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mardi 21 juin 2016

La prostituée qui aimait Jésus



( Luc 7,36-8,3)


Scène ambiguë et provocatrice, mais d’une tendresse extrême, que cette femme de la rue qui rentre furtivement dans la maison de Simon le pharisien, pour se blottir contre les pieds de Jésus! Elle avait été fascinée par cet homme et il fallait absolument qu’elle trouve l’occasion de lui exprimer la force débordante des sentiments qu’elle éprouvait pour lui, en défiant toutes les règles de bienséance et ne craignant pas de s’exposer aux commentaires grivois et salaces des invités.

Regardons-la, d’un peu plus près cette femme, qui a fait de la prostitution son métier. Elle ne vit que pour offrir un semblant de plaisir et de réconfort à tous ces hommes en mal d’amour et en manque de tendresse. Qu’il y a-t-il de mal à cela? D’autant plus que cela lui permet de gagner sa vie et de nourrir les enfants qu’elle a eu d’un mari qui n‘a peut-être pas vécu assez longtemps pour prendre soin de sa famille. Et pourtant cette société, composée d’hommes qui secrètement ont besoin d’elle, ouvertement la déteste, la dénigre et la diabolise. Ces hommes, qui si facilement et si volontiers ont recours à la bonne qualité de ses services, sont les mêmes qui inventent et mettent en place les interdits, les tabous, les normes, les règles morales et religieuses qui la disqualifient et la condamnent.

Le drame de cette femme, et de toutes les femmes comme elle, ne consiste pas dans le fait qu’elle fasse commerce de son corps et qu’elle vende du plaisir, mais qu’à cause de ce comportement qui lui permet de survivre matériellement, elle soit obligée de mourir intérieurement en tant qu’être humain et de n’être et de ne compter finalement pour personne: une femme sans nom, sans dignité, sans respect, sans honneur, sans valeur, tel un mouchoir, sorti de nulle part, que l’on utilise pour se vider le nez et qu’ensuite on jette dédaigneusement à la poubelle.

Cette prostituée, dans les faits, ne fait rien de mal et surtout ne fait de mal à personne. Au contraire, c’est elle la victime du mal que la société des bien-pensants, des bourgeois rangés, des purs, des justes, des conformes, des religieux pieux et pratiquants déverse sur elle sous forme de mépris et de jugements haineux : attitude qui pèse très lourd sur l’idée négative, destructrice et souvent suicidaire que cette femme se fait d’elle-même.

Elle est sans doute une femme exceptionnelle, avec un grand cœur, une sensibilité hors pair, une formidable capacité de dévouement, d’abnégation, de don de soi, et un énorme courage. Oui, il faut posséder beaucoup de courage et beaucoup d’amour pour faire le travail qu’elle fait !

Le rêve de cette femme et de toutes les femmes comme elle ? Non pas seulement d'être tolérée. Mais être acceptée, comprise, reconnue, valorisée, intégrée, traitée avec égards, respect, gentillesse, indulgence, délicatesse et amour … car c’est de ces attitudes qu’elle vit et c’est cela qu’elle voudrait recevoir en retour.

Je pense que la femme de l’évangile de Luc qui s’est faufilée dans la salle du repas où se trouve Jésus, est là parce qu’elle a découvert que Jésus est l’homme en qui son rêve de prostituée s’est pleinement réalisé. C’est pour cela, je pense, qu’elle veut le couvrir de baisers et du parfum débordant de sa reconnaissance, de son admiration et de sa tendresse.

C’est la première fois qu’elle l’approche physiquement de si près. Mais c’est depuis longtemps que cet homme habitait ses pensées et qu’il était proche de son cœur. En le côtoyant, cachée dans la foule de ses disciples, elle buvait ses paroles, comme on boit un élixir de vie