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dimanche 2 septembre 2012

LA MORT DANS NOS VIES


Résurrection de Lazare-résurrection du cœur 
 
Les récits évangéliques ne sont pas écrits seulement pour être lus, mais aussi et surtout pour être vécus. L'histoire de Lazare a été écrite pour nous dire cela: il y a une résurrection du corps et il y a une résurrection du cœur. Si la résurrection des corps adviendra le "dernier jour", celle du cœur peut et doit s’accomplir tous les jours.

Tel est le sens de la résurrection de Lazare que la liturgie a tenu à souligner avec le choix de la première lecture tirée du prophète Ezékiel. Le prophète a une vision: il voit une immense étendue d'ossements desséchés et il  réalise qu'ils représentent les sentiments des gens qui sont autour de lui. Les gens disent: «Nous sommes sans espoir, la vie n’a pas de sens, qu’est ce que nous faisons en ce monde... dans cet exile… vaut-il la peine de vivre en ces conditions…  quoique  nous fassions, nous sommes destinés à la souffrance, au vieillissement  et à la mort … quoique nous fassions nous sommes perdus … nous sommes
 déjà  renfermés dans un tombeau ". Et pourtant à ces gens Dieu fait une promesse  «Voici, j'ouvrirai vos tombeaux et vous ferai sortir de vos tombes ... Je mettrai mon esprit en vous et vous vivrez». Ici encore il ne s’agit pas d’une résurrection physique du corps, mais d’une résurrection actuelle des cœurs à l'espérance, à une nouvelle forme de vie. Et ces cadavres, ces ossements, nous dit le texte biblique, se réanimèrent, se mirent debout et ils étaient une foule immense. C'était le peuple d'Israël  qui reprenait espoir et  vie, après l’anéantissement et la  mort de l’exile.

De tout cela nous déduisons une chose que tous nous avons expérimentés dans notre vie: que l’on peut être mort même avant de mourir; qu’il y des morts qui surviennent en  nous de notre vivant… que nous pouvons mourir au-dedans, tout en continuant à vivre dans notre corps. Et je ne parle pas seulement de cette mort de l'âme que le langage traditionnel de la spiritualité chrétienne attribue au péché, je parle aussi de cet état d’absence d'énergie, d'espoir, de sens, d’intérêt, de but, de volonté de lutter contre les adversités… que nous pouvons bien qualifier comme la mort du cœur.

Cette mort du cœur est typique des déprimés, des éprouvés et des brisés de la vie; des vies qui paraissent sans issues; qui ne paraissent plus dignes d’être prolongées, transformées en gâchis à cause des difficultés, du refus, de l’incompréhension, du manques d’empathie, d’accueil, d’amour et qui arrivent à être perçues comme pires que la mort. C’est cela que ressentent tous ces jeunes qui se suicident.

Il y a aussi enfin des morts qui surviennent en nous indépendamment de notre volonté, amenées par les circonstances et le déroulement normal de notre existence: toujours changeante, toujours en évolution, toujours surprenante et nous conduisant nécessairement et continuellement d’une mort à une autre: je meurs à la candeur de mon enfance, je meurs aux feux de mon adolescence, à l’attrait de mes jeunes années, aux charmes de ma beauté, à la prestation de ma force physique, je meurs à ma santé; je meurs à mes sentiments, à mes amitiés, à mes amours qui changent, qui tombent, qui s’éloignent, qui disparaissent… Je meurs aussi à mes idées, à mes convictions… au point que finalement  je m’interroge : « Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qui reste pour me faire vivre? Y a- t-il encore de la vie ? Est-ce qu’il existe vraiment une plénitude de vie, comme cherche à me le faire croire le discours religieux  ?».

Cette mort du cœur est ensuite typique des désabusés et des blasés de la vie qui réduisent tout à la satisfaction de leurs appétits. Il y a en effet des vies qui ne sont jamais vraiment vécues, parce qu’elles ne sont pas données, mais consommées, dans un repliement égoïste sur soi-même. Renfermées sur elles-mêmes comme un cadavre dans son tombeau. Des vies où les élans et les aspiration de l’esprit sont totalement absentes, inconnues; de vies vécues au ras du sol, sans aucune  transcendance; des existences où la banalité et la matérialité de la routine quotidienne a pris le dessus et s’est transformée en forme et style de vie, souvent détériorée de surcroît par les tares, les défauts, les vices, les dépendances, les égoïsmes de la personne. Des existences passées à végéter, à satisfaire les besoins primaires : manger, boire, se divertir, baiser, faire de l’argent…

Qui peut nous donner cette résurrection du cœur? Pour certains maux, nous savons qu'il n'y a pas de remède humain possible. Les mots d'encouragement ne servent pas à grand-chose. L’évangile nous dit que la maison de Marthe et Marie était pleine de «Juifs qui étaient venus les consoler» de leur peine. Cependant, la présence de ces personnes n'avait rien changé à leur douleur. Il a fallu qu’elles fassent venir Jésus, qu’elles s’adressent à lui pour que leur perte soit transformée en gain, pour que de leur mort revienne un être vivant. L’évangile veut sans doute dire à ceux qui expérimentent  une mort qu’ils ont besoin d '«envoyer chercher  Jésus» comme ont fait les sœurs de Lazare. Comme le font les personnes ensevelies sous une avalanche ou sous les décombres d'un tremblement de terre qui par leurs gémissements attirent l'attention des sauveteurs.

La foi en Jésus fait rouler la pierre du tombeau où nous enferment nos morts et nous ouvre au monde des vivants, c’est-à-dire au monde de Dieu et de nos frères. Comme Jésus! Toute l’existence de Jésus a été vécue sur le mode du renoncement à soi et du don de soi sous le signe du double amour de Dieu et des humains. Et ainsi nous a-t-il révélé que le sens ultime de la vie est de servir et de donner sa vie pour les autres.

 Et c’est ici que tout se retourne! Car, à perdre ainsi sa vie, on la reçoit « au centuple ». On la reçoit comme «vraiment vivante», elle est redonnée en «vie éternelle». Dans la perspective chrétienne nous croyons que celui qui vit sa mort ou ses morts dans une telle attitude, ne peut pas rester prisonnier dans son tombeau : il en sort vivant, plus vivant, vainqueur, ressuscité… comme cela est arrivé à Jésus ...

