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mercredi 12 novembre 2014

L’être humain, un être vivant parmi d'autres

…CHASSER LES VENDEURS DU TEMPLE

(Jean, 2,13-22)


Le temple où Dieu habite, et dans lequel il se manifeste, est l’Univers et la Terre qui nous a générés. De cette dernière nous avons fait un objet d’exploitation et de marchandage insensé. Ce Jésus, qui perd le contrôle, qui se met en furie et qui ne trouve de meilleure solution que de chasser à coup de pied et de fouet ces marchands avides qui profitent du temple pour y faire de l’argent, me plaît énormément. Il me plaît, car je trouve en lui l‘exemple parfait de l’attitude que chacun de nous devrait avoir aujourd’hui envers les institutions, les superpuissances, les super-nationales du capitalisme libéral qui ne cherchent que le profit de leurs actionnaires, au prix de la dévastation des écosystèmes, de la prédation indiscriminée des ressources naturelles de la terre et d’un accroissement toujours plus grand du niveau de pauvreté dans le monde.
La crise actuelle de la Planète n’est pas seulement une crise de la rareté croissante des ressources naturelles et des services. C’est fondamentalement la crise d’un type de civilisation qui a situé l’être humain comme « seigneur et maître » de la nature. Celle-ci (la nature) est pour lui dépourvue d’esprit et de but : il peut donc faire ce qu’il veut avec elle.
La nouvelle cosmologie a découvert depuis longtemps que l’être humain n’est pas le centre du cosmos, comme l’ont proclamé presque toutes les religions et leurs divines «révélations». Le monde n’est pas anthropocentrique. Nous ne sommes pas le centre de la réalité. L’univers n’a pas été «créé pour nous ». La cosmologie moderne nous dit que, à cause de la nature de nos origines, nous sommes une réalité ni supérieure ni totalement différente des autres êtres vivants qui nous entourent. Nous n’avons pas une autre origine et nous ne venons pas d’un monde supérieur. Nous ne sommes qu’une branche supplémentaire de l’époustouflante diversité de l’arbre de la vie. Nous sommes une branche de primates à l’intérieur de laquelle, grâce à un saut qualitatif de la vie, il y a eu une mutation de l’axe évolutif qui, de génétique et physique qu’il était, est devenu culturel et spirituel.

Il est donc faux d’affirmer que nous avons été créés à part et «à l’image et à la ressemblance de Dieu », alors que les autres créatures vivantes ne peuvent pas aspirer à la dignité d’être des «enfants de Dieu». Nous n’avons même pas été créés. Nous sommes une espèce qui vient d’autres espèces qui, à leur tour, dérivent d’autres espèces plus anciennes reliées aux premiers organismes vivants (les bactéries) apparus sur terre il y trois milliards d’années. La nouvelle cosmologie pense que l’ensemble des êtres vivants de la planète participent de la même Vie, forment une unité de Vie et une seule réalité biotique énormément diversifiée et complexifiée. L’espèce humaine est la forme de vie la plus récente et qui a le plus évoluée et progressée; mais nous ne sommes qu’une forme de vie parmi une infinité d’autres.
Nous devons reconnaître que le christianisme a contribué à légitimer et à renforcer cette compréhension. La Genèse dit clairement: «Emplissez la terre et soumettez-la et dominez toute chose vivante qui se meut sur elle» (1,28). Il est affirmé aussi que l’homme a été fait «à l’image et à la ressemblance de Dieu» (Gn. 1,26). Le sens biblique de cette expression, c’est que l’être humain est le lieutenant de Dieu, et comme Dieu est le maître de l’univers, l’homme est le maître de la terre. Il a une dignité qui n’appartient qu’à lui: être au-dessus des autres êtres. De là vient l’anthropocentrisme, qui est l’une des causes de la crise écologique. Le monothéisme rigoureux des religions du Livre a supprimé le caractère sacré de la nature et de toute chose, pour l’attribuer uniquement à Dieu. Parce qu’il ne possède rien de sacré, le monde n’a pas à être respecté: on peut le profaner, on peut le dégrader; on peut le polluer, on peut le saccager; pour s’en servir, on peut le détruire. Au n om du «progrès»!
Cette vision glorieuse et triomphale de la place de l‘homme dans la création a commencé à s’effondrer au XXe siècle avec les deux guerres mondiales et les guerres coloniales qui ont fait plus 200 millions de victimes. Quand a eu lieu l’acte terroriste le plus important de l’histoire, les bombes atomiques larguées sur le Japon par l’armée des États-Unis d’Amérique, qui tuèrent des milliers de personnes et détruisirent la nature, l’humanité a reçu un choc dont elle ne s’est pas remise à ce jour. Avec les armes atomiques, biologiques et chimiques, construites plus tard, nous avons compris que nous n’avons pas besoin de Dieu pour réaliser l’Apocalypse, mais que l’homme, avec son avidité et son inconscience, est le plus grand danger pour l’humanité et la planète. Nous commençons à nous rendre compte que l’homme (capitaliste) est une plaie pour notre Planète, un cancer létal; et que si la Terre aujourd’hui est très malade, c’est à cause de lui.
Sur la Terre nous ne sommes pas Dieu et vouloir l’être nous mène à la folie et la destruction de notre habitat et donc à l’anéantissement certain de notre espèce. Nous devons nous accepter comme de simples créatures en communauté de vie avec toutes les autres. Nous avons la même origine commune: nous sommes tous nés de la Terre et non d’une substance divine. Nous venons de la terre et non pas du ciel. Nous ne sommes pas la couronne de la création, mais un lien dans le courant de la vie, avec une différence, celle d’être conscients et chargés de la mission de «sauver et garder le jardin d’Eden» (Gn. 2,15), c’est à dire de maintenir les conditions de pérennité de l’ensemble des écosystèmes qui composent la Terre. Aujourd’hui encore, grand nombre de chrétiens marqués et contaminés par un long enseignement religieux sur la primauté, la supériorité et la «seigneurie» de l’homme sur la création, réagissent avec surprise et indignation lorsqu’on critique ce faux anthropocentrisme
Si nous sommes partis de la Bible pour légitimer la domination de la Terre, nous devons revenir à elle pour apprendre à la respecter et à en prendre soin. La Terre a tout engendré. Dieu dit: «Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce» (Gn. 1,24). Par conséquent, elle n’est pas inerte, elle est génitrice, elle est mère. L’alliance de Dieu n’est pas seulement avec les humains. Après le tsunami du déluge, Dieu refait alliance «avec notre descendance et tous les vivants» (Gn. 9,10). Sans eux, nous sommes une famille rétrécie.
L’histoire montre que l’arrogance «d’être Dieu», sans jamais pouvoir l’être, ne nous amène que des malheurs. Mieux vaut nous contenter d’être des simples créatures qui ont la mission de prendre soin et de respecter la Terre, notre mère.
La terre et la vie qu’elle a engendrée auront un avenir plus prometteur seulement si nous serons capables, comme Jésus, de nous lever, tous, autant que nous sommes, le fouet à la main et l’indignation au visage, pour chasser de notre «temple» la terre ces «marchands» avides et sans scrupules qui veulent le transformer en un «repère de brigands et de voleurs»t (Mt.21,13).

BM



(Réflexion inspirée de certains textes de L. Boff et J.M. Vigil

mercredi 5 novembre 2014

«C’EST GRAND LA MORT, C’EST PLEIN DE VIE DEDANS» (Félix Leclerc)



(Réflexions à l’occasion de la journée de Tous les Défunts)

L’Église catholique prétend être capable d’informer ses fidèles sur ce qui se passe après la mort. Sa doctrine à ce propos ne réussit à être cependant qu’un amalgame d’affirmations farfelues et fantaisistes, puisées, en grand partie, dans la mythologie grecque ancienne, dans les croyances religieuses juives du temps de Jésus et dans les énoncés de la philosophie hellénistique (stoïcisme et néoplatonisme) des trois premiers siècles de notre ère.

Si pendant des siècles l’enseignement de l’Église sur le sort de ceux qui sont décédés n’a jamais suscité ni de discussions ni d’oppositions notables parmi les fidèles, aujourd’hui le changement culturel causé par l’évolution des mentalités, une scolarisation généralisée, le développent et l’accroissement des connaissances, le progrès des sciences, un esprit plus éclairé et plus critique, ont fait en sorte que les anciens concepts et images par lesquels la doctrine catholique cherchait à illustrer et à expliquer l’après-mort, sont devenus non seulement incompréhensibles, mais aussi totalement caduques et irrecevables. Notre société Occidentale a définitivement rompu avec la vision mythique de la réalité qui a été, au moins jusqu’au XVIIIe siècle, à la base de la majorité des dogmes et des croyances au sein de l’Église catholique. Les gens de la modernité ont abandonné depuis longtemps la cosmologie ancienne des deux mondes ou réalités superposées: un monde habité par Dieu et un monde habité par les humains; ce dernier dépendant en tout du monde de Dieu et herchant à l’apprivoiser et à s’en approprier. Les gens aujourd’hui sont influencés par des schémas cognitifs qui se trouvent à des années lumières des préoccupations et des disquisitions transcendantales des philosophies et des courants religieux des trois premiers siècles qui ont marqué la formation des doctrines et des dogmes du christianisme. Ils ne croient plus à une âme immortelle qui, au moment de la mort se libère du corps dans lequel elle avait été emprisonnée, pour retourner à la Source divine qui l’avait directement créée. Pour les modernes, la fonction de l’âme à été remplacée par l’activité du cerveau. C’est le cerveau qui est, pour ainsi dire, l’âme de la personne. Les gens de notre temps savent que notre identité personnelle, ainsi que notre conscience, sont essentiellement dépendantes des processus biochimiques à l’œuvre à l’intérieur de notre cortex cérébral; et que la mort, mettant fin à ces processus, détruit définitivement notre identité personnelle et rend donc à tout jamais impossible toute vie consciente. Pour les gens de notre temps une survie individuelle après la mort physique, ainsi qu’un paradis, un purgatoire, un enfer perçus comme «lieux» ou situations existentielles où notre âme aboutirait, où l’on garderait notre singularité et où on ressentirait d’une manière consciente non seulement amour, joie, bonheur, paix, mais aussi douleur et haine, ne peuvent être que des constructions de notre imagination créées par notre besoin de sécurité et de protection; ou une projection de notre désir de vivre pour toujours dans un état de bonheur qui nous gratifierait entièrement.

Certes, pour les chrétiens modernes le travail, d’élimination, de décantation, de transformation et de mise à jour des leurs croyances religieuses n’est pas une tâche facile. Ce travail ne va pas sans traumatismes et bouleversements intérieurs. Ces chrétiens sont en effet obligés d’abandonner une vision de l’au-delà qui était familière, profondément ancrée dans leur inconscient collectif et qui, somme toute, était assez claire, rassurante et satisfaisante: «Dieu là haut, dans son paradis en dehors de notre monde, a créé notre âme immortelle. À notre mort, l’âme se présente devant Dieu qui nous récompense ou nous punit après un examen minutieux de nos actions. A la deuxième venue de son Fils Jésus-Christ sur les nuées du ciel, lorsque les anges sonneront les trompettes du jugement dernier, Dieu ressuscitera tout le monde; il unira les âmes avec leur corps et il y aura un monde nouveau et une terre nouvelle où les justes seront heureux au paradis avec Dieu et les méchants brûleront pour toujours en enfers avec les démons». C’est clair, c’est net, c’est précis et c’est juste…, mais c’est absolument indigeste et irrecevable. Personne aujourd’hui n’est capable d’ingérer et de prendre au sérieux de tels propos. Et cela parce que la vision du monde et l’idée de Dieu que supposent ces anciennes croyances sont incompatibles avec la nouvelle perception du monde qui fait désormais partie du bagage culturel des gens de notre temps.

Les progrès extraordinaires accomplis par les sciences physiques et par les découvertes astronomiques de ces derniers cinquante ans ont complètement transformé notre perception de la réalité et donc aussi notre idée de Dieu. L’Univers est perçu comme un Tout qui surgit d’un Vide immensément énergétique qui se développe dans un admirable réseau d’attractions, d’interrelations, de connections, d’échanges entre toutes ses parties et selon des dynamiques internes inspirées par une mystérieuse et admirable logique qui apparait comme extraordinairement «aimable». Cette Logique cherche à faire évoluer l’Univers vers une complexité toujours plus grande et à se manifester comme énergie créatrice d’unité, d’harmonie et de beauté selon des harmoniques qui semblent posséder les caractéristiques et les résonances de l’amour. Cette «Logique amoureuse», cette «Source et Fondement Ultime»» de tout être, ce «Mystère et Miracle Originel»,  cette «Énergie bénévole»…  sont autant d’appellatifs par lesquels désormais les gens de la modernité cherchent à nommer Dieu.

 Et ce Dieu n’est plus perçu comme Entité en dehors de ce monde, comme l’affirmait le mythe ancien, mais comme l’intériorité profonde et abyssale de tout ce qui existe. Il est «le dedans» de la réalité. Il est le cœur, le souffle, le dynamisme, l’énergie, l’inspiration, l’esprit qui font en sorte que l’Univers, expression de sa présence, soit un «cosmos» et non un «chaos»; et cela grâce au déploiement de virtualités spirituelles et amoureuses qui le pénètrent de partout, l’allument, le structurent, l’organisent, l’harmonisent et  le rendent fécond de beauté et de vie.

