisme hystérique et cet espécisme aveugle et déréglé. Elles n’ont eu d'yeux que pour regarder la réalité du point de vue des intérêts de l’espèce humaine, comme s’ils étaient les intérêts de Dieu lui-même.

Une théologie responsable qui cherche a être à la hauteur des acquis des sciences modernes doit abandonner une fois pour toutes cet anthropocentrisme et emprunter le chemin du biocentrisme (tout centrer sur la vie) et chercher à réaliser une démocratie vraiment universelle, c’est-à-dire une biocratie planétaire, comme le souhaiterait le Dieu de la Vie, le Dieu de toute forme de vie.

La nouvelle cosmologie met en évidence notre caractère fondamentalement  tellurique: nous ne sommes pas des esprits, ni des dieux ou des êtres venus d’ailleurs. Nous sommes venus de la Terre. Nous sommes la fleur du processus évolutif de la vie qui a eu lieu sur cette planète. Nous sommes Terre, mais une Terre qui est arrivée à la conscience, à la réflexion, à l’amour, à la contemplation, à l’émerveillement… A partir de cette nouvelle vision de la réalité, les religions et les spiritualités modernes peuvent découvrir «une erreur à propos du monde» partagée dans le passé par beaucoup d’autres cultures, philosophies et religions. Celles-ci ont interprété la «supériorité» de notre race, tout récemment surgie du processus évolutif, comme si elle découlait d’une supériorité de nos origines; comme si les êtres humains ne venaient pas de ce monde, mais d’un monde supérieur, du monde de la divinité. Nous serions les «fils du Ciel» et non pas les fils de la Terre, tombés accidentellement sur une planète qui n’est pas vraiment notre demeure et sur laquelle nous vivons en pèlerins et en étrangers, dans l’attente anxieuse de nous libérer des chaînes qui nous attachent à cette «vallée de larmes» pour pouvoir enfin rejoindre notre vraie patrie dans les cieux. Cette erreur sur le monde a produit une erreur sur Dieu, perçu comme une divinité austère qui nous demande de nous détacher des choses de ce monde (fuga mundi, contemptus mundi) et de renoncer aux bonheurs et aux plaisirs éphémères qui nous viennent de notre condition matérielle, charnelle et terrestre.


Troisième erreur sur le monde : l’unicité de l’espèce humaine

Pendant des millénaires les humains non seulement ont cru être le centre et au centre de l’Univers, mais aussi d’y être uniques. Ce monde, notre monde, était «LA» création de Dieu, la pupille de ses yeux, l’œuvre de ses mains, et en dehors de lui il n’y avait rien. Giordano Bruno, pour avoir affirmé qu’il y avait d’autres mondes et probablement aussi d’autres Univers, a été brûlé vivant à Rome par l’Inquisition papale et ses cendres jetées dans le Tibre. L’unicité du monde, de l’être humain, du plan de Dieu qui nous a créés et rachetés, ont toujours été, dans la doctrine catholique, un postulat fondamental et un axiome de base jamais contestés et imposés à feu et à sang.

La nouvelle cosmologie a définitivement mis fin à la croyance en l’unicité de notre monde humain. Elle a mis au clair que cette croyance a constitué une erreur sur le monde. La Terre n’est qu’une planète parmi tant d’autres du système solaire et notre soleil n’est qu’une minuscule étoile parmi les cent milliards d’autres étoiles de notre galaxie. Les astronomes ont calculé que dans la Voie Lactée 22% des étoiles semblables au soleil gardent en orbite autour d’elles des planètes qui pourraient posséder les conditions favorables à l’éclosion de la vie. Selon le calcul des astrophysiciens, seulement dans notre galaxie, le nombre approximatif total des planètes «habitables» serait de 8,8 milliards. Selon les dernières estimations de la NASA, les astronomes ont découvert et observé à ce jour 1792 exoplanètes (planètes hors du système solaire). Cela signifie que notre planète n’est pas la concrétisation d’un « plan de Dieu», comme nous l’avons cru pendant longtemps. Croire cela, a été une «erreur sur Dieu» basée sur une «erreur sur le monde» dont nous avons été victimes à cause de la déficience de nos moyens d’observation. Aujourd’hui nous avons pris conscience de ces deux erreurs. La réluctance de la religion à vouloir les reconnaître ne peut pas nous enlever le droit d’accepter la vérité et de mettre entre parenthèse les affirmations de la religion et de la théologie fondées sur ces erreurs et proposées pendant des siècles comme des «vérités» à croire. Une théologie responsable doit aujourd’hui se reconstruire à partir de ces nouvelles données et de cette vision beaucoup plus ample de la réalité.


Le dualisme des deux étages

La nouvelle cosmologie dénonce l’«erreur à propos du monde» commune à beaucoup de religions et cultures et qui a consisté à penser que toute la réalité était fondamentalement divisée en deux parties, jusque dans son essence la plus profonde. Ce dualisme se manifestait à tous les nivaux: cosmique (terre/ciel), physique (matière/ esprit), humain (corps/âme), hylémorphique (matière/forme), religieux (naturel/surnaturel)…. Deux mondes radicalement différents et opposés. Un monde à deux étages, divisé, schizo-phrène .