Jésus avait mis le sens de sa vie entre les mains de  Dieu et dans l’amour de ses frères. Et alors nous, ses disciples, nous comprenons  que c’est  ailleurs qu’en nous-mêmes que notre vie a finalement à se chercher et à se trouver. Elle n’a pas de « raison » en elle-même, mais en Dieu qui apparaît comme « Père de la Vie ». Elle ne s’appartient pas à elle-même, elle ne peut être vraiment vivante qu’à la condition de se recevoir incessamment de sa Source et de se répandre au service de ses semblables.

Jésus nous apprend que vivre c’est entrer en relation, c’est créer des liens, c’est s’ouvrir à l’accueil de l’autre. La vie est dans la relation, la communication, le partage et non pas dans la fermeture, le repliement, l’isolement, qui sont les signes incontestables de la mort. 
Ainsi la foi  en Jésus invite-t-elle à penser que celui qui croit comme Jésus et se donne comme Jésus rend sa vie vraiment vivante, la fait passer de l’ordre de la quantité (=recherche de choses et assouvissement de besoins matériels) destinée à la décrépitude et à la mort, à l’ordre d’une qualité qui l’ouvre dès maintenant sur la possibilité d’une vie en plénitude et sur l’espérance d’une résurrection. «Celui qui croit en moi, fût-il mort, vivra; et quiconque croit en moi ne mourra jamais» (Jn.11,25-26). «Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie parce que nous aimons nos frères» (1 Jn. 3,15).

MB

(Reflexion inspirée d'un article de Raniero Cantalamessa et Bruno Demers op, dans  Pretre et Pasteur, avril 2011, pp.194-199)


L'AMOUR QUI TRANSFORME


CE QUI NOUS TRANSFIGURE

On pourrait approcher le texte de la transfiguration du Seigneur de bien des manières. On pourrait par exemple l’interpréter en suivant l’exégèse traditionnelle qui voit en Jésus transfiguré un nouveau Moise qui rencontre Dieu sur la montagne et dont le visage est transfiguré par le réverbération de la gloire de Dieu. Jésus donc nouveau Moise qui lui aussi présente au peuple de ses disciples sa loi nouvelle, loi  non plus écrite sur des tables de pierre, mais dans des cœurs de chair. Jésus donc nouveau maître, nouveau législateur qu’il faut désormais écouter, comme nous commande de le faire la voix de Dieu qui retentit sur la montage: «Celui-ci est mon Fils bien aime,  écoutez-le!»

Jésus aussi, nouvel Elie persécuté, qui rencontre Dieu dans la brise légère de la montagne de l’Horeb et en descend animé d’une nouvelle force et d’une nouvelle détermination, prêt a affronter l’hostilité de ceux qui en veulent à sa vie. 

On pourrait aussi voir dans ce récit Jésus qui cherche à préparer ses disciples afin que leur courage et leur foi résistent et persistent lorsque viendra l’heure de l’épreuve et la défaite de la croix.

On pourrait aussi voir en ce texte une catéchèse de l’évangéliste Matthieu qui cherche à inculquer aux chrétiens de la première génération la foi en la divinité de Jésus, présenté ici comme un être transformé par une révélation subite de sa nature divine et comme le Fils bien aimé de Dieu en qui il a  mis tout son amour.

Savoir tout cela c’est bien. Mais, finalement, ce qui nous intéresse vraiment c’est de savoir comment, en quoi ce texte nous concerne, nous  touche, nous, aujourd’hui. Qu’est ce qu’il a me transmettre qui puisse enrichir,  transformer ma vie ?  Voyons ensemble !

Personnellement, ce qui me frappe dans la Bible c’est de constater que toute transformation, tout changement radical d’une personne se réalise au sommet d’une montagne. Dans la bible la montagne  est le lieu par excellence de la rencontre avec Dieu. Cette particularité veut peut-être nous indiquer que nous sommes transformés, nous devenons radieux, lumineux, des êtres de lumière lorsque nous réussissons à nous libérer des pesanteurs qui nous écrasent au sol et nous savons entreprendre la  route qui mène vers le haut …

Peut être que cela veut nous dire que toute transformation, toutes transfiguration de notre personne n’est qu’au prix d’un lâcher prise continuel par rapport à tout ce qui nous replie sur nous-mêmes;  par rapport à tout ce qui tend à faire de nous le centre de l’univers. Ces textes nous apprennent  peut-être que notre transformation est le résultat d’un refus à nous considérer des Dieux auxquels tout est permis, qui peuvent tout faire pour assurer leur bien être, leur pouvoir et  leur gloire. Ils nous disent que nous, les humains,  pour être  vraiment  des personnes rayonnantes et réussies,  nous devons cesser de vivre terre à terre, aplatis au sol de nos convoitises et de nos  appétits;  mais savoir  gravir la montagne: c'est-à-dire  regarder en -haut, donner un  horizon plus vaste à notre existence, risquer la route de la spiritualité, de l’expérience religieuse, de la croyance  en  une Entité surnaturelle; adopter en somme l’attitude de la foi et de la confiance en la présence d’un Dieu Père de tendresse et d’amour, qui nous aime tels que nous sommes, créatures  finies, transitoires, faibles, pécheresses,  mais cependant  capables d’être changées, transformées et transfigurées en enfants de Dieu.

Ces textes nous apprennent finalement que toute transformation et toute transfigurations est finalement le produit, le résultat et la conséquence  inévitable (fatale, inexorable) de l’amour.

Dans l’évangile de ce jour il est dit que le Seigneur se transfigure « à leurs yeux ». Cela signifie que cette transfiguration de Jésus fut avant tout une expérience personnelle de ses trois amis préférés, plutôt qu’une expérience personnelle de Jésus lui-même. Ces trois amis, grâce à l‘amour qu’ils ressentaient pour leur Maître, le percevaient désormais d’une toute autre manière. À cause de l’admiration, du ravissement et de l’amour qu’ils éprouvaient en sa présence, Jésus était devenu pour eux  un être tout à fait unique, extraordinaire, merveilleux, fascinant. C’est précisément cet amour qui transfigura Jésus à leurs yeux et qui fit de lui une personne spéciale, unique, différente des toutes les autres et avec laquelle ils étaient prêts à passer le reste de leur vie: « Faisons ici trois tentes et restons ici pour toujours!  On est tellement bien  avec toi !! »

N’est-ce pas là le langage de tout amant ? N’est pas l’expérience que vivent tous les amoureux de la terre? 