Dans cet Univers, jailli de la Source Originelle de l’amour, l’être humain apparaît comme un accomplissement évolutif d’une importance exceptionnelle. C’est grâce à la réussite de cet exploit évolutif, que l’Énergie Originelle a su se manifester et s’incarner dans le monde comme «amour personnel», afin de pouvoir enfin aimer d’une façon consciente et intelligente. L’être humain peut alors être considéré come une étincelle de la façon dont Dieu se manifeste et aime dans le monde. On peut aussi dire que dans le cosmos, le but de la présence de l’humanité et sa fonction primordiale consistent à incarner et à diffuser, d’une façon consciente l’Amour dont la Source Originelle l’a rendu capable. L’être humain est donc là pour aimer. Il est pour ainsi dire le cœur de Dieu sur terre. Il est, dans l’univers, l’instrument le plus sophistiqué de l’amour de Dieu. C’est par l’humain, capable d’amour conscient, gratuit et désintéressé, que Dieu améliore, transforme et fait évoluer sa création vers des plus hauts accomplissements.

De cette vision de la réalité et de la finalité de l’homme, on peut tirer plusieurs conséquences. En voici quelques unes:
 Dieu appartient à la définition de l’être humain et celui-ci doit se regarder à partir de Dieu.
Si l’homme faillit à la tâche d’aimer, il renie la vérité profonde de son être et il perd la raison de sa présence dans le monde.
L’amour en nous est l’empreinte de la présence de Dieu dans les profondeurs de notre personne.
Lorsque nous aimons, nous devenons des êtres divins, car c’est Dieu qui aime à travers nous afin de parfaire sa création.
Le seul véritable bonheur que nous pouvons avoir en tant qu’humains est de permettre que tout notre être biologique soit confisqué et accaparé par l’amour.
Si nos sommes accaparés par l’amour, nous sommes accaparés par Dieu et nous vivons de Dieu et en Dieu. Nous participons de sa nature et donc de son éternité.
Si nous permettons à Dieu d’aimer à travers nous, nous seront introduits, dès maintenant, dans une forme humaine d’expérience de Dieu qui se manifestera dans le vécu de notre existence comme sensation de joie, d’exaltation, de paix, de confiance, d’abandon, d’épanouissement et de plénitude.
Sensations qui sont déjà annonce et prélude d’un bonheur réel et donc possible qui attend probablement ceux et celles qui quittent ce monde le cœur rempli d’amour.

Cette vision de choses peut éclairer d’une nouvelle lumière le mystère de notre mort. Si nous vivons dans l’amour, nous vivons en Dieu; et plus nous faisons croître notre capacité d’aimer, plus augmentera aussi notre union avec le Dieu-Amour et donc notre immersion dans son être et dans son éternité. Et cela malgré notre mort biologique. Rien de ce qui nous arrive ne peut nous séparer de Dieu ou empêcher la croissance de l’amour en nous. Même pas la mort. Si nous mourons dans l’amour, nous mourons en Dieu et en Dieu nous resterons. Car rien ni personne ne peut tomber en dehors du Tout de Dieu.
Certes, nous n’avons été qu’une toute petite goutte de pluie surgie par évaporation, de l’océan immense de l’amour de Dieu. Mais j’aime croire que notre mort sera comme le retour de la goutte dans l’océan que l’a généré et avec lequel elle fusionnera dans un abandon total et avec la satisfaction de se retrouver enfin dans son élément. Elle perdra peut-être son identité, mais elle fera désormais partie du Grand Océan.

C’est la seule chose que nous puissions affirmer sur l’après de notre mort. Tous les discours des religions ne sont que des fantaisies et spéculations sans fondement.



BM

mardi 21 octobre 2014

JÉSUS ET LA POLITIQUE - «RENDEZ À CÉSAR CE QUI EST À CÉSAR…»



(Matthieu 22, 15-21)

L’évangile de Matthieu a été écrit autour des années 80-90 pour les juifs de Palestine qui avaient embrassé le nouveau mouvement spirituel issu du Prophète de Nazareth. La ville de Jérusalem, centre emblématique de la religion juive et symbole de la foi au vrai Dieu, avait été rasée au sol avec son Temple en l’année 70 par l’armée romaine au solde de Tite. Donc, dix ans après, la communauté chrétienne de Matthieu se posait un problème de conscience: faut-il s’opposer à l’autorité établie? Faut-il obéir à l’autorité de l’occupant ? Faut-il se soumettre à ses impositions? Faut-il payer l’impôt à l’envahisseur, personnifié par l’empereur de Rome qui se considérait comme l’incarnation de Dieu sur terre et se faisait appeler «Deus, Optimus, Maximus, Seigneur Dieu Tout-Puissant»?

D’où l’origine de ce texte de Matthieu et des paroles qu’il met sur les lèvres de Jésus présenté en polémique avec les pharisiens: "Montrez-moi la monnaie de l’impôt… Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ". Anecdote comique, si l’on veut, où l’arroseur est arrosé, mais où se manifeste aussi l’acuité intellectuelle et la profondeur étonnante des intuitions spirituelles et religieuses du Maître. Cette curieuse diatribe d’il y a deux mil ans, a-t-elle un intérêt pour nous, les chrétiens du XXIe siècle ? Essayons de voir.

"Rendez à César ce qui est à César". Jésus n’est pas un politicien. Il est un homme de Dieu, un maître spirituel et un prophète. Il n’est donc pas intéressé par les manèges politiques reliés à la lutte pour le pouvoir. Pour lui n’importe quelle autorité politique est valable, pourvu qu’elle soit humaine, juste et préoccupée du bien-être des citoyens. Dans le cas contraire, elle n’a pas de légitimité, ne mérite pas d’exister et doit être renversée ou remplacée. Dans les évangiles, on voit que Jésus se soustrait régulièrement à toute tentative de la part de ses contemporains de vouloir l’impliquer dans la course au pouvoir ou dans des mouvements nationalistes de révolte ou d’opposition aux autorités politiques de sont temps. L’opposition et la critique de Jésus ne vont jamais contre les autorités civiles et laïques, mais toujours contre les autorités religieuses de son temps. Si Jésus en veut à des catégories de personnes, ce n’est pas aux officiers de l’occupant romain que vont ses critiques, mais vers les membres de la hiérarchie religieuse juive qui monopolisent à leur avantage la loi mosaïque, qui contrôlent les observances religieuses qui déterminent la bonne ou la mauvaise qualité des personnes, leur l’intégration ou, au contraire, leur exclusion d’une société constituée de «purs» et d’«impurs».

Il faut donc dire qu’en général Jésus ne se mêle pas de la façon dont les politiciens structurent et gèrent la société civile. Jésus est essentiellement un réformateur spirituel. Il pense être l’interprète fidèle de la pensée, de la volonté, des sentiments de Dieu qu’il cherche à faire connaître à ceux et celles qui veulent bien l’écouter. Jésus est convaincu qu’il a une mission à accomplir parmi les hommes et que cette mission consiste non pas à enseigner comment bâtir et diriger une société, mais comment bâtir un homme nouveau et une existence qui soit véritablement humaine et spirituelle; et comment orienter et diriger son cœur à travers les méandres de l’égoïsme, de la cupidité et du mal, afin qu’il garde la candeur d’un cœur d’enfant. Jésus est apparu parmi nous non pas pour légitimer ou justifier certaines formes de pouvoir, mais pour raconter des rêves; communiquer des visions; indiquer des idéaux; faire surgir des aspirations; ouvrir de nouveaux horizons; faire naître l’espérance; susciter des élans et des désirs; allumer le feu de l’intérêt et de l’amour envers le frère humain. 
Jésus finalement nous a laissé des «valeurs» qui ont la capacité de guérir, d’améliorer et de transformer toute forme humaine et politique de pouvoir. Jésus est en effet farouchement contre toute forme de pouvoir brut, conçu comme moyen de domination et d’exploitation. Pour le Maître de Nazareth la position de pouvoir est toujours ambigüe, suspecte, dangereuse, redoutable et souvent funeste. Si en effet le pouvoir est exercé par des individus dont le cœur n’a pas été touché et changé par la grâce de Dieu, il risque de faire plus de mal que de bien à la société. Le seul pouvoir que Jésus accepte est celui du don de soi, de la disponibilité, de l’intérêt pour l’autre et  du soin qui devient service de l’autre. Un pouvoir qui n’est pas service est automatiquement disqualifié. «Donnez à César ce qui est à César», certes, mais faites en sorte que vos césars soient choisis parmi les fils de lumière et non pas parmi les fils des ténèbres, qui de l’extérieur se présentent à vous comme de gentils agneaux, mais qui à l’intérieur sont des loups rapaces.

La Parole de Jésus semble nous convier à avoir avec toute autorité une relation juste, sans se laisser écraser par les abus de pouvoir. Savoir dire non au pouvoir de l’argent; savoir résister au pouvoir de séduction des agences toutes puissantes de publicité et de médias qui cherchent à nous soumettre, à nous influencer, à prendre possession de notre cerveau, à déterminer nos décisions, à conditionner notre liberté, pour nous dominer psychologiquement, pour créer en nous des dépendances, des besoins, des habitudes, pour nous donner une fausse perception de ce qui est ou pas nécessaire à notre bien-être et à notre bonheur. Se garder de la tendance à être soi-même un César, un oppresseur un dominateur. Et aussi à agir pour que le monde soit plus humain. L’espace est vaste où nous pouvons vivre en hommes debout et en chrétiens disciples de Jésus.

"Rendez à César" ce qui doit lui être rendu dit Jésus, mais aussi  ''rendez à Dieu ce qui est à Dieu". Avec cette phrase Jésus nous invite à quitter le niveau de l’extérieur, du politique, du matériel, de l’immédiat, du contingent, pour accéder au niveau supérieur du transcendent et du spirituel. Il veut nous ramener à notre intériorité. Il nous appelle à donner hauteur et souffle à notre humanité. Il veut nous indiquer dans quelle direction regarder pour satisfaire nos désirs de bonheur; nos aspirations de plénitude, nos attentes d’accomplissement. Il veut nous indiquer quel chemin parcourir pour rencontrer les valeurs qui nous réaliseront en tant qu’humains. Il cherche à nous faire découvrir le sens et le but de notre existence et ce qui fait la vérité de notre être.

Nous savons maintenant que nous les humains sommes le résultat d’une longue gestation de la création. Nous savons que nous sommes la manifestation des énergies et des forces les plus structurantes, les plus fusionnantes et les plus aimantes qui existent dans l’Univers. Forces qui semblent être l’expression d’une Énergie, d’un Esprit et d’une Puissance Originelle d’attraction et d’amour à laquelle l’intuition extraordinaire du Prophète de Nazareth a donné le nom de Dieu-Créateur, de Dieu-Père, de Dieu-Origine, de Dieu-Source, de Dieu-Esprit, de Dieu-Lumière Éternelle, de Dieu-Amour. Jésus a enseigné que l’être humain est fait pour dévoiler les Forces Originelles de cet Amour divin enfouies dans la profondeur de son être et qui constituent sa nature la plus vraie. Jésus nous révèle ainsi que le destin de l’homme est celui de réverbérer et de répandre l’amour et d’imprégner d’amour toutes les relations qu’il établit. Il nous apprend que l’homme est fait pour se donner dans l’amour; qu’il est comme une source de chaleur et de lumière qui n’existe que pour se diffuser, pour éclairer et réchauffer

Rendre a Dieu ce qui est a Dieu signifie alors faire sortir, faire jaillir de notre cœur les forces divines de l’amour qui y sont enfermées et qui ne nous appartiennent pas, qui y ont été déposées par l’action créatrice de Dieu, afin que nous ensemencions l’univers avec ces semences de divinité. 

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, signifie lui attribuer ce qui lui appartient; découvrir son action en toute chose; voir sa présence et l’époustouflante beauté de son visage dans la création et la nature qui nous entourent, ainsi que dans les gestes de bonté et d’amour qui surgissent avec profusion du cœur des hommes et des femmes de notre monde. 

Rendre à Dieu se qui est à Dieu signifie prendre soin, caresser, communier, se passionner, s’émerveille, contempler, adorer, parler, être le cœur, la voix, le sens de tout ce qui existe. Signifie devenir pas de danse, cri de joie, chant de louange, liturgie d’action de grâce pour toute la création, lieu de la présence et de la révélation de Dieu dans notre monde.

Rendre à Dieu ce qui est à Dieu signifie aussi et surtout prendre soin des pauvres. Dans l’enseignement de Jésus de Nazareth les pauvres et les démunis sont l’incarnation de la présence de Dieu dans le monde. D’après Jésus, Dieu s’identifie avec les pauvres, les nécessiteux les mendiants, les souffrants, les laissés pour compte, les marginaux, les délinquants, les prisonniers: « J’avais faim, j’avais soif, j’étais nu, j’étais étranger, j’étais malade, j’étais prisonnier… tout ce que vous avez fait à l’un des plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait» (Mt. 25,31-40). 