La nouvelle cosmologie, avec les nouvelles sciences physiques, nous a appris que nous nous étions totalement mépris sur la constitution matérielle de ce monde. La matière n’est pas cette entité sans valeur, simple potentialité, informe, stérile, inerte, passive que dans le passé nous avions cru qu’elle était. De fait, la matière n’existe pas. Einstein nous a appris que la matière n’est qu’un des états de l’énergie; et l‘énergie est la force qui structure l’Univers entier. La matière est donc une des manifestations de cette énergie qui a seulement besoin de conditions adéquates pour s’auto-organiser (autopoiesis). Tout est relié à tout, dans un jeu extraordinaire de synergies et d‘influences réciproques. Et tout n’est qu’une même réalité qui bouillonne dans une effervescence de variations et changements de formes. Au niveau subatomique, tout se réduit à une «soupe quantique» qui revêt des formes continuellement changeantes aux stades supérieurs et pluridimensionnels du monde matériel sensible.
C’est grâce à la nouvelle cosmologie, à la biologie et à la physique quantique que nos avons pu récupérer une vision intégrée, unitaire, unifiée, «holistique», non-dualiste de la réalité. Et maintenant la religion, la théologie, la spiritualité doivent intégrer à leurs doctrines cette vision holistique si elles veulent avoir du sens pour les gens de la modernité. Les concepts et la terminologie traditionnelle de corps/âme, naturel/ surnaturel, nature/grâce, terre/ciel, paradis/enfer…, qui sont l’unique alphabet que la théologie classique a utilisé, devront être carrément abandonnés et remplacés par une terminologie et une vision qui tiennent compte de cette nouvelle compréhension de l’Univers. La réélaboration théologique doit être drastique et aller en profondeur Il ne s’agit pas de faire des retouches, des corrections superficielles ou sommaires. Il ne faut pas oublier, en effet, que ce qui doit être rectifié et dépassé ce sont de graves erreurs à propos du monde et à propos de Dieu.


Conclusion

Dans cette étude nous avons énuméré quelques unes des erreurs principales sur le monde détectées par la nouvelle cosmologie et qui historiquement ont impliqué autant d’erreurs sur Dieu. Aujourd’hui, dans un monde profondément marqué par les connaissances scientifiques, ces erreurs sur Dieu ne font qu’alourdir et embarrasser la religion et la spiritualité, si ces dernières ne sont pas guidées et soutenues par la réflexion critique d’une nouvelle théologie qui les pousse à tout reconsidérer et à tout rebâtir. Cette étude a justement comme objectif de montrer la nécessité de cette tâche.

Pour conclure, voici quelques dernières considérations.

Une première observation voudrait pointer aux dommages causés à la religion par une façon de comprendre (épistémologie) rigide et fixiste. Très souvent les Institutions religieuses donnent l’impression d’être incapables de modifier leurs croyances, même lorsqu’il est évident que cette fixité n’existe que dans l’imagination de leurs adeptes. En effet, l’histoire des cultures montre qu’il existe une continuelle évolution des religions, un syncrétisme, une transformation, une adaptation des religions aux changements philosophiques et historiques. À courte échéance, cependant, les religions résistent et paniquent toujours devant les changements. Elles sont extrêmement récalcitrante à réélaborer et à réinterpréter le patrimoine symbolique qu’elles ont reçu du passé. Elles sont prisonnières d’une épistémologie aggravée par la conviction d’être les dépositaires et les gardiennes attitrées d’une révélation divine. Le nouveau paradigme écologique les met aujourd’hui au défi. C’est aux religions de relever ce défi si elles veulent survivre.

Une deuxième observation voudrait souligner la valeur «révélatrice» de la réalité matérielle qui découle des découvertes scientifiques et en particulier des conclusions et des intuitions de la nouvelle cosmologie. Cette valeur révélatrice du cosmos, comme lieu de la présence et de la manifestation de Dieu, a été admirablement développée par Thomas Berry. Cet auteur affirme que la nouvelle cosmologie nous rend plus sensibles à Dieu et plus aptes à percevoir la manifestation du Mystère Sacré qui pulse dans les profondeurs de la Réalité cosmique, qui devient, pour ainsi dire, l’autre Bible à travers laquelle Dieu parle aux hommes.
La nouvelle vision et la nouvelle intelligence de l’Univers transmises par les sciences et la cosmologie modernes, font désormais partie de la culture et du bagage intellectuel des gens de la modernité. Il s'en suit que l’ancienne façon de comprendre la réalité, propre aux religions en général et au judéo-christianisme en particulier, est devenue aujourd’hui périmée et inacceptable. Certes, l’ancienne façon de comprendre le monde trouve encore des adeptes sporadiques en des chrétiens incultes ou en des croyants cultivés qui acceptent de vivre leur religiosité dans une posture intérieure tiraillée et schizophrène. Il reste cependant vrai que la nouvelle cosmologie, avec la nouvelle compréhension de la réalité qu’elle comporte, est aujourd’hui en train de changer de fond en comble la conscience de l’humanité. Malheureusement, les milieux religieux, théologiques et ecclésiastiques ont de la difficulté à se rendre compte du potentiel révolutionnaire de ce nouveau paradigme. Poussés par un reflexe d’auto-défense et d’autoconservation actionné par leur vieille mentalité, ils pensent qu’il ne s’agit pas là d’une question religieuse et spirituelle, mais uniquement d’une question scientifique.

Une des questions les plus difficile à résoudre et qui suscite beaucoup d’anxiétés et de palpitations dans les milieux religieux traditionnels est celle de savoir comment situer et comprendre maintenant la personne et la fonction de Jésus de Nazareth dans le contexte de la nouvelle vision de la réalité. Il est certain que les affirmations de la christologie classique n’ont plus grand sens ni avenir dans la culture contemporaine, marquée par la nouvelle cosmologie. En son temps, Teilhard de Chardin a essayé d’éclairer d’une nouvelle lumière la place du «Christ» dans l’ensemble de l’économie cosmique et de réaliser une synthèse théologique des deux cosmologies qui s’affrontaient. Toutefois sa synthèse n’a été ni assez convaincante ni assez radicale. Teilhard n’a pas eu le courage (par esprit d’obéissance au pape en tant que Jésuite et par peur des représailles du Saint Office) d’aller jusqu’au bout de ses intuitions et de ses conclusions. Sur beaucoup de questions il n’a pas osé s’éloigner de la compréhension mythique de la Bible et des affirmations de la théologie classique.

Si on ne peut pas négliger la contribution de Teilhard afin de relever les défis posés à la religion par la nouvelle cosmologie, il faut cependant reconnaître que le gros du travail de relecture et de réinterprétation du rôle et de la place de Jésus dans la nouvelle vision cosmologique reste à faire. Cela va être une des plus importantes reconstructions et restructurations critiques que la théologie de notre temps va devoir accomplir.