Mais l’amour s’il transfigure l’être aimé, il change, transforme et transfigure aussi et surtout celui ou celle qui aime. Tous ceux et celles qui un jour sont tombés amoureux, le savent. Si avant, ils se sentaient seuls, vivants dans un monde ennuyeux, banal, terne, monotone…voilà que le jour où ils commencent à être en  amour, subitement tout change; tout devient un spectacle merveilleux; tout se transforme en une symphonie de sensations nouvelles. Tout devient une fête, une danse de joie et de bonheur. La vie devient belle, elle devient une aventure extraordinaire.

Celui ou celle qui tombe en amour, si avant il avait tout juste survécu, voilà que tout à coup il se sent débordant de vie, avec une envie folle de vivre pleinement  L’expérience de l’amour, fait naître en nous une sensation profonde de liberté. On se sent enfin libérés de nos anxiétés, de nos doutes, de nos peurs, de nos angoisses (suis-je  bon, utile, beau, fin, attrayant, intéressant, remarquable, est-ce que fais le poids ….?), car quelqu’un nous a remarqué, nous a  préféré, nous a choisi ; car enfin nous comptons pour quelqu’un, nous sommes importants pour quelqu’un; nous remplissons la vie de quelqu’un; nous devenons indispensables à quelqu’un… et ce sentiment fait subitement de nous une personne comblée et donc une personne transformée, puisque maintenant dans la filigrane de ma vie je peux désormais reconnaître la présence continuelle de l’être que j’aime.

Et ce changement est transfigurant, car il se répercute sur l’aspect extérieur: le visage crispé et tendu se détend et s’épanouit; une nouvelle lumière apparaît dans les yeux; le sourire acquiert une nouvel éclat; on  a plus d’énergie, d’entrain, d’enthousiasme…(J’ai connu  des gars qui étaient des traineux et des paresseux et qui sont devenus des modèles d’efficacité et de responsabilité le jour ou ils sont tombé amoureux); on envisage l’avenir avec plus d’optimisme. L’amour que l’on ressent est si débordant que finalement tous autour de nous en profitent: on se sent plus calme, plus gentil, plus accueillant, plus serviable, plus souriant… une véritable transfiguration !!!

Je pense que le texte de l’Évangile qui nous présente la transfiguration de Jésus et de ces trois amis veut nous indiquer sur quels chemins nous devons chercher notre transfiguration :

Le chemin de la montagne où nous faisons notre rencontre avec Dieu;
Le chenin de la confiance où nous renonçons à être Dieu ;
Le chemin de l’amour où nous acceptons d’un autre la plénitude de notre vie.

MB

NOS DEUX VISAGES


TRANSFIGURATION  - NOS DEUX VISAGES

Tous les textes des évangiles que nous lisons en ce temps de carême ont été choisis dans le but de parfaire, de compléter la préparation  de ceux et celles qui autrefois se préparaient à devenir chrétien  par  le baptême reçu la nuit de Pâques. Ces textes ont donc tous un caractère éminemment catéchétique. Ils cherchent  à  inculquer aux futurs chrétiens (catéchumènes) une compréhension la plus exhaustive possible de la figure de Jésus,  en présentant  différentes facettes et différents aspects de sa  personne, de sa mission, de sa fonction dans le plan de Dieu et dans l’histoire des hommes: il est tour à tour présenté comme le prophète par excellence, l’envoyé  de Dieu, le Messie qui accomplit les promesses des Écritures, comme le Fils bien-aimé du Père, comme le guide, le maitre, la  parole, l’eau vive qui désaltère notre soif, le pain qui  rassasie notre faim, le médecin qui guérit nos infirmités, la source de renouveau intérieur, de liberté,  de guérison, de salut, de vie, comme lumière qui ouvre à la compréhension du mystère de Dieu, de l’homme et du monde, etc .

C’est donc en ayant présente à l’esprit cette fonctionnalité des textes évangéliques, que nous devons  aborder les lectures que la liturgie nous propose en ce temps de carême qui est né comme une période de préparation plus immédiate et plus intense des catéchumènes  à leur baptême reçu au cours de la veillée pascale.
L’évangile d’aujourd’hui ne fait pas exception à cette finalité. En écoutant ce texte, les futurs chrétiens  apprenaient  que Jésus est le Fils bien-aimé de Dieu qui est Père; qu’il est l’accomplissement et le but des Écritures (Moise et Elie); qu’il est celui qui est totalement  transfiguré par la présence de Dieu en sa vie et par son Esprit dont il se nourrit continuellement; qu’il est source d’émerveillent et de joie pour ses disciples qui ne veulent plus se séparer de lui parce qu’ils trouvent en lui et en sa proximité  leur bonheur. Mais  qui, en même temps, est celui qui, pour être fidele à cet Esprit, n’aura pas peur d’affronter les épreuves, les luttes,  les adversités, les hostilités jusqu’en perdre la vie.

Évidemment, lorsque nous, les chrétiens, du XXIe siècle nous nous confrontons à un récit de ce genre, nous ne pouvons nous empêcher de sentir un certain malaise et un certain agacement. Ce style, ces images, cette mise  en scène, ce scénario ne sont évidemment plus adaptés à notre sensibilité et nous avons beaucoup de difficulté à réagir positivement devant ce monde fantastique, merveilleux et irréel que cet ancien conte étale sous nos yeux : orage qui gronde, nuage qui, comme par enchantement, enveloppe la cime de la montagne ; voix  mystérieuse qui  vient de l’au-delà et  qui résonne dans les nuages; revenants de l’outre-tombe qui, tout à coup, se matérialisent et qui parlent; vêtements qui soudainement  commencent à lancer des étincelles et à  briller de milles feux, personnes qui entrent en transe et qui délirent de plaisir... C’est cependant sous cet emballage fantasmagorique  que le message de l’évangile nous est parvenu: à nous d’être assez avertis et intelligents pour  récupérer  le trésor  de sens qui s’y cache pour nous aujourd’hui.

Habituellement, dans chaque récit évangélique qui nous est proposé le dimanche, les points susceptibles d’attirer notre attention sont multiples. Je voudrais ce matin vous en proposer un à votre réflexion. Jésus est présenté ici  comme un être transfiguré par la gloire, la  beauté et la lumière, lui,  qui  pourtant  sera bientôt un homme défiguré par l’échec total et l’atrocité de la torture et de la souffrance. Cet évangile veut nous enseigner que chaque être humain  porte en lui ce double visage. Le visage de la beauté et celui de la laideur. Un visage d’éclat et de lumière et un visage d’ombre et d’obscurité. Un visage épanoui par la bonté et un visage desséché par la mesquinerie et l’égoïsme; un visage transfiguré par l’amour et en visage dévasté  par le  ressentiment  et  la haine. Un visage ensoleillé  par la joie et le bonheur et un visage assombri et crispé par l’épreuve, la  maladie et la souffrance.