Rendre a Dieu ce qui et à Dieu signifie alors rendre aux pauvres ce qui leur appartient et que nous gardons cupidement et égoïstement en notre possession. En effet, selon l’enseignement de Jésus, les biens et l’argent que nous avons accumulés, et qui constituent un excédant, un surplus et donc un luxe dont nous n’avons pas besoin pour vivre simplement et dignement, ne nous appartiennent plus, mais appartiennent aux pauvres, c’est-à-dire à ceux et celles qui sont dans le manque et qui en ont besoin pour vivre. Selon l’évangile de Jésus, le chrétien n’a pas le droit de garder pour lui le superflu dont d’autres ont besoin pour vivre. Si nous les gardons pour nous, si nous ne les donnons pas à ceux qui sont dans la pauvreté et la nécessité, nous nous transformons en des voleurs et des fraudeurs qui s’approprient abusivement du bien d’autrui.

 Aurons-nous assez d’audace, assez de courage et assez de foi pour réaliser dans notre vie les exigences de cette parole d’évangile adressée à nous aujourd’hui? À nous, les chrétiens nantis, désabusés et capitalistes de cette société nord-américaine du XXIe siècle?

Mais c’est seulement au prix de cette audace et de cette foi que nous serons des véritables disciples du Maître de Nazareth.


MB

  

mardi 14 octobre 2014

L’IMPORTANT OU L’INSIGNIFIANT… ? LE NÉCESSAIRE OU L’INUTILE ….?


(Mt.22,1-14)


Ce conte de Jésus parle d’une invitation à un banquet qu’un roi a préparé pour les noces de son fils. Un banquet de noce, et surtout un banquet de noces royales était dans l’antiquité la chose la plus fastueuse et la plus extraordinaire à laquelle une personne pouvait assister. Refuser une invitation à un banquet de noces royales était la chose la plus insensée que quelqu’un pouvait accomplir. L’évangéliste veut justement nous faire remarquer que c’est bien cela qui s’est produit lorsque les premiers invités, qui représentent ici le peuple juif avec ses responsables civils et religieux, ont décliné l’invitation royale. On entrevoit en arrière du récit, une note d’ironie et de dérision de la part de l’évangéliste pour la stupidité de ces gens qui, à cause de leur aveuglement, se sont exclus d’une telle grâce et d’une telle abondance. Au lieu d’entrer dans la salle des noces et de profiter de l’extraordinaire nouveauté de l’événement, ils ont préféré la banale routine de leur négoces mesquines et de leurs besognes insignifiantes. Et puisque ils ont refusé l’offre que Dieu leur a faite en Jésus, l’invitation sera désormais adressée à d’autres invités. Mais cette fois-ci ce ne sera plus une invitation ciblée, adressé à un petit nombre d’élus ou d’amis triés sur le volet, mais une invitation ouverte à tous sans aucune distinction de classe, de parti ou d’appartenance, parce que ce grand seigneur veut à tout prix que la salle du banquet soit remplie. Car une noce ne se célèbre pas dans une salle vide. On trouve donc ici un rappel à l’universalité du salut et à l’égalité de tous les êtres humains devant Dieu. Dieu est désormais le Dieu de tous. C’est la fin des particularismes, des castes, des classes, des divisions, des différences.

Cette parabole manifeste aussi, de toute évidence, un bouleversement et un reversement d’attitudes et de valeurs, car elle cherche à nous dire que, non seulement Dieu accueille maintenant tout le monde dans sa salle de noce, mais qu’ils emble même avoir un faible pour les non-conformes les marginaux, les hors-lois, les délinquants (cf. Luc, 14, 21-23; «vas t’en vite sur les places et les rues de la ville, et amène ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux…»). C’est un coup donné à toute institution, à toute organisation, à tout mouvement, à toute religion de «purs», basée sur l’élitisme, sur la prétention de sa propre supériorité, sur la conviction de sa vérité: nous le peuple élu, nous les blancs, nous les ariens, nous les occidentaux, nous les américains, nous l’église catholique qui possède «la splendeur de la vérité » et en dehors de laquelle il n’y a pas de salut pour personne … moi, le chrétien exemplaire qui va à la messe tous les dimanches, moi, l‘irréprochable, moi, la personne honnête et rangée, toujours fidèle à ses engagements, qui ne fait du mal à personne …!

Il y un deuxième point sur lequel cette parable veut attirer notre attention: le respect des priorités dans notre vie. Voyez, les premiers invités se dérobent à l’invitation du roi en prétextant toutes sortes d’excuses. Ils ont tous apparemment quelque chose de plus important et de plus urgent à faire que de participer au banquet royal qui est ici le symbole de la plénitude, de la bonne santé, du bonheur et de l’authentique réussite de l’homme. Le problème et la faute de ces gens consiste à négliger l’important pour l’urgent; à refuser le nécessaire pour l’inutile et le contingent; le durable pour l’éphémère, le futur pour l’immédiat. C’est tout de suite, que je veux mon bien-être matériel. C’est maintenant que je veux m’enrichir, faire du profit, augmenter le capital de mon entreprise, entasser de l’argent, devenir millionnaire et puissant … tant pis si pour cela d’autres ont à souffrir. Tant pis si pour cela je saccage la planète, je rase les forets, j’aplanis les montagnes, je pollue l’air que je respire, j’infecte les sols qui me nourrissent, je contamine les lacs et les rivières; je transforme en poubelles les océans; je détruits l’équilibre des écosystèmes. Tant pis si je deviens le pire fléau que la terre n’ait jamais connu; un cancer qui mine sournoisement mais inexorablement la santé de la planète et avec elle la vie et la survie des espèces vivantes et donc de l’humanité. Je devrais être le gardien et le custode de la vie sur terre, le représentant légal qui devrait défendre les droits des touts les êtres vivants de la Planète, sans aucune prétention de supériorité ou volonté d’exploitation… et je me suis transformé en leur bourreau et leur tortionnaire. C’est là un problème qui nous guette tous, autant sur le plan humain que sur le plan spirituel et religieux. Nous laissons de côté l’essentiel pour le secondaire, l’important pour l’urgent, le salut de tous, pour notre petit succès personnel. Nous fuyons nos responsabilités, esclaves de la compensation immédiate.

Et sur le plan spirituel, que de rendez-vous, que d’invitations ratées !!! Notre temps est presque entièrement passé à soigner et à satisfaire les besoins et les désirs de notre corps; mais qu’en est-il des besoins et des désirs de notre âme? Notre âme a-t-elle encore des aspirations et des besoins? Parfois n’a-t-on pas l’impression que nous avons tué notre âme, que nous vivons sans âme, que nous agissons sans âme ? Poussés comme nous le sommes à vivre au rythme endiablé et déshumanisant des besoins immédiats, du rendement, de l’efficacité matérielle, de la séduction physique, de l’apparence extérieure…, nous perdons notre âme et nous dévitalisons notre existence de cette sève intérieure qui donne goût, qualité, souffle, hauteur à notre existence. Nous devenons des fleurs sans couleurs, des mets sans saveur, des musiciens sans inspiration. Et pourtant n’est-ce pas la qualité de notre âme qui fait la qualité de notre vie? Que sert à l’homme gagner le monde entier s’il y perd son âme ? Disait Jésus.

Nous avons tous ressenti, par moments, les soupirs de notre âme… Ces appels qui surgissent des profondeur de notre être, ces cris du cœur, comme on dit, qui nous invitent à regarder plus haut, à nous sensibiliser aux exigences de l’esprit que nous sommes; qui nous poussent à nous poser des questions sur le sens de notre vie et sur les but de notre présence en ce monde. Ces invitations de l’âme, ces appels intérieurs sont importants. C’est l’âme en nous qui veut retrouver sa liberté, son espace, sa nature, rejoindre la source divine à l’image et à la ressemblance de laquelle elle a été crée. Mais, bien souvent, nous ne savons pas la seconder. Nous n’avons plus le temps pour écouter ses appels, ses cris et ses invitations. Nous avons toujours des choses plus urgentes à faire. Lecture, réflexion, méditation, prière, silence, écoute, gestes de la foi, ouverture à Dieu, pratique religieuse, eucharistie du dimanche … Pas de temps pour cela: j’ai le travail, les enfants, le chien, une vie sociale, mes amis en lignes, mes programmes à la télé; j’ai du sommeil à rattraper, la pelouse à tondre, le repas à préparer… je suis tellement occupé. …  et mon âme se meurt, mais ce n’est pas grave! Mes babioles c’est bien plus important ! Encore une fois nous fuyons l’essentiel pour tomber dans l’insignifiant.

Trouverons-nous un jour le temps d’entrer dans la salle des noces, dans ce lieu où l’on célèbre l’amour, afin que notre âme puisse finalement rencontrer l’objet de ses aspirations et l’espace dont elle a besoin pour s’épanouir et donner ainsi des ailes à notre existence?



MB

mardi 9 septembre 2014

L’EXISTENCE DU COSMOS, UNE QUESTION D’AMOUR


L'EXISTENCE  DU COSMOS, UNE QUESTION D'AMOUR 
(Mt. 18, 15-20 - 23e dim. ord., A)

Cet évangile rejoint une des découvertes les plus fondamentales de l’astrophysique moderne:  nous vivons dans un Univers où tout est connecté avec Tout, où le Tout est plus grand que la somme de ses parties; où le Tout est présent dans chaque partie et où chaque partie n’a d’existence que grâce à son intime connexion avec le Tout. Le Tout  qui existe forme une «unité» globale, un «uni-vers» relié ensemble dans une immense structure cosmique dans laquelle rien ni personne ne peut exister sans être dans un état de relation, d’attraction, de dépendance, de connexion, d’interaction continuelle avec le  tout  de ce qui existe. Nous dépendons de la Terre, la terre dépend du soleil; le soleil dépend de notre galaxie dans laquelle des nuages de gaz et de poussières lui ont donné naissance.Notre galaxie est le produit des fluctuations quantiques du Big Bang, cet instant et ce point initial extrêmement chaud et infiniment minuscule où le Tout de l’univers ne faisait vraiment qu’un.

Nous sommes là parce que la matière s’est unie pour former les galaxies, les étoiles et les planètes. Nous sommes nés dans le cœur des étoiles qui ont forgé dans leurs fourneaux atomiques tous les éléments chimiques qui composent notre corps. Nous sommes tous de la substance des étoiles; nous sommes tous «poussière d’étoiles» et, comme les étoiles, nous sommes tous faits pour briller et éclairer.Nous sommes également les enfants de notre mère la Terre, organisme vivant qui nous a mis au monde après une très longue et pénible gestation. C’est cette mère qui nous fournit l’air que nous respirons, l’eau que non buvons, les aliments que nous mangeons. Nous ne serions pas là sans elle. Nous dépendons d’elle comme des nourrissons dépendent du lait maternel, au point que nous devons toujours rester attachés à ses seins pour vivre. Toutes les espèces vivantes sont reliées ensemble dans une connexion vitale tellement profonde et essentielle que l’on ne peut pas endommager l’écosystème dans lequel une espèce vit sans affecter la survie des toutes les autres.

L’étude du génome humain révèle jusqu’à quel point nous sommes semblables et unis les uns aux autres. L’étude de notre ADN nous enseigne en effet que nous portons en nous les mêmes gènes ou plutôt les mêmes séquences génétiques (nucléotidiques) que les plantes, les abeilles, les poissons, les reptiles, les oiseaux et les mammifères qui courent sur la surface de la terre. Nous faisons partie de la même biosphère, nous appartenons à la même famille des vivants; nous ne sommes qu’une déclinaison et une combinaison particulière des mêmes bases azotées et des mêmes acides aminés qui déterminent la structure et l’activité cellulaire de tous les autres organismes vivants. Nous représentons, certes, une fonction particulièrement complexe et développée de cette biosphère, mais il reste que nous ne sommes qu’un anneau dans la longue chaîne des êtres vivants que la Terre notre mère a produits. Nous dépendons des créatures vivantes qui nous ont précédées et desquelles nous avons reçu le code génétique qui a fait de nous la race que nous sommes. Nous sommes tous faits des mêmes «ingrédients». Dans les recoins les plus secrets de notre mémoire palpite encore le souvenir de tous les événements cosmiques qui ont participé à la fabrication de la terre qui nous a générés .Nous faisons partie d’un Tout qui nous dépasse, qui nous englobe et qui nous administre continuellement notre nature et notre identité, ainsi que les codes et les virtualités qui assurent notre permanence et notre vie.

L’évangile, avec certains autres écrits de la  littérature religieuse universelle, surtout  hindouiste, est certainement un des rares documents de l’histoire humaine qui a été capable de percevoir et d’enseigner que la réalité de ce tout qui existe est un cosmos (un monde ordonné) et non pas un chaos, un Univers, une unité, un corps, un complexe harmonieux et ordonnée dans lequel les êtres existent dans un Tout aimant et bienveillant à cause d’une intrinsèque et nécessaire dépendance réciproque. C’est l’enseignement de Jésus de Nazareth qui, pour la première fois a révélé aux humains que les énergies et les dynamismes qui structurent notre monde sont des forces et des dynamismes imprégnés d’amour et qui expriment donc et mettent en ouvre les coordonnées de l’amour: attraction, attachement, relation, dépendance, échange, communion unité, harmonie, admiration, solidarité, attention, respect, etc., qui visent à conserver et à faire progresser la création de Dieu. Seulement en se situant dans ces harmoniques, les êtres peuvent résonner et vibrer, exister, se développer jusqu’à atteindre la perfection de leur nature. C’est cette vision des choses que la parole de Jésus veut relever dans l’évangile d'aujourd’hui. Le Maître de Nazareth finalement veut nous dire que c’est seulement en se situant dans l’optique de l’amour que nous vivons en consonance avec le monde, avec nous mêmes et certainement avec la volonté de ce Grand Esprit, la Source Originelle qui a lancé l’Univers dans l’existence.