Étude de José Maria VIGIL, paru dans la Revue «Voices», 2011, 1 – Ecologia y religion, traduit de l’espagnol et adapté pour le lecteur français par Bruno Mori


N.B.: si le lecteur souhaite approfondir sa réflexion sur la question abordée à la fin de cet article, à savoir comment situer et comprendre la personne de Jésus dans le cadre de cette nouvelle vision de la réalité, je peux lui suggérer la lecture de l'article intitulé ''Une nouvelle façon de comprendre l'incarnation de Dieu'' que vous trouverez dans l'onglet ''L'incarnation de Dieu'' sur ce même blog.

mercredi 12 novembre 2014

L’être humain, un être vivant parmi d'autres

…CHASSER LES VENDEURS DU TEMPLE

(Jean, 2,13-22)


Le temple où Dieu habite, et dans lequel il se manifeste, est l’Univers et la Terre qui nous a générés. De cette dernière nous avons fait un objet d’exploitation et de marchandage insensé. Ce Jésus, qui perd le contrôle, qui se met en furie et qui ne trouve de meilleure solution que de chasser à coup de pied et de fouet ces marchands avides qui profitent du temple pour y faire de l’argent, me plaît énormément. Il me plaît, car je trouve en lui l‘exemple parfait de l’attitude que chacun de nous devrait avoir aujourd’hui envers les institutions, les superpuissances, les super-nationales du capitalisme libéral qui ne cherchent que le profit de leurs actionnaires, au prix de la dévastation des écosystèmes, de la prédation indiscriminée des ressources naturelles de la terre et d’un accroissement toujours plus grand du niveau de pauvreté dans le monde.
La crise actuelle de la Planète n’est pas seulement une crise de la rareté croissante des ressources naturelles et des services. C’est fondamentalement la crise d’un type de civilisation qui a situé l’être humain comme « seigneur et maître » de la nature. Celle-ci (la nature) est pour lui dépourvue d’esprit et de but : il peut donc faire ce qu’il veut avec elle.
La nouvelle cosmologie a découvert depuis longtemps que l’être humain n’est pas le centre du cosmos, comme l’ont proclamé presque toutes les religions et leurs divines «révélations». Le monde n’est pas anthropocentrique. Nous ne sommes pas le centre de la réalité. L’univers n’a pas été «créé pour nous ». La cosmologie moderne nous dit que, à cause de la nature de nos origines, nous sommes une réalité ni supérieure ni totalement différente des autres êtres vivants qui nous entourent. Nous n’avons pas une autre origine et nous ne venons pas d’un monde supérieur. Nous ne sommes qu’une branche supplémentaire de l’époustouflante diversité de l’arbre de la vie. Nous sommes une branche de primates à l’intérieur de laquelle, grâce à un saut qualitatif de la vie, il y a eu une mutation de l’axe évolutif qui, de génétique et physique qu’il était, est devenu culturel et spirituel.

Il est donc faux d’affirmer que nous avons été créés à part et «à l’image et à la ressemblance de Dieu », alors que les autres créatures vivantes ne peuvent pas aspirer à la dignité d’être des «enfants de Dieu». Nous n’avons même pas été créés. Nous sommes une espèce qui vient d’autres espèces qui, à leur tour, dérivent d’autres espèces plus anciennes reliées aux premiers organismes vivants (les bactéries) apparus sur terre il y trois milliards d’années. La nouvelle cosmologie pense que l’ensemble des êtres vivants de la planète participent de la même Vie, forment une unité de Vie et une seule réalité biotique énormément diversifiée et complexifiée. L’espèce humaine est la forme de vie la plus récente et qui a le plus évoluée et progressée; mais nous ne sommes qu’une forme de vie parmi une infinité d’autres.
Nous devons reconnaître que le christianisme a contribué à légitimer et à renforcer cette compréhension. La Genèse dit clairement: «Emplissez la terre et soumettez-la et dominez toute chose vivante qui se meut sur elle» (1,28). Il est affirmé aussi que l’homme a été fait «à l’image et à la ressemblance de Dieu» (Gn. 1,26). Le sens biblique de cette expression, c’est que l’être humain est le lieutenant de Dieu, et comme Dieu est le maître de l’univers, l’homme est le maître de la terre. Il a une dignité qui n’appartient qu’à lui: être au-dessus des autres êtres. De là vient l’anthropocentrisme, qui est l’une des causes de la crise écologique. Le monothéisme rigoureux des religions du Livre a supprimé le caractère sacré de la nature et de toute chose, pour l’attribuer uniquement à Dieu. Parce qu’il ne possède rien de sacré, le monde n’a pas à être respecté: on peut le profaner, on peut le dégrader; on peut le polluer, on peut le saccager; pour s’en servir, on peut le détruire. Au n om du «progrès»!
Cette vision glorieuse et triomphale de la place de l‘homme dans la création a commencé à s’effondrer au XXe siècle avec les deux guerres mondiales et les guerres coloniales qui ont fait plus 200 millions de victimes. Quand a eu lieu l’acte terroriste le plus important de l’histoire, les bombes atomiques larguées sur le Japon par l’armée des États-Unis d’Amérique, qui tuèrent des milliers de personnes et détruisirent la nature, l’humanité a reçu un choc dont elle ne s’est pas remise à ce jour. Avec les armes atomiques, biologiques et chimiques, construites plus tard, nous avons compris que nous n’avons pas besoin de Dieu pour réaliser l’Apocalypse, mais que l’homme, avec son avidité et son inconscience, est le plus grand danger pour l’humanité et la planète. Nous commençons à nous rendre compte que l’homme (capitaliste) est une plaie pour notre Planète, un cancer létal; et que si la Terre aujourd’hui est très malade, c’est à cause de lui.
Sur la Terre nous ne sommes pas Dieu et vouloir l’être nous mène à la folie et la destruction de notre habitat et donc à l’anéantissement certain de notre espèce. Nous devons nous accepter comme de simples créatures en communauté de vie avec toutes les autres. Nous avons la même origine commune: nous sommes tous nés de la Terre et non d’une substance divine. Nous venons de la terre et non pas du ciel. Nous ne sommes pas la couronne de la création, mais un lien dans le courant de la vie, avec une différence, celle d’être conscients et chargés de la mission de «sauver et garder le jardin d’Eden» (Gn. 2,15), c’est à dire de maintenir les conditions de pérennité de l’ensemble des écosystèmes qui composent la Terre. Aujourd’hui encore, grand nombre de chrétiens marqués et contaminés par un long enseignement religieux sur la primauté, la supériorité et la «seigneurie» de l’homme sur la création, réagissent avec surprise et indignation lorsqu’on critique ce faux anthropocentrisme
Si nous sommes partis de la Bible pour légitimer la domination de la Terre, nous devons revenir à elle pour apprendre à la respecter et à en prendre soin. La Terre a tout engendré. Dieu dit: «Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce» (Gn. 1,24). Par conséquent, elle n’est pas inerte, elle est génitrice, elle est mère. L’alliance de Dieu n’est pas seulement avec les humains. Après le tsunami du déluge, Dieu refait alliance «avec notre descendance et tous les vivants» (Gn. 9,10). Sans eux, nous sommes une famille rétrécie.
L’histoire montre que l’arrogance «d’être Dieu», sans jamais pouvoir l’être, ne nous amène que des malheurs. Mieux vaut nous contenter d’être des simples créatures qui ont la mission de prendre soin et de respecter la Terre, notre mère.
La terre et la vie qu’elle a engendrée auront un avenir plus prometteur seulement si nous serons capables, comme Jésus, de nous lever, tous, autant que nous sommes, le fouet à la main et l’indignation au visage, pour chasser de notre «temple» la terre ces «marchands» avides et sans scrupules qui veulent le transformer en un «repère de brigands et de voleurs»t (Mt.21,13).