Souvent ces deux visages coexistent en nous;  parfois nous mettons en avant l’un et parfois l’autre; et il arrive aussi que l’un  prenne de dessus sur l’autre. Quelle change et quelle grâce pour nous et pour tous ceux qui nous entourent  lorsque notre vie est éclairée par notre visage de lumière !  Mais il arrive aussi qu’un jour  ce soit surtout le visage défiguré qui apparaisse et qui s’impose inévitablement. J’ai connu et côtoyé beaucoup de personnes extraordinaires et j’ai été souvent ravi et transporté par des visages merveilleux.. Je me souviens particulièrement d’un confrère avec qui j’ai eu la chance de vivre, pendant quelques années, lorsque j’étais jeune étudiant et jeune prêtre à Rome. Je peux vous assurer que son visage de lumière était éblouissant. C’était un phare qui éclairait partout autour de lui.  C’était un vrai savant; un humaniste, un polyglotte (il  parlait six langues);  il connaissait tout de tout ; un bibliste de renommée; un psychologue hors pair; on venait de partout  pour le consulter; même  les évêques du Concile Vatican II venaient le rencontrer. Il avait une façon de traiter avec les personnes qui fascinait; tout le monde l’adorait. Il était ce genre de personne que l’on appelle «attachante» et  qui  suscite l’émerveillement et l’admiration à première vue. Et bien, après avoir connu son visage transfiguré, j’ai connu aussi son visage défiguré.  A 65 ans cet homme envoûtant et exceptionnel  a fait un  ACV qui l’a complètement terrassé et anéanti, le transformant en un  légume qui passait ses journées  à  tordre un chiffon, les yeux fixé dans le vide, et que le personnel soignant  surprenait souvent en train de s’amuser avec ses propres excréments. La merveilleuse  lumière qui brillait en lui était définitivement éteinte. Et pourtant, cet homme anéanti, même dans son délabrement a continué a avoir la visite  de ceux  et celles qui l’avait connu lorsqu'il était sur la montagne du Tabor. Je pense avoir vécu en ce temps-là ce que les disciples de Jésus ont dû vivre  lorsque, de façon brutale, ils se sont trouvés en face de l’échec et de la mort ignoble et répugnante de leur Maitre. Ce qui leur a permis de rester attachés à la personne de Jésus, même  après cette expérience affreuse, a été, sans doute, le souvenir de l’admiration, de l’émerveillement, du changement et du bonheur que cet homme avait suscité à tous jamais dans leur vie.  Parce que l’admiration, la vénération, l’amour  possèdent cette émouvante capacité de continuer à voir, même à travers  l’échec et l‘inévitable déchéance, le  visage de beauté et de lumière qui un jour nous a  touché et ébloui. Ce récit de Marc emprunte ce langage merveilleux pour traduire une chose profonde et vraie: c’est cette  intimité vécue dans l’amour qui a permis aux disciples  de Jésus de passer à travers la déception de l’échec de leur Maitre.

C’est toujours  le souvenir d’un visage de lumière qui permet à l’épouse d’assister et de veiller avec amour et tendresse le mari qu’un cancer défigure et consume petit a petit sur un lit d’hôpital. C’est encore le souvenir  d’un visage de lumière qui continue  de garder  la beauté du sourire et la tendresse du regard de ce vieux couple qui, l’autre jour, au restaurent, juste à coté de moi, fêtait, avec pudeur et discrétion, l’anniversaire de leur première rencontre et, sans doute, de leur premier baiser.

Je pense que tout l’effort de notre vie doit consister à allumer notre visage et à le rendre toujours  plus éblouissant  pour ceux et celles qui ont la chance de nous croiser dans leur existence. Parce que ce sera ce visage-là qui s’imprimera dans leur esprit et dans leur cœur et qui leur permettra de garder de nous le souvenir d’une personne  transfigurée, même lorsque  nous serons inévitablement défigurés un jour par l’usure de la vie, la faute, l’échec, ou par la dégradation et le délabrement dus à la maladie, à la vieillesse et à la mort.

 On  ne peut parler de Jésus sans parler de nous. Jésus trace simplement le chemin qui est le nôtre. Ainsi, nous sommes également ces deux visages de la vie, nous sommes cette personne dans un vêtement rayonnant qui est le fils chéri de Dieu et nous sommes ce visage défiguré par les affres de la croix. Et la tentation est  grande de ne voir chez soi et chez les autres que l’être de lumière quand la vie nous gâte, que l’être de ténèbres quand arrive l’adversité. Ce récit de la transfiguration  nous dit : quand le ciel s’obscurcit, élève-toi vers les hauteurs de la foi et n’oublie pas l’être lumineux que tu es et l’être chéri de Dieu que tu as toujours été. C’est ce que font les aidants naturels, les amis, les parents quand ils veillent  sur les êtres dont l’esprit est parti en voyage vers des mondes imaginaires, comme dans le cas de mon confrère ou comme dans la maladie d’Alzheimer; leurs yeux percent l’obscurité pour apercevoir encore l’être lumineux et aimé.

Cet évangile nous empêche de sombrer dans la  disconfiance et  la désespérance, car il nous rassure que, quoiqu'il puisse nous arriver,  notre visage de lumière survivra toujours dans le souvenir de ceux qui nous ont aimés et donc dans la mémoire de notre Dieu.  

 MB

jeudi 23 août 2012

L'AMOUR QUI NOUS REND DIVINS

SI NOUS VIVONS DANS L' AMOUR NOUS VIVONS EN DIEU 


L’évangéliste Jean dans une des ses lettres (1Jn.4,7-10) nous fait une déclaration extraordinaire. Il nous donne la définition de Dieu. Il nous dit qui est Dieu. Certes, il aurait pu nous dire que Dieu est le Créateur, le Tout-Puissant, l’Éternel, l’Être et la Raison Suprême, celui qui connaît tout, le principe et la fin de toutes choses, le juge, le justicier, etc. ... Au lieu  de cela, il nous dit, tout  simplement, que Dieu est Amour et que l’Amour est Dieu. Cela signifie que là où il y a de l’amour, il y a Dieu. Cela signifie que chaque fois que les hommes posent des actes ou des gestes d’amour, ils rendent Dieu présent sur terre. Cela signifie que c’est surtout dans les gestes d’amour que Dieu se révèle et se manifeste. Cela signifie que chaque fois que nous aimons, c’est Dieu qui aime en nous et à travers nous. Cela signifie que si nous, les humains, nous découvrons en nous la capacité d’aimer, cela est dû au fait que nous sommes faits de la substance de Dieu et que Dieu subsiste  en nous comme  le fondement le plus profond de notre être. Dans le livre de la Genèse, la Bible exprime cela en disant que nous sommes faits «à l’image et à la  ressemblance de Dieu». Si Dieu est l’Amour, chaque fois que nous aimons, nous agissons en êtres divins; nous sommes divins, puisque nous agissons comme Dieu, puisque nous déployons  les forces, les énergies et les virtualités qui constituent la nature profonde de Dieu tapie au creux de nous même.

