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mardi 5 avril 2016

CE THOMAS QUE J’AIME


(Jean 20, 19-31) 

            Chaque année, au deuxième dimanche de pâques, la liturgie propose à la réflexion des chrétiens le récit de l’apôtre Thomas qui s’obstine à ne pas vouloir croire à la résurrection du Seigneur. J’aime penser que l’évangéliste Jean, en nous rapportant cette anecdote se fait l’écho des sentiments des premières communautés chrétiennes qui ont vu dans cette attitude de Thomas la manifestation des difficultés, des doutes et des problèmes qu’elles aussi expérimentaient lorsqu’il s’agissait de comprendre et de vivre leur foi en la présence du Seigneur ressuscité. Est-ce parce que Thomas leur ressemblait tellement que Jean lui a donné le surnom de «Didyme-Jumeau», notre jumeau ?

            Jean nous raconte qu’après la mort de Jésus, Thomas n’était pas avec les autres apôtres lorsque ces derniers ont eu la révélation que Jésus était à nouveau vivant, malgré le drame du calvaire et la débâcle de sa cause.

            Où était-il Thomas? J’aime l’imaginer étranglé par sa déception; en train de ruminer sa rage, de diluer sa peine, de surmonter sa douleur pour avoir perdu à tout jamais une personne qui l’avait fasciné, à laquelle il s’était profondément attaché; en laquelle il avait mis sa confiance et avec laquelle il aurait souhaité organiser le reste de sa vie. Je me l’imagine en train de se demander comment il va faire pour reprendre sa vie en main, pour affronter la cruelle et impitoyable réalité de l’existence, pour continuer tout simplement à survivre... maintenant que celui qui constituait sa raison de vivre avait disparu à tout jamais.

En Jésus de Nazareth, péri misérablement sur la croix, Thomas avait déposé tous ses espoirs, tous ses rêves, tous ses projets. Dans l’enseignement de ce Maître, Thomas avait trouvé les valeurs, les principes, les attitudes qui donnaient du sens, de la plénitude et de la hauteur à son existence. Mais comment continuer à s’y accrocher, à y croire, si tout cela n’avait même pas pu sauver le Maître d’une mort infâmante. Comment continuer à croire en lui, si ce même Dieu que Jésus avait tellement aimé et dans lequel il avait confié et espéré, l’avait, lui-aussi abandonné? Thomas avait tellement investi à la suite de son Maître, que maintenant devant la déroute et l’effondrement de sa cause, il ne trouvait plus les énergies pour se relever.

            Thomas apparaît ici comme quelqu’un qui ne croit plus en rien. Il ne croit plus dans la réalisation des grandes causes. Il ne croit plus dans le rêve de transformation et de renouveau du monde qui avait soutenu, inspiré et motivé son maître. Il ne croit plus que la vie puisse encore lui réserver de belles surprises, un nouveau commencement, une nouvelle chance, une nouvelle reprise. Il avait tellement compté sur Jésus, que maintenant, devant l’évidence de sa mort, il ne veut plus courir le risque d’être à nouveau désappointé. Alors quand ses amis cherchent à le convaincre que tout est encore possible, car le Maître est toujours vivant Thomas les envoie paître…Et qui pourrait lui en vouloir?

 Comme il nous ressemble Thomas, ce patron de tous les désespérés, les découragés, les désorientés, les déçus de la vie! Que de fois nous avons réagi comme Thomas devant une frustration, une épreuve, la perte d’un amour, le décès d’un être cher ! Que de fois, comme Thomas, nous avons eu de la difficulté à croire en l’existence de la bonté, de l’abnégation, de la gratuité, de l’honnêteté, de la justice,… parce que nous avons été gravement blessés par les adversités de la vie et l’expérience de la méchanceté et de la mesquinerie humaine. A cause de cela nous sommes devenus des individus désabusés, aigris, amers, cyniques, agressifs, au point de ne plus croire en personne, ni faire confiance à personne. Comment croire même en l’existence de Dieu, en l’amour de Dieu si de telles choses arrivent ?

            Thomas devient ici la personnification non seulement de nos désespoirs, de nos frustrations et de nos insatisfactions, mais aussi le symbole du caractère foncièrement insécurisant, provisoire et dramatique de notre existence. C’est pour cela qu’il nous est si sympathique!

            Mais Thomas est aussi un exemple de la capacité de guérison que chacun possède, s’il le veut. Car, si souvent la vie nous meurtrit avec toute sorte de disgrâces et de calamités, elle n’est jamais totalement perverse. Elle met toujours à notre disposition assez de soutien, d’empathie, de compassion, d’amitié et d’amour de la part de tous ceux et celles qui nous entourent, qu’à chacun est toujours offerte une nouvelle chance de reprise et de résurrection.

            En effet tant que Thomas sera replié sur lui-même pour se morfondre dans sa douleur et pour remâcher sa déception, il ne fera que s’enfoncer davantage dans le gouffre de sa solitude et de son désespoir. Il faudra qu’il retrouve autant l’humilité de s’accepter exposé et vulnérable, que la confiance en l’existence autour de lui de forces bénévoles et aimantes, qui malgré tout, régissent le monde, pour qu’il se rende compte qu’il n’avait jamais été en dehors de l’amour ni de son Dieu ni de ses frères et que jamais son Seigneur ne l’avait abandonné.
En acceptant de rentrer en communion avec ses frères, et en acceptant leur fraternité et leur amour, Thomas fait à nouveau l’expérience de la présence vivante de celui qui le fait revivre et qu’il n’hésite pas à proclamer son Dieu et son Seigneur. Car finalement tout amour vient de Dieu et nous insère en Dieu.

            Cet évangile de Thomas nous enseigne aussi que si Jésus nous a enlevé sa présence corporelle, il continue cependant à être vivant par l’Esprit qu’il a laissé à la communauté de ses disciples. C’est donc seulement au sein de cette famille que l’on peut retrouver les valeurs, les principes, les attitudes pour lesquels le Maître de Nazareth a vécu et pour lesquels il est mort. C’est pour cela que Thomas fait l’expérience du Seigneur comme vivant et comme à nouveau présent au-delà de l’abime de la mort, seulement lorsqu’il réussit à réintégrer le groupe des douze et être à nouveau en syntonie de cœur et d’esprit avec eux. Je t’aime beaucoup, Thomas!