BM



(Réflexion inspirée de certains textes de L. Boff et J.M. Vigil

mercredi 5 novembre 2014

«C’EST GRAND LA MORT, C’EST PLEIN DE VIE DEDANS» (Félix Leclerc)



(Réflexions à l’occasion de la journée de Tous les Défunts)

L’Église catholique prétend être capable d’informer ses fidèles sur ce qui se passe après la mort. Sa doctrine à ce propos ne réussit à être cependant qu’un amalgame d’affirmations farfelues et fantaisistes, puisées, en grand partie, dans la mythologie grecque ancienne, dans les croyances religieuses juives du temps de Jésus et dans les énoncés de la philosophie hellénistique (stoïcisme et néoplatonisme) des trois premiers siècles de notre ère.

Si pendant des siècles l’enseignement de l’Église sur le sort de ceux qui sont décédés n’a jamais suscité ni de discussions ni d’oppositions notables parmi les fidèles, aujourd’hui le changement culturel causé par l’évolution des mentalités, une scolarisation généralisée, le développent et l’accroissement des connaissances, le progrès des sciences, un esprit plus éclairé et plus critique, ont fait en sorte que les anciens concepts et images par lesquels la doctrine catholique cherchait à illustrer et à expliquer l’après-mort, sont devenus non seulement incompréhensibles, mais aussi totalement caduques et irrecevables. Notre société Occidentale a définitivement rompu avec la vision mythique de la réalité qui a été, au moins jusqu’au XVIIIe siècle, à la base de la majorité des dogmes et des croyances au sein de l’Église catholique. Les gens de la modernité ont abandonné depuis longtemps la cosmologie ancienne des deux mondes ou réalités superposées: un monde habité par Dieu et un monde habité par les humains; ce dernier dépendant en tout du monde de Dieu et herchant à l’apprivoiser et à s’en approprier. Les gens aujourd’hui sont influencés par des schémas cognitifs qui se trouvent à des années lumières des préoccupations et des disquisitions transcendantales des philosophies et des courants religieux des trois premiers siècles qui ont marqué la formation des doctrines et des dogmes du christianisme. Ils ne croient plus à une âme immortelle qui, au moment de la mort se libère du corps dans lequel elle avait été emprisonnée, pour retourner à la Source divine qui l’avait directement créée. Pour les modernes, la fonction de l’âme à été remplacée par l’activité du cerveau. C’est le cerveau qui est, pour ainsi dire, l’âme de la personne. Les gens de notre temps savent que notre identité personnelle, ainsi que notre conscience, sont essentiellement dépendantes des processus biochimiques à l’œuvre à l’intérieur de notre cortex cérébral; et que la mort, mettant fin à ces processus, détruit définitivement notre identité personnelle et rend donc à tout jamais impossible toute vie consciente. Pour les gens de notre temps une survie individuelle après la mort physique, ainsi qu’un paradis, un purgatoire, un enfer perçus comme «lieux» ou situations existentielles où notre âme aboutirait, où l’on garderait notre singularité et où on ressentirait d’une manière consciente non seulement amour, joie, bonheur, paix, mais aussi douleur et haine, ne peuvent être que des constructions de notre imagination créées par notre besoin de sécurité et de protection; ou une projection de notre désir de vivre pour toujours dans un état de bonheur qui nous gratifierait entièrement.

Certes, pour les chrétiens modernes le travail, d’élimination, de décantation, de transformation et de mise à jour des leurs croyances religieuses n’est pas une tâche facile. Ce travail ne va pas sans traumatismes et bouleversements intérieurs. Ces chrétiens sont en effet obligés d’abandonner une vision de l’au-delà qui était familière, profondément ancrée dans leur inconscient collectif et qui, somme toute, était assez claire, rassurante et satisfaisante: «Dieu là haut, dans son paradis en dehors de notre monde, a créé notre âme immortelle. À notre mort, l’âme se présente devant Dieu qui nous récompense ou nous punit après un examen minutieux de nos actions. A la deuxième venue de son Fils Jésus-Christ sur les nuées du ciel, lorsque les anges sonneront les trompettes du jugement dernier, Dieu ressuscitera tout le monde; il unira les âmes avec leur corps et il y aura un monde nouveau et une terre nouvelle où les justes seront heureux au paradis avec Dieu et les méchants brûleront pour toujours en enfers avec les démons». C’est clair, c’est net, c’est précis et c’est juste…, mais c’est absolument indigeste et irrecevable. Personne aujourd’hui n’est capable d’ingérer et de prendre au sérieux de tels propos. Et cela parce que la vision du monde et l’idée de Dieu que supposent ces anciennes croyances sont incompatibles avec la nouvelle perception du monde qui fait désormais partie du bagage culturel des gens de notre temps.

