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samedi 24 mars 2018

MOURIR POUR VIVRE…


(5e dim. carême, B - 2018 - Jn 12, 20-23)


            Avec cette parabole du grain de blé, Jésus veut nous confronter à une attitude qui a constitué une caractéristique essentielle de sa vie et qui, dans sa pensée, acquiert aussi valeur de loi universelle pour quiconque cherche à donner sens et plénitude à son existence : le grain de blé semé dans la terre doit «mourir» pour porter du fruit. Dans cette image utilisée par Jésus le mot clef est le verbe «mourir».

            Accepter cependant de mourir a du sens seulement s’il existe une raison valable, noble et grande pour le faire; seulement si la mort devient un principe ou une cause de salut et de vie pour un autre ou pour d’autres. Jésus ne voulait pas mourir. Il voulait cependant que sa vie et son action servent à apporter un peu plus de vie, de santé, d’espoir, et de bonheur au pauvre monde qui l’entourait. Il voulait que le grain de blé de sa vie devienne un bon pain offert à l’appétit de tous les affamés de la terre. Et c’est à cause de cela qu’il n’a pas cherché à se soustraire à la mort.

            Cette parabole du grain de blé qui doit nécessairement se décomposer pour devenir ce qu’il est destiné à être, énonce alors une loi universelle qui s’applique aussi à tout humain qui veut vivre en accord avec sa nature : nous tous devons mourir à quelque chose ou à plusieurs, si nous voulons que notre vie devienne belle, bonne, féconde, attachante, heureuse et réussie.

            Nous devons mourir, à nos instincts mauvais, à nos vices, à nos dépendances asservissantes, à notre égoïsme, à notre cupidité, à l’esclavage de l’avoir, du posséder, de l’accumuler. Nous devons mourir à l’illusion de la satisfaction, du bien-être et du bonheur par la consommation impulsive et démesurée. Nous devons mourir à l’angoisse du pouvoir, qui nous pousse à vouloir être supérieurs aux autres, plus performants que les autres, plus importants et plus puissants que les autres …

Jésus ici nous avertit que si nous ne réussissons pas à faire mourir en nous cette partie obscure et sinistre de notre nature, jamais l’homme nouveau, libre et transfiguré que nous sommes appelés à devenir, ne verra la lumière; jamais une meilleur forme d’humanité ne pourra naître en notre monde.

            Cette loi du mourir et du lâcher prise est une loi nécessaire à notre croissance humaine et spirituelle, si nous voulons grandir en conformité avec l’esprit de Dieu, tel que l’Homme de Nazareth nous l’a montré agissant dans sa vie. Ainsi ce texte d’évangile veut-il nous faire comprendre qu’il faut que, quelque part, nous fassions taire ou que nous éliminions ce qui vient de notre esprit, pour faire place à l’esprit qui vient de Dieu. Il faut que notre ego meure et avec lui notre vision et notre perception limitée, opportuniste, égoïste, matérialiste de la réalité, pour qu’elles soient remplacées par ce regard d’amour «divin» posé sur toute chose qui fait jaillir en nous la source du soin, du respect, de la compassion, de la tendresse et du don de nous-mêmes qui procurent du sens, valorisent et accomplissent notre vie.

            C’est en cela que consiste la grande loi de la vie et de sa bonne réussite. La vie, tu l’as reçue non pas pour la retenir, mais pour la donner; non pas pour la posséder pour toi tout seul, mais pour la partager. Finalement, cet évangile nous révèle que, sur l’échiquier de la vie, il faut jouer la partie du «qui perd, gagne». Et l’ironie dans tout cela, c’est de constater que celui qui ne veut mourir à rien (c’est à dire qui ne veut pas changer, se rénover, se corriger , évoluer , croître…) est déjà un mort-vivant. En effet, il ne réussira jamais à découvrir et à développer tout le potentiel de bien, de bonté, de générosité,  d’empathie et de don de soi que Dieu a déposé dans les profondeurs de son cœur.

Comme le grain de blé, nous devons tomber à terre et mourir, pour porter du fruit.. Tomber à terre et mourir signifie nous salir les mains et nous confronter avec la dure réalité de la vie; payer de sa personne; trouver les solutions adéquates aux problèmes concrets de l’existence; porter aide et soulagement à ceux qui se trouvent dans le besoin, la détresse, l’injustice, l’oppression. En tant qu’humains et chrétiens, nous n’avons pas le droit de dire à ceux qui souffrent (comme on le faisait souvent autrefois dans nos églises): « Endurez, acceptez vos maux et vos épreuves avec foi et patience; la vie est une vallée de larmes. Jésus aussi a souffert sur la croix ; souffrez, vous-aussi accumulerez des mérites devant Dieu qui vous donnera votre récompense au ciel ... ».

Tomber à terre comme le grain de blé signifie renoncer à se voir placés plus haut que les autres; à se croire supérieurs aux autres; plus grands, plus importants, avec plus de droits et de privilèges que les autres.

Tomber à terre comme le grain de blé signifie accepter le caractère vulnérable de notre nature, nécessairement affectée par le terreau humain dans lequel elle a été plantée. Cela signifie donc être capable d’accepter notre sensibilité, nos moments d’obscurité, d’égarement, d’angoisse, de peur et de pleurs, ainsi que nos heures d’extase, de joie et de bonheur.

            Tomber à terre comme le grain de blé signifie aussi être capable d’apprivoiser et de se pacifier avec nos faiblesses, nos limites, nos défauts, nos erreurs, nos fautes, comme étant des blessures et des entailles que la vie forme inévitablement dans la paroi de notre vécu quotidien, mais qui peuvent cependant servir de tremplin ou de point d’appui pour grimper à un niveau plus élevé de notre existence.

Il y des personnes qui ne vivent que pour elles-mêmes, Elles sont une graine qui meurt, mais qui ne porte pas de fruit. Leur existence n’est d’aucun aide, d’aucun soutien à personne. On ne peut rien apprendre, ni rien prendre d’elles. Elles sont comme une semence qui ne s’est jamais enracinée ; qui n’a jamais acquis de la profondeur, qui n’a jamais germée, jamais grandie, jamais mûrie, qui est restée stérile, ne donnant donc aucun fruit.

            Il y a des individus qui ont toujours vécu à la surface, au ras du sol, sans aucune spiritualité. Ils n’ont acquis ni aucune sagesse, ni aucune profondeur. Ils n’ont jamais regardé en haut, mais toujours en bas. Ils n’ont jamais essayé de percer aucun mystère. Ils n’ont jamais aperçu d'anges. Ils n’ont jamais ressenti la nostalgie du paradis perdu ou d’un monde habité par des esprits pleins de grâce, d’amour et de bonté. Ils n’ont jamais entendu les arbres parler. Ils n’ont jamais eu l’impression que, dans les champs et les jardins, les fleurs s’habillent de leurs plus belles couleurs pour se séduire et se faire la cour. Ils n’ont jamais remarqué que sur les arbres et dans les buissons les oiseaux se gazouillent des chansons d’amour. Pour ces gens le monde est sans poésie, sans charme, sans ouverture, sans fantaisie, sans esprit..

            Ces gens vivent dans un monde gris, opaque, fermé et insignifiant. Ils passent le meilleur de leur temps à travailler, à gagner de l’argent, à faire carrière, à gérer leur commerce, à bichonner leur voiture, à mettre en ordre leur garage, à faire des réparations à leur maison; à apporter des améliorations à leur chalet ; à cuisiner des gueuletons avec les amis; à faire des voyages ; à tuer le temps devant la PlayStation ou la TV; à commérer avec les copains et les copines sur les réseaux sociaux ; à acheter et accumuler toute sorte de gadgets et bébelles inutiles, question d’être à la fin pointe de la technique et du progrès et de ne pas se sentir inférieurs aux copains… Il n y a rien de mal en tout cela ! Mais le mal c’est de ne mettre la valeur de sa propre vie qu’en cela !