Jésus ici nous exhorte à entrer de plein pied dans cette dynamique cosmique et à mettre en œuvre les énergies bénéfiques qui vont dans le sens de l’union et non pas de la division; qui vont dans la direction de la concorde et non pas de la discorde; du dialogue et non pas de la dispute; de l’entente et non pas du désaccord; de la communion et non pas de la séparation; de la compréhension et non pas de l’indifférence; du respect, du soin, de la bienveillance et de l’amour et non pas dans la direction de l’animosité, de l’antagonisme, de l’agressivité, de la supériorité, de l’exploitation, de l’intolérance et de la haine. Jésus nous dit que toutes les forces qui s’opposent à la communion, à l’attention, au soin et au respect de l’autre, qu’il soit un être animé ou inanimé, et que donc contrastent l’amour, sont des forces qui, étant étrangères à la structure profonde de l’Univers auquel nous appartenons, se révèlent finalement comme néfastes, maléfiques et destructives pour notre monde, notre planète, notre humanité et notre individualité. Car elles nous empêchent de vivre selon la vérité de notre nature et d’atteindre la pleine mesure de notre humanité.

 On peut comprendre alors le bien fondé de l’insistance de Jésus sur la bonté, la compassion, la tolérance, la réconciliation, le pardon, la fraternité, la paix, comme étant les attitudes fondamentales qui doivent orienter et mouler la vie de l’être humain qui cherche à vivre en enfant de Dieu et en enfant soucieux de sa mère la Terre. Jésus nous assure que là où ces attitudes de communion, d’interaction, de corrélation, d’unité et d’amour sont vécues et agissantes, là est présent l’Esprit de Dieu. Là où deux ou plusieurs personnes se retrouvent en relation d’amitié, en communion de cœurs et d’âmes, dans le partage, l’admiration et l’attention réciproque, là sont opérantes les dynamiques qui rendent présentes sur terre les énergies «divines», qui possèdent le pouvoir merveilleux d’améliorer le monde, de libérer la terre de sa dévastation et de sa dégradation et de sauver l’humanité de sa disparition.

C’est ce message de Jésus que Saint Paul cherche à transmettre aux chrétiens de Rome lorsqu’il leur écrit dans la deuxième lecture de ce dimanche: «La seule dette que nous avons envers les autres, c’est la dette de l’amour. La seule loi qui doit nous diriger, c’est la loi de l’amour. L’amour ne fait rien de mal au prochain» (Rm.13,8-10).

C’est ce même message de Jésus et de Paul que je voudrais moi aussi vous transmettre aujourd’hui, afin que chacun de nous, en sortant de cette Eucharistie qui nous a rassemblé en tant que frères, parte dans la vie avec la conviction que seulement s’il est et s’il devient un être de relation, aimable, aimant et accueillant, il sera à la hauteur de son humanité et à la hauteur de sa foi en Jésus, son maître et son seigneur.


BM


lundi 4 août 2014

UNE AUTRE APPROCHE CHRÉTIENNE DE LA SEXUALITÉ, DE L’AMOUR ET DU MARIAGE





À cause de sa doctrine sur le salut et la rédemption obtenus par la mort «sacrificielle» du Christ en croix, le christianisme a toujours été porté à survaloriser le rôle et l’importance de la souffrance dans la vie et la spiritualité de ses fidèles.

En conséquence de cela, le christianisme, surtout dans sa version catholique, a toujours éprouvé un certain malaise devant le plaisir qu’il n’est jamais parvenu à apprivoiser et à accepter complètement. Il a constamment fait planer sur lui l‘ombre du suspect et de la culpabilité. Alors que la morale catholique n’a pas de difficulté à accepter comme bons et légitimes les plaisirs bien physiques d’une bonne table, de la mollesse, du luxe, du confort, des demeures somptueuses, de l’oisiveté et de la vanité, etc., elle a développé un parti pris et une aversion arrêtée contre le plaisir lorsque celui-ci provient des parties génitales de l’être humain. Le christianisme est en effet la seule religion, parmi les grandes religions du monde, qui culpabilise par principe le plaisir sexuel. Alors que toutes les autres religions considèrent ce plaisir comme une expérience normale et naturelle, avec certaines conditions; le christianisme trouve, par contre, normal et naturel de le condamner, sauf dans certains cas bien déterminés, sans jamais arriver cependant à l’approuver totalement. Pour l’église le plaisir sexuel recherché pour lui-même est toujours un «péché», même dans le mariage. Seulement récemment, sous la pression des acquis des sciences humaines, l’Église a accepté que le couple puisse avoir des relations motivées par le plaisir d’être ensemble, pourvu qu’aucun moyen anticonceptionnel ne soit utilisé.

Les raisons historiques qui expliquent la méfiance ecclésiastique envers le plaisir et la sexualité sont nombreuses. Aux origines du christianisme, il y a d’abord la relativisation des réalités mondaines inscrite au cœur même du message chrétien convaincu de la fin imminente de la «figure de ce monde». Il y a l’influence sur la pensée chrétienne des philosophies hellénistiques et des mouvements gnostiques hostiles à la matière et au corps. Ce dernier est considéré comme la prison de l’âme et de l’esclavage duquel il faut se libérer, en se niant à ses passions et en s’abstenant de toute activité sexuelle qui ne sert qu’à propager la matière qui est mauvaise et qui est l’œuvre d’une Entité maléfique (manichéisme). L’aversion envers le plaisir sexuel a été particulièrement encouragée dans l’Église par l’énorme autorité de saint Augustin d’Hippone qui accuse la relation sexuelle d’être responsable de la transmission du péché originel qui infecte l’humanité.

La condamnation ecclésiastique du plaisir sexuel ne repose évidemment sur aucun fondement ni rationnel ni biblique. Elle est le fruit d’une névrose qui, à partir d’Augustin d‘Hippone, a contaminé la pensée et le comportement des clercs célibataires de l’Église qui, obligés à la continence, ont senti le besoin de justifier le refoulement de leurs pulsions par la vitupération de la femme et la réprobation du plaisir de la chair et de l’imposer au reste de la population chrétienne.

Certes la recherche du plaisir ne doit pas devenir obsession ou dépendance névrotique et elle doit s’intégrer dans un comportement humain qui respecte les harmoniques du don de soi, de l’abnégation, de la tendresse et de l’amour. Mais ces conditions étant assurées, l’Église a tort de condamner le plaisir en tant que tel et elle devrait revoir toute sa doctrine morale à se sujet. Cette révision est d’autant plus urgente que l’autorité de Dieu sur laquelle elle s’appuie pour prouver la vérité des ses affirmation et justifier ses prises de positions dans le domaine de la sexualité, de l’amour et du mariage n’est plus aujourd’hui ni reconnue ni acceptée comme réelle et donc comme contraignante.
La condamnation du plaisir sexuel a conduit l’Église à interdire toute activité sexuelle en dehors du mariage et, dans celui-ci, toute relation sexuelle fermée à la procréation. L’Église pense que les virtualités naturelles qui sont à la base de la vie dans l’univers; que les forces d’attraction qui dans le cosmos poussent les corps à s’approcher, à s’influencer, à entrer en relation, à s’unir et qui sont à l’œuvre d’une façon éminente chez l’humain où elles deviennent passions, émerveillement conscient, extase et amour… eh bien, l’Église croit, naïvement, que ces pulsions peuvent facilement être contrôlées et qu’elle a le droit de les limiter et même de les interdire.
Évidemment aujourd’hui, à cause de l’évolution des mentalités et des connaissances, rares sont ceux et celles, même parmi les chrétiens, qui reconnaissent à l’Église un tel droit. De fait, la grande majorité des chrétiens ne se sentent plus concernés par les directives et les prohibitions de l’Église en matière de morale. Ils refusent tout simplement aux autorités religieuses le pouvoir et la compétence de se prononcer sur la façon dont ils doivent gérer et vivre leur vie amoureuse et sexuelle.

La nouvelle mentalité est en train de libérer le mariage de la tyrannie et de la domination de l’Institution ecclésiale qui pendant des siècles l’a colonisé et monopolisé, en faisant de cet événement, non pas un lieu de liberté et d’épanouissement, mais une prison de laquelle les couples ne peuvent plus s’échapper. La grande responsable de cette tyrannie a été l’introduction dans le contrat naturel du mariage (à partir du XIIIe siècle) de la notion d’indissolubilité, notion que l’Église attribue à une volonté explicite de Dieu, révélée et enseignée par Jésus-Christ.


1 . MARIAGE INDISSOLUBLE ?


L’Église catholique pense que l’indissolubilité du mariage est affirmée par les évangiles et qu’elle fait partie de l’enseignement de Jésus (Mt. 5,31; 19,1-9; Marc.10,1-12). Voyons si cela correspond à la vérité. Dans ces passages de l’évangile, Jésus s’en prend au laxisme de la loi juive (la Torah) à propos du mariage et à la facilité avec laquelle l’homme pouvait se séparer de sa femme. Jésus se dresse contre le machisme d’une loi qui permet aux hommes de répudier leur femme «pour n’importe quel motif», il est convaincu que cette attitude va contre le plan de Dieu. Pour prendre la défense de la femme et s’ériger contre l’exploitation et l’injustice qu’elle subissait lorsqu’elle était jetée à la rue sans ressources et sans protection, Jésus introduit, pour la première fois dans l’histoire de la culture et de la pensée humaine, l’idée d’une union entre l’homme et la femme qui ne devrait pas être facilement brisée, mais qui devrait résister aux difficultés et surtout durer au-delà des caprices et de l’humeur de l’homme. En s’appuyant sur la Bible, il élabore alors une argumentation pour prouver que Dieu a voulu le mariage durable et permanent. Jésus pense que son idée d’un mariage résistant et permanent correspond à une volonté explicite de Dieu, qu’il trouve exprimée dans le livre de la Genèse (Gn.2,24).

Il est nécessaire cependant de noter que dans le texte de la Genèse il n’est pas question de «mariage» au sens juridique du terme, mais seulement du phénomène naturel de l’attirance des sexes et de l’union entre deux êtres qui n’existent que pour se compléter et se fusionner afin de rétablir l’unité originelle, en retournant à être une seule chair.
Arriver à être une seule chair est bien l’expression que la Genèse et ensuite Jésus utilisent pour indiquer cette finalité naturelle de l’amour entre l’homme et la femme, lorsque cet amour est humain et lorsqu’il est véritablement réussi. Mais cette indissolubilité du couple reste un projet de vie à actualiser. On ne saura jamais à l’avance si elle se concrétisera et si le couple aura les attitudes et les capacités de mettre en place les conditions de sa réalisation. Jésus, qui aime énoncer des utopies et des rêves, en propose aussi ici lorsqu’il parle du mariage, en présentant l’idéal d’une union indissoluble. C’est pour cela qu’en Mt 19,5 et dans Marc 10.6-7 Jésus mettra au futur la phrase que la Genèse avait transmis au présent de l'indicatif: «C’est pourquoi l’homme quittera son père et sa mère et s’unira à a sa femme et les deux ne feront qu’une seule chair». L’indicatif futur semble donc indiquer que Jésus perçoit le fait de s’unir pour arriver à faire une seule chair, comme une tâche que les couples doivent poursuivre tout au long de leur vie, mais dont le résultat n’est jamais assuré à l’avance.

Il semble donc que pour Jésus l’indissolubilité fasse partie du mariage, mais comme un but à atteindre, un idéal de vie à réaliser qui correspond à un plan de Dieu. C’est pour cela que Jésus se dresse contre toute forme de divorce facile, surtout lorsque le divorce vient de l’attitude désinvolte et machiste de l’homme qui banalise la relation amoureuse, ou qui fuit lâchement et égoïstement devant les difficultés de la vie commune. On voit ici la nature idéaliste de Jésus qui voudrait que dans le mariage les couples fassent l’impossible pour rendre possible une relation qui les unisse ensemble d’une façon indissoluble.