Les progrès extraordinaires accomplis par les sciences physiques et par les découvertes astronomiques de ces derniers cinquante ans ont complètement transformé notre perception de la réalité et donc aussi notre idée de Dieu. L’Univers est perçu comme un Tout qui surgit d’un Vide immensément énergétique qui se développe dans un admirable réseau d’attractions, d’interrelations, de connections, d’échanges entre toutes ses parties et selon des dynamiques internes inspirées par une mystérieuse et admirable logique qui apparait comme extraordinairement «aimable». Cette Logique cherche à faire évoluer l’Univers vers une complexité toujours plus grande et à se manifester comme énergie créatrice d’unité, d’harmonie et de beauté selon des harmoniques qui semblent posséder les caractéristiques et les résonances de l’amour. Cette «Logique amoureuse», cette «Source et Fondement Ultime»» de tout être, ce «Mystère et Miracle Originel»,  cette «Énergie bénévole»…  sont autant d’appellatifs par lesquels désormais les gens de la modernité cherchent à nommer Dieu.

 Et ce Dieu n’est plus perçu comme Entité en dehors de ce monde, comme l’affirmait le mythe ancien, mais comme l’intériorité profonde et abyssale de tout ce qui existe. Il est «le dedans» de la réalité. Il est le cœur, le souffle, le dynamisme, l’énergie, l’inspiration, l’esprit qui font en sorte que l’Univers, expression de sa présence, soit un «cosmos» et non un «chaos»; et cela grâce au déploiement de virtualités spirituelles et amoureuses qui le pénètrent de partout, l’allument, le structurent, l’organisent, l’harmonisent et  le rendent fécond de beauté et de vie.

Dans cet Univers, jailli de la Source Originelle de l’amour, l’être humain apparaît comme un accomplissement évolutif d’une importance exceptionnelle. C’est grâce à la réussite de cet exploit évolutif, que l’Énergie Originelle a su se manifester et s’incarner dans le monde comme «amour personnel», afin de pouvoir enfin aimer d’une façon consciente et intelligente. L’être humain peut alors être considéré come une étincelle de la façon dont Dieu se manifeste et aime dans le monde. On peut aussi dire que dans le cosmos, le but de la présence de l’humanité et sa fonction primordiale consistent à incarner et à diffuser, d’une façon consciente l’Amour dont la Source Originelle l’a rendu capable. L’être humain est donc là pour aimer. Il est pour ainsi dire le cœur de Dieu sur terre. Il est, dans l’univers, l’instrument le plus sophistiqué de l’amour de Dieu. C’est par l’humain, capable d’amour conscient, gratuit et désintéressé, que Dieu améliore, transforme et fait évoluer sa création vers des plus hauts accomplissements.

De cette vision de la réalité et de la finalité de l’homme, on peut tirer plusieurs conséquences. En voici quelques unes:
 Dieu appartient à la définition de l’être humain et celui-ci doit se regarder à partir de Dieu.
Si l’homme faillit à la tâche d’aimer, il renie la vérité profonde de son être et il perd la raison de sa présence dans le monde.
L’amour en nous est l’empreinte de la présence de Dieu dans les profondeurs de notre personne.
Lorsque nous aimons, nous devenons des êtres divins, car c’est Dieu qui aime à travers nous afin de parfaire sa création.
Le seul véritable bonheur que nous pouvons avoir en tant qu’humains est de permettre que tout notre être biologique soit confisqué et accaparé par l’amour.
Si nos sommes accaparés par l’amour, nous sommes accaparés par Dieu et nous vivons de Dieu et en Dieu. Nous participons de sa nature et donc de son éternité.
Si nous permettons à Dieu d’aimer à travers nous, nous seront introduits, dès maintenant, dans une forme humaine d’expérience de Dieu qui se manifestera dans le vécu de notre existence comme sensation de joie, d’exaltation, de paix, de confiance, d’abandon, d’épanouissement et de plénitude.
Sensations qui sont déjà annonce et prélude d’un bonheur réel et donc possible qui attend probablement ceux et celles qui quittent ce monde le cœur rempli d’amour.

Cette vision de choses peut éclairer d’une nouvelle lumière le mystère de notre mort. Si nous vivons dans l’amour, nous vivons en Dieu; et plus nous faisons croître notre capacité d’aimer, plus augmentera aussi notre union avec le Dieu-Amour et donc notre immersion dans son être et dans son éternité. Et cela malgré notre mort biologique. Rien de ce qui nous arrive ne peut nous séparer de Dieu ou empêcher la croissance de l’amour en nous. Même pas la mort. Si nous mourons dans l’amour, nous mourons en Dieu et en Dieu nous resterons. Car rien ni personne ne peut tomber en dehors du Tout de Dieu.
Certes, nous n’avons été qu’une toute petite goutte de pluie surgie par évaporation, de l’océan immense de l’amour de Dieu. Mais j’aime croire que notre mort sera comme le retour de la goutte dans l’océan que l’a généré et avec lequel elle fusionnera dans un abandon total et avec la satisfaction de se retrouver enfin dans son élément. Elle perdra peut-être son identité, mais elle fera désormais partie du Grand Océan.

C’est la seule chose que nous puissions affirmer sur l’après de notre mort. Tous les discours des religions ne sont que des fantaisies et spéculations sans fondement.