Il est dramatique de constater qu’il existe un grand nombre de personnes (j’oserais presque dire qu’il s’agit de la majorité) qui passent à travers la vie sans jamais se douter qu’il est possible de donner une profondeur spirituelle à leur existence. Ces individus n’auront peut-être fait aucun mal, mais ils n’auront fait aucun bien. Ils mourront tristes, en laissant le monde comme ils l’ont trouvé, sans aucune trace de leur passage. Ils n’auront apporté aucune amélioration. Ils n’auront construit rien de durable ni de valable. Ils auront vécu inutilement, en gaspillant leur temps, en remuant de l’air, en s’agitant pour des banalités. N’ayant vécu que pour eux-mêmes, ils mourront sans deuil, sans regrets, sans larmes de la part de personne.

Ils auraient pu devenir un arbre majestueux pour le bonheur et la satisfaction de beaucoup; mais ils ne se sont pas préoccupés de le faire grandir. Ils ont eu peur des problèmes et des complications que cela pouvait leur procurer. Ainsi l’arbre de leur vie est-il resté stérile. Il n’a jamais produit les fruits qu’il aurait pu donner.

« Ne soyez pas de ces gens là » - nous avertit le Maître dans l’évangile de ce dimanche -  « comme moi j’ai fait avec ma vie, vous aussi donnez la vôtre ! C’est la seule façon que vous avez de transformer votre existence transitoire en une source de satisfaction et de bonheur éternels. »

Bruno Mori - mars 2018






mardi 27 février 2018

APPELÉS À NOUS TRANSFIGURER

(Marc 9, 2-10, 2e dimanche de Carême B)

Dimanche dernier, l’évangile nous présentait l'image du désert, de la solitude, de la possibilité de faire de mauvais choix, la tentation de choisir des chemins faciles, mais trompeurs. Aujourd'hui, le texte de l’évangile nous propose l'image de la lumière, de la joie, du bonheur, de la plénitude, de toucher le ciel du doigt.

La «transfiguration» consiste à voir des choses qui ne peuvent pas être vues avec les yeux de la tête, mais seulement avec les yeux du cœur. Et puisque beaucoup n'ont pas les yeux du cœur, ils sont privés de ces visionsL’évangile de ce dimanche veut répondre à la question de savoir ce qui nous rend vraiment heureux dans la vie. Il tente de décrire à quoi nous ressemblons, lorsque nous nous sentons au paradis, c'est-à-dire, remplis de bonheur, habités par la présence envoûtante et gratifiante d’un grand amour.

Si vous êtes déjà tombé amoureux, si vous avez déjà perdu la tête et fait des choses folles pour quelqu'un, si vous avez déjà vu le monde comme un paradis et un immense jardin de fleurs parce que quelqu'un, un jour, vous a dit qu'il vous aimait, alors vous pouvez comprendre l'évangile d'aujourd'hui. C’est l’évangile de l’amour qui transforme et transfigure.

 Avez-vous déjà vu les yeux d'une maman quand elle voit pour la première fois son enfant, après le travail et la douleur de l’accouchement? Avez-vous déjà vu l’expression d'un petit enfant bercé dans les bras de sa mère? Avez-vous déjà remarqué les visages radieux de deux amoureux qui se regardent avec ravissement dans les yeux ? Avez-vous déjà vu la beauté extatique des amants après les jeux et les ardeurs de l'amour ? N’est-ce pas là des visages transfigurés, lumineux, enveloppés de charme et de grâce, pétillants de bonheur, de béatitude, brûlants de vie et de désir de vivre?

Dans notre monde rationnel, scientifique et machiste, il existe des gens qui pensent qu'être des personnes sensibles, qui se laissent conduire par les sentiments, par leur cœur, est un signe d’imperfection et de faiblesse. Mais c’est plutôt le contraire qui est vrai.

La sensibilité est le signe d’une plus grande perfection de l’être. Demandez à n’importe quel chauffeur de voiture quel est le moteur qu’il préfère : sensible ou engourdi? Pour un humain, être sensible signifie être plus vivant, plus captivant, plus attachant, plus performant, car plus prêt et plus apte à réagir, à s’activer, à entrer en mouvement, en motion (e-motion) sur la route de la vie, en présence du monde et des personnes qui l’entourent.

 Être sensible signifie être plus disposé à vibrer en harmonie avec la beauté du monde, mais surtout avec la situation existentielle des personnes ; à se laisser affecter autant par leurs joies que par pour leurs peines ; autant par leur bonheur que par leurs malheurs.

C’est donc la sensibilité que nous développons qui fait battre notre cœur au rythme de la palpitation du monde et qui réalise finalement notre «transfiguration». En effet, la sensibilité change la configuration de notre personne, en la poussant à voir au-delà (trans) de sa «figure» naturelle, habituelle et banale ; au-delà aussi des limites de son individualité rationnelle, forcement aride, froide, rigide, facilement renfermée, repliée sur elle-même, pour l’élever au niveau supérieur de la rencontre émue, sensible et «amoureuse» avec le monde qui est au-delà de sa petite personne, afin de se déployer ainsi au soleil de l’amour (de Dieu et des frères humains) où elle pourra s’assouplir, s’attendrir, s’affiner, s’embraser et devenir un être de lumière.

La sensibilité qui «transfigure» consiste donc à voir les gens pour ce qu'ils sont vraiment au-delà de leur «figure» ou de leurs apparences (trans-figura-tion); à deviner ce qu’ils sont vraiment dans les profondeurs secrètes de leur cœur; à entrevoir leur véritable identité et la vérité profonde de leur être; à découvrir leur vrai visage, leur figure créée par Dieu, celle qui n'a pas été déformée par les peurs, les souffrances, la culpabilité, les erreurs, les anxiétés et les angoisses de la vie.

L'évangéliste Jean dit que "Dieu est amour". Il nous dit aussi que seulement ceux qui savent s'ouvrir et vivre dans l'amour peuvent comprendre Dieu et vivre de Dieu. Il s’en suit que ceux qui ne savent pas ouvrir leur cœur à l’amour, pourront peut-être avoir des idées sur Dieu, mais ils ne pourront jamais le sentir et l’expérimenter comme une Réalité capable de changer leur vie.
Jésus était un homme qui savait aimer; il était animé par un grand amour; il était un homme passionné de Dieu et immensément sensible aux situations humaines de ses frères ; il possédait un feu qui embrasait tous ceux qui l’approchaient.

L’homme ne saisit pas Dieu, n’entre pas en contact avec Dieu avec sa tête, mais seulement avec son cœur. Tous ceux qui ne peuvent pas se permettre des sentiments ; qui sont incapables de s’émouvoir, de s’attendrir, de s’émerveiller, de s’extasier, de désirer, de rêver, de pleurer, de compatir… ne pourront jamais être en syntonie avec l’esprit et la musique qui viennent de Dieu. Ils ne pourront jamais avoir les antennes aptes à capter et à ressentir les murmures de sa présence. Ils ne seront jamais de véritables amants.

Nous devons donc permettre aux sentiments, aux émotions, aux désirs, aux rêves, aux regrets, aux pleurs… d’entrer en nous  Il faut laisser la vie nous envahir. Il faut laisser vivre la vie en nous. Il faut permettre qu'elle naisse, qu'elle bouge (e-motion), qu’elle nous bouleverse, qu’elle nous emporte, qu’elle nous transforme. Sinon, immergés dans l'océan, nous chercherons toujours de l'eau.

 Et si cela ne nous arrive pas, il vaut mieux que nous nous fassions soigner. Il vaut mieux que nous nous demandions si notre cœur vit encore en nous ou s'il n’est pas déjà mort. Parce que la capacité de s’émouvoir, de frémir, de s’attendrir, de ressentir … dit combien nous sommes vivants.

S'il vous arrive de pleurer de joie, de vous sentir si heureux que vous avez l’impression que rien ne vous manque ; s’il vous arrive de vous sentir enflammés comme le soleil ou profonds comme la mer ; de vous sentir si comblés, si riches, que vous avez l’impression d’être déjà au ciel, bercés par l’immensité du Tout, au point que vous avez envie d’appeler (comme Françoise d’Assisi) les étoiles «mes sœurs» et les planètes «mes frères», les animaux «mes amis», une fleur ou un arbre «ma beauté» … eh bien, sachez que vous vous vivez votre «transfiguration».