MB

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA SYMBOLIQUE DU JEUDI SAINT


(2016)

Le Jeudi Saint la communauté chrétienne est invitée à méditer sur deux gestes que la tradition attribue à Jésus de Nazareth et qu’il aurait posés durant le dernier repas pascal avec ses disciples quelques jours avant sa mort: le geste du pain donné et celui des pieds lavés. La réflexion chrétienne a toujours vu dans ces deux actions symboliques de Jésus autant son testament spirituel, que l’expression la plus complète et la plus frappante des valeurs et des principes qui ont animé et caractérisé la vie du Maître et qu’il a voulu laisser en héritage à la communauté de ses disciples.

Fils de son temps et imbibé de la culture orientale qui utilisait images, figures, paraboles, métaphores et actions symboliques prises de la vie courante pour inculquer des principes et des attitudes de vie, nous ne sommes pas surpris de voir Jésus recourir a ces méthodes pour mieux communiquer sa pensée et son message aux gens simples de son temps et à ses disciples les plus intimes au moment culminant de sa vie.

Considérons d’abord la symbolique du pain donné. Jésus prend le pain qui est sur la table, il le brise et il le donne, en disant: «Ce pain, c’est mon corps». Si nous traduisons cette expression sémitique en langage moderne, c’est comme si Jésus disait: «ce pain représente ma personne, ce que je suis pour vous et pour Dieu. Il est la figure, le symbole de ma vie. Le pain n’est pas mis sur la table pour être regardé, senti ou tâté. Il n’a été préparé, il n’est là que pour être donné, servi, distribué, partagé, consommé, mangé. Il est posé sur la table uniquement pour les autres, pour le bonheur et la joie des autres; pour nourrir, réconforter et soutenir les autres, surtout s’ils ont faim, s’ils sont pauvres, faibles et démunis et qu'ils n’ont peut-être que ce morceau de pain pour se maintenir en vie.»
 «Ma vie, mes énergies, tout ce que je suis dans ma profondeur humaine faite de corps et de sang - nous dit Jésus par ce geste - a été comme du pain que j’ai cherché à donner aux autres, à partager avec les autres, afin de les soutenir et les alimenter en confiance, en espérance, en fraternité, en passion, en compassion, en joie et en amour. Je n’ai vécu que pour cela, je n’ai fait que cela de ma vie et durant ma vie. Au contact de mon Dieu, j’ai compris que c’est cela que je devais faire pour être un véritable relais de son amour en ce monde. Comme Dieu pénètre l’Univers et s’est donné au monde, à l’humanité et à moi, moi aussi, sous l’impulsion de son esprit, dan la suite de ce mouvement, je me suis donné aux autres sans reprise, sans regret, sans calculs, sans limites. Au contact de Dieu mon Père, j’ai compris que c’est seulement en perdant sa vie qu’on la trouve; que c’est seulement en donnant son existence, qu’on la possède; que c’est seulement en mourant à soi-même, que l’on vit pleinement; que l’on se réalise en tant qu’humains; que l’on s’accomplit totalement aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu. On ne vit pas pour soi même, mais on ne vit que pour être mangés par les autres et faire vivre les autres. Exactement comme le pain.»

Et Jésus de conclure: «Faites cela en mémoire de moi ». Ce qui signifie: «Vous qui êtes mes disciples, vous devez faire comme moi : être du pain comme je l’ai été. Vous devez être pain, en pensant à moi, en vous souvenant de ce que j’ai été pour vous. En vous souvenant, dans les moments difficiles, que si moi j’ai été capable de donner ma vie pour les autres et de me faire littéralement manger comme un bon pain pour le salut et le bonheur de tous, vous pouvez devenir et être ce genre de pain vous aussi.»

«Je suis doublement pain pour vous. Non seulement ma vie est comme un pain donné que vous devez imiter en devenant vous aussi pain pour les autres ; mais je suis aussi pour vous le bon pain que vous devez manger. Vous devez en effet vous nourrir de moi, avoir faim et soif de moi, de mon enseignement, de mes paroles, des mes valeurs, de mon esprit. Pour vous qui êtes mes disciples, je suis la nourriture qui doit alimenter toute votre existence. Si vous mangez de moi, vous vivrez aussi de moi et comme moi, grâce à moi. Et mon Dieu aussi vivra en vous et se reconnaîtra en vous, comme il s’est reconnu en moi, parce que son esprit vit en moi. C’est pour cela que je me suis toujours senti chez moi chez lui et que je vis dans son intimité comme un enfant dans les bras de sa Mère. Faites donc cela vous aussi en mémoire de moi.»

Considérons maintenant l’action symbolique du lavement des pieds que nous trouvons dans l’évangile de Jean. Les événements décrits dans ce récit se déroulent aussi au cours du dernier repas pascal de Jésus avec ses amis. Si Jean n’a pas un mot sur le geste de Jésus sur le pain-corps-donné qui est rapporté unanimement par les trois autres évangélistes, c’est qu’il a peut-être jugé redondant et superflu de répéter pour la quatrième fois ce même événement, alors qu’il en existait un autre similaire, contenant exactement le même message, mais qui avait l’avantage d’utiliser une symbolique différente possédant une charge expressive et émotive particulièrement touchante.

Si Jésus décide de laver les pieds des ses disciples, c’est que, de toute évidence, à travers la symbolique de ce geste, il veux leur transmettre la nécessité d’incarner dans leur vie l’attitude du service par laquelle chacun devient capable de vivre en fonction des autres et de donner ainsi sa vie pour le bien-être et le salut du prochain. Ici le terme de comparaison est encore Jésus. Jésus qui est là, par terre, en train de laver les pieds des ses amis, devient l’emblème et le prototype de l’agir du chrétien. Ici est transmis le même message que dans le geste du pain donné: Jésus qui donne sa vie, pour la mettre au service des autres. Ici encore, c’est Jésus qui trace à ses disciples un nouveau mode de vie, de nouvelles priorités, un nouveau style de relations. «Je vous ai donné l’exemple, leur dira-t-il, moi, que vous appelez justement Maître et Seigneur, afin que comme j’ai fait, vous fassiez vous aussi. Faites cela  en mémoire de moi! ».