BM

mardi 21 octobre 2014

JÉSUS ET LA POLITIQUE - «RENDEZ À CÉSAR CE QUI EST À CÉSAR…»



(Matthieu 22, 15-21)

L’évangile de Matthieu a été écrit autour des années 80-90 pour les juifs de Palestine qui avaient embrassé le nouveau mouvement spirituel issu du Prophète de Nazareth. La ville de Jérusalem, centre emblématique de la religion juive et symbole de la foi au vrai Dieu, avait été rasée au sol avec son Temple en l’année 70 par l’armée romaine au solde de Tite. Donc, dix ans après, la communauté chrétienne de Matthieu se posait un problème de conscience: faut-il s’opposer à l’autorité établie? Faut-il obéir à l’autorité de l’occupant ? Faut-il se soumettre à ses impositions? Faut-il payer l’impôt à l’envahisseur, personnifié par l’empereur de Rome qui se considérait comme l’incarnation de Dieu sur terre et se faisait appeler «Deus, Optimus, Maximus, Seigneur Dieu Tout-Puissant»?

D’où l’origine de ce texte de Matthieu et des paroles qu’il met sur les lèvres de Jésus présenté en polémique avec les pharisiens: "Montrez-moi la monnaie de l’impôt… Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ". Anecdote comique, si l’on veut, où l’arroseur est arrosé, mais où se manifeste aussi l’acuité intellectuelle et la profondeur étonnante des intuitions spirituelles et religieuses du Maître. Cette curieuse diatribe d’il y a deux mil ans, a-t-elle un intérêt pour nous, les chrétiens du XXIe siècle ? Essayons de voir.

"Rendez à César ce qui est à César". Jésus n’est pas un politicien. Il est un homme de Dieu, un maître spirituel et un prophète. Il n’est donc pas intéressé par les manèges politiques reliés à la lutte pour le pouvoir. Pour lui n’importe quelle autorité politique est valable, pourvu qu’elle soit humaine, juste et préoccupée du bien-être des citoyens. Dans le cas contraire, elle n’a pas de légitimité, ne mérite pas d’exister et doit être renversée ou remplacée. Dans les évangiles, on voit que Jésus se soustrait régulièrement à toute tentative de la part de ses contemporains de vouloir l’impliquer dans la course au pouvoir ou dans des mouvements nationalistes de révolte ou d’opposition aux autorités politiques de sont temps. L’opposition et la critique de Jésus ne vont jamais contre les autorités civiles et laïques, mais toujours contre les autorités religieuses de son temps. Si Jésus en veut à des catégories de personnes, ce n’est pas aux officiers de l’occupant romain que vont ses critiques, mais vers les membres de la hiérarchie religieuse juive qui monopolisent à leur avantage la loi mosaïque, qui contrôlent les observances religieuses qui déterminent la bonne ou la mauvaise qualité des personnes, leur l’intégration ou, au contraire, leur exclusion d’une société constituée de «purs» et d’«impurs».

Il faut donc dire qu’en général Jésus ne se mêle pas de la façon dont les politiciens structurent et gèrent la société civile. Jésus est essentiellement un réformateur spirituel. Il pense être l’interprète fidèle de la pensée, de la volonté, des sentiments de Dieu qu’il cherche à faire connaître à ceux et celles qui veulent bien l’écouter. Jésus est convaincu qu’il a une mission à accomplir parmi les hommes et que cette mission consiste non pas à enseigner comment bâtir et diriger une société, mais comment bâtir un homme nouveau et une existence qui soit véritablement humaine et spirituelle; et comment orienter et diriger son cœur à travers les méandres de l’égoïsme, de la cupidité et du mal, afin qu’il garde la candeur d’un cœur d’enfant. Jésus est apparu parmi nous non pas pour légitimer ou justifier certaines formes de pouvoir, mais pour raconter des rêves; communiquer des visions; indiquer des idéaux; faire surgir des aspirations; ouvrir de nouveaux horizons; faire naître l’espérance; susciter des élans et des désirs; allumer le feu de l’intérêt et de l’amour envers le frère humain. 
Jésus finalement nous a laissé des «valeurs» qui ont la capacité de guérir, d’améliorer et de transformer toute forme humaine et politique de pouvoir. Jésus est en effet farouchement contre toute forme de pouvoir brut, conçu comme moyen de domination et d’exploitation. Pour le Maître de Nazareth la position de pouvoir est toujours ambigüe, suspecte, dangereuse, redoutable et souvent funeste. Si en effet le pouvoir est exercé par des individus dont le cœur n’a pas été touché et changé par la grâce de Dieu, il risque de faire plus de mal que de bien à la société. Le seul pouvoir que Jésus accepte est celui du don de soi, de la disponibilité, de l’intérêt pour l’autre et  du soin qui devient service de l’autre. Un pouvoir qui n’est pas service est automatiquement disqualifié. «Donnez à César ce qui est à César», certes, mais faites en sorte que vos césars soient choisis parmi les fils de lumière et non pas parmi les fils des ténèbres, qui de l’extérieur se présentent à vous comme de gentils agneaux, mais qui à l’intérieur sont des loups rapaces.

La Parole de Jésus semble nous convier à avoir avec toute autorité une relation juste, sans se laisser écraser par les abus de pouvoir. Savoir dire non au pouvoir de l’argent; savoir résister au pouvoir de séduction des agences toutes puissantes de publicité et de médias qui cherchent à nous soumettre, à nous influencer, à prendre possession de notre cerveau, à déterminer nos décisions, à conditionner notre liberté, pour nous dominer psychologiquement, pour créer en nous des dépendances, des besoins, des habitudes, pour nous donner une fausse perception de ce qui est ou pas nécessaire à notre bien-être et à notre bonheur. Se garder de la tendance à être soi-même un César, un oppresseur un dominateur. Et aussi à agir pour que le monde soit plus humain. L’espace est vaste où nous pouvons vivre en hommes debout et en chrétiens disciples de Jésus.