Le monde dira que vous être devenus fous et continuera d'être malheureux. Mais vous, s’il vous plait, continuez d’être fous! Peut-être vous sentirez-vous un peu différents des autres, mais vous serez tellement, tellement plus heureux!

MB

lundi 19 février 2018

LE COMBAT D'UNE VIE

(Marc 1, 12-15 - 1er dim. carême, B)

Comme chaque année, la liturgie du premier dimanche de Carême nous présente l'épisode des "tentations de Jésus" dans le désert, cette année dans la version concise et lapidaire de Marc. La place du combat est le désert et les protagonistes sont: l'Esprit - Jésus - le Diable... tous avec une tâche spécifique. Voyons cela plus en détail ...

Désert et solitude : Le terme grec de l’évangile qui est habituellement traduit par le mot «désert», peut aussi être traduit par "solitude". Je préféré cette dernière traduction qui, au début de notre voyage du carême, nous fait découvrir l'immense valeur que peut avoir le fait d’«être seul avec soi-même»; de chercher la solitude, afin de découvrir la valeur de la relation et de la communion avec Dieu et les autres.

L'Évangile, contrairement à ce que l’on pourrait penser, nous dit que, lorsque l'homme essaie d'être seul pour récupérer des espaces pour lui-même, afin d’entreprendre un voyage de recherche, de réflexion, d'introspection, c’est précisément en ces moments de solitude qu’il découvre, non seulement d'être quelqu'un, d'avoir une identité, une valeur, un but, mais aussi de n’être jamais vraiment seul, mais établi dans une relation constante et nécessaire avec la création entière , sans laquelle il lui est impossible se réaliser en tant qu'homme. Ainsi, l'évangile nous dit que la solitude n'est pas une valeur en soi, mais un moyen de récupérer et de mieux vivre sa relation avec le Mystère Ultime, tel qu’il se manifeste dans la nature et dans nos frères humains.

Voilà pourquoi dans de la tradition chrétienne la solitude a été comprise comme une valeur et a conduit un grand nombre de personnes à la découverte du Dieu de Jésus (Pères du désert, les cénobites, la tradition monastique et ainsi de suite.) Lorsque la société ne donne pas ou n’offre pas assez d’espace pour un voyage vers la compréhension de soi-même, alors il faut que chacun puisse trouver le temps de s’évader loin de l’agitation et du tumulte du monde, pour susciter ou occasionner des rencontres qui transforment et donnent plus de sens à sa vie.

Dans la solitude souvent nous découvrons la présence d’un Mystère qui nous englobe et nous dépasse. Nous découvrons la compagnie de Dieu ... Dieu se rend présent dans le silence de l'homme !!! Une sortie du bruit du monde, un temps de solitude, de silence, de calme, de méditation ou de prière pourraient être le secret d’une transformation ou d’un renouvellement intérieur et le début d'une solution aux nombreux problèmes qui perturbent et agressent notre existence. Alors, pourquoi ne pas essayer avec ce Carême ?

L'Esprit : Dans l’évangile que nous venons de lire il est dit que c’est l’Esprit de Dieu, dont Jésus est rempli, qui le pousse vers la solitude du désert où il découvrira la vérité sur sa personne, sa mission et le but de sa vie. La tâche de l'Esprit est d’éclairer et de guider, mais cette possibilité doit lui être rendue possible, offerte. L’esprit qui vient de Dieu doit pouvoir trouver un porte ouverte pour entrer, une antenne dressée pour être capté. Le travail de l'Esprit vise à éclairer, clarifier la vie et les choses de la vie et à nous aider à la syntoniser sur les valeurs qui viennent de Dieu. Il est bon de souligner que Jésus, « conduit par l'Esprit», est capable de trouver sa vérité, le vrai sens de la Parole des Écritures ... et de se syntoniser sur la longueur d’onde de Dieu; ce que le Diable ne réussit pas à faire.
Ceux qui vivent dans l'Esprit deviennent des êtres sensibles à la lumière de la vérité ;  vivant dans la lumière, ils deviennent des êtres de lumière. Leurs yeux s’ouvrent. Ils peuvent alors voir et comprendre où se trouve et en quoi consiste la vérité de leur être et quelles sont les valeurs qui les enrichissent vraiment et qui donnent sens et plénitude ultime à leur vie. Parce que ouvertes et sensibles à l’action de l’Esprit, ces personnes réussissent à se construire une "spiritualité", à devenir plus « spirituelles ». Cela leur permet de donner luminosité, transparence et profondeur à leur existence. Cela fait d’elles des individus particulièrement attachants et des modèles particulièrement réussis d’humanité, que l’on a envie de suivre. C’est cela que Jésus a été et continu d’être pour tous ses disciples que nous sommes.

Le Diable : Le diable est dans la Bible le symbole et la personnification de tout ce qui se décompose en nous et nous détruit en tant que personnes. Dans ce récit des tentations, le "diable" semble être le protagoniste incontesté, comme l’égoïsme, le repliement sur nous-mêmes, l’envie de prévaloir sur les autres et de leur faire du mal, l’est souvent dans notre vie. Son rôle est de diviser (dia-bolos). En fait, il essayera de séparer Jésus du Père... et de frapper chaque être humain au plus profond de lui-même, dans ce qu'il a de plus précieux en tant que personne: sa capacité d’aimer gratuitement, librement et de créer des relations de communion et de fraternité.

La psychologie et les sciences humaines sont unanimes à affirmer que l’être humain n'est pas heureux, perd ses repères, est perturbé, angoissé et même suicidaire, quand il n'est pas capable de bâtir des relations (saines et satisfaisantes), ou lorsqu’il n’a pas une bonne relation avec soi-même. Car l'être humain est par définition un animal qui ne s’humanise et ne se réalise en tant que personne qu’à travers sa capacité à entrer en relation et de créer des relations. Sans des bonnes relations avec la Réalité qui l’entoure, ou lorsque cette capacité à créer des relations ne fonctionne pas, l’être humain se déshumanise et meurt.

À travers son langage symbolique, le récit évangélique veut nous dire que le diable (le mal) manifeste sa force et son pouvoir sur l’homme lorsque celui-ci ne veut pas ou ne peut pas trouver la bonne relation avec lui-même, son prochain et avec Dieu. L’Évangile nous invite alors à nous fortifier avec le " remède " de la Parole et de l’Esprit de Dieu proclamés par Jésus, afin que nous puissions être équipés pour faire face à la tentation de nous fermer sur nous-mêmes et de nous séparer de nos frères.

Jésus: Jésus montre que la fidélité à Dieu est possible et que les tentations peuvent être surmontées. Il est la preuve vivante que rien n'est impossible à l'homme qui se laisse guider par l'Esprit. Ainsi, dans le désert, il devient le prototype de l'homme  fidèle qui, parce qu’il a réussi à établir une bonne relation avec Dieu, parvient aussi à vivre une bonne relation avec soi-même et son prochain.

A la fin, le texte de l’évangile dit que le diable "s'éloigna de Jésus pour un moment": sans doute pour signifier que la tentation et l’attrait du mal nous guettent continuellement et que la cohérence et la fidélité aux exigences et aux appels de l’Évangile constituent le combat de toute une vie. Mais le texte dit aussi que nous avons l'aide de l'Esprit, lequel nous suggère les stratégies à prendre et les tactiques à mettre en œuvre pour nous réaliser comme humains accomplis et comme enfants de Dieu.



 BM 2018 

mardi 6 février 2018

ON A TOUS BESOIN D'AMOUR

La belle-mère avec la fièvre

 ( 5e dim. ord. B – Mc 1, 29-39)

L'Évangile d'aujourd'hui nous présente une journée « typique » de Jésus : Jésus prêche et guérit. Ce sont les deux principales activités de Jésus.

            Le texte commence par le récit de la guérison de la belle-mère de Pierre qui était au lit avec la fièvre. Il faut avoir présent à l’esprit que les évangiles sont des documents catéchétiques écrits dans le but de parfaire la qualité de la foi des premières communautés chrétiennes. Si tous les trois évangiles synoptiques nous ont transmis cette anecdote, cela signifie qu’ils lui attribuaient une importance symbolique et une valeur spirituelle qui vont bien au-delà d’un simple renseignent de chronique journalistique. C’est à nous alors de découvrir le message que ce bref récit veut nous transmettre. Essayons.  