 Ici le maître et le seigneur devient l’esclave et le serviteur qui est au pied de ses disciples dans une attitude de totale disponibilité. Ici le premier devient le dernier. Le grand se fait petit. Celui qui commande, devient celui qui sert. Oui, c’est un comportement fou aux yeux du monde, insensé, hors norme et révolutionnaire. Un comportement qui n’est évidemment pas humain, car exclusivement et typiquement divin. Jésus par ce geste d’abaissement et de service posé à la veille de sa mort veut nous léguer son secret le plus cher et son héritage le plus précieux, afin qu’il soit clair pour tous que dorénavant les seules relations qui reflètent son esprit et l’agir de Dieu, qui sont donc véritablement humaines et en même temps divines, qui ont le pouvoir de faire vivre, de sauver le monde et l’humanité de la souffrance et de la catastrophe, sont les relations qui s’établissent sur la base d’un service imprégné d’amour et qui refusent toute position de pouvoir et de supériorité sur les autres .

Cette posture de Jésus constitue la négation de toute relation qui s’instaure selon les paramètres et la logique du pouvoir des uns sur les autres; ainsi que la condamnation de tout comportement ou attitude qui se développent à l’opposé du chemin de la responsabilité, du soin, du respect, de l’égard, de l’attention bénévole et amoureuse autant envers le monde de la nature, qu’envers le monde des hommes.

Ici Jésus disqualifie le pouvoir comme le mal et le péché  absolu, car il est à l’origine des toutes les inégalités, les discriminations, les injustices, les attitudes dominatrices, oppressives et dévastatrices qui sont la cause des ravages infligés à la planète et de la misère et de la souffrance de la majorité des humains sur terre. Pour Jésus tout système construit sur le pouvoir est essentiellement «diabolique». Car c’est dans la nature du pouvoir de «diviser», de créer des différences, des inégalités, des exclusions, des hiérarchies, des classes, des catégories, des rangs. Le pouvoir éloigne toujours, il ne rapproche jamais. Il ne crée jamais de l’unité, de la communion, mais seulement du contraste, de l’hostilité, de l’agressivité, de la lutte, de la révolte et de la haine. Le pouvoir affirme que les hommes ne sont pas tous égaux, qu’ils ne sont pas tous des enfants de Dieu. Il établit qu’il y a des individus qui sont supérieurs aux autres, meilleurs que les autres, plus importants que les autres, qui valent plus que les autres, qui ont plus de droits que les autres, qui méritent plus d’honneurs, plus de considérations,  plus d’égards que les autres. Le système de pouvoir trouve normal qu’il y ait des individus qui ont le droit de posséder plus que les autres, de s’enrichir plus que les autres, de consommer plus que les autres, même dans un monde où la majorité de ses habitants sont dans la misère et meurent de faim. Le système de pourvoir trouve acceptable qu’une catégorie de gens plus forts, plus influents, plus importants puissent exploiter les gens plus faibles, les humilier, les opprimer, les considérer d’une race inférieur, d’une caste exécrable, des individus de deuxième ou de troisième classe parce que pauvres, handicapés, malades, non instruits, non performants, parce que nés avec un sexe féminin, avec des tendances homosexuelles, parce que divorcés remariés, réfugiés, immigrés, sans domicile ...

De tout cela il en ressort que pour le Maître de Nazareth le pouvoir est non seulement diabolique mais aussi «infernal», car en divisant , en opposant et en exploitant, il transforme le monde et les relations humaines en un enfer.

À la logique du pouvoir et de la supériorité, Jésus oppose ici la logique du service, de l’égalité, de la fraternité, de l’empathie, de la compassion et du partage. En d’autres mots, il instaure la norme de l’amour et de la responsabilité comme norme de vie et de comportement. C’est à sa capacité d’amour fraternel, gratuit et désintéressé que désormais on reconnaîtra autant le disciple de Jésus, qu’un humain véritable. C’est à sa capacité de don de soi et de disponibilité amoureuse envers les autres que l’on verra si quelqu’un a choisi de bâtir son existence sur les forces de la communion ou sur celles de la division; sur les dynamiques de l’amour ou sur celles de l’égoïsme; sur les valeurs du respect et du rapprochement ou sur celles de la méfiance, du préjugé et de la confrontation; sur les principes qui font évoluer vers une forme plus accomplie d’humanité ou vers une déshumanisation de plus en plus grandissante qui conduira inexorablement notre terre vers sa destruction et notre race vers sa définitive disparition.

En ce Jeudi Saint les chrétiens sont invités à prendre à leur tour la route sur laquelle Jésus a marché et à assimiler dans leur vie les attitudes intérieures qui ont fait de lui le bon pain qu’il a été, l’homme donné et mangé par tous. «Je vous ai donné l’exemple, nous dit-il ce soir, afin que vous aimiez comme moi j’ai aimé». Je pense que la réalisation de ce modèle d’amour et de service constitue pour les humains d’aujourd’hui la seule possibilité qu’ils possèdent de se sauver eux-mêmes et le monde qu’ils habitent.



MB


mercredi 10 février 2016

OSER PRENDRE LE LARGE …


(Luc 5,1-11)

Voyons un peu ce que ce vieux texte d’évangile de Luc cherche à nous dire, à nous les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Ce récit nous transporte dans un petit village de Galilée. La vie y coule tranquille, routinière, monotone. Chacun a ses petites activités, son petit métier, ses petites occupations; chacun construit sa vie comme il l‘entend: selon ses capacités, ses moyens... et tout compte fait, chacun y trouve son gagne pain, sa raison de vivre et, finalement son petit bonheur. Une vie donc bien tranquille, sans soubresauts, sans trop de problèmes... sans trop de prétentions non plus... des gens qui ont appris à se contenter de ce qu'ils ont; à ne pas se créer des besoins inutiles; à ne pas avoir de grandes aspirations, car ils savent que la vie est souvent cruelle et qu’elle se charge bien souvent de nous désenchanter et de nous rabattre si nous avons de grandes attentes.