"Rendez à César" ce qui doit lui être rendu dit Jésus, mais aussi  ''rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Avec cette phrase Jésus nous invite à quitter le niveau de l’extérieur, du politique, du matériel, de l’immédiat, du contingent, pour accéder au niveau supérieur du transcendent et du spirituel. Il veut nous ramener à notre intériorité. Il nous appelle à donner hauteur et souffle à notre humanité. Il veut nous indiquer dans quelle direction regarder pour satisfaire nos désirs de bonheur; nos aspirations de plénitude, nos attentes d’accomplissement. Il veut nous indiquer quel chemin parcourir pour rencontrer les valeurs qui nous réaliseront en tant qu’humains. Il cherche à nous faire découvrir le sens et le but de notre existence et ce qui fait la vérité de notre être.

Nous savons maintenant que nous les humains sommes le résultat d’une longue gestation de la création. Nous savons que nous sommes la manifestation des énergies et des forces les plus structurantes, les plus fusionnantes et les plus aimantes qui existent dans l’Univers. Forces qui semblent être l’expression d’une Énergie, d’un Esprit et d’une Puissance Originelle d’attraction et d’amour à laquelle l’intuition extraordinaire du Prophète de Nazareth a donné le nom de Dieu-Créateur, de Dieu-Père, de Dieu-Origine, de Dieu-Source, de Dieu-Esprit, de Dieu-Lumière Éternelle, de Dieu-Amour. Jésus a enseigné que l’être humain est fait pour dévoiler les Forces Originelles de cet Amour divin enfouies dans la profondeur de son être et qui constituent sa nature la plus vraie. Jésus nous révèle ainsi que le destin de l’homme est celui de réverbérer et de répandre l’amour et d’imprégner d’amour toutes les relations qu’il établit. Il nous apprend que l’homme est fait pour se donner dans l’amour; qu’il est comme une source de chaleur et de lumière qui n’existe que pour se diffuser, pour éclairer et réchauffer

Rendre a Dieu ce qui est a Dieu signifie alors faire sortir, faire jaillir de notre cœur les forces divines de l’amour qui y sont enfermées et qui ne nous appartiennent pas, qui y ont été déposées par l’action créatrice de Dieu, afin que nous ensemencions l’univers avec ces semences de divinité. 

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, signifie lui attribuer ce qui lui appartient; découvrir son action en toute chose; voir sa présence et l’époustouflante beauté de son visage dans la création et la nature qui nous entourent, ainsi que dans les gestes de bonté et d’amour qui surgissent avec profusion du cœur des hommes et des femmes de notre monde. 

Rendre à Dieu se qui est à Dieu signifie prendre soin, caresser, communier, se passionner, s’émerveille, contempler, adorer, parler, être le cœur, la voix, le sens de tout ce qui existe. Signifie devenir pas de danse, cri de joie, chant de louange, liturgie d’action de grâce pour toute la création, lieu de la présence et de la révélation de Dieu dans notre monde.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu signifie aussi et surtout prendre soin des pauvres. Dans l’enseignement de Jésus de Nazareth les pauvres et les démunis sont l’incarnation de la présence de Dieu dans le monde. D’après Jésus, Dieu s’identifie avec les pauvres, les nécessiteux les mendiants, les souffrants, les laissés pour compte, les marginaux, les délinquants, les prisonniers: « J’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, j’étais étranger, j’étais malade, j’étais prisonnier… tout ce que vous avez fait à l’un des plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Mt. 25,31-40). 

Rendre a Dieu ce qui et à Dieu signifie alors rendre aux pauvres ce qui leur appartient et que nous gardons cupidement et égoïstement en notre possession. En effet, selon l’enseignement de Jésus, les biens et l’argent que nous avons accumulés, et qui constituent un excédant, un surplus et donc un luxe dont nous n’avons pas besoin pour vivre simplement et dignement, ne nous appartiennent plus, mais appartiennent aux pauvres, c’est-à-dire à ceux et celles qui sont dans le manque et qui en ont besoin pour vivre. Selon l’évangile de Jésus, le chrétien n’a pas le droit de garder pour lui le superflu dont d’autres ont besoin pour vivre. Si nous les gardons pour nous, si nous ne les donnons pas à ceux qui sont dans la pauvreté et la nécessité, nous nous transformons en des voleurs et des fraudeurs qui s’approprient abusivement du bien d’autrui.

 Aurons-nous assez d’audace, assez de courage et assez de foi pour réaliser dans notre vie les exigences de cette parole d’évangile adressée à nous aujourd’hui? À nous, les chrétiens nantis, désabusés et capitalistes de cette société nord-américaine du XXIe siècle?

Mais c’est seulement au prix de cette audace et de cette foi que nous serons des véritables disciples du Maître de Nazareth.


MB

  

mardi 14 octobre 2014

L’IMPORTANT OU L’INSIGNIFIANT… ? LE NÉCESSAIRE OU L’INUTILE ….?


(Mt.22,1-14)


Ce conte de Jésus parle d’une invitation à un banquet qu’un roi a préparé pour les noces de son fils. Un banquet de noce, et surtout un banquet de noces royales était dans l’antiquité la chose la plus fastueuse et la plus extraordinaire à laquelle une personne pouvait assister. Refuser une invitation à un banquet de noces royales était la chose la plus insensée que quelqu’un pouvait accomplir. L’évangéliste veut justement nous faire remarquer que c’est bien cela qui s’est produit lorsque les premiers invités, qui représentent ici le peuple juif avec ses responsables civils et religieux, ont décliné l’invitation royale. On entrevoit en arrière du récit, une note d’ironie et de dérision de la part de l’évangéliste pour la stupidité de ces gens qui, à cause de leur aveuglement, se sont exclus d’une telle grâce et d’une telle abondance. Au lieu d’entrer dans la salle des noces et de profiter de l’extraordinaire nouveauté de l’événement, ils ont préféré la banale routine de leur négoces mesquines et de leurs besognes insignifiantes. Et puisque ils ont refusé l’offre que Dieu leur a faite en Jésus, l’invitation sera désormais adressée à d’autres invités. Mais cette fois-ci ce ne sera plus une invitation ciblée, adressé à un petit nombre d’élus ou d’amis triés sur le volet, mais une invitation ouverte à tous sans aucune distinction de classe, de parti ou d’appartenance, parce que ce grand seigneur veut à tout prix que la salle du banquet soit remplie. Car une noce ne se célèbre pas dans une salle vide. On trouve donc ici un rappel à l’universalité du salut et à l’égalité de tous les êtres humains devant Dieu. Dieu est désormais le Dieu de tous. C’est la fin des particularismes, des castes, des classes, des divisions, des différences.