Alors que les Évangiles sont totalement muets sur l’état civil des autres apôtres, ce passage nous annonce ouvertement que Simon Pierre était un homme marié. L’évangile nous raconte aussi que quelque temps auparavant, Simon et son frère André, qui vivaient de la pêche, sur un coup de tête, avaient quitté leur profession, laissant bateau et filets sur la grève, pour suivre un certain Jésus de Nazareth qu’ils pensaient être le messie attendu. La même chose était arrivée à deux autres frères, Jacques et Jean (Mc.1,16-20). Et voilà que maintenant les quatre nouveaux disciples ne trouvent rien de mieux à faire que de s’inviter, avec Jésus, chez Pierre, pour fêter ensemble leur nouvelle carrière de «pêcheurs d’hommes».

Vous pouvez imaginer ce que pouvaient penser de tout cela les deux femmes de la maison  de Pierre qui, soudainement, se sont retrouvées seules et abandonnées par celui qui était le seul pourvoyeur et soutien de la famille !  

On peut alors comprendre la fièvre de la belle-mère de Simon qui, veuve depuis quelques années, plus expérimentée et plus futée que la jeune épouse un peu niaise et ingénue de Pierre, s’inquiète et panique autant pour son présent que pour son avenir. Elle ne réussit ni à comprendre ni à accepter la nouvelle tournure que la vie de son genre a prise au cours de ces derniers temps. On peut facilement s’imaginer la réaction et les propos que cette femme a dû tenir : « Mais il est devenu fou ou quoi ? Il a perdu la tête ! Comment peut-il partir derrière cet illuminé de Nazareth ! Qu’est-ce qu’il lui a pris? Mais c’est un irresponsable ! Il nous met tous dans le pétrin ! Il ne peut pas nous faire une chose pareille ! Nous ne sommes pas des riches ! Comment allons-nous vivre ? Qui va s’occuper de nous, des enfants, de la maison, de l’entreprise ? Est-ce que ce vagabond, qui se prend pour le messie, va nous donner à manger ? Est-ce qu’il va payer un salaire à Simon ? C’est moi qui vai devoir écouter les ragots des voisins ! « Eh, madame, est-ce vrai que votre gendre a laissé sa femme pour partir avec un homme ?».

Une chose est certaine, la belle-mère de Pierre est une femme qui a les deux pieds sur terre. Elle pense aux conséquences économiques et sociales de cette bizarre décision de Pierre. Elle perçoit l’apparition de Jésus comme une intrusion et une agression dans sa vie et celle de sa famille. «Qu’est-ce qu’il veut de nous cet homme ? De quel droit vient-il chambarder et bouleverser notre existence, en manipulant et en perturbant l’esprit de ces pauvres nigauds influençables, ignorants et naïfs ?»

 Il ne faut donc pas s’étonner que la belle–mère, affectée au plus profond d’elle-même par cette épreuve, soit tombée malade. Elle est pleine de colère; elle brûle de rage à l'intérieur. C’est pour cela qu’elle fait de la fièvre ! Et quand elle apprend que les quatre pêcheurs séduits et ensorcelés par Jésus, s'invitent à manger chez elle avec l’ensorceleur, c’est la goutte qui fait déborder le vase. Elle ne voit plus clair; elle ne tient plus débout et va se cacher dans sa chambre, sous prétexte d’être malade :. « Qu'ils se débrouillent tous seuls, cette bande de fous !!! S'ils pensent que je vais leur faire à manger... ils peuvent toujours courir !!!» se dit-elle.

Mais Jésus, qui est fin connaisseur de l’âme humaine et de la psychologie féminine, comprend tout de suite la situation et saisit immédiatement l’état d’âme de cette femme. Il va donc la rencontrer et il lui parle. L'Évangile nous dit qu'il «s’approche» d’elle et qu'il «lui prend la main». Jésus avait compris que cette femme, restée veuve à un jeune âge, souffrait et déprimait depuis longtemps à cause de la solitude et de la frustration qui l’avaient aigrie et qu’elle avait donc un besoin énorme d’attentions, de tendresse et d’amour.

Jésus avait compris que les soucis qu’elle se faisait, la responsabilité qu’elle ressentait, l’importance qu’elle attribuait à sa présence dans la maison et les affaires de son gendre, n’étaient qu’une forme de compensation, une façon de combler un manque, un vide et une insatisfaction profonde dans sa vie, causés par de le fait de ne plus se sentir voulue et appréciée à son goût en tant que femme et personne.

Maintenant, au contact de Jésus qui s’est fait «proche» d’elle et qui la touche avec tendresse, cette femme découvre que c’est peut-être en acceptant, elle aussi, la présence de cet homme dans sa vie, qu’elle pourra assouvir sa faim d’affection et de réalisation personnelle.

 Ainsi se laisse-t-elle toucher par Jésus et ce contact la vide de sa colère ; la remet sur pieds; rallume en elle la confiance en la vie; fait disparaître sa fièvre, pour en susciter une nouvelle, faite d’ardeur, d’énergie, d’élan, de désir brûlant de s’approcher d’accompagner elle aussi cet homme, en acceptant finalement de le «servir».

Qu'est-il arrivé ? Il est arrivé qu’au contact de Jésus, de son regard, de son sourire, de son empathie, de sa bonté, de ses paroles, de l’énergie qui se dégage de sa personne, cette femme a fini par être ensorcelée et séduite elle-aussi. Et cette fascination l’a guérie de sa maladie, en la faisant passer de l’antipathie à la sympathie ; de l’aversion à l’affection; de l’évitement et la fuite loin de Jésus, au désir de vivre en sa proximité dans l’espoir de pouvoir enfin revivre à nouveau à la portée du cœur de cet homme et à l’ombre de son extraordinaire personnalité.

De cet épisode, nous pouvons apprendre quelque chose nous aussi.

Beaucoup de gens se détestent simplement parce qu'ils ne se connaissent pas; parce qu’ils sont centrés sur eux-mêmes. Ils ne voient qu’eux-mêmes et leur point de vue. Ils s'enferment dans leurs convictions et leurs préjugés. Ils ne ressentent que leur propre douleur. Ils ne veulent pas écouter et dialoguer.

Certes, lorsqu’on a été blessé, il est normal de se renfermer : mais si nous restons fermés dans le ressentiment, dans le silence acrimonieux, il n'y a pas de sortie possible, ni espoir d’un nouveau départ. Il n’y a pas de possibilité de rencontre et de rapprochement. Si nous restons sur le plan de la colère, si nous ne faisons que la guerre, rien ne sera jamais résolu, et, de plus, nous nous condamnerons nous-mêmes à une vie misérable, aigrie, révoltée, sans souffle et sans bonheur.

Mais si nous nous rencontrons dans la douleur, dans le dialogue, dans l’empathie et le pardon, alors tombent les raisons de la haine et de la rancune. Alors une vie meilleure devient possible, car ennoblie par la magnanimité de la réconciliation, du pardon et de l’amitié conquise et retrouvée et par la grandeur de la personne qui peut commencer une vie nouvelle beaucoup plus humaine et plus épanouie.  

Voyez cette femme ! Tant qu’elle se bat contre Jésus, celui-ci ne peut pas la guérir. Mais lorsqu’elle se laisse approcher, lorsqu’elle l’écoute ; lorsque les deux interlocuteurs cherchent honnêtement, sincèrement et sans parti pris à se comprendre et à saisir les raisons de leurs comportements et de leurs divergences, lorsqu’ils réussissent à se serrer la main et à se toucher le cœur, alors les distances, les préjugés, les différences, les divisions, les hostilités disparaissent. Les fièvres tombent. Les orages disparaissent. Un soleil plus éclatant vient égayer notre existence.



Bruno Mori – Montréal – février 2018 

samedi 3 février 2018

JÉSUS ET LA SYNAGOGUE


(4e dim ord. B – Mc.1, 21-28)

Chez les juifs, la synagogue était l’institution officielle de l’enseignement religieux. Elle était le symbole de la doctrine et de l’orthodoxie religieuse proclamée par des maîtres reconnus, institués et patentés : les scribes. Elle était le haut lieu par excellence de la proclamation de la Torah, de son explication et de son interprétation.