Des gens qui vivent donc au jour le jour... la pêche de nuit... presque toujours de maigres prises, car le lac est trop exploité, et les quelques sous qu’on retire de la vente du poisson suffisent pour faire vivre la famille... et le jour on se repose, on bavarde avec les copains, on répare les filets. On n’attend rien d’autre de la vie. D’ailleurs qu’est-ce que la vie pourrait offrir de plus à ces gens sans culture, sans ressources, sans moyens, sans influence, sans pouvoir ? Ils savent qu’ils sont destinés à vivre dans la pauvreté, dans la médiocrité et dans l’anonymat le reste de leur existence. Ce sont des gens, d’une certaine façon, satisfaits, tout en étant, en même temps, des gens désabusés et résignés. Mais précisément à cause de cela, ils sont aussi des gens sans futur, sans avenir, sans aspirations; bloqués sur le rivage du lac, inexorablement liés à leurs barques, prisonniers de leurs habitudes et de leurs routines, de leurs préjugés; des gens qui n’auront jamais la hardiesse ou la pensée de prendre le large, de partir à l’aventure pour découvrir de nouveaux paysages, pour voir de nouveaux horizons, pour faire de nouvelles expériences, pour enrichir autrement leur vie misérable.

Comme ils nous ressemblent ces pêcheurs peureux et résignés assis au bord du lac de Génésareth! Ces pêcheurs c’est nous autres ! Incapables de nous déraciner ! Collés à nos rivages. Attachés à nos modes de vies, à nos idées établies, à notre bonne vieille religion, à nos confortables croyances, à notre foi si rassurante, à nos illusions de vérité. Incapables d’ouverture, de souplesse, de tolérance. Terrorisés par tout changement. Satisfaits de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, de ce que nous avons et de ce que nous croyons. Enfermés dans nos petites routines, nos habitudes, nos égoïsmes; bien blottis dans la chaleur de notre petit nid bien confortable et bien douillet.... nous avons depuis longtemps renoncé à l’aventure, au désir de voir d’autres mondes, de découvrir d’autres rivages, de connaître un autre Dieu et de vivre peut-être un mode de vie différent.

Le texte de l’Évangile vient nous dire que dans la vie il faut être toujours prêts à partir vers une autre direction et à s’embarquer sur un nouveau bateau, si cela sert à nous faire croître en humanité et à donner plus de qualité, d’épanouissement et d’accomplissement à notre existence. Voilà pourquoi il présente Jésus qui vient tout à coup interpeller ces gens assis autours de leurs filets. Il les invite à écouter une parole nouvelle, à voir le monde autrement, à regarder plus loin, à se mettre debout, à quitter le rivage et à prendre la voie du large: ”Avance au large” dit-il à Simon. Il les invite à avancer sur la mer (symbole de l’inconnu, des profondeurs menaçantes et de danger ), à vaincre et à sortir de leurs peurs, à lâcher leurs sécurités, à s’éloigner de leur pays, de leurs maisons, du cercle étroit de leur clan, de leurs amis et à regarder plus loin, au-delà des limites étroites dans lesquelles se joue tout le sens de leur vie. Le monde est plus vaste que leur village et l’humanité ne si limite pas aux seules personnes qui les entourent et la vérité aux quelques croyances ou convictions surfaites sur lesquelles ils ont construit le sens de leur existence. A travers l’attitude de Jésus, l’évangile veut nous conduire à sortir de nos peurs, de nos méfiances, de nos gestes égoïstes et à nous ouvrir à la nouveauté du message de Jésus, à l’accueil du nouveau visage de Dieu qu’il nous révèle, à faire confiances aux autres, à nous rendre sensibles aux besoins des autres et aux attentes de l’humanité toute entière. Gare à nous si nous nous replions sur nous-mêmes, si nous réduisons notre vie à la seule recherche de notre confort et de notre intérêt personnel; si nous nous enfouissons dans notre trou; si nous ne faisons que creuser des tranchées autour de nous pour nous défendre des autres, parce que nous présumons qu’ils pourraient être de potentiels ennemis et agresseurs.

C’est pour cela que dans l’Évangile, Jésus presse les siens non seulement à prendre le large, mais aussi à jeter les filets confiants dans la parole de Jésus qui nous pousse à le faire. Jeter les filets sur la parole du Seigneur signifie: créer des relations. Le disciple de Jésus est essentiellement un être de relations, c’est-à dire une personne qui œuvre pour mettre sur pied des réseaux de solidarité humaine; pour établir des contacts, des rapprochements, pour faire tomber les barrières des préjugés, de la méfiance et des différences; pour réaliser de l’amitié, de la fraternité, de la communion, pour semer de l’amour. Au milieu des vagues menaçantes de la mer qui, dans la Bible, représentent les dangers d’un monde égoïste, méchant, cruel et violent, les disciples de Jésus sont appelés à jeter les filets qui permettent à d’autres, perdus et malheureux dans la solitude fatale du large, de s’accrocher à la barque d’où vient leur salut.

L’Évangile veut finalement nous assurer que ceux qui dans leur vie sont capables de devenir, par la grâce de Dieu, des êtres de relations, des êtres ouverts et accueillants, des bâtisseurs de ponts, des jeteurs de filets, des créateurs de réseaux, des disciples animés et inspirés par l’amour et la confiance et non par la peur, la méfiance et le préjugé... et bien, ceux-ci, affirme l’évangile, réussiront pleinement leur vie, car ils auront la joie d’avoir toujours leur barque remplie de poissons. Ce qui veut dire que leur existence sera comblée, réussie, pleine de sens ; ils seront des personnes aimées, appréciées, recherchées; ils seront toujours entourés d’une multitude d’amis et gratifiés par l’amitié, l’attachement et la reconnaissance de ceux et celles qui auront été peut-être sauvés, grâce à eux, de la solitude, de la pauvreté, de la détresse, de l’angoisse et du désespoir.

En un mot, l’Évangile d’aujourd’hui veut nous faire comprendre que le salut et le bonheur de l’homme sont dans sa capacité de sortir de lui-même, dans l’accueil de l’autre et dans la quantité et la qualité d’amour qu’il est capable de répandre autour de lui.

Que le Seigneur nous donne d’être de telles personnes !

MB                  

vendredi 22 janvier 2016

Quelques considérations sur la symbolique des Noces à Cana



Le récit des noces de Cana conclut la série des manifestation ou épiphanies du Seigneur que la liturgie catholique, au début de chaque année liturgique, propose à la méditation des chrétiens (naissance, visite des mages, baptême au Jourdain, noces à Cana). 