Si l’amour constitue toute la perfection de Dieu, l’amour constitue aussi toute la perfection de l’homme. Cela veut dire que chacun de nous s’accomplit, se perfectionne, s’améliore en tant qu’homme et femme, augmente en humanité, grandit en tant que personne dans l’estime, la considération, l’appréciation des autres, dans la mesure où il est capable d’aimer. C’est notre capacité réelle à aimer qui nous rend beaux, fins, gentils, attachants et qui donne de la valeur  à notre existence. C’est parce que nous avons la possibilité d’aimer que nous pouvons nous épanouir, être heureux et, en fin des comptes, avoir la certitude d’avoir réussi notre vie.

Si dans votre vie vous avez aimé, vous avez été divins. Vous avez agi comme Dieu. Vous avez permis à Dieu de se répandre, d’agir, de créer du nouveau, de se manifester, de transformer le monde et le cœur des personnes. Il faut surtout ne jamais regretter d’avoir aimé,  ni  d’avoir trop aimé, ni d’avoir mal aimé. On n’aime jamais trop, on n’aime jamais mal. Parfois il nous arrive d’aimer d’une façon trop humaine. Et la façon humaine n’a  pas, hélas,  la perfection de la façon divine d’aimer. Mais il vaut mieux aimer maladroitement, que de ne pas aimer du tout. Dans le langage populaire on dit qu’il vaut  mieux faire l’amour que de faire la guerre. On fait toujours moins de dégâts, on cause moins de souffrances lorsqu’on  aime, même si l’on aime d’une manière égoïste et imparfaite, que quand on se laisse emporter par la haine, la rancune et la violence. La faute, le mal, le péché ne sont jamais dans l’amour, mais toujours dans le manque d’amour. On ne fait jamais volontairement du mal parce qu’on aime trop, mais parce qu’on n’aime pas assez. C’est l’amour qui construit, qui améliore, que donne du bonheur, qui sauve le monde. C’est le manque d’amour qui détruit, qui détériore, qui fait souffrir, qui rend malheureux, qui est la cause de toutes les calamités dont est affecté notre monde: les guerres, le terrorisme, la violence, les injustices sociales, la pauvreté, l’ignorance, la pollution, etc.

Et vous devez continuer à aimer! La capacité d’aimer ne s’affaiblit pas avec l’âge, elle augmente au contraire avec les années. Et cela parce que votre cœur est devenu plus grand, que l’expérience de la vie vous a rendus plus attentifs aux beautés et aux valeurs des autres, plus sensibles aux souffrances du cœur et de l’âme, plus attristés par le gâchis de certaines vies qui n'ont pu s'épanouir dans la rencontre d'un véritable amour.... Avec les années, votre cœur est devenu un champion de l’amour, car vous avez eu toute une vie pour l’habituer à aimer, pour l’entraîner à donner de l'affection et de la tendresse et pour apprendre de vos défaites amoureuses quelles sont les entraves à éviter sur les chemins de l’amour. Ce n’est pas parce que vous êtes maintenant plus âgés, mois actifs, plus  seuls,  que vous  aimez moins!  Ce n’est par parce qu’il y a maintenant moins de monde et moins d’activité autour de votre cheminée, que le feu est moins chaud et moins pétillant dans le  foyer de votre cœur! Si vous gardez allumé en vous le feu de l’amour, tous ceux qui vous approcheront en seront réchauffés. Car l’amour qui vous entretenez dans votre cœur transparaît nécessairement dans vos yeux, dans votre sourire, dans le ton de votre voix, dans les paroles que vous prononcez, dans les gestes de gentillesse et de tendresse que vous posez. L’amour en vous est comme un brasier qui vous garde toujours lumineux, même si le métal de votre vie a subi l’usure des années.

À côté de la personne qui m’aime j’apprends à regarder à l’essentiel, à chercher les vraies valeurs, à faire tomber autour de moi un tas de choses qui m’alourdissent, qui m’embarrassent parce qu’elles ne sont pas vraiment nécessaires à mon bonheur et à la réussite de ma vie.

La parole de Jésus nous rassure que si nous vivons et restons dans l’amour, nous sommes déjà sauvés, car nous demeurons en Dieu. Et si nous sommes conscients de vivre plongés en Dieu parce que nous aimons, notre cœur sera alors vraiment, comme dit Jésus, comblé de joie (Jn.15, 9-17) .   
MB

mardi 21 août 2012

CHANGER NOTRE REGARD

IL GUERISSAIT LES LEPREUX…


Dans la société juive du temps de Jésus le lépreux est un exclu, un paria, un intouchable. Personne ne peut l’approcher; personne ne peut le toucher. Et cela par Loi! Par une Loi qui vient de Dieu!

Jésus cependant ne fait aucun cas de la Loi. Il  fait exactement tout ce que la Loi de Dieu défend. Il nous apprend ainsi que toute loi perd sa validité et sa légitimité chaque fois qu’elle légalise et encourage l’exclusion, la discrimination ; lorsqu’elle établit des individus ou des classes sociales dans un  état d’inégalité ou d’infériorité.

Ce lépreux  de l’évangile est le symbole ou la personnification de tous les exclus du monde; de tous ceux et celles qui ont  de la difficulté à trouver le chemin de notre considération, de notre estime, de notre attention, de notre sympathie et de notre amour. Que de gens autour de nous sont porteurs de lèpre! Nous les fuyons, nous les évitons,  nous mettons de la distance entre nous et eux ; nous tournons le regard lorsqu’ils croisent notre route….Car ils nous dérangent,  ils nous indisposent, ils nous irritent, ils nous font peur… Nous voyons des lépreux partout autour de nous. Ainsi les Américains sont arrogants et méprisants; les Italiens sont des mafieux,  les Français sont présomptueux; les arabes sont rétrogrades; les musulmans sont des violents et des fanatiques; les Chinois sont des hypocrites; les clochards sont des fainéants; les homosexuels sont des dépravés; les prêtres catholiques des pédérastes; les gens sur le bien-être social sont des profiteurs du système; les politiciens sont des imposteurs et des ambitieux; notre voisin est un drogué sans espoir et sans avenir; les jeunes manquent du sens de la responsabilité, ne pensent qu’à se divertir et restent  des immatures jusqu'à l’âge de 40 ans...