Jésus de Nazareth, à cause de ses convictions, de l’originalité de sa pensée et du caractère critique et contestataire de sa personnalité, a toujours eu un rapport conflictuel avec la synagogue. Dans les évangiles, chaque fois que Jésus entre dans une synagogue la guerre éclate. Il est contesté. Il est chassé. Il est condamné à mort. C’est une façon de dire que la vision religieuse de Jésus et celle des scribes ne sont pas compatibles.

La synagogue est donc une institution fréquentée par les bons croyants, les pieux juifs bien intégrés dans le système religieux; par des gens sans problèmes qui acceptent les dogmes, respectent les règles, suivent les lois sans discuter, sans se poser de questions et qui n’aiment surtout pas les changements et que l'on vienne les déranger dans leurs croyances rassurantes et bien établies.

 Jésus, par contre est l’homme libre et contestataire. Il est l’homme de la rue, le vagabond de Dieu qui ne se laisse emprisonner par aucun parti, ni aucune idéologie. Il n’appartient à aucune classe. Il n’est ni scribe, ni lévite, ni prêtre, ni clerc, ni membre d’aucune hiérarchie religieuse. Il est un simple laïc qu’aucune norme, qu’aucune disposition de la religion officielle ne réussissent à encadrer ou à embrigader. Il professe une liberté souveraine vis-à-vis des contraintes et des obligations de la religion officielle. Il se sent autorisé à avoir ses propres opinions, à critiquer les autorités, à enfreindre les règles ; à s’insurger contre l’instrumentalisation de la religion et des croyances en faveur et au bénéfice du système religieux en place ; à ressentir de la colère contre les abus du pouvoir, l’hypocrisie des dirigeants, le formalisme de la pratique cultuelle, le grotesque de certains comportements cléricaux.

Jésus déteste les titres, les insignes de pouvoir, les courbettes, les honneurs. Il n’accepte que l’appellation de Rabbi, «Maître» , que les gens lui donnent, parce qu'il a conscience qu’il est le seul à proposer un enseignement et à posséder une parole qui ouvre à la vérité sur soi, sur Dieu et sur le monde et qui libère et valorise ceux qui l’écoutent.

L‘évangéliste Marc insiste sur le fait que Jésus enseignait avec autorité. Jésus ne parle pas au nom de quelqu'un d'autre, comme faisaient les scribes qui, ayant derrière eux une longue tradition d’interprètes, ne faisaient que répéter la pensée des maîtres qui les avaient précédés. L’enseignement des scribes est conventionnel, stéréotypé, figé, il n’encourage ni les changements ni l’ouverture d’esprit. Pour les scribes, le bon et pieux juif est celui qui se garde dans la stabilité de ses habitudes et ses observances religieuses, dans le respect des traditions, dans la soumission à la Torah qui manifeste la volonté de Dieu.

Jésus, par contre, parle de ce qu’il a à cœur. Sa parole exprime tout ce qu’il est lui-même, les convictions et les valeurs qui le font vivre. Elle communique sa pensée, le fruit de sa réflexion, le résultat de sa prière et de sa contemplation, sa vision intérieure, son expérience intime de Dieu. Dans sa parole il se livre lui-même. Jésus sait que sa parole est la sienne, certes, mais qu’elle est aussi l’écho d’une autre Parole écoutée et recueillie dans la profondeur de son expérience de Dieu. Il dira « Ma parole, n’est pas la mienne, mais celle du Père qui m’a envoyé ».

C’est pour cela que sa parole est neuve, originelle, déstabilisante, révolutionnaire. Elle encourage la conversion, la transformation, le renouvellement. Elle ouvre de nouveaux horizons. Elle indique de nouveaux chemins. C’est pour cela aussi que sa parole frappe, secoue, bouleverse, surprend, émerveille, fascine, fait toujours réagir ceux qui l’écoutent sans parti pris. Elle ne laisse personne indifférent. C’est une parole qui «porte », car elle nous «apporte» non pas des vérités à croire, mais une nouvelle vision de la Réalité qui rend possible une façon de vivre autrement plus libre, plus valorisante, plus sereine et donc, finalement, plus humaine et plus épanouie.

Le Dieu prêché dans la Synagogue est un Dieu vieux, bougon, triste, exigeant, qui cherche des sujets soumis et dévots ; qui fait dépendre le «salut» de la vertu, de la morale, de la fidélité, de l’obéissance et des observances ; qui semble lier sa bienveillance aux vertus, aux mérites, à la «justice» de ses adorateurs, c’est-à-dire à l’honorabilité que chacun s’est bâtie aux yeux de Dieu et aux yeux des hommes.

Le Dieu de Jésus, au contraire, est un Dieu jeune, espiègle, aventurier, qui aime les défis, les aventures, les voyages, la découverte de nouveaux pays, la contemplation de nouveaux paysages. Il aime les gens qui bougent, qui expérimentent, qui cherchent, qui évoluent, progressent, réagissent, s’opposent, discutent, se trompent, font la fête, dansent, aiment...

Le Dieu de Jésus est un Dieu qui n’aime pas voir les gens se bloquer, se figer, s’immobiliser sur le bord de la route, regarder continuellement en arrière, avoir peur d’avancer, voir le danger et le mal partout et se barricader derrière les murs de leur vieille maison, afin de passer une vie sans histoires et sans remous, mais qui est, inévitablement aussi, une vie plate, sans souffle, sans progrès et sans intérêt.

Le Dieu des scribes est un Dieu que l’on doit craindre et duquel on doit acheter les faveurs et la protection au prix de sacrifices et d’une observance scrupuleuse de sa volonté, explicitée dans une infinité de normes qui finissent par étouffer le pieux pratiquant, en lui rendant la vie impossible.

Le Dieu de Jésus, par contre, est un Dieu qui n’exige rien, mais qui donne toujours le premier; qui donne sans compter; qui donne à tous sans différences ni préférences et duquel nous recevons, avec une générosité et une largesse débordantes, «grâce sur grâce».

Finalement, c’est une conception totalement différente de Dieu qui oppose l’enseignement de la synagogue et l’enseignement du Maître de Nazareth. Dans la synagogue, nous sommes là pour un Dieu qui nous écrase avec ses exigences. Dans la doctrine de Jésus, Dieu est là pour nous, pour nous libérer de nos peurs en nous faisant grandir dans la confiance amoureuse de sa présence. Dans la synagogue, Dieu a besoin de nous (de notre soumission, de notre foi, de notre adoration, de notre culte) pour être Dieu et pour se sentir Dieu. Dans l’enseignement de Jésus, l’homme a besoin de Dieu pour devenir plus humain et pour connaître la source de son être véritable et de son authentique bonheur.

De sorte qu’il n’y a plus grand chose en commun entre la synagogue et Jésus. La parole de Jésus introduit les germes d’une fermentation et d’une révolution qui un jour feront éclater le vieux système religieux juifs. Jésus vient chambarder les anciens repères et en produire de nouveaux. Beaucoup de pieux juifs se sont sentis totalement déstabilisés et désorientés devant l’originalité et la charge contestatrice de la doctrine du Maître de Nazareth. C’est la constatation que Marc met sur la bouche de l’homme dans la synagogue, tourmenté par les mauvais esprits de la scrupuleuse et formelle observance de la Torah et que la longue fréquentation de la religion avait fini par rendre encore plus malade et tourmenté: «Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth? Es-tu venu pour nous perdre?».

Il faudra attendre que cet homme, au contact avec la personne de Jésus et par l’ouverture à sa parole, soit capable de se libérer de tous les conditionnements de son ancienne éducation, de toutes les fausses idées qu’on lui avait inculquées, des fausses croyances qu’il avait accumulées, pour qu’il récupère sa liberté et sa véritable identité. Certes, pour cet homme, le travail de restructuration et de libération n’a pas été une tâche facile. Il a été secoué avec violence. Il a souffert. Il a poussé de grands cris. Il a subi un déchirement intérieur extrêmement éprouvant. Mais c’est le prix que ce genre de personnes doivent payer pour leur guérison intérieure et pour renaître à une nouvelle forme de vie.
  