Mais Jésus sait que dans le concret de la vie, les choses ne se passent pas toujours d’une manière idéale. S’il affirme donc la possibilité d’un mariage où le couple réussit à vivre ensemble d’une manière constante jusqu'au bout du chemin, il sait aussi que parfois les circonstances et les imprévus de l’existence peuvent rendre la persistance du mariage une affaire presque impossible. Il prévoit donc des « sauf...» (Mt. 5,32; 19,9). Ainsi, il y des mariages où la force et l’attraction destinées à créer l’unité et l’inséparabilité se fragilisent en cours de route et alors le couple clopine péniblement et lourdement ensemble sans trop d’élan et d’enthousiasme, tenu ensemble seulement soit par la présence des enfants, soit par les liens tenus d’une amitié qu’on n’ose ni détériorer ni terminer car, somme toute, protectrice et réconfortante; ou par le calcul beaucoup plus opportuniste et réaliste du confort matériel et de la sécurité économique. Le mariage traîne alors à terre comme une dépouille inerte ou un coquillage vide de toute forme de vie. Dans ce dernier cas, se séparer, divorcer et chercher à se donner une autre chance d’aimer, peut et doit être une option envisageable et parfois même nécessaire. Même selon Jésus.

Il faut reconnaître cependant que cette vision du mariage «indissoluble» est une opinion personnelle de Jésus et que sa perception est et restera inconnue autant par la Bible Juive que par toutes les autres cultures anciennes.

Jésus n’était ni chrétien ni catholique, mais un juif qui, lorsqu’il parlait de mariage, avait à l’esprit uniquement le mariage tel qu’il était célébré chez les juifs et chez les nations «païennes» de son temps. Le mariage dont parle Jésus est donc un mariage «civil» et «naturel» et non pas un mariage religieux et «sacramentel». C’est donc ce contrat naturel de mariage qui, selon Jésus, doit porter les caractéristiques et les promesses d’une union stable et perpétuelle. Pour Jésus tout rite, civil ou pas, qui encadre formellement et juridiquement la décision d’un couple de vivre ensemble pour la vie, porte les couleurs de la stabilité et de la permanence, ainsi que la «bénédiction gracieuse» de Dieu.

Cependant ce n’est pas de cette façon que l’Église catholique a interprété et compris la pensée de Jésus. À partir du XIIIème siècle, en effet, les canonistes n’ont plus reconnu comme indissoluble le mariage naturel et «civil» en vigueur jusqu’à ce moment là et conclu selon les normes et les coutumes de l’époque. L’indissolubilité a été reliée à la «sacramentalité» d’un rite religieux et au respect des conditions «canoniques» qui en assurent sa validité. Les raisons qui ont induit l’Église à s’approprier du mariage de ses fidèles et à monopoliser les conditions de sa validité, sont essentiellement d’ordre politique, pragmatique et économique. La papauté de ce temps devait s’assurer que le mariage ne soit plus accessible aux clercs ordonnés, auxquels elle avait imposé l’obligation du célibat. L’obligation du célibat était principalement motivée par la nécessité de garder à l’intérieur de l’Institution ecclésiastique les propriétés et les richesses accumulées au cours du temps par les donations, les cessions, les legs et les héritages des princes, des rois et des empereurs. La papauté ne voulait pas courir le risque de perdre ou de disperser ces biens parmi d’éventuels enfants et héritiers de prêtres et de dignitaires cléricaux mariés. Pour cela il fallait rendre impossible aux clercs ordonnés l’accès au mariage, en le transformant en un acte religieux et en un «sacrement» dont elle pouvait établir les conditions de validité.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on assistait au fait aberrant d’une Institution que l’aveuglement du pouvoir, la cupidité de l’avoir et les exigences de l’idéologie conduisaient à penser qu’elle pouvait s’ériger au-dessus des dynamiques des systèmes naturels qui gèrent l’évolution et le développement de la vie dans l’Univers. Elle s’était en effet convaincue de posséder l’autorité d’obliger les personnes à renoncer à l’exercice de leur sexualité, à refouler les pulsions les plus structurantes et les plus fondamentales de leur nature, en leur niant la liberté d’aimer, ainsi que le droit sacré et intangible de se marier.

L’Église prétend fonder l’indissolubilité du mariage sacramentel sur l’autorité et l’enseignement de Jésus. Cependant, au lieu de rester fidèle à la pensée de Jésus et d’appliquer les orientations qu’il donne, elle s’en éloigne totalement, en affirmant exactement le contraire de ce que le Nazaréen avait enseigné. En effet, si elle a retenu l’idée du Maître sur l’indissolubilité» du mariage (qu’il attribue indûment à une intention de Dieu dans le livre de la Genèse), elle ne l’applique cependant pas à tous les mariages, comme Jésus le souhaitait, mais seulement au type de mariage qu’elle s’est concoctée pour les besoins de sa cause. Pour l’Église, tous les autres mariages peuvent être dissous. La dissolution d’un mariage civil est même accueillie avec joie par les autorités ecclésiastiques, surtout si celle-ci permet à l’un des membres du couple de contracter un mariage avec un nouveau partenaire au sein de l’Église catholique romaine.

Pour donner plus de poids à sa façon de concevoir l’indissolubilité, l’Église cherchera plus tard à la justifier théologiquement, en recourant à trois argumentations d’ordre religieux ou spirituel: le mariage est indissoluble parce que c’est écrit dans la Bible et Jésus l’a affirmé; parce que le «sacrement» du mariage est le «signe» de l’amour indéfectible de Dieu pour les hommes; parce que le «sacrement» du mariage est le «signe» de l’union indissoluble de Dieu avec l’humanité, accomplie dans la personne de Jésus de Nazareth, incarnation de Dieu sur terre.


2. NOUVELLE VISION DE DU MONDE - NOUVELLE IMAGE DE DIEU

Avant d’aller plus loin dans nos considérations, nous voudrions attirer l’attention sur le fait que l’autorité et le pouvoir que l’Église s’attribue pour imposer aux chrétiens ses vues et sa doctrine sur la sexualité et le mariage, elle croit les avoir reçus directement de Dieu. Et cela en vertu de la relation privilégiée qu’elle pense entretenir avec le Très-Haut. Elle est convaincue, qu’à cause de cela, ses directives en matière de moralité sont astreignantes et obligatoires et que les contrevenants risquent d’encourir les châtiments de Dieu. Cette posture de l’Église s’appuie évidemment sur une conception primitive, mythique et mythologique de Dieu que la mentalité moderne a définitivement abandonnée.

Voyons brièvement quelles sont les causes qui ont conduit les gens de la modernité au refus de l’idée traditionnelle de Dieu en vigueur dans le catholicisme officiel et, conséquemment, au rejet de l’autorité et de l’enseignement de l’Église.

Les nouvelles connaissances scientifiques et les nouvelles découvertes de l’astrophysique ont rendu complètement obsolète autant l’ancienne vision du monde que l’ancienne conception de Dieu toujours à la base du dogme catholique. On sait aujourd’hui que la terre n’est plus le centre de l’Univers, mais une planète insignifiante attachée à une banale étoile perdue dans l’immensité d’une galaxie composée de centaines de milliards d’étoiles et placée à son tour dans un cosmos en expansion qui en compte par centaines de milliards. Dans cette vision de l’Univers, la terre et les humains qui l’habitent ont perdu l’exclusivité de l’intérêt, de l’attention et de la protection de Dieu. Si nous croyons aux calculs des astrophysiciens, il existe dans l’univers des millions de milliard de planètes qui possèdent les conditions favorables à l’éclosion de la vie et qui sont très probablement habités par des êtres intelligents. Qui nous empêche de penser que ces êtres intelligents réclament peut-être, eux-aussi comme nous, de pouvoir bénéficier, d’une façon préférentielle et exclusive, de la prédilection, des faveurs, de la protection et de la présence de Dieu parmi eux ? Est-ce encore seulement pensable une foi dans une venue ou «incarnation» du Dieu sur notre planète, grain de poussière perdu dans l’immensité de l’espace? Dans cette nouvelle intelligence de la réalité, non seulement la terre a perdu sa centralité dans l’Univers, mais Dieu aussi a perdu sa centralité sur la terre. De sorte que l’ancienne façon de concevoir Dieu ne vaut plus rien et apparaît même ridicule. Ce Dieu était imaginé comme un seigneur tout-puissant, qui assis quelque part en dehors de notre univers matériel, crée le monde en six jour, donne l’existence à un homme et à une femme déjà parfaitement évolués; dicte aux humains sa pensée et ses volontés consignées dans la Bible; décide de venir sur terre en prenant forme humaine pour sauver les hommes perdus dans le péché originel; fonde l’Église catholique et romaine et lui transmet son autorité et ses pouvoirs surnaturels, afin que celle-ci dirige et sauve maintenant l’humanité à sa place; promet aux dirigeants de cette Église et surtout au Pape une assistance particulière, afin qu’ils soient «infaillibles» dans leurs décisions et leurs déclarations...

Ce Dieu aujourd’hui est mort. Les scientifiques eux-mêmes affirment qu’ils n’ont plus besoin de recourir à l’hypothèse-Dieu pour expliquer «comment» l’Univers fonctionne; mais que, tout au plus, l’hypothèse Dieu pourrait être utile pour expliquer «pourquoi» l’Univers fonctionne; en autant que cette nouvelle hypothèse s’harmonise avec les phénomènes physiques responsables de la naissance et de l’évolution du cosmos. Ce défi de taille a suscité la réflexion autant des scientifiques chrétiens que des théologiens modernes qui, ne pouvant plus accepter l’ancienne image de Dieu, voulaient arriver à concilier leur foi avec les nouvelles connaissances cosmologiques.

Cette réflexion a accouché d’une nouvelle façon de penser et de concevoir Dieu qui s’intègre parfaitement avec les données des découvertes astronomiques modernes et qui donne un nouveau sens, un nouveau souffle, une nouvelle fraîcheur et une nouvelle plénitude aux contenus périmés et indigestes du dogme catholique. Dans la pensée moderne issue des connaissances scientifiques actuelles, l’ancienne conception de Dieu, grand monarque tout puissant et grand tyran assis là-haut n’a plus aucune place. Dieu est présenté non plus comme extérieur, mais comme intérieur à la réalité matérielle. Dieu n’est pas au-dehors, mais au-dedans de ce qui existe. Il imprègne la création. Il est conçu comme la Source Originelle ou l’Énergie de Fond, qui a mis en marche l’univers et qui soutient et active de l’intérieur tous les processus physiques qui président à sa naissance, à son expansion et à son évolution. Si l’on compare l’ensemble du cosmos à une symphonie, Dieu est le compositeur, l’inspiration et l’idée musicale qui cherche à se dire et à se développer. La diversité et la variété de la matière sont les notes ou les sons utilisés pour composer la symphonie du cosmos. La symphonie n’est pas le compositeur; cependant quelque chose de la nature du compositeur, son intelligence, ses capacités, sa sensibilité, la beauté de son monde intérieur se manifestent et se rendent physiquement perceptibles dans sa musique. L’âme et l’esprit du compositeur sont dans sa musique. C’est cet esprit qui fait en sorte que la diversité des sons qu’il a rassemblés ne soit pas une cacophonie, mais une symphonie. Et puisque Dieu est par définition un «compositeur» invisible et insaisissable, on ne peut deviner son existence et sa présence que par l’extraordinaire beauté de la mélodie qu’il a composée et qui, à moins d’être sourds, retentit en nous et autour de nous. L’Univers est donc pénétré par un Esprit qui, faute d’un meilleur mot, on peut appeler «divin». Cet Esprit est dynamisme autocréateur et auto-organisateur qui structure les galaxies, les étoiles, les planètes et les atomes. L’Énergie Originelle de fond qui pénètre tout ce qui existe est donc le nouveau nom de Dieu. Dieu est donc la Virtualité ou l’Esprit qui est à l’intérieur des êtres et qui fait en sorte qu’ils existent tels qu’ils sont, avec la particularité de leur apparence, l’unicité des programmes, des systèmes et des lois qui structurent et déterminent leurs caractéristiques et leurs comportements. Cet Esprit est présent d’une façon égale dans tous les êtres. Il n’est pas moins actif dans la violette que dans l’orchidée; ou moins présent dans la fourmi que dans l’homme; moins alerte dans le chauffeur de taxi que dans le pape.

Dieu alors est conçu comme la Force Originelle et Spirituelle qui, de l’intérieur, imprègne la réalité de sa présence. Cette Énergie de fond semble être non seulement «intelligente», mais aussi «bénigne» et «aimante». Dans l’Univers cet Esprit trouve le lieu de sa manifestation la plus accomplie dans un organisme vivant qu’il a su faire évoluer jusqu’à l’éclosion de la conscience et de l’intelligence: l’être humain. Dans cette vision, l’être humain devient la manifestation et l’«incarnation» d’une présence privilégiée et unique de l’Esprit d’Amour dans l’Univers.

Cette Esprit ou Énergie «amoureuse» de fond vibre dans tous les êtres animés et inanimés avec la même force et la même fréquence. Ce qui fait la différence ce n’est pas le degré d’Esprit qui les anime, mais le degré de conscience qu’ils réussissent à en avoir et la capacité de réponse qu’ils réussissent à donner à cette «divine» présence. C’est cette conscience et cette réponse qui déterminent le degré de leur «spiritualisation» et de leur perfectionnement et, dans l’être humain, le degré de son humanisation. De sorte que l’on peut affirmer que l’être humain s’humanise dans la mesure qu’il aime et que la perfection de son humanisation est dépendante de la perfection de son amour.  