Nous  avons tendance à cataloguer et à  étiqueter les gens au gré des nos préjugés, de nos anxiétés et de nos peurs. Et ainsi bâtissons-nous de l’hostilité, créons-nous de la distance, refroidissons-nous le monde. Pourquoi? Parce que nous sommes intérieurement déchirés par la  peur; parce que nous sommes incapables  de poser sur la réalité qui nous entoure ce regard d’amour que Jésus possédait et qu’il a cherché constamment et par tous les moyens à nous communiquer. Lorsque le Maitre nous parle  de la nécessité de rentrer  dans le « monde, le règne, l’univers  de Dieu » et de nous laisser atteindre et travailler par son Esprit, il veut justement susciter en nous  ce « regard » qui contemple la création en général et  les humains en particulier, non plus comme un monde adverse, hostile, étranger, dangereux, mais comme une réalité bienveillante, amicale et à laquelle  nous sommes intimement connectés, qui nous porte, qui nous génère continuellement, qui est l’expression, pour nous les chrétiens, de la présence et  de l’action aimante de Dieu  dans notre monde.

Pour nous les chrétiens, formés à la parole de Jésus, rien  ni personne ne devrait  nous être étranger ou nous paraître néfaste. Mais ce regard d’émerveillement et d’amour que nous devrions poser sur la réalité et sur tout ce qui nous entoure, n’est malheureusement pas quelque chose qui nous soit naturel, mais plutôt le résultat  d’une conversion  et d’une transformation  intérieure  au contact avec la  Parole de Jésus et qui peut  surgir, advenir en nous seulement lorsque nous nous sommes réconciliés avec Dieu et avec nous-mêmes …. surtout avec nous-mêmes!  Seulement lorsque nous avons réussi à nous pacifier intérieurement, à apprivoiser en nous les conflits qui nous déchirent et nous dispersent, qui sont à l’origine de l’amertume et de la malveillance qui  contaminent  tout ce que nous regardons, nous  réussissons à découvrir l’harmonie qui se cache dans la création et à regarder avec émerveillement  la réalité autour de nous comme la manifestation  sublime d’un Amour qui est la substance de toutes choses. Comment aimer les autres, si nous nous haïssons? Comment pourrions-nous voir l’harmonie du monde et la valeur de chaque personne si nous ne sommes pas capables de percevoir notre beauté et de nous émerveiller devant le miracle continuel de notre existence ?

Mais surtout ce regard d’amour est le fruit d’une confiance acquise au cours d’une longue fréquentation  de Dieu réalisée à travers la prière, la réflexion, la méditation et le silence en compagnie  du Maitre de Nazareth.  C’est pour cela que Jésus était capable de poser sur tous et sur  toute choses ce regard d’amour qui fascinait ceux qui le côtoyaient et qu’il pouvait s’approcher de tous sans préjugés, avec bonté, sympathie, tendresse et amour. Nous le constatons dans ce récit de l’évangile. Qui peut être plus répugnant qu’un lépreux ? Et pourtant le texte évangélique nous dit  que devant lui Jésus ressent immédiatement de la « compassion ». Le verbe grec utilisé ici par l’évangéliste (splanguizomai) signifie plus précisément «être pris aux tripes; en avoir les entrailles bouleversées». Il désigne donc un sentiment tellement  fort qu’il en est tout bouleversé; il indique un «amour viscéral». Et c’est parce que Jésus est affecté de la sorte  par l’autre et par la condition de l’autre, qu’il se sent spontanément, inévitablement poussé, en faisant fi de toutes les lois  et tous les tabous, à s’approcher de lui, à abolir la séparation, («il allonge la main» ), à entrer en contact avec lui («il le touche»), un contacte qui est réel,  corporel, concret, physique  pour que ce malheureux soit définitivement transformé et guéri par cette puissance de passion, de com-passion et d’amour  qui «veut» se communiquer . «Oui, je le veux ! ….Sois guéri ! Sois Heureux…» .

Ce texte  est donc là pour nous faire réfléchir sur la qualité des rapports que nous entretenons avec Dieu, avec la nature, les hommes et nous-mêmes. Il est là pour nous demander, à nous, les chrétiens et les  disciples du Maitre de Nazareth, quelle sorte de regard nous portons sur le monde qui nous entoure : est-ce le regard de l’amour ou de la haine ? Est-ce le regard de la communion ou celui de l’exclusion ? Est-ce le regard de l’accueil ou celui du rejet ? Est-ce le regarde de la bienveillance ou celui de la malveillance? Est-ce le regard de la confiance ou celui de la  peur ? Est-ce le regarde de l’émerveillement  et du respect ou celui du désabusement  et de l’exploitation?

Si nous sommes ici pour écouter l’enseignement du Maitre-Jésus, c’est certainement parce que nous désirons,  nous aussi, acquérir son regard. Ce regard qui nous permet de traverser le bref parcours de notre existence  transportés par la confiance et élevés par la prise de conscience et l’émerveillement d’une beauté et d’un amour qui nous porte de toutes parts.


 MB

(6e dim. ord. B)

lundi 6 août 2012

LES "DÉMONS" SONT-ILS ENCORE PARMI NOUS ?


IL CHASSE  NOS DÉMONS

Jésus est  présenté dans les évangiles comme un homme  très sensible à la souffrance humaine qu'il cherche par tous les moyens à soulager. Dans ces anciens documents chrétiens, Jésus est vu comme un grand thaumaturge auquel on attribue une intense activité de guérisseur.  Jésus  guérit  les maladies et les infirmités qui affectent le corps, mais il guérit aussi les maladies et les infirmités qui touchent au psychisme de la personne et qui affectent le bon fonctionnement de son esprit. Étant donné la totale méconnaissance des maladies psychiatriques et psychosomatiques au temps de Jésus, on disait de lui qu’il libérait les gens du «mauvais  esprit » ou de « l’esprit impur » qui les possédait. La maladie psychique était causée par un mauvais esprit, auquel on attribua  ensuite une existence réelle et concrète, en l’identifiant à l’«ange déchu », au « démon », au « diable » du mythe des origines, rapporté par la Bible hébraïque.