 Bruno Mori


lundi 15 janvier 2018

CES REGARDS POSÉS SUR NOUS...

(Jn 1,35-42 - 2e dim. ord. B - 2018)

1. Ces regards posés sur nous  

Dans ce passage de l’évangile de Jean, on sent encore le frémissement ému de la première rencontre du disciple que Jésus aimait avec son Maître, dont le souvenir est resté gravé dans sa mémoire.

Dans ce texte, écrit longtemps après les événements, nous assistons encore aujourd’hui à ce jeu de regards qui a dû tant impressionner le disciple: jeu de regards chargés d’attente, d’émotion, d’admiration, de sympathie et d’amitié posés sur les personnes et qui a eu comme effet de les changer pour toujours. Le Baptiste et deux de ses disciples fixent leur regard sur Jésus qui approche. Celui-ci se retourne et les regarde. Les disciples le regardent et lui demandent où il habite. Le Maître leur dit de venir voir. Les disciples le suivent, ils voient et ils restent avec lui ce jour-là et tous les autres jours de leur existence.

Il y a ici comme une invitation non pas à éviter ou à ignorer les regards des autres, comme nous faisons habituellement, mais à les saisir, à se laisser interpeller, affecter, toucher et pénétrer par eux. Car, s’il est vrai qu’il y a des regards mortifères qui nous jugent, nous rabaissent, nous condamnent ; il y en a aussi beaucoup d’autres qui nous sauvent, qui nous guérissent, qui nous libèrent, qui nous font revivre, qui nous donnent des ailes, parce qu’ils créent la confiance en nous-mêmes, nous font découvrir que nous sommes extraordinaires, beaux, aimables et aimés ; et qui, par conséquent, remplissent notre existence de joie et de bonheur.

2. Ces regards qui nous brisent   

Je voudrais ce matin réfléchir avec vous sur l’importance et aussi l’ambivalence de ces regards qui, au cours de notre existence, se posent sur nous. C’est un fait, que souvent on a l’impression que tout le monde nous regarde, nous observe, nous surveille, nous en veuille, au point d’en être parfois perturbés et même angoissés. Ce malaise entraîne un sentiment d’insécurité qui, dans certains cas, peut se transformer en timidité, en peur, en anxiété et en culpabilité chroniques, voire même dégénérer en « phobie sociale ».

Sans arriver à ces extrêmes, il est certain que nous donnons habituellement une grande importance à la façon dont les autres nous regardent. Nous craignons d’être jugés. Nous avons peur de faire rire de nous; de ne pas montrer notre meilleur visage. Les raisons pour craindre le regard des autres sont multiples. Elles remontent souvent à notre enfance ; à une éducation sévère et rigide; à un contexte familial difficile; à des parents autoritaires, exigeants, toujours insatisfaits de nos performances; à la fréquentation de personnes qui nous ont brimés, mortifiés, opprimés, qui ne nous ont pas fait confiance, qui n’ont pas su encourager le développement de l’estime en nous-mêmes et en nos capacités.

La société dans laquelle nous vivons et qui valorise presque exclusivement la performance, la compétition, l’excellence, la réussite … peut aussi avoir eu son impact négatif sur la perception que nous avons de nous-mêmes, de nos possibilités, de notre valeur, de notre estime : nous craignons de ne pas être « à la hauteur »… À la longue, ce regard négatif et exigeant nous pèse au quotidien ; il est éprouvant pour les nerfs ; nous empêche de relaxer, d’être pleinement nous-mêmes, de faire ce que nous aimons vraiment, de nous réaliser selon nos désirs et nos rêves et de trouver notre véritable place dans la société.

Mais avons-nous vraiment raison d’attribuer une telle importance au regard des autres ? Avons-nous raison de penser que les autres nous regardent hostilement et nous jugent durement ? Cette impression est-elle vraiment fondée, correspond-elle vraiment à la vérité et à la réalité ? Ou se pourrait-il qu’elle ne soit, en réalité, que le produit de notre imagination et la projection de nos peurs et de notre insécurité profonde ?

S’il arrive parfois que le regard des autres, en croisant le nôtre, s’arrête brièvement sur nous, pourquoi supposer, par principe, que c’est pour nous juger, critiquer ou condamner, et non pas plutôt parce qu’ils ont été agréablement frappés par les traits plaisants et singuliers de notre personnalité ?

Alors, au lieu de craindre le regard des autres posé sur nous, ne pourrions-nous développer une attitude et une approche plus positive et bienveillante et penser que, s’il y a des gens qui nous regardent, c’est peut-être pour nous signifier combien ils nous trouvent sympathiques et pour nous indiquer que la route qui mène à leur cœur est ouverte à un possible échange d’amitié, de collaboration et, pourquoi pas, d’amour ?

C’est précisément cette route que ce texte d’évangile nous invite à entreprendre.

3. Ces regards qui nous recomposent  


            Si, d’un côté, il est vrai que nous sommes portés à craindre le regard des autres, de l’autre côté, il est vrai aussi que nous détestons l’anonymat et que nous ressentons un besoin viscéral d’être regardés avec intérêt, admiration et sympathie. Quelle souffrance dans notre vie lorsqu’on se sent invisibles et insignifiants ! Quelle déception et quel coup à notre ego, lorsqu'au cours d’une fête avec des amis, d’une soirée avec des collègues de travail, d’un événement social, personne ne semble s’apercevoir de notre présence! Quelle épreuve aussi dans notre vie professionnelle lorsque nos qualités, nos talents, nos compétences ne sont pas considérées et appréciées à leur juste valeur! Quelle tristesse dans la vie d’un couple lorsque la présence de l’autre est considérée comme acquise et que son désir d’attention et de tendresse n’est même plus remarqué! Nous voulons tous être regardés, reconnus, recherchés, accueillis et aimés, afin de pouvoir nous accepter, être heureux et donner de la plénitude et du sens à notre existence.


Par ailleurs, nous savons tous de quoi sont capables certains individus pour obtenir un bref moment de célébrité à la TV, sur YouTube, Facebook, Instagram ou dans d’autres réseaux sociaux. Il y a des gens qui sont prêts à balancer aux quatre vents les valeurs les plus sacrées, les sentiments les plus nobles et même des pans entiers de leur vie personnelle et intime, pour percer la barrière de l’anonymat. Pourquoi ? Parce que si personne ne me voit, si personne ne me remarque, si personne n’entend jamais parler de moi, je ne vaux rien ; je ne suis rien ; je n’existe pas.

Cependant, il ne faut jamais oublier que la valeur et la qualité de notre personne ne sont jamais mesurées par le regard d’autrui, mais uniquement par la valeur et la qualité de notre propre regard. Nous valons et nous sommes ce que vaut et ce qu'est notre regard. Le regard ne trahit et ne ment jamais. Il est un livre ouvert sur l’état de notre âme. Il dit toujours la vérité sur ce que nous sommes, sur nos intentions et nos sentiments. Il est le reflet et le miroir de notre âme, capable de dévoiler les zones les plus mystérieuses et les plus secrètes de notre personne.

Ainsi, s’il y a des regards qui sont vides, éteints, fuyards, indifférents, absents, durs, agressifs, jaloux, haineux, provocateurs, méchants… il y en a, par contre, d’autres qui sont comme une fenêtre de ciel ouverte sur la terre, tellement ils sont purs, clairs, lumineux, inspirants, rayonnant la bonté, la douceur, la bienveillance, la joie, la tendresse et l’amour. Ces regards de ciel éblouissent, captivent, fascinent, séduisent. C’est le type de regard duquel on aimerait toujours s’envelopper et dans lequel on voudrait se perdre. Je pense que c’est ce regard que les disciples ont dû apercevoir dans les yeux de Jésus. Je suis convaincu que c’est à cause de ce regard « divin » découvert sur le visage de Jésus que les apôtres ont tout abandonné de leur vie précédente pour s’aventurer à sa suite. La vie quotidienne peut devenir banale et insignifiante lorsque on a découvert un coin de paradis où rester.