Récit étrange à propos de noces étranges où rien ne fonctionne comme prévu et où Jésus est poussé par sa mère (presque contre son gré) à intervenir pour sauver la face des époux et pour contribuer, avec un apport supplémentaire de plus de six cents litres de vin de qualité supérieure, à la plus grosse cuite de tout les temps. Est-il possible que Dieu, par l’intermédiaire de Jésus intervienne, avec un miracle, (c'est-à-dire par une intervention extraordinaire de sa toute puissance qui va contre toute les lois de la nature) pour soûler du monde à une fête de mariage? Faut-il vraiment prendre ce récit au pied de la lettre ou ne faut-il pas plutôt voir là un conte, une composition littéraire de Jean, comme il a souvent l’habitude de le faire, pour transmettre aux chrétien de son temps un enseignement et un message? La question reste ouverte. L'évangéliste cependant tient à nous avertir qu'il s'agit là d’un signe par lequel Jésus "manifesta sa gloire" .

Tel fut le commencement des signes de Jésus". La fête de la noce, du vin abondant, des réjouissances un peu débrayées… tout cela est un signe. Le signe n'est compréhensible qu'à celui qui a le cœur ouvert et accueillant, qui n'est pas plein de lui-même, enfermé dans son assurance et son orgueil. Pour l’évangéliste Jean, tous les gestes que Jésus accomplit pour soulager, guérir, nourrir, mettre debout, ouvrir, faire voir, faire vivre… ce sont des signes. Signes d’une Réalité, d’une Présence, d’une Force, d’une Énergie qui est à l’ouvre, par l’entremise de Jésus, pour changer et transformer le monde et les humains en quelque chose de meilleur. Comme l’eau que Jésus à Cana change en vin. C’est dans cette perspective que le récit des noces de Cana doit être interprété. Il doit être compris dans la perspective du Royaume et être inséré dans la dynamique du temps de l’attente messianique.

 Le texte raconte qu’il y avait dans la maison six énormes jarres en pierre qui servaient pour les ablutions rituelles des juifs pratiquants. Le texte souligne aussi que ces jarres étaient vides, mises à l’écart, inutilisées et donc inutiles. Ces jarres, dans la symboliques de Jean, représentent l’ancienne alliance (ou la religion juive) qui maintenant, suite à la nouvelle alliance inaugurée par la présence de Jésus, est vide, sans valeur, ni aucune utilité. La loi juive (la Torah), plutôt que d'aider, a fini par entraver la relation de Dieu avec son peuple. La religion ancienne, avec ses lois, ses obligations et ses observances est donc comme une jarre vide. La religion juive ancienne n’a été d’aucun aide pour créer une relation vraie et épanouissante de l’homme avec Dieu. Au contraire, elle n’a fait que rendre cette relation toujours plus pesante, opprimante, culpabilisante, en rendant impossible toute joie et toute liberté.

Mais voilà que maintenant, grâce à Jésus, ces jarres, non seulement sont à nouveau remplies d’eau, mais l’eau qu’elles contiennent est changée en vin. C’est dire la supériorité des temps nouveaux inaugurés par la présence de Jésus et donc la supériorité de la Nouvelle Alliance par rapport à l’Ancienne. C’est dire l’excellence de la nouvelle Loi de l’esprit par rapport à l’ancienne Loi de la lettre. En effet, ce qui est froid, dur, sans utilité, sans couleur et sans goût comme ces cruches et l’eau qu’elle contiennent, est soudainement transformé en quelque chose d’immensément plus valable : l’eau est changée en ce vin de qualité supérieure capable de combler de bonheur et de joie le cœur des hommes. Et ce vin, figure de l’Esprit, que Dieu, par Jésus, a versé en nous, bâtit et accompagne désormais le lien d’amour constitué par les nouvelles noces de Dieux avec l’humanité. Le ritualisme, le légalisme, la norme froide et vide, se transforme en vin, symbole d’allégresse et de joie messianique pour la fête de l'arrivée des temps nouveaux où le Royaume de Dieu par Jésus s’établit et prend racine parmi nous.

Tout cela nous indique un peu comment participer à la noce, comment vivre dans le Royaume de Dieu dans ce temps qui est le nôtre. Si nous cherchons des miracles et un Dieu glorieux, majestueux et tout puissant pour régler nos problèmes, nous faisons fausse route. Jésus manifeste sa gloire dans le partage de la joie à tous ceux qui sont dans le manque, comme un bon vin. Il manifeste sa gloire en relevant ceux qui sont courbés ou tombés à terre et plus bas que terre. Il se révèle à nous comme celui qui donne tout de lui-même, jusqu’au don de sa vie, consommée à petit feu sur le gibier de la croix. Cette mort en croix constituera pour Jean le signe ultime et le plus éclatant de sa «gloire». Pour l’évangéliste Jean la «gloire» d’une personne est sa capacité d’expression ou de manifestation amoureuse et de don de soi, qui engendre stupeur, admiration et qui, en même temps, donne hauteur et éclat à une vie, la rendant lumineuse comme un soleil qui dans le ciel de midi brille de toute sa gloire. C’est cette «gloire» que la foi des disciples aperçoit dans la personne de Jésus à Cana. «Il manifesta sa gloire… et ils crurent en lui", dit l'évangéliste. Croire en lui, c’est entrer dans sa gloire, participer de sa gloire, vivre à sa suite comme il a vécu, en faisant les mêmes gestes que lui, des gestes lumineux qui donnent de l’amour et qui apportent le bonheur et le salut. Des gestes qui relèvent et qui aident à vivre la vie dans la joie, avec un goût de fête arrosée d’un bon vin.



MB 

LE MARIAGE À CANA




«Dieu sait que, dans le monde, il ne manque pas de misères à calmer et de maux à guérir. C'est là qu'on voudrait voir Dieu à l'œuvre ! Mais que quelque part un nouveau marié manque de vin et doive laisser un peu sur leur soif des invités qui ont déjà manifestement bu au point d'en être presque ivres et que Dieu vienne régler le problème grâce à l'intervention de Jésus de Nazareth, voici quelque chose qui nous paraît plus dérisoire que consolant, considéré le malheur global des hommes» (E. Drewermann, Commentaire à l’Évangile de Jean). 

Qu'est-ce que peut bien venir faire dans un texte sacré cette histoire de beuverie collective que l'évangéliste présente comme le premier et le plus important des "signes" accomplis par Jésus ?

Il est donc évident qu’il ne faut pas s’arrêter au sens littéraire de l’histoire racontée par l’évangéliste, car ce n’est pas le contenu matériel, plutôt ridicule et invraisemblable, de ce récit qui l’intéresse, mais la signification qu’il a attachée aux choses, aux gestes, aux personnes qui figurent dans ce miracle des Noces de Cana et qu’il veut communiquer aux chrétiens de son temps et donc à nous.