Comme tout ce qui existe dans l’Univers, l’humanisation de la race humaine est en évolution continuelle. L'hominisation du primate que nous sommes est un processus qui est en marche depuis quatre millions d’années, à partir du stade archaïque de l’australopithèque, jusqu’à l’apparition de l’homo sapiens, il y a quelques quarante mille ans. Le processus d’hominisation que l’Énergie Originelle a déclenché dans ce mammifère terrestre éveillé à l’auto-conscience, se déroule, de toute évidence, très lentement. C’est pour cela qu'aujourd’hui encore, sur notre planète, les représentants de cette espèce sont à des stades différents d’hominisation et qu’il y a donc des individus qui sont plus (ou moins) humains que d’autres. A juger de l’état actuel de l’humanité sur terre, on n’a pas de difficultés à admettre que le processus d’humanisation de notre race a encore un long chemin à parcourir. Quelques preuves symptomatiques? La quantité démentielle d’ogives nucléaires (16300) que la peur, l’agressivité et l’idiotie des humains leur ont fait cacher sous leurs maisons, dans le but de s’effrayer réciproquement et de paraître plus fort que le voisin. La dévastation, le saccage que leur cupidité et leur irresponsabilité ont causé à la planète, leur unique havre de vie dans Univers. Le comportement paléozoïque, bestial, violent et stupide de certains mouvements terroristes islamistes, comme Al-Qaïda ou Boko Haram. Aujourd’hui encore, être véritablement humain n’est pas donné à tout le monde.

Comme tout ce qui arrive dans l’univers, l’évolution de l’espèce humaine procède par tâtonnements et par essais. Parfois elle réussit, parfois elle échoue. Parfois elle produit des individus qui atteignent des nivaux élevés et même sublimes d’humanisation. Et alors la race humaine engendre et s’enrichit d’exemplaires de première qualité comme Bouddha, Jésus de Nazareth, Teresa d’Avila, Vincent de Paul, Gandhi, l’Abbé Pierre, Teresa de Calcutta, Mandela, etc. … D’autres fois le processus d’humanisation n’aboutit que partiellement ou est complètement raté. Alors surgissent ces avortons d’humanité qui se nomment Staline, Hitler, Al Capone, Pol Pot, Idi Amin Dada, Pedro Alfonso Lopez… et l’armada lugubre des criminels de tout acabit qui, en contaminant la société des graines empoisonnées de la cupidité, de la violence et de haine, freine sa marche vers une meilleure humanisation.

Ce lent et difficile processus d’humanisation, fait de réussites et d’échecs est, pour ainsi dire normal et il rentre dans la dynamique globale de l’évolution cosmique. La progression et l’évolution de l’Univers ne sont, en effet, ni linéaires, ni ordonnées, ni déterminées, mais fondamentalement hasardeuses et chaotiques. L’évolution avance par le hasard des événements, la danse des combinaisons fortuites et casuelles; par des essais imprévus qui réussissent ou qui échouent; par des constructions et des destructions; des formations et des déformations; des attirances et des répulsions; des fusions et des éclatements. Ces événements sont parfois prometteurs et féconds et d’autres fois sans issus et catastrophiques. Dans l’Univers rien n’est établi dans la stabilité, l’indissolubilité et la perpétuité, mais tout est soumis à la dynamique de l’instabilité, de la transformation, du changement, de la dissolution, dans un cycle continuel d’interactions où l’échec et la réussite, l’union et la séparation, la rencontre et la dissolution, le commencement et la fin, la vie et la mort, le bien et le mal, se mélangent inextricablement pour marquer le pas de la danse cosmique. Le résultat final est souvent une magnifique chorégraphie. Mais combien d’essais, de labeurs, de fatigues, de déchirements et de blessures les danseurs ont dû affronter pour pouvoir s’exhiber sur la scène cosmique!

Dans l’ancienne cosmogonie, Dieu était perçu comme l’Être Suprême qui garantissait la solidité et l’immutabilité de la création. Ce Dieu était lui même imaginé comme éternel, immobile, immuable, invariable, inchangeable et il exigeait ces mêmes caractéristiques de ses créatures: jamais s’éloigner du projet établi; respecter toujours les règles; rester à tout jamais fidèle aux lois établies qui doivent assurer le fonctionnement ordonné et prévisible des événements. Chez l’homme, ce Dieu aimait la stabilité des attitudes et des sentiments, la permanence de l‘obéissance et de la soumission, la fidélité inconditionnelle aux exigences de l’alliance établie avec lui. Ce Dieu aimait les humains lorsque ceux-ci lui manifestaient un attachement qui résistait à toute tentation de séparation et qui restait déterminé et fidèle jusqu’à la mort.

C’est cette perception archaïque et périmée de Dieu qui a permis la formation des structures mentales qui ont donné naissance aux catégories de fidélités perpétuelles, d’alliances indestructibles et d’unions indissolubles qu’on retrouve en germe dans la Bible hébraïque, mais qui, plus tard, sont entrées dans la doctrine de l’Église comme de concepts et des valeurs de base du comportement humain et chrétien. Ainsi l’état de baptisé est définitif et sans retour, le sacerdoce est éternel, les vœux religieux sont perpétuels, le mariage est indissoluble, la fidélité des époux indéfectible. Cependant le croyant moderne sait que ces qualificatifs ne peuvent être attribués d’une façon absolue à aucune réalité matérielle et qu’ils n’existent pas et ne se produisent jamais dans l’Univers auquel nous appartenons. S’il est donc absurde de penser qu’ils puissent s’appliquer à des attitudes, à des sentiment ou à des comportements humains, il est encore plus absurde de prétendre qu’on puisse les imposer d’autorité, en exiger l’accomplissement et envisager un châtiment pour les individus défaillants.

L’Église est encore loin d’avoir intégré dans sa pensée et dans ses doctrines les acquis de sciences et de l’astronomie moderne, ainsi que la composante chaotique qui est à la base du processus évolutif de l’Univers. L’Église traite les humains comme s’ils étaient déjà arrivés au stade final de leur évolution; comme s’ils avaient déjà atteints le sommet de leur humanisation et comme s’ils étaient déjà tous capables de vivre en parfaite syntonie avec l’Esprit divin qui les habite. Une telle attitude est évidemment irréaliste et erronée, car elle suppose dans les membres de notre race un niveau d’humanité, des attitudes spirituelles, une qualité de sentiments que ceux-ci, à l’état inachevé de leur évolution, ne possèdent tout simplement pas.


3. EFFONDREMENT DE L’AUTORITÉ CLÉRICALE


À la lumière de ce que nous avons exposé plus haut, voyons maintenant comment le chrétien d’aujourd’hui se positionne et doit se positionner devant l’enseignement moral de l’Église catholique sur la sexualité, l’amour et le mariage et qu’elles sont les attitudes qu’il a le droit et, peut-être, aussi, le devoir d’adopter.

Dans un monde à tout jamais sorti du Moyen-âge et qui a définitivement abandonné l’ancienne conception mythique de Dieu, l’Église aussi a définitivement perdu les assises de son autorité. Elle apparaît, de conséquence, aux chrétiens de notre temps comme une Institution qui s’arroge des pouvoirs qu’en réalité elle n’a pas. Les modernes ne lui reconnaissent donc aucun droit de s’ériger en gardienne de la moralité et de l’éthique humaine et d’intervenir dans la vie privée des personnes. L’Église ne semble pas se rendre compte de l’étendue et de la gravité de ce désaveu, ni des conséquences que cela entraîne. Elle continue d’agir et de penser comme si son autorité était intacte et comme si le monde était encore au Moyen-âge. Il faudra encore du temps avant que les autorités ecclésiastiques réalisent que les sciences modernes ont détruit les fondements de leur crédibilité et que l’instruction généralisée de la population a énormément rétréci la zone de leur influence sur les convictions et les attitudes des gens. Les chrétiens de la modernité se sont émancipés de l’autorité cléricale et ne se sentent plus concerné par son enseignement. Ils ne sont plus conditionnés dans leurs décisions et leurs comportements et ne sont plus marqués ni par la peur d’un châtiment de Dieu, ni par la réprobation de l’Église. Ils vivent finalement en personnes et en chrétiens libres et libérés. Ils ont récupéré leur autonomie. Ils assument la responsabilité de leurs actions et veulent avoir la liberté de mener leur vie comme ils l’entendent, surtout lorsqu’il s’agit de leur vie amoureuse et sexuelle. Ils sentent que leur vie intime leur appartient d’une façon exclusive et ils refusent de la mette entrer les mains d’une quelconque autorité religieuse ou autre.

Les autorités religieuses savent que leur système éthique tourne à vide et qu’il ne fait plus marcher la machine de la bonne moralité catholique. Le 90% des chrétiens utilisent, sans aucun remord, les contraceptifs défendus par les encycliques papales. Les couples baptisés vivent tranquillement ensemble sans se marier ou se marient civilement et sont très heureux de vivre en «concubinat» et «en état de péché mortel». Les couples mariés religieusement et «indissolublement» ne se font plus aucun scrupule à divorcer et se remarier civilement, lorsque le premier mariage ne fonctionne plus. Les gens se moquent de l’Église qui étiquette encore le plaisir sexuel de mauvais et de réprouvable, alors que tout le monde le trouve excellant et qu’il est ressenti comme une des expériences les plus gratifiantes et les plus satisfaisantes de bonheur.

L’Église est maintenant obligée de battre en retraite sur presque tous les fronts: sur le front de l’autorité, dont on refuse de lui reconnaître la valeur; sur le front du pourvoir, dont on n’accepte plus le fondement divin ou surnaturel qui le justifiait; sur le front des contenus de son enseignement théologique fondé sur une cosmologie révolue; sur le front de son enseignement moral, dont les normes et les interdits sont généralement disqualifiés comme présomptueux, irréalisables et non pertinents.

Pour mieux comprendre cela, il peut être éclairant de mettre les choses en perspective. Si dans la nouvelle vision de la réalité, Dieu est perçu et compris par les croyants modernes comme l’Énergie Originelle de fond qui, dansant avec le chaos et l’harmonie, le hasard et la nécessité, a mis sur la scène de l’Univers des milliards de galaxies et des milliards de milliards de planètes hébergeant peut-être la vie et, sans doute, la vie intelligente, fait-il encore du sens croire que cette Énergie Originelle puisse être particulièrement concernée par et intéressée à ce qui se passe sur notre minuscule planète, au point d’être affectée et perturbée par des amants humains qui font l’amour hors des «liens sacrés» du mariage? Ou par le couple qui dans ses relations intimes fait usage du préservatif défendu par l’encyclique papale Humane Vitae? Ou par le fait qu’un humain, après avoir divorcé de sa première femme, avec laquelle il ne s’entendait plus, vive maintenant heureux, hors du mariage religieux, avec une autre partenaire? Ou par l’aventure extraconjugale d’un époux ou d’une épouse désenchantés? Ou par l’éjaculation qu’un jeune représentant de la race humaine a pu avoir, en serrant sa fiancée contre lui? Ou par le désir et la détermination d’un couple homosexuel de vivre leur amour dans l’encadrement d’une union stable?... Lorsqu’on observe les choses dans cette perspective, non seulement les prétentions directrices et autoritaires d’une institution religieuse terrestre paraissent ridicules, mais aussi extrêmement contingentes. Cela permet de relativiser l’importance que l’on attache à la structure normative d’une morale élaborée par une civilisation encore rustre et primitive, vivant sur une minuscule planète perdue dans l’immensité de l’espace galactique, ainsi que la valeur ou la gravité du sentiment de faute et de culpabilité que peuvent ressentir les habitants de cette planète. Cela peut aider à comprendre pourquoi les armes de la peur et du châtiment que l’Église brandissait autrefois pour obtenir l’obéissance et la soumission, n’ont plus aujourd’hui aucun effet.

La mentalité moderne a accompli un bond de géant par rapport à la pensée traditionnelle et religieuse du passé. Elle a intégré la valeur primordiale de la sexualité et de l’amour dans les relations humaines. Elle est convaincue que l’homme et la femme doivent assumer leur sexualité comme un cadeau du ciel et la vivre avec plaisir, joie, émotion, émerveillement et enthousiasme. Elle considère le sexe comme un merveilleux instrument qui permet de moduler la richesse des expressions et des variations contenues dans le langage corporel de la tendresse et de l’amour. Elle a compris que ce qui détermine la valeur d’une vie humaine est la qualité et la force de l’amour qui l’inspire et la soutient. La modernité a compris que c’est la présence ou l’absence de l’amour qui détermine la bonne ou la mauvaise qualité d’une décision ou d’un comportement et qui fait la différence entre la réussite ou l’échec d’une existence. Les gens de la modernité sont portés à croire, qu’en soi, il n’y a pas de comportements intrinsèquement mauvais lorsqu’ils sont dictés par l’amour, mais, tout au plus, des comportements illégitimes, illégaux, car non-conformes aux lois, aux normes, aux coutumes, aux traditions, aux croyances établies par la religion ou la culture.