4. Ces regards qui font vivre

Finalement, si dans notre existence nous avons tous besoin de sentir un regard posé sur nous, nous ne voulons cependant pas de n’importe quel regard. Nous avons besoin que quelqu’un nous regarde et nous fixe comme Jésus a regardé et fixé Pierre (Jn 2,42).

Nous avons besoin d’un regard qui ne s’arrête pas à l’extérieur, mais qui soit capable de pénétrer en nous et de voir ce que nous sommes en réalité dans les profondeurs de notre âme. Nous voulons un regard qui nous accepte tels que nous sommes, avec notre lot de bien et de mal, avec nos zones de lumières et d’ombres.

Nous voulons un regard qui se pose sur nous avec amour et qui nous accueille sans dédain, sans honte, sans peur, sans calcul, sans conditions. Nous voulons un regard qui nous accepte et qui nous veuille tels que nous sommes; qui se complaise même dans la découverte de la lourdeur de notre existence, tissée souvent serrée avec les fils de nos faiblesses, de nos médiocrités, de nos mesquineries, de nos bêtises, de nos erreurs et de nos fautes, qui s’entrelacent cependant toujours aussi avec les fils de trame de tant de gestes de bonté, d’altruisme, de générosité, de gentillesse et d’amour qui ont fini par faire de nous ces magnifiques exemplaires d’humanité, labourés par les vicissitudes de l’existence, que nous sommes finalement devenus.

Quelle est alors la qualité de notre regard ? Jésus demandait à ses disciples d’adopter le regard de Dieu, son Dieu, qui enveloppe toutes créatures d’un regard de bonté, d’accueil, de tolérance, de miséricorde, de tendresse et d’amour. Jésus n’hésitait pas à conseiller à ses disciples d’arracher l’œil mauvais qui à cause de son regard insensible, nourri à l’égoïsme et à la convoitise, devenait cause d’injustice, de mal et de souffrances pour les autres humains.

C’est ce regard d’amour de Jésus qui a sondé les profondeurs du cœur de Simon et qui a vu et qui a cru au potentiel de feu, de courage, de fidélité, de sensibilité que cet homme possédait, avec tous ses défauts, qui a transformé le rude et frustre pêcheur de Galilée en cette «pierre» inébranlable sur laquelle a pu s’appuyer et prendre son essor le rêve (ou l’utopie) du prophète de Nazareth.

Comme Jean, Simon et André, nous avons tous besoin de ce regard d’amour posé sur nous et capable de faire venir à la lumière le meilleur qui est en nous, et d’apercevoir notre vrai visage à travers les apparences défigurées produites en nous par les combats et les blessures de la vie. Et si nos accompagnions alors les disciples pour aller voir, nous-aussi, où le Maître habite ?        
       
BM  -Janvier 2018

jeudi 28 décembre 2017

Noël ou un Dieu qui naît de la fragilité des êtres


(Essai d’une interprétation postmoderne du conte de Noël)


 1- « Allons voir le grand événement que Dieu veut nous faire connaître…»  (Lc 2,15)

                        L’histoire évolutive de l’Univers a conduit les humains à l’auto-conscience. À une certaine période de cette histoire, pour échapper à l’angoisse causée par la prise de conscience de leur finitude, de leur vulnérabilité et du caractère inéluctablement transitoire de leur existence, les humains ont inventé des dieux, sur lesquels ils ont projeté leurs désirs de puissance, de sécurité et de vie. À ces dieux, construits à la mesure de leurs manques, les hommes ont confié la tâche de les combler.

             Conçus par l’inquiétude et la peur , les dieux ont été imaginés à l’instar des super-héros de nos films de science-fiction ou de nos bandes dessinées: des Entités masculines, super puissantes, situées en dehors et au-dessus de notre monde, dotées de qualités surhumaines, surnaturelles et extraordinaires qu’elles utilisent, non seulement pour gérer les événements cosmiques, mais aussi et surtout pour libérer les humains des dangers auxquels ils sont continuellement exposés, les protéger et leur assurer une qualité de vie satisfaisante, en échange de leur adoration et de leur soumission.

            L’homme religieux (homo religiosus), en inventant les dieux et en cherchant à les apprivoiser et à se rapprocher d’eux (par un processus psychologiquement compréhensible de mimétisme), les a transformés en prototypes et en modèles de son propre comportement.

            Depuis l’invention de «ses dieux», et pour surmonter ses propres limites, «l'homme religieux» a été continuellement exposé à la tentation de s’approprier des facultés et des pouvoirs qu’il leur avait attribués, dans une folle prétention de devenir comme eux. C’est la tentation de la démesure, de l’orgueil et de la stupidité humaine cherchant à rivaliser avec la puissance et grandeur de la divinité.
          
            Devenir comme dieu ou devenir un dieu, a toujours été le rêve fou de la précarité humaine à la recherche de gratifications et de sécurité. Cependant, pour être comme dieu, l’humain a dû s’élever au-dessus des autres, devenir supérieur aux autres, plus grand, plus important et plus puissant que les autres. Il a dû soumettre les autres. En d’autres mots, il a dû refuser d’être simplement humain ; il a donc dû se « déshumaniser ». De là l’apparition dans le monde des hommes du phénomène de la « violence » (hybris) sous toutes ses formes (pouvoir, confrontation, domination, oppression, haine, guerre …), à l’origine de ce que les religions ont traditionnellement appelé le « péché », responsable de tous les désastres et de toutes les souffrances de l’humanité.

            Si donc, du côté de l’homme, la recherche compulsive de sa « divinisation » a été pour lui une source intarissable de malheurs, Jésus de Nazareth a été, de son coté, un des premiers grands esprits qui a compris et enseigné que le secret du salut et du bonheur de l’homme n’était pas dans sa « divinisation », mais dans son « humanisation » et dans l’élimination des causes de la «violence ». Ce qui comportait nécessairement la guérison des processus psychologiques angoissants (peur, anxiété de sécurité, recherche de pouvoir, de supériorité, de gratification, de succès…), suscités en l’homme par sa finitude et par sa fausse perception de Dieu. Le Nazaréen avait compris que si Dieu continuait à être perçu comme grandeur, supériorité, puissance et pouvoir qui dominent et soumettent, la violence dans le monde était inévitable et l’humanité vouée à un misérable destin.

            Toute la valeur et la nouveauté de la prédication de Jésus consistent dans la proposition d’une nouvelle image de Dieu, aux antipodes de celle avancée par les hommes et leurs religions. Le nouveau Dieu annoncé par Jésus est tout autre, différent, à l’opposé et en contradiction avec le dieu ou le « theos » des religions établies. On pourrait dire que, comparé et confronté au dieu des religions, le Dieu de Jésus apparaît comme un « anti-Dieu » qui ne se manifeste jamais comme grandeur, autorité, puissance et pouvoir qui commande, soumet et exige ; mais toujours comme petitesse et délicatesse à la recherche d’empathie et d’accueil bienveillant. En effet, l’Anti-Dieu de Jésus se présente essentiellement comme une Forme Mystérieuse d’Amour qui se révèle et agit uniquement là où il y a insuffisance, défaillance, faiblesse, perte, imperfection…, afin de combler le manque, soutenir la fragilité, enrichir la pauvreté, donner du perfectionnement, déclencher évolution, infuser énergie, vigueur et vie à tout ce qui flétrit, qui se dégrade et qui peine sous le poids de l’inéluctable pesanteur et finitude de son être. « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids de la vie et vous trouverez le repos de vos âmes…» (Mt, 11, 28-30).

            De sorte que, pour le Prophète de Nazareth, ce que les religions appellent « Dieu», n’est, en réalité, que cette Énergie Primordiale et Bénévole qui n’existe et ne se manifeste dans l’Univers que pour remplir le vide, suppléer au manque, produire relation, intégralité, plénitude, complexité évolutive dans les créatures qu’elle relève continuellement de leurs limites, afin que puisse émerger en elles une qualité supérieure d’être.