 Jean est le seul évangéliste à parler de cette histoire étrange d’un mariage passé à la postérité autant pour l’étourderie et l’imprévoyance des époux que pour la colossale cuite des invités. Jean place ce récit au début de la vie publique de Jésus et dit qu’il est le premier «signe» qu’il a accompli. Mais signe de quoi? Voilà que Jean lui-même nous invite à y chercher le sens caché. Jean ne veut évidemment pas présenter Jésus comme un faiseur de miracles et prodiges qui cherche à impressionner l’assistance. Les gestes qu'il fait sont des «signes» qui ne sont pas accomplis pour épater, mais pour indiquer, annoncer, renvoyer à une réalité et à une vérité qu’il s’agit de découvrir car elle est importante pour notre bonheur et notre salut.

L'histoire de la noce à Cana nous la connaissons: deux jeunes qui se marient. Jésus et sa Mère sont parmi les invités. Le vin vient à manquer et Jésus change de l'eau en vin. Jean présente ce mariage comme une parabole de la nouvelle alliance entre Dieu et l'humanité. L'ancienne alliance avec le peuple d'Israël est symbolisée par les six jarres qui servaient pour les ablutions rituelles. Ces jarres de pierre sont lourdes, froides, vides et inutiles. Cela veut signifier que l’ancienne religion, le modèle religieux juif de l’ancienne Loi est devenu statique, vide, incomplet, difficile et lourd à porter, incapable de créer une relation authentique et libératrice avec Dieu et de mettre de la joie et du bonheur dans la vie du croyant. L’ancienne pratique religieuse est devenue comme un mariage sans amour, incapable de satisfaire les aspirations profondes de l’homme. L'histoire entre Dieu et l'humanité a traîné jusqu'ici avec lassitude; le croyant a besoin de quelque chose de nouveau. Or voici Jésus, venu nous révéler un nouveau visage de Dieu. Marie est la figure du reste fidèle d’Israël. Les serviteurs sympathiques qui remplissent les jarres de six cents litres d'eau tirée du puits, qui font confiance à Jésus et qui obéissent à sa parole sans hésitation agissant selon sa volonté, sont le symbole du nouveau peuple des serviteurs de la nouvelle alliance et des nouvelles noces entre Dieu et l’homme réalisées à travers la présence de Jésus. Tout devient une fête: l'eau changée en vin est le signe messianique du don abondant et délicieux de cette nouvelle présence de Dieu, du banquet de l'ère nouvelle inaugurée par Jésus, du Royaume de Dieu qui commence, du nouveau monde que ses disciples doivent maintenant construire, entraînés par la force de son esprit et par l'enthousiasme de leur foi.

Le ton du texte de l'évangile d'aujourd'hui est donné par la présence et les paroles de Marie. Dans l'esprit de l'évangéliste, Marie est la seconde Ève qui s’oppose à la première. La première Ève, tentée par le serpent, dit à Adam: «Ne fais pas ce que Dieu a dit». La nouvelle Ève, inspiré par l'Esprit de Dieu, est celle qui dit: «Faites ce qu'il vous dira». La première Ève est à l'origine de la peur, du mal, de la souffrance et de la mort. La première Ève représente le monde qui se déploie sous le signe de la désobéissance, de la rébellion, de l’autosuffisance et d’une existence vécue loin de Dieu et même sans Dieu. Elle représente le monde soumis aux forces du mal, de la haine, de la rivalité, de la division, de l‘égoïsme, en un mot, le monde dominé par le mal et le péché. Marie, la nouvelle Ève, est à l'origine d’une nouvelle réalité, d’un monde nouveau où notre relation avec Dieu et avec les hommes se fait dans l'obéissance, la fidélité, la disponibilité, la confiance, la fraternité, le don de soi, le pardon, le souci de l‘autre, en un mot, dans l'amour.

Dans un sens, il est vrai que ceux qui vivent dans ce monde nouveau animé par l'Esprit de Jésus, vivent comme plongés dans une atmosphère nuptiale où l'on respire la fête, la joie, le bonheur et l'amour. Sous certains égards, il est vrai, semble nous dire ce récit de Jean, que la condition de disciple et de la communauté des croyants peut être comparée à une fête de noces. Là où Jésus et Marie sont présents, là où on peut écouter sa parole, là où l’on est capable de faire ce qu'il nous dit, là l'homme est sauvé; là l'eau de notre peur, de notre angoisse, de notre fragilité, de nos faiblesses, de nos fautes, de nos défauts, de notre péché ... est transformée en un vin de grâce, de confiance, d'espérance, de sécurité, de certitude d'être aimés et chéris par Dieu; là notre pauvreté et notre inconsistance spirituelle et humaine sont transformées en plénitude de sens et en abondance de vie. Les jarres vides de nos vies sont vraiment remplies d’une présence qui nous fait vivre et notre eau insipide devient un vin capiteux.

Le message que l'Évangile de Jean veut nous transmettre à travers le symbolisme de ces noces est finalement assez simple, mais en même temps exaltant : il veut nous faire comprendre que si Dieu est avec nous; s’il est entré dans notre maison, s’il fait partie de notre vie, s’il nous permet de vivre dans son intimité et d'être l'objet de son amour, alors nous pouvons vraiment dire que chaque chrétien expérimente avec Dieu une relation d'intimité comparable à celle qui existe entre deux époux. L’évangile des noces de Cana veut exprimer cette dimension nuptiale, conjugale de la vie chrétienne lorsqu’elle est vécue dans sa plénitude et son authenticité. Dieu a épousé notre condition humaine; l'époux a rencontré son épouse; le banquet est prêt, la table est dressée, tous sont invités : il y a, par conséquent, joie et sentiment de bonheur parmi le invités car ils ont eu la révélation que Dieu est avec eux et qu' il les aime.

L'évangile d'aujourd'hui dit finalement à chacun d'entre nous: si tu fais partie du banquet du Royaume, si Dieu est en toi, si son amour réchauffe ta vie, si elle est animée par son esprit, tu vivras le bonheur d’une noce. En conséquence de cela, ta vie sera transformée en quelque chose de bien meilleur, ton eau sera changée en vin.