Cette parabole manifeste aussi, de toute évidence, un bouleversement et un reversement d’attitudes et de valeurs, car elle cherche à nous dire que, non seulement Dieu accueille maintenant tout le monde dans sa salle de noce, mais qu’ils emble même avoir un faible pour les non-conformes les marginaux, les hors-lois, les délinquants (cf. Luc, 14, 21-23; «vas t’en vite sur les places et les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux…»). C’est un coup donné à toute institution, à toute organisation, à tout mouvement, à toute religion de «purs», basée sur l’élitisme, sur la prétention de sa propre supériorité, sur la conviction de sa vérité: nous le peuple élu, nous les blancs, nous les ariens, nous les occidentaux, nous les américains, nous l’église catholique qui possède «la splendeur de la vérité » et en dehors de laquelle il n’y a pas de salut pour personne … moi, le chrétien exemplaire qui va à la messe tous les dimanches, moi, l‘irréprochable, moi, la personne honnête et rangée, toujours fidèle à ses engagements, qui ne fait du mal à personne …!

Il y un deuxième point sur lequel cette parable veut attirer notre attention: le respect des priorités dans notre vie. Voyez, les premiers invités se dérobent à l’invitation du roi en prétextant toutes sortes d’excuses. Ils ont tous apparemment quelque chose de plus important et de plus urgent à faire que de participer au banquet royal qui est ici le symbole de la plénitude, de la bonne santé, du bonheur et de l’authentique réussite de l’homme. Le problème et la faute de ces gens consiste à négliger l’important pour l’urgent; à refuser le nécessaire pour l’inutile et le contingent; le durable pour l’éphémère, le futur pour l’immédiat. C’est tout de suite, que je veux mon bien-être matériel. C’est maintenant que je veux m’enrichir, faire du profit, augmenter le capital de mon entreprise, entasser de l’argent, devenir millionnaire et puissant … tant pis si pour cela d’autres ont à souffrir. Tant pis si pour cela je saccage la planète, je rase les forets, j’aplanis les montagnes, je pollue l’air que je respire, j’infecte les sols qui me nourrissent, je contamine les lacs et les rivières; je transforme en poubelles les océans; je détruits l’équilibre des écosystèmes. Tant pis si je deviens le pire fléau que la terre n’ait jamais connu; un cancer qui mine sournoisement mais inexorablement la santé de la planète et avec elle la vie et la survie des espèces vivantes et donc de l’humanité. Je devrais être le gardien et le custode de la vie sur terre, le représentant légal qui devrait défendre les droits des touts les êtres vivants de la Planète, sans aucune prétention de supériorité ou volonté d’exploitation… et je me suis transformé en leur bourreau et leur tortionnaire. C’est là un problème qui nous guette tous, autant sur le plan humain que sur le plan spirituel et religieux. Nous laissons de côté l’essentiel pour le secondaire, l’important pour l’urgent, le salut de tous, pour notre petit succès personnel. Nous fuyons nos responsabilités, esclaves de la compensation immédiate.

Et sur le plan spirituel, que de rendez-vous, que d’invitations ratées !!! Notre temps est presque entièrement passé à soigner et à satisfaire les besoins et les désirs de notre corps; mais qu’en est-il des besoins et des désirs de notre âme? Notre âme a-t-elle encore des aspirations et des besoins? Parfois n’a-t-on pas l’impression que nous avons tué notre âme, que nous vivons sans âme, que nous agissons sans âme ? Poussés comme nous le sommes à vivre au rythme endiablé et déshumanisant des besoins immédiats, du rendement, de l’efficacité matérielle, de la séduction physique, de l’apparence extérieure…, nous perdons notre âme et nous dévitalisons notre existence de cette sève intérieure qui donne goût, qualité, souffle, hauteur à notre existence. Nous devenons des fleurs sans couleurs, des mets sans saveur, des musiciens sans inspiration. Et pourtant n’est-ce pas la qualité de notre âme qui fait la qualité de notre vie? Que sert à l’homme gagner le monde entier s’il y perd son âme ? Disait Jésus.

Nous avons tous ressenti, par moments, les soupirs de notre âme… Ces appels qui surgissent des profondeur de notre être, ces cris du cœur, comme on dit, qui nous invitent à regarder plus haut, à nous sensibiliser aux exigences de l’esprit que nous sommes; qui nous poussent à nous poser des questions sur le sens de notre vie et sur les but de notre présence en ce monde. Ces invitations de l’âme, ces appels intérieurs sont importants. C’est l’âme en nous qui veut retrouver sa liberté, son espace, sa nature, rejoindre la source divine à l’image et à la ressemblance de laquelle elle a été crée. Mais, bien souvent, nous ne savons pas la seconder. Nous n’avons plus le temps pour écouter ses appels, ses cris et ses invitations. Nous avons toujours des choses plus urgentes à faire. Lecture, réflexion, méditation, prière, silence, écoute, gestes de la foi, ouverture à Dieu, pratique religieuse, eucharistie du dimanche … Pas de temps pour cela: j’ai le travail, les enfants, le chien, une vie sociale, mes amis en lignes, mes programmes à la télé; j’ai du sommeil à rattraper, la pelouse à tondre, le repas à préparer… je suis tellement occupé. …  et mon âme se meurt, mais ce n’est pas grave! Mes babioles c’est bien plus important ! Encore une fois nous fuyons l’essentiel pour tomber dans l’insignifiant.

Trouverons-nous un jour le temps d’entrer dans la salle des noces, dans ce lieu où l’on célèbre l’amour, afin que notre âme puisse finalement rencontrer l’objet de ses aspirations et l’espace dont elle a besoin pour s’épanouir et donner ainsi des ailes à notre existence?



MB