            Mais il y a plus: pour Jésus, Dieu semble être également une Énergie qui se désactive et cesse d’opérer dans les humains chaque fois que ceux-ci, dans une attitude d’orgueil arrogante et stupide, sont convaincus d’être riches d’eux-mêmes, c'est-à-dire, d’avoir atteint la pleine configuration ou la pleine suffisance de leur nature. « Dieu comble de biens les affamés, mais il renvoie les riches les mains vides » (Lc 1,53).
  
           
2 – « Ils allèrent et ils trouvèrent un enfant nouveau-né gisant dans une mangeoire pour animaux… » (Lc 2, 16)

            Cette nouvelle façon de concevoir Dieu nous permet de mieux comprendre, d’un côté, pourquoi le mythe chrétien de Noël place la présence et l’action de Dieu là où il y a naissance, petitesse, impuissance, pauvreté, pénurie d’être, symbolisés par l’Enfant-Dieu de la crèche. Et, de l‘autre côté, elle permet de mieux saisir pourquoi Jésus se réfère toujours à la Réalité Ultime avec le nom évocateur de « Père ». Cet appellatif comporte, en effet, une sémantique reliée, à l’origine, à la génération, à la naissance, au surgissement, à la croissance et à l’accomplissement, au soin, à l’amour de l’être, là où avant il n’y en avait pas ou pas assez, qui pour le Nazaréen, sont les caractéristiques typiques de la nature de son Dieu.

             Noël devient alors un magnifique conte, plein de lyrisme et de poésie, qui sert à illustrer le mystère chrétien de la présence amoureuse du Divin dans notre monde et dans la vie des hommes et aussi à nous faire comprendre la nature unique du Dieu de Jésus.

            L’histoire de Noël raconte qu’un jour une Énergie, un Souffle, un Esprit « divins » ont pris corps, chair, visibilité dans notre monde, en se présentant sous les traits d’un enfant qui vient de naître. Non pas un enfant né dans un palais de roi, mais l’enfant d’un humble couple de paysans, pauvres et sans logis. Il s’agit donc d’un être nu, dépossédé de toute ostentation de puissance et de grandeur, habillé seulement de son charme, de sa fragilité, établi dans la dépendance et le besoin le plus radical.

            Noël nous dit que là où un tel enfant d’homme existe, là aussi est le lieu de la présence et de la manifestation de Dieu. Voilà pourquoi l’histoire de Noël raconte que le Dieu de Jésus ne fréquente pas les grands et les puissants de ce monde. Il n’habite pas le luxe du palais d’Hérode, ni le faste du Temple de Jérusalem, avec les solennités du son culte. Il n’est surtout pas dans les manifestations du pouvoir, laïc ou clérical, quel qu’il soit, ni dans les projets et les convoitises des riches et des puissants de ce monde.

            La fête de Noël constitue, alors, une touchante catéchèse sur la nature du Dieu de Jésus. Elle illustre, avec le langage allégorique et imagé de la fable, pourquoi ce Dieu est essentiellement présent dans notre monde comme Force et Esprit de vie, de joie, de perfectionnement, de guérison, de compassion et d’amour qui se manifestent et s’activent à la rencontre de l’indigence et de la souffrance des créatures.

            C’est pour cela que, dans l’histoire de Noël, Dieu est présenté dans une cabane, dans une étable, dans la paille, dans le dénuement et la pauvreté. Il est avec les bergers, les bandits, les exclus, les persécutés. Il est là où la nature humaine est tourmentée et courbée sous les contraintes de l’exploitation et de la violence et sous la pesanteur de sa misère et de sa méchanceté. Il est dans les camps de réfugiés de Lybie, de Syrie, du Liban, du Myanmar. Il est dans leurs enfants nus, qui pleurent, qui souffrent, qui ont faim, qui sont sans soins, sans instruction, sans maison, sans parents, sans patrie, sans sécurité, sans avenir, sans espoir, sans amour.


3- « …Et ouvrant leurs coffrets, ils lui offrirent en cadeau de l’or de l’encens et de la myrrhe… » ( Mt. 2, 11)

Chaque année, la fête de Noël vient alors nous rappeler que le Dieu de Jésus est toujours là où résonne le cri de la détresse humaine qui attend le cadeau de notre bonté et l’intervention de notre amour. Noël nous dit que Dieu est là où des êtres ont besoin du don de notre attention, de notre sympathie, de notre aide, de notre action charitable et fraternelle. Noël nous dit que là où la personne est faible, démunie, délaissée, dépréciée, menacée, opprimée, abandonnée, sans pain, sans maison, sans travail, sans considération, sans respect, sans réputation, sans moyens, sans liberté, sans droits… là aussi est le Dieu de Jésus. « J’avais faim…J’avais soif.., J’étais étranger… nu... malade…en prison… et vous m‘avez secouru …» (Mt.25,31-45).

La fête de Noël constitue ainsi un cri, un soupir, une  prière adressée aux grands de ce monde pour leur rappeler l’urgence de cesser la confrontation et la violence. Chaque année, Noël arrive pour demander à ceux qui commandent de rester humains, d’accepter de n’être que des humains et d’arrêter la folle prétention de vouloir être tout-puissants, supérieurs aux autres  et de détenir, comme des dieux , le pouvoir de vie et de mort sur le reste de l’humanité.

            La fête de Noël vient nous dire que toute recherche de grandeur, de supériorité et de pouvoir qui déshumanise ses détenteurs, qui abaisse, humilie, opprime, fragilise et fait souffrir nos frères humains, est et doit rester disqualifiée et bannie à tout jamais. Noël est là donc pour rappeler aux hommes de bonne volonté la nécessité et l’urgence de faire en sorte qu’un jour tous les pauvres, les faibles et les petits  de la terre arrivent  à atteindre la taille de la grandeur spirituelle et de la dignité humaine que Dieu leur a depuis toujours réservées.

Noël est là pour nous rappeler que, conformément aux dynamiques de l’Univers qui nous a produits, nos existences humaines n’acquièrent de valeur et de sens que si elles deviennent le véhicule d’un don divin d’amour et de bonté qui sauve et accomplit ; et que si elles sont, à leur tour, gratuitement et généreusement données pour parfaire le bonheur des autres créatures. « Qui veux garder sa vie exclusivement pour soi-même, la perd ; mais celui qui accepte de la donner comme un présent continuellement offert à qui en a besoin, la conservera pour l’éternité » (Mc.8,35; Lc.17,33; Jn. 12, 25) .

                       Le conte de Noël cherche ainsi à nous faire comprendre que le Dieu de Jésus est cette Bonté créative, cette Énergie Originaire qui pulse au cœur du corps de l’Univers et dans le cœur de chaque humain pour l’ouvrir et le sensibiliser à la beauté du Tout et à la valeur de chacune de ses parties. Ainsi ce Dieu, Réalité Ultime, nous permet d’apprivoiser nos insatisfactions, nos frustrations et nos limites ; de nous réconcilier avec nos défauts et nos fautes ; d’accepter le caractère fini et éphémère de notre existence comme étant une cellule indispensable d’un corps divin ; mais une cellule qui a pour elle une déclaration d‘Amour, une certitude d’accomplissement et une promesse de l’éternité.

            Le petit enfant de Noël constitue alors le symbole le plus saisissant autant de notre condition humaine, que des conditions qui réalisent et incarnent la présence du divin dans notre monde : l’amour qui va à la rencontre de la misère. Enfants, seul l’amour que nous avons reçu, nous a permis de vivre. Adultes, seul l’amour que nous donnerons, nous réalisera et sauvera le monde.

            Si dans les évangiles Jésus pouvait affirmer que tout enfant est capable de contempler le visage de Dieu (Mt.18,1-5), ce n’est que parce qu’il était convaincu que la présence de Dieu ne peut être perçue que sur le visage de tout enfant d’homme capable de croire en la bonté du monde et de confier ses faiblesses entre les mains des forces divines-humaines de l’amour.

            C’est dans la prise de conscience de cet Amour Ultime qui s’incarne dans notre petitesse, que chaque chrétien peut avoir la révélation du divin et toucher, avec espoir et tendresse, l’humble crèche de Bethleem où le conte de Noël a déposé la présence de Dieu dans notre monde.


Bruno Mori

 (Montréal 7 décembre 2017)