MB



mardi 12 janvier 2016

LE BAPTÊME DE JÉSUS - PISTES D’INTERPRÉTATION

(Luc 3, 15-16. 21-22)

Avec ce dimanche nous poursuivons le cycle des manifestations ou ''épiphanies'' de Jésus commencé avec la fête de Noël. Jean Baptiste est présenté comme celui qui nous indique où il faut aller et vers qui il faut regarder pour découvrir la révélation la plus accomplie de la présence de Dieu dans notre monde. Il y a quelqu’un qui vient, qui est en train de se manifester, en tout semblable à n’importe quel autre homme faible, fautif et pécheur, mais qui est pourtant bien plus grand et bien plus important que n’importe qui. C’est en effet quelqu’un qui a le pouvoir de plonger les humains dans le feu brûlant de l’Esprit et de l’amour de Dieu.

Voilà donc Jésus de Nazareth baptisé par Jean dans les eaux du Jourdain. Pour les premiers chrétiens, il y avait là quelque chose de troublant, voire de scandaleux : en effet les évangiles nous disent que Jean Baptiste pratiquait un baptême qui était un geste de conversion réservé aux pécheurs qui se reconnaissaient tels et qui décidaient de se détourner du mal, afin d’obtenir ainsi le pardon de Dieu. Comment Jésus a-t-il pu accepter d’accomplir ce geste, alors que la foi chrétienne le proclame sans péché? La réponse est à chercher dans ce que, depuis Noël, nous appelons, avec un gros mot théologique, le "mystère de l’incarnation": en tant qu’homme, Jésus est et se manifeste solidaire de la condition humaine. Son baptême proclame que nous avons tous besoin du salut de Dieu pour nous sortir des eaux boueuses où nous risquons de nous perdre et de mourir. L’évangéliste Luc, par la bouche du Baptiste, affirme clairement que grâce à Jésus qui assume entièrement et totalement notre condition humaine, nous sommes «baptisés», c’est-à-dire, plongés dans le feu de l’Esprit de Dieu. Désormais, si nous nous mettons à sa suite, si nous acceptons de changer, si nous nous efforçons d’être ses disciples, notre vie sera animée d’un souffle nouveau, qui est le Souffle de l’Amour de Dieu. Mais s’engager dans un changement de vie et d’esprit à la suite de Jésus ce n’est pas de tout repos. Et chacun de nous sait bien ce qu’il doit changer dans sa vie et combien il lui en coûte.

Quand Jésus remonte de l’eau, il devient le témoin et le protagoniste d’une «épiphanie» qui copie celle de l’Exode où, sur le Sinaï, le Dieu d’Israël, déchirant le ciel, se révèle et parle à Moïse dans le bruit du tonnerre et l’éclat des éclairs. Ici aussi, dans l’évangile du baptême, "le ciel se déchire, du ciel la voix de Dieu se fait entendre et son l’Esprit descend sur Jésus comme une colombe. Voilà bien des images qui demandent d’être expliquées et interprétées.

Jésus en prière vit les cieux se déchirer. N’imaginons pas quelque phénomène bizarre dans l’atmosphère. C’est plutôt la réponse au souhait que l’on trouve au livre du prophète Isaïe (63, 19) qui se lamente de l’état pitoyable du peuple d’Israël et qui dit à Dieu: "Ah ! si tu déchirais les cieux et si tu descendais pour faire connaître ton nom...". Eh bien, voilà, dit Luc, maintenant, avec Jésus, les cieux sont déchirés, ouverts à tout jamais. Et ce qui est déchiré ne peut plus se refermer, revenir comme avant. Ce qui est déchiré laisse fuir son contenu, qui se répand partout. Les cieux, lieu de la demeure de Dieu et de son esprit, se déchirent pour que Dieu puisse s’évader, s’en aller et son Esprit s’échapper aux quatre vents. C’est une image que l’évangéliste utilise pour faire comprendre que Dieu a quitté son ciel; que le ciel est vide, que Dieu est parti, que Dieu ne doit plus être cherché là-haut, car il s’est donné, il s’est déversé de façon singulière en cet homme Jésus qu’il a rempli de son Esprit et qui devient maintenant le lieu par excellence de la présence, de l’action et de la manifestation de l’Esprit de Dieu dans le monde.

Avec l’image des cieux qui se déchirent, les évangiles veulent aussi faire comprendre aux chrétiens que ce Dieu, imaginé renfermé dans les cieux, inatteignable, lointain, enrobé de sa transcendance, de son infinité et de sa toute-puissance… ce Dieu n’existe pas, n’a jamais existé, et ne doit plus exister pour personne. Les cieux se sont déchirés, se sont vidés, ils sont donc impraticables et inutilisables à tout jamais. C’est désormais Jésus de Nazareth notre ciel et le lieu de la présence de Dieu dans notre monde ; la source où nous devons aller pour puiser l’eau pure de l’Esprit qui doit nous animer et nous faire vivre. C’est lui qui possède et qui vit de l’Esprit qui vient de Dieu. En lui et avec lui, Dieu va donner un nouveau Souffle à notre vie. Même si nous continuons souvent à vivre au raz du sol; même si nous avons parfois l’impression que l’horizon de notre existence est toujours bas et sombre, il reste cependant vrai que le ciel est maintenant ouvert à tous ceux qui veulent le traverser. En Jésus, nous avons maintenant l’assurance que rien n’est définitivement fermé, que notre horizon de vie n’est pas clos. Le ciel est déchiré, il s’est donc ouvert à tout jamais … tous peuvent maintenant y entrer. C’est le Souffle de Dieu qui l’a déchiré et traversé. Il peut donc nous rejoindre. Il a rempli la vie de Jésus, il peut aussi remplir et combler la nôtre, jusqu’à notre mort. Et alors, comme Jésus en croix, nous pourrons nous aussi un jour, malgré la détresse et le déchirement de l’agonie, remettre entre les mains de Dieu, dans un dernier soupir d’abandon, de confiance et d’amour, cet Esprit qu’il nous a donné et qui nous a aidé à mieux vivre, à faire de nous de meilleurs personnes.

Jésus vit l’Esprit descendre sur lui comme une colombe. Un proverbe hébreu disait: attaché à son nid comme une colombe. Avec cette image Luc veut nous faire comprendre que l’Esprit de Dieu n’abandonnera plus jamais Jésus. Que l’Esprit de Dieu l’accompagnera le long de toute sa vie. Il sera un homme qui n’agira et ne parlera que poussé et inspiré par cet Esprit. Il sera l’homme dont l’unique but et sa seule mission consisteront à transformer les humains et le monde par la force et l’énergie de ce divin.