Au temps de Jésus on pensait  que les esprits mauvais (ou démons) étaient  à l’origine de la maladie et de la souffrance autant somatique que spirituelle et psychique. Au Moyen Age encore, on les rendait responsables de toutes les catastrophes et on les craignait comme l’incarnation du mal. Mais le démon n'a pas toujours eu une connotation négative. Le daimon grec était une créature divine, un esprit  fiable et digne de confiance, un «dieu », inspirateur de la destinée d’un homme ou d’une collectivité. Cette vision ancienne du démon  a donc bien évoluée. Les religions en général et le christianisme en particulier ont retenu surtout l’interprétation négative de cette entité mythique et le « démon »  est devenu alors l’anti-Dieu, la personnification du mal ou de l’esprit mauvais qui agit en nous et qui cherche à nous perdre. La littérature moderne et une certaine terminologie  qui nous vient de sciences humaine ,comme la psychologie ou la psychanalyse, en récupérant le sens profond de ce mot (démon-diable) dans les évangiles, nous ont familiarisé  avec «nos démons intérieurs», une expression par laquelle on  veut  caractériser  tout ce qui, en nous, nous divise et s’oppose  à l’harmonisation de notre  personnalité et donc à notre bonheur véritable. 
Pour étrange que cela puisse paraître, la religion chrétienne, a repris  ce mythe ancien et l’a introduit  dans le bagage de ses croyances, en lui attribuant, en plus, une existence réelle.
Sans vouloir donner raisons aux croyances primitives des gens du temps de Jésus, il reste cependant incontestable que celles-ci exprimaient  une situation universelle qui est fondamentalement vraie et réelle: les êtres humains sont souvent affectés par des pulsions maléfiques, des tendances nuisibles et des forces néfastes; par des virus qui les grugent intérieurement et qui décomposent l’harmonie intérieure à l’ombre de laquelle la personne devrait pouvoir grandir et s’épanouir. Il reste vrai que nos démons intérieurs sont nos pathologies psychiques, nos angoisses, nos dépressions, nos traumatismes, nos sentiments de haine de soi ou des autres, nos multiples dépendances (alcool, tabac, plaisir, travail, succès, pouvoir, aspect physique...etc.).
Nos démons, c’est tout ce qui réduit notre liberté intérieure; ce qui fait obstacle à notre croissance humaine et spirituelle; ce qui nous empêche d’être pleinement en accord avec nous-mêmes, avec nos élans et nos aspirations les plus vraies. Démon est aussi  tout ce qui, en nous, se révolte lorsque nous sommes confrontés aux obligations de la morale, aux impératifs des commandements, aux conditionnements de la «bonne éducation» ou de la tradition, aux contraintes des lois, aux injonctions des dogmes, aux exigences de la religion.
Démon est tout cet aspect négatif et souvent inconscient du fonctionnement humain que la psychanalyse moderne (C.G.Jung) qualifie de zones d’ombres dans notre vie; cette partie secrète de notre personnalité que nous souhaitons cacher aux autres; ces aspects négatifs de nous-mêmes que nous ne  réussissons pas à intégrer dans le système complexe de notre existence et de nos relations et qui deviennent source non seulement de conflits, de remords, d’angoisses, de découragement, de tristesse, mais aussi de confrontation et de lutte épuisante contre  nous-mêmes, mobilisant une grande partie de nos énergies et rendant difficile notre auto-estime et  la réalisation de notre bonheur.
 Nos démons sont souvent le résultat de peurs générées par des messages inhibiteurs qui viennent de très loin: de notre enfance souvent, de notre éducation presque toujours, et qui s’opposent à notre développement et à notre croissance humaine. Par exemple : « tu ne devrais pas être là »; « tu ne mérites pas d’exister »; « tu n’es pas le bienvenu»; « tu es un incapable »; «tu ne seras jamais assez bien, assez bon, assez compétant  »; «tu ne seras jamais à la hauteur »; « étant ce que tu es, personne ne va t’aimer» ou «les seules valeurs qui comptent  c’est l’argent, l’efficacité, le pouvoir »; « tu vaux par ce que tu possèdes  ….» .
 Les « démons » sont donc toute  cette énergie en nous qu’il faut apprendre à accepter, à gérer, à réorienter et, souvent,  à guérir.
Pour faire face à nos démons nous pouvons, certes, recourir à l’approche clinique de la médecine ou de la psychanalyse. Mais celle-ci n’a souvent d’effet réel que si elle est accompagnée de l’approche  religieuse de la foi qui  génère la confiance. Nous  avons besoin de naître à une nouvelle conception de la réalité; nous avons besoin d’entrer dans un monde nouveau; ce monde que Jésus de Nazareth appelle « le monde ou le règne de Dieu». C’est un  monde dans lequel on entre en changeant de mentalité, en changeant d’esprit, en naissant à la confiance. C’est un monde où chacun se sent accueilli, accepté et aimé inconditionnellement : c'est-à-dire, non pas à cause de son argent, de son pouvoir, de son succès, de  ses exploits, de ses accomplissements ou même de la bonne qualité de sa vie; mais, tout simplement, parce qu’il existe, parce qu’il  est là,  parce qu’il est lui-même, avec la somme de ses ombres et de ses lumières, de ses laideurs et de ses beautés.
Jésus chasse nos démons parce qu’il nous fait accéder à la confiance qui nous vient de l’accueil de son Message. À travers lui et l’écoute de sa Parole, nous  entrons dans la connaissance de Dieu. Ce Dieu n’est pas un Dieu là-haut, au ciel, à l’extérieur, mais une Énergie aimante et merveilleuse et indéfinissable et pourtant réelle qui est au-dedans de toutes choses, au-dedans de moi, et  qui constitue la substance la plus vraie et la  plus profonde de mon être et de Laquelle je suis la manifestation la plus merveilleuse en ce monde. Cette connaissance et cette découverte de Dieu en nous transmise par Jésus de Nazareth,  nous ouvre à la confiance et  nous libère finalement de nos peurs et de nos démons, car nous prenons  conscience  que nous vivons dans un monde imprégné par la présence aimante de Dieu.

Nous réalisons alors que ce monde dans lequel nous vivons est soutenu et régi non pas par les forces destructrices du refus, de l’opposition, de la rivalité, de la confrontation,  mais par celles, bien plus constructives, de l’amour  qui se manifeste comme acceptation, tolérance, intégration, complémentarité, équilibre, harmonie, beauté… qui ne sont finalement que les manifestations d’une Puissance Aimante et  Bienveillante qui nous englobe de partout et qui rend possible notre vie, notre  bonheur et l’«harmonie  secrète» qui résonne partout dans  notre univers.

 MB

NOUS SOMMES TOUS CLOUÉS À UNE CROIX

MÉDITATION SUR LA CROIX  DU VENDREDI SAINT

La croix du vendredi saint c’est la concrétisation de la haine, de la violence et de la méchanceté humaine. La croix est tout ce qui limite la vie, qui fait souffrir, qui rend difficile l’existence à cause de la mauvaise volonté des hommes. Jésus  n’a jamais cherché la croix; il a, par contre, continuellement cherché à réaliser et à vivre les attitudes, les dispositions intérieures, les sentiments afin qu’il n’y ait ni des croix ni des souffrances pour soi et pour les autres. Il a proclamé et vécu l’amour et les conditions pour qu’il puisse y avoir toujours plus d’amour en ce monde. Ceux et celles qui aiment et qui vivent  pour les autres dans une attitude de disponibilité et de service, ne seront  jamais des croix pour leur prochain à cause de leur égoïsme et de la piètre qualité de leur vie.

Pour Jésus la croix fut la conséquence d’un comportement libérateur et innovateur qui s’est dépensé pour lutter contre toute formes d’inégalités, d’injustice; qui s’est compromis pour défendre la dignité et la valeur des personnes; qui s’est attiré la hargne et l’hostilité des autorités à cause de son courage et de sa détermination à critiquer,  à fustiger l’hypocrisie, la vanité, la cupidité des individus et des institutions autant civiles que religieuses qui, sous le couvert  de Dieu et de la religion,  opprimaient  et exploitaient  les plus faibles et les plus démunis de la société. Il a continué à  aimer malgré la haine. Il a accepté la Croix parce qu’il a voulu rester fidèle à la mission qu’il pensait avoir reçue de Dieu; pour être cohérent avec lui-même, ses convictions, et le message qu’il avait annoncé.  Il est donc vrai de dire que Jésus a été crucifié pour Dieu et pour les  hommes.

Tous ceux et celles qui, à la suite de Jésus de Nazareth et sur son exemple, voudront s’engager sur le même chemin de libération et de contestation des structures injustes et aliénantes  pour que soit possible un monde avec un peu plus d’amour, de partage, de paix et de fraternité, feront  eux aussi, inévitablement, l’expérience de la croix .

Lorsque nous luttons contre la rigidité des institutions, la fossilisation des traditions, l’intransigeance des dogmes et des lois, l’attachement  au statu quo et le refus  de toute ouverture et de  tout changement,  nous rencontrons nécessairement la croix

Porter la croix comme Jésus l’a portée signifie se faire solidaires avec tous ceux qui sont en croix  dans le monde entier: c’est-à-dire,  avec ceux et celles qui souffrent à cause de la violence, qui sont pauvres, qui vivent dans des conditions inhumaines; qui sont bafoués dans leur dignité et leurs droits… les défendre, porter  leur cause, lutter pour leur libération, nous oblige à porter la croix  La croix de Jésus et sa mort ont été la conséquence de sa passion pour les petits, les démunis et les abandonnés de ce monde .

La croix constitue le lot obligatoire de tous ceux et celles qui cherchent à être des authentiques disciples du prophète de Nazareth. Suivre Jésus et porter la croix c’est la même chose. Les deux attitudes sont inséparables, au point  que celui qui refuse de la porter, c'est-à-dire, de se compromettre en faveur des  plus démunis de ses frères  ne peut  pas être considéré son disciple.

Jésus a été éliminé comme un criminel dérangeant parcequ’il a été rebelle, révolté, critique, contestataire; parce qu’il ne s’est pas conformé; parce qu’il n’a pas accepté les injustices, les inégalités, la logique du pouvoir, l’exploitation et l’oppression des plus faibles de la part des plus forts; parce qu’il a proposé une nouvelle vision du monde; une nouvelle façon d’être; un nouveau  style de vie; une nouvelle conception de Dieu et de l’homme. Il a été supprimé parce qu’il a prêché des rapports basés non pas sur la stratégie de la confrontation et la politique du pouvoir, mais sur la disponibilité au service et au don de soi; sur  l’attitude de l’amour, de l’accueil, de l’écoute, de la compréhension, du pardon; sur la recherche de la fraternité, de la tolérance, du respect, étant donné que nous sommes tous, pour différents que nous soyons, enfants chéris du même  Dieu.

Jésus n’est pas mort pour plaire à Dieu, mais pour plaire aux hommes: parce qu’il a voulu relever le niveau d’humanité du monde, créer un monde  plus juste et plus humain,  afin que les hommes puissent s’y plaire davantage.

La croix est donc, d’un coté, le symbole du refus de la violation des droits sacrés de Dieu et de l’homme; un produit de la méchanceté et de la haine; et, de l’autre, quelque chose que les personnes qui luttent pour supprimer l’injustice, la souffrance et le mal ,  doivent  porter comme une condition indispensable pour que la croix disparaisse définitivement de la face de la terre.  De sorte que  nous sommes tous attachés à cette croix,  soit pour la porter soit pour la vaincre.

Le Vendredi Saint nous rappelle alors notre destin d’êtres humains et de chrétiens. Humains, dans la mesure où nous évitons de bâtir et d’imposer des croix;  chrétiens, dans la mesure où nous luttons pour que toute forme de croix et d’aliénation disparaissent  à tout jamais de ce monde   sur les pas  du Prophète de Nazareth..

Jésus qui a passé  par tout cela, a transfiguré la souffrance et sa mort en un acte de liberté et d’amour qui se donne et, par là même, en un mouvement de confiance et  d’abandon à Dieu;  ce Dieu qu’il avait toujours considéré comme la source et  le secret de tout amour.

C’est  pour cela que cette vie donnée s’est transformée aussitôt  en vie reçue en plénitude; et que cette descente dans l’enfer de la déchéance s’est  transformée en un triomphe de résurrection. Autant le vendredi saint que Pâques nous apprennent que souffrir et mourir  par amour c’est vivre; et que, finalement,  pour  vivre définitivement et pleinement, il faut  être disposé à perdre sa vie.


BM 



(Cette  réflexion a été inspirée d'une texte paru en espagnol en 2012 sur le site du Servicio Biblico Latinoamericano)