4. MARIAGES D’AMOUR ?


L’amour est une réalité spirituelle tellement sublime et complexe que l’humanité, à l’état actuel de son évolution, est encore très loin de pouvoir maîtriser et de posséder en toute sa plénitude. L’Amour humain est la déclinaison et la manifestation la plus fantastique et la plus accomplie que l’Énergie Originelle a pu faire d’elle même dans l’Univers physique. L’Amour porte donc en lui le mystère, la fascination, la grandeur et la complexité de la Source Originelle d’où il jaillit et dont il est la révélation dans ce monde. L’apparition de l’amour dans l’Univers, et particulièrement dans l’humain, est le résultat d’une longue et lente gestation encore loin d’être terminée. L’amour est encore à l’état d’ébauche dans l’humain. Il lui faudra encore un long apprentissage et une longue exposition aux dynamismes qu’il contient et qui le constituent, avant qu’il puisse se manifester dans toute sa plénitude de sentiment presque «divin» et avant qu’il puisse exprimer dans la vie d’un humain tout l’éventail merveilleux de ses possibilités et le délicat arc-en-ciel de ses virtualités. La race humaine a eu besoin de millénaires pour apprendre à parler: c’est-à-dire pour apprivoiser la penser symbolique et pour transformer des bruits gutturaux en sons et en mots porteurs de sens. Elle aura sans doute besoin d’une durée beaucoup plus longue pour apprendre à aimer: c’est à-dire pour maîtriser et gérer la gamme complexe de toutes les harmoniques de l’amour. L’être humain n’est encore qu’un débutant sur le pianoforte de l’amour. Dans l’état de son apprentissage et de son évolution, c’est une illusion et un manque de réalisme que de penser (comme fait l’Église) qu’on peut lui demander d’exécuter des nocturnes ou des préludes de Chopin, alors qu’il est à peine capable de pianoter les notes de « frère Jacques».

L’Énergie d’amour que les dynamismes et les rythmes évolutifs ont déposée en germe dans les profondeurs de l’être humain ne s’est pas activée immédiatement. En accord avec les lois de l’évolution cosmique, les forces de l’amour ont eu besoin de millénaires avant de pouvoir se manifester, agir et influencer la vie et le comportement des humains. Et puisque la présence, la force et la qualité de l’amour sont les facteurs qui déterminent la qualité et le dégrée d’humanisation de notre race, cela explique pourquoi le chemin vers l’humanisation de l’homo sapiens a été si long et encore loin d’être achevé. La qualité du sentiment de l’amour telle que nous la connaissons et la vivons au XXIe siècle est le résultat d’une longue gestation et d’un affinement de l’esprit et de la sensibilité humaine accompli par les forces mystérieuses de poussées évolutives de l’Univers. Notre qualité d’amour et de sensibilité actuelle n’existaient pas, disons, ni au paléolithique, lorsque les humains étaient des prédateurs et des chasseurs; ni au néolithique, lorsque les hommes sont devenus de cultivateurs et des producteurs sédentaires, ni pendant les derniers quatre mille ans de l’histoire humaine avant Jésus-Christ.

Les hommes et les femmes se rencontrent évidemment depuis toujours pour s’unir, pour jouir et pour se reproduire. Cependant les anthropologues nous assurent que les forces qui primitivement poussaient les humaines à s’accoupler ont été pendant longtemps non pas celles de l’amour spirituel, sentimental et «romantique», mais plutôt et principalement celles de l’appartenance sexuelle, de la propriété d’une femelle, de l‘intérêt économique, de l’utilité pratique et de la nécessité procréative.

La mariage semble être né du besoin de régler d’une façon pacifique la compétition des mâles dans la lutte pour la possession et le partage des femelles au sein de la tribus, du clan ou de la société primitive qui, à partir du néolithique et de la sédentarisation, a commencé à se structurer. Ce qu’on a appelé plus tard «mariage», était une sorte d’entente ou de contrat conclu avec l’accord des mâles ou du mâle dominant de la tribu ou du village qui établissait qu’une telle femme était désormais la propriété d’un tel homme; et que donc aucune autre mâle n’avait plus le droit de la posséder sexuellement. Ce contrat ou cette entente consacraient un partenariat sexuel exclusif et, plus tard, aussi un partenariat économique, consistant en la mise en commun des biens de chacun, avec la prise en charge, surtout de la part de la femme, des travaux matériels de la maisonnée. Le partenariat économique était même souvent le premier terme de l'accord, la première raison pour un mâle de se «marier», tandis que le partenariat sexuel n'était que secondaire.

Ce genre de contrat, où le sentiment de l’amour ne jouait aucun rôle et n’avait aucune importance, a été, pendant des siècles (pratiquement jusqu’au XVIIème siècle de notre ère), la seule façon de concevoir le mariage et de s’unir en mariage dans la plupart des civilisations et des cultures de notre planète. Ce genre de mariage sans plaisir, sans joie, sans passion et sans extase amoureuse a été le seul type de mariage que l’Église a connu, endossé, encouragé et propagé jusqu'au Concile Vatican II (1962-1965). Ce Concile, pour la première fois dans l’histoire de l’Occident, a envisagé la possibilité qu’un mariage puisse aussi être inspiré et motivé par l’amour et le désir, ainsi que la joie de vivre ensemble. Toutefois, dans le nouveau code de Droit Canonique de l’Église catholique paru en 1983, lorsqu’ au chapitre VII le législateur traite du mariage, pas une seule fois il n'utilise la parole «amour» pour qualifier le mariage chrétien. Le mariage est toujours présenté comme une alliance où l’amour ne joue aucun rôle qui mérite d’être souligné «par laquelle un homme et une femme constituent entre eux une communauté de toute la vie ordonné par son caractère naturel au bien des conjoints, ainsi qu'à la génération et à l'éducation des enfants» (Can. 1055 - § 1).

Cela prouve que la pensée de l’Église reste toujours affectée et contaminée par la conception pessimiste et funeste de l’amour humain, lorsque celui-ci est physique et érotique. La relation amoureuse en effet a toujours été perçue dans l’histoire ancienne de l’Occident chrétien comme une relation instable et fugace, aux issues souvent dramatiques, douloureuses et catastrophiques pour les amants. Elle trouve des échos dans certains récits de la littérature amoureuse du Moyen-âge, comme dans l’histoire de Tristan et Yseult où l'amour est vécu comme une malédiction qui perd les amants; dans le roman de Roméo et Juliette, amants en butte aux intérêts de leurs familles respectives et qui finissent par mourir à cause de cet amour; dans l’Enfer de Dante où la passion amoureuse défendue, impossible et tragique de Paolo Malatesta et Francesca da Rimini, est décrite avec un lyrisme touchant et sublime; dans la saga beaucoup plus réelle des amours soufferts, cachés et contrastés d’Abélard et d’Héloïse.

Dans la tradition catholique occidentale du passé, seulement la relation sans amour était considérée le paradigme de la stabilité et de la durabilité. Sous-jacente à cette idée, était la conviction que la femme, étant un être sans valeur, une créature inférieure à l’homme, la cause de la tentation, du mal et du péché, ne méritait pas d’être vraiment aimée. Saint Augustin d’Hippone, le grand champion de l’Église catholique, dans ses Confessions avoue son regret et sa honte d’avoir ressenti de la passion et de l’amour pour une femme, que, d’ailleurs, il n’a pas hésité à jeter dans la rue, avec le jeune enfant qu’elle lui avait donné. Dans la pensée des clercs de ce temps il ne fallait surtout pas que l’amour de l’homme pour une femme devienne sa raison de vivre ou la raison principale de son mariage. Cela ne convenait pas à la dignité de l’homme. L’amour étant un sentiment pur et sublime appartenant plus au monde de Dieu («Dieu est amour») qu’au monde de l’homme, il n’était pas convenable de le profaner et de le salir en l’approchant de la femme et en l’associant au partenariat sexuel du mariage. Pour la stabilité et la bonne santé spirituelle du couple, il était donc préférable des mariages sans amour où les époux étaient liés ensemble principalement par l’usage de la sexualité, l’intérêt économique et les soins de la progéniture.

Depuis le XIIIe siècle, la «validité» du mariage est donc donnée non pas par la décision du couple de mettre ensemble pour toujours leurs amours, mais par la décision du couple de mettre ensemble leurs corps et leur biens, dans une communauté de vie qui respecte les conditions juridiques fixées et établies par l’Église et qui rendent cette union ««indissoluble». L’indissolubilité n’est pas une singularité spécifique de l’amour, mais la conséquence juridique et contraignante du contrat établi par le rite sacramentel du mariage. De sorte que, pour l’église catholique, le mariage reste effectif et opérant même lorsque l’amour a disparu. Ici, l’indissolubilité du mariage est conçue comme «obligation» de rester ensemble, parce dans le mariage ce qui compte c’est surtout l’union des corps et des substances et non pas l’union, dans l’amour, des âmes.

Si le mariage est principalement un contrat qui, permet, gère, protège et garantit officiellement l’usage de la sexualité et les intérêts économiques liés au partage des biens du couple et pour la validité duquel l’amour n’est pas nécessaire, on comprend pourquoi on doive s’assurer qu’un tel contrat soit stable et définitif et donc indissoluble. L’indissolubilité devient alors une qualité essentielle d’un tel mariage. Par le partenariat économique, un homme qui tromperait sa femme se verrait menacer de perdre énormément financièrement parlant et au niveau de la reconnaissance sociale. Il est donc nécessaire qu’un mariage économique, dit "de raison", dure plus longtemps qu'un mariage d'amour: les époux ne sont nullement obligés de s'aimer, mais ils restent ensemble parce qu'ils ont plus à perdre qu'à gagner à se séparer. Ils ont «intérêt» à ce que le mariage dure, même s'il n'est pas un mariage heureux. L’indissolubilité est donc un concept qui convient parfaitement aux mariages d’intérêts. Dans ce type de mariage, les conjoints ont tout à gagner dans la stabilité de leur contrat et ont donc intérêt à ce que leur union dure le plus longtemps possible et que l’indissolubilité soit même obligatoire. Personne n’aime la perspective de perdre les avantages et les bénéfices économiques qui découlent d’un tel contrat et pour la jouissance desquels le couple a justement conclu le mariage.

Les choses sont totalement différentes dans les mariages d’amour. En effet, si la seule raison d'être du mariage est le sentiment amoureux qui unit les partenaires, on comprend facilement qu’un tel mariage tienne à un fil bien mince. L’amour est un sentiment et les sentiments sont, par leur nature, instables, fugaces et rarement définitifs.
Si on tient compte de la façon traditionnelle de concevoir le mariage comme un contrat, un «mariage d’amour» semble être alors un contresens. Le contrat implique toujours une obligation. Or l’amour ne peut jamais être une obligation. L’ancienne notion de «mariage» ne devrait pas être appliquée aux unions amoureuses officielles modernes, car, en soi, une relation d‘amour n’a pas besoin d’être sanctionnée par un contrat. Le mariage d'amour est motivé par un sentiment et non pas par un intérêt social ou économique. L’amour porte déjà en lui la motivation de son existence. Il n’a pas besoin de lois et de contrats qui définissent les intérêts des partenaires. Dans une relation amoureuse l’intérêt est dans la possession et le partage de l’amour, et non pas dans la possession et le partages des choses. De fait, de nos jours, les couples restent ensemble parce qu’ils s’aiment et non pas parce qu’ils sont mariés.

L’indissolubilité juridique du contrat qui convenait au mariage d’intérêt, ne convient donc plus aux «mariages» d’amour, dans lesquels la force qui tient ensemble les partenaires n’est pas l’obligation du contrat, mais la liberté et la spontanéité joyeuse de l’amour. Si par fidélité à la tradition, on continue cependant à donner le nom de «mariage» à l’union officielle d’un couple amoureux moderne, il doit être clair que pour ces «mariages» la notion d’indissolubilité est un non sens. L’erreur de l’Église aujourd’hui est de continuer à exiger la contrainte obligatoire du contrat d’intérêt à des couples qui ne se sont mis ensemble que par amour et qui ont cessé de s’aimer.
Malgré le fait que l’institution du mariage n'a jamais été prévue pour sanctionner l'amour entre deux individus de sexe opposé, mais uniquement pour établir l‘appartenance sexuelle et la communauté des biens du couple et les devoirs d'un foyer, il existe toujours, même aujourd’hui des partenaires amoureux qui acceptent l'idée traditionnelle d’un «mariage» (civil ou religieux), parce qu'elle implique la notion d'engagement sérieux et durable. Les amants veulent bénéficier de la durée et même de l'éternité dont bénéficient les partenaires économiques, mais en se fondant sur la base de l'amour plutôt que sur celle de l'intérêt. L’enthousiasme et la passion de leur amour leur fait croire qu’il leur sera aisé de le vivre une union durable et même éternelle.

            L’amour est un sentiment très fort. Aux débuts de la relation, l’amour naît comme une fleur magnifique, mais délicate et fragile. Sa vie, sa vigueur, sa permanence dépendent toutefois d’un ensemble de facteurs qui sont difficiles à maintenir ensemble et qu’un rien peut dissoudre et dissiper. Qui pourra garantir que la fleur de l’amour recevra toujours les soins et les attentions nécessaires pour traverser intacte les brusques variations des saisons de la vie? Il y a beaucoup d’amours qui naissent déjà éphémères, qui ne sont qu’un feu de paille qui ne dure que le temps d’une passion ou d’un enfant et qui s’éteignent inexorablement parce que le couple n’avait pas les capacités ou n’a pas pris la peine d’alimenter le feu. L’amour est un sentiment d’autant plus délicat et fragile que sa réussite dépend de la parfaite alchimie intérieure de deux personnes différentes, chacune d’elles soumise aux remous des pressions sociales, des changements affectifs, des transformations psychosomatiques. Elles sont tellement nombreuses les causes qui peuvent altérer un sentiment d’amour qui au début n’avait que des rêves d’éternité! On peut en nommer quelques unes: la routine, l’habitude, la fatigue, l’égoïsme, l’insatisfaction, la déception, des nouvelles rencontres, la perspective d’un meilleur partenaire….