Enfin, Jésus entend une voix qui dit: Tu es mon Fils bien aimé, en toi j’ai mis tout mon amour. Cette phrase est une citation du Psaume 2, où Dieu s’adresse au roi David pour l’assurer de son amour et de sa protection, tel un père qui prend soin de son fils. Ce Jésus, rempli de l’esprit de Dieu et ayant toujours vécu sous la mouvance de l’Esprit de Dieu, peut vraiment être considéré comme un enfant de Dieu, comme un fils de Dieu, comme le meilleur des fils et des enfants de Dieu; comme fils par excellence, comme celui que Dieu soutiendra envers et contre tout; qu’il aimera d’un amour total, d’un amour qui lui sera fidele toujours, au-delà de l’épreuve, de l’abandon et de la mort.

 BM


(Réflexion suscitée par des écrits trouvés sur le Net)

mardi 29 décembre 2015

Quelle est la signification de Noël ?



Il y a plusieurs manières de tenter d'approcher Dieu, d'appréhender le sacré et les différents courants religieux ou spirituels existants nous proposent différents chemins pour y parvenir. On peut trouver Dieu ou des signes de la présence de Dieu dans le Beau, le Bon, le Vrai, dans l'Amour, la bonté, dans la pureté d'âme, dans la droiture de nos pensées ou de nos actions, dans la méditation, dans la renonciation, dans l'accomplissement de soi, dans le soi profond, dans la nature, dans l'harmonie ou les connexions entre les choses...

Nous portons tous en nous un élan vers l'absolu, la Vérité, vers Dieu, et donc vers la plénitude, mais  les chemins qui mènent au sommet de la montagne sont nombreux, il y a probablement autant de chemins différents qu'il y a d'êtres humains. Ce ne sont pas les chemins qui manquent, mais il faut savoir lequel choisir. Les courants religieux sont les poteaux indicateurs qui servent à nous indiquer quel chemin est praticable, car d'autres les ont empruntés avant nous.

Nous avons tous une sensibilité plus ou moins grande à la présence du Divin dans notre monde et une préoccupation plus ou moins grande pour la question.
Et il existe des hommes qui ont une intuition, une sensibilité particulière, des hommes qui ont su comprendre et voir des choses que le commun des mortels n'est pas capable de percevoir, il existe de ces hommes phares qui sont venus éclairer notre monde, qui sont venus nous guider, nous faire des révélations sur le divin,  nous montrer la bonne direction à prendre pour tenter d'approcher le divin.

Noël peut être compris de différentes manières. A un premier niveau, Noël est l'anniversaire de naissance d'un de ces hommes phares, un homme hors du commun, qui nous inspire et que nous voulons suivre et prendre pour exemple. A un niveau plus traditionnel, Noël c'est la naissance du fils de Dieu ou du sauveur. Nous chrétiens voyons aussi en Noël la représentation de la venue de Dieu parmi nous ou le symbole de l'incarnation, de l'irruption de Dieu, du divin dans le monde des hommes. C'est aussi Dieu qui se révèle aux hommes, qui se fait connaître au travers de la voix de Jésus.
Mais on peut aussi le voir dans l'autre sens, et dire que Noël, pour nous les humains, est l'ouverture d'une nouvelle porte sur l'Absolu. Au travers de la naissance de Jésus et plus tard de son enseignement, c'est l'avènement dans notre monde d'un nouveau chemin qui mène à Dieu. C'est l'arrivée dans le monde des humains de la connaissance, de la prise de conscience d'une nouvelle manière d'être qui nous rapproche de Dieu. Car la "venue de Dieu dans notre monde ou dans notre cœur" n'est pas quelque chose de passif, ce n'est pas Dieu qui arrive de manière magique de l'extérieur, c'est un mouvement qui part de nous, de notre cœur, ça dépend de nous et de notre état d’esprit, il faut une certaine disposition de cœur et d'esprit pour le recevoir.

D'autres portes ont été ouvertes avant, d'autres chemins avaient été indiqués auparavant, comme le noble Sentier Octuple préconisé par Gautama Siddhartha, le Bouddha, pour atteindre l'éveil. Selon ce sentier, il faut appliquer une série de préceptes à notre vie, comme la Parole juste, l'action  juste, les moyens d'existence justes, la pensée juste, etc. pour mener notre âme vers la plénitude.

Mais pour nous chrétiens, Jésus est celui qui a ouvert la bonne porte, et la clé de cette porte c'est l'Amour: si l'Amour de Dieu, l'Amour vrai, l'amour désintéressé guide nos pas, alors nous marchons dans la bonne direction, nous marchons la face tournée vers la lumière, nous marchons vers Dieu.

Pour nous chrétiens Jésus est celui qui nous indique le chemin à suivre, il nous montre la voie, mais en même temps il est lui-même la Vie, la Voie, la Vérité (Jean 14,6). C'est-à-dire qu'il est celui qui nous a enseigné et montré par son exemple ce qu'il faut faire pour nous rapprocher de Dieu et donc vivre notre vie pleinement, mais en même temps s'il habite notre cœur, si son Esprit et son Amour habitent notre cœur, il nous transforme de l'intérieur, il ouvre notre cœur et notre intelligence à la vérité et par là même nous guide dans la bonne direction de l'intérieur. 

Mais la présence de l'Amour de Dieu, du sacré, en nous est, à l'image de l'enfant Jésus emmailloté dans une mangeoire, quelque chose d'infiniment beau, d'infiniment précieux, mais si fragile, si vulnérable... Quelque chose dont il faut prendre le plus grand soin, qu'il faut nourrir, avec beaucoup de dévouement pour le faire grandir. C'est si vite fait de le tuer en nous (en raison de nos aveuglements, nos égoïsmes, nos jalousies, nos étroitesses d'esprit, etc.).... comme Jésus qui a finalement été mis à mort, à cause de la méchanceté d'hommes qui n'étaient pas prêts à recevoir un fils de Dieu.

Alors en fin de compte, Noël c'est à chaque fois que nous sommes capables de faire renaître en nous, encore et encore, un Amour de Dieu véritable et que nous nous laissons guider par Lui.

Susanne Schoenbacher