À cela il faut ajouter le fait qu’aujourd’hui l’espérance de vie est beaucoup plus longue que dans le passé. Autrefois la durée d’un mariage dépassait rarement les vingt ou les-vingt-cinq ans. Dit cela autrement: à cause de la courte durée de vie du couple, les mariages d’autrefois n’avaient pas le temps de se casser. L’Église ne paraissait pas trop intransigeante en exigeant leur indissolubilité. L'indissolubilité» du mariage était donc presque toujours assurée. Aujourd’hui un mariage peut, en principe, facilement se prolonger pendant cinquante, soixante ans et peut être plus. C’est long pour la santé et la vie de l’amour! Certes, il y a des amours «coriaces» qui réussissent à tenir tout ce temps. Ils sont cependant l’exception. La majorité des amours s’épuisent et se vident en cours de route, avec le mariage qui les soutenait.

L’évolution de l’Univers a déjà accompli un beau travail conduisant les humains à s’unir par amour. Cette évolution sera-t-elle de taille pour affiner et perfectionner encore davantage le pouvoir d’aimer des humains jusqu’à les rendre capables un jour de sentiments et de relations amoureuses à ce point désintéressés, profonds et stables qu’il leur sera possible de s’unir indissolublement à travers le temps et envisager des amours qui atteignent l’éternité? L’évolution a déjà accomplie cet exploit en certains exemplaires exceptionnels d’amants. Le reste de l’humanité lambine sur les chemins de l’amour. L’amour fort jusqu’à la mort reste un désir et un rêve continuellement démenti par les limites et les faiblesses des personnes ainsi que par la dure réalité de l’existence humaine.

Il est vrai cependant que lorsque les couples modernes décident de se marier, civilement ou religieusement, ils font cela parce qu’ils sont sûrs de la qualité et de la solidité de leur amour, parce qu'ils veulent réaliser un projet de vie commune à long terme et parce qu’ils veulent donner une structure visible, officielle et juridique à leur décision de vivre un amour qui les unira indissolublement pour le reste de leur vie. Pour ces couples, la structure extérieure et juridique du mariage devient secondaire et constitue seulement la protection extérieure, la gaine ou la coquille qu’ils désirent se donner pour protéger et mieux vivre leur amour.

Cette structure formelle de l’institution du mariage, bien qu’elle ne soit pas essentielle à la réalisation naturelle de l’unité amoureuse, accomplit cependant une fonction importante dans la réussite du projet amoureux du couple. Elle constitue l’armure que les époux choisissent de donner à leur amour, afin que celui-ci puisse trouver, dans l’enclos cordial, réconfortant, protégé et sécuritaire d’une entente officiellement reconnue, le milieu propice à l’épanouissement et au développement de l’amour qui produira la fusion indissoluble des amants en un seul être. La structure officielle du mariage est comparable à la coquille qui protège la vie précieuse et fragile du nautile qui l’habite. Ma grand-mère maternelle (qui a vécu 60 ans avec son époux et qui est décédée un an après la mort de celui-ci) avait l’habitude de comparer son mariage à un train qui avait besoin de rails, de poteaux, d’avertisseurs lumineux placés sur sa route pour rouler droit, en toute sécurité et atteindre sans problèmes la gare d’arrivée. Elle disait que l’amour était le charbon qui fournissait à «son train» l’énergie d’avancer et le plaisir d’«endurer» son mari. Elle qui était très religieuse, ne se gênait pas de dire que les curés ne savaient pas de quoi ils parlaient lorsqu’ils prêchaient que le sacrement rendait le mariage indissoluble. L’indissolubilité, remarquait-elle, n’est pas un cadeau que le sacrement du mariage fait aux époux, mais c’est plutôt un cadeau que les époux font au sacrement du mariage. Grand-mère avait une façon très personnelle de décrire l’indissolubilité du mariage: «L’indissolubilité du mariage- disait-elle- c’est quand tu manges quand même la soupe dans laquelle tu as trouvé le dentier de ton vieux mari ».

Les couples qui ont à cœur d’assurer la durée, la stabilité ainsi que la croissance et l’approfondissement de leur amour, ont donc tout à fait raison de vouloir se servir et de profiter de cet «instrument» qu'est le mariage. Cet instrument leur fournit de plus un encadrement social, juridique et légal qui favorise les soins et l’éducation des enfants et facilite l’accès aux avantages sociaux que les gouvernements offrent à cet effet. Le mariage est donc une valeur positive inventée par la société qui doit être encouragé et qui doit être préféré aux unions libres, très courantes aujourd’hui



5. QUELQUES CONCLUSIONS PRATIQUES


Le principe d’«indissolubilité» est un axiome  inventé par la religion et qui ne se vérifie jamais dans la réalité de notre Univers.

La notion d’«indissolubilité» appliquée au mariage est une fiction juridique. Elle convient tout au plus au contrat qui conclut le mariage d’intérêt, mais elle est un contre-sens lorsqu’on cherche à l’appliquer aux unions formelles d’amour.

L’amour parfait n’existe pas. Étant donné que les humains, à cause de l’état inachevé de leur évolution, sont encore à un stade primitif du développement de leur sensibilité et de leurs attitudes amoureuses, il est normal qu’ils éprouvent beaucoup de difficultés à aimer «correctement» et que les relations amoureuses qu’ils tissent soient souvent déficientes, rudimentaires, défectueuses et instables. Il est donc normal que des amours s’étiolent, se vident, se détruisent et se meurent. Il est même normal que la faillite de l’amour soit parfois à tel point grave et totale qu’elle se transforme en hostilité et en haine. L’amour «durable» dans un couple est l’exception et non pas la règle. L’Église se trompe et s’illusionne lorsque dans le mariage elle prétend l’amour «parfait» ou «exemplaire» et lorsqu’elle culpabilise ou punit les couples qui ne réussissent pas à le réaliser. L’Église devrait faciliter aux amours brisés le chemin vers un nouvel essai de restauration et vers une expérience amoureuse plus chanceuse, au lieu d’entraver par tous les moyens la route vers un nouveau mariage.

L’église catholique se trompe lorsqu’elle laisse croire au couple chrétien marié que leur mariage reste toujours valable et effectif, même si un jour l’amour vient à disparaître. L’Église devrait tout simplement accepter le fait qu’il n’y plus de mariage lorsqu’il n’y a plus d’amour ou, pire encore, lorsque l’amour a été remplace par l’indifférence, le conflit et la haine. S’obstiner à croire que le mariage continue d’exister parce que Jésus l’a déclaré indissoluble, c’est renoncer à regarder la vérité et la réalité en face, c’est se préoccuper d’un coquillage vide duquel toute forme de vie a disparue.

Il est tout à fait normal et légitime que le mariage se termine et que le couple se sépare lorsque l’amour entre les partenaires, malgré tous les efforts faits pour le ranimer, s’est définitivement éteint. Cela cependant ne signifie pas qu’il soit toujours opportun pour le couple de se séparer ou que l’on doive encourager la séparation ou le divorce. Il y a des situations (enfants en bas âge, avantages sociaux indispensables, précarité économique, insécurité affective, solitude, etc.) où le bon sens doit suggérer au couple de rester ensemble, malgré les difficultés ressenties et après avoir élaboré ensembles des compromis et des stratégies de vie commune.

Le fait que l’Église, à cause de sa croyance en l’indissolubilité, soit convaincue que le lien d’un mariage religieux persiste même après la mort de l’amour, ne doit pas arrêter le couple à divorcer et à se remarier, s’ils pensent pouvoir vivre une meilleure relation amoureuse avec un autre partenaire. Les divorcés remariés qui vivent une meilleure qualité d’amour, n’ont donc pas à s’inquiéter de la réprobation que l’Église leur réserve. Même si celle-ci refuse de reconnaître comme un vrai mariage leur nouvelle union, ils doivent se considérer légitimement mariés «devant Dieu» et vivre en toute tranquillité d’esprit et de conscience: ils sont de véritables «époux» et non pas des «concubins», comme l’Église voudrait le faire croire. Les chrétiens divorcés et remariés ne doivent pas se laisser affecter par l’attitude culpabilisante et discriminatoire de l’Église à leur égard.
Seulement les membres du couple sont responsables de la durée de leur amour et donc de la permanence ou pas de la structure juridique qui l’encadre (le mariage).

L’Église n’a ni pouvoir ni autorité pour légiférer en matière de sexualité, d’amour et de mariage. Si elle le fait, personne n’est obligé ni de l’écouter ni de la suivre.

Les chrétiens ne doivent pas se laisser affecter, ni se sentir concernés par la menace de la faute, du péché et du châtiment éternel infligé par Dieu. Ce Dieu n’existe pas. Et les menaces de punitions divines ne sont qu’une invention et un stratagème du pouvoir ecclésiastique pour s’imposer jusque dans la vie intime des croyants.

Les divorcés remariés doivent savoir qu’un acte défendu n’est pas nécessairement un acte invalide. L’Église peut bien crier haut et fort que les chrétiens mariés à l’église et juridiquement divorcés ne peuvent plus se remarier; si ceux-ci, malgré tout, décident de se marier à nouveau sans demander l’annulation canonique du premier mariage, le résultat n’est pas un concubinat, mais un véritable mariage. Les divorcés remariés doivent savoir qu’ils ne sont pas plus pécheurs que n’importe quel autre chrétien; et que ce qui constitue un véritable péché et un véritable scandale ce n’est pas tant leur situation et leur comportement, mais plutôt l’attitude et le comportement des autorités ecclésiastiques qui les jugent et les condamnent, en se servant d’une autorité qu’elles ne possèdent même pas.
Les mêmes considérations valent aussi pour les couples homosexuels qui vivent ensemble un amour authentique et permanent.

S’il y a un conseil qui peut être donné aux couples amoureux, c’est le suivant: ne tenez pas compte des normes et des directives catholiques en matière de sexualité, de procréation, d’amour et de mariage. Laissez-vous guider par votre intelligence, votre jugement, votre bon sens. Si vos décisions et vos comportements ne sont pas dictés par l’égoïsme et l’opportunisme, mais par le souci de vivre un amour vrai, stable et fidèle, n’importe quelle forme de vie commune est acceptable et légitime, quelle soit encadrée dans la structure officielle du mariage ou pas.

            Les couples dont le mariage religieux a éclaté en cours de route, n’ont même pas besoin de se donner la peine d’obtenir son annulation auprès des autorités ecclésiastiques pour se remarier. Cette annulation est une comédie qui ne doit pas être encouragée. Même si l’annulation de leur mariage religieux est facilement accordée par le tribunal ecclésiastique à ceux qui ont les moyens financiers, il est préférable que les personnes divorcées qui veulent se remarier à l’église donnent plutôt cet argent aux pauvres et qu’elles se contentent d’un mariage civil qui, parole de Jésus, est aussi authentique, digne et valable que n’importe quel mariage religieux officié par un prête ou un évêque catholique.

Que dire de l’infidélité et de l’adultère ? Dans l’ancienne conception du «mariage contrat d’intérêt», l’adultère était considéré un délit accompagné d’une réprobation sociale et religieuse extrêmement sévère. L’adultère portait ici atteinte à l’honneur du mâle, à son droit de propriété et à l’exercice exclusif de la sexualité avec l’autre membre du couple (généralement la femme). Cela explique pourquoi au cours de l’histoire les mâles ont toujours sur-culpabilisé l’adultère des femmes et pratiquement innocenté le leur.

Dans le mariage moderne, où c’est essentiellement l’amour qui tient ensemble le couple, la fidélité devient la preuve de la santé de l’amour et l’infidélité le symptôme que l’amour du couple est malade. Si le lecteur partage les idées exprimées dans cet article sur la façon imparfaite avec laquelle nous vivons nécessairement les composantes complexes du sentiment de l’amour, il sera davantage porté à comprendre, à excuser et à relativiser la gravité des «erreurs » et des «écarts» de l’amour et à considérer l’adultère comme un événement fâcheux, certes, dans la vie du couple, mais pas surprenant et pas nécessairement catastrophique. Il sera porté à considérer l'adultère comme le débordement d'un fleuve qui devient parfois trop impétueux pour être contenu dans les limites restreintes d'un contrat. Il sera enclin à  considérer l'adultère comme un épisode qui s’inscrit dans les cadences normales du processus évolutif de l’amour dans l’histoire de chaque personne. Et comme dans l’univers tout ce qui semble être défectueux et désastreux est souvent le début d’une nouvelle situation qui fait progresser l’évolution du monde, ainsi, même l’infidélité peut être porteuse de nouveaux commencements. Si on a la sagesse et la grâce de ne pas la diaboliser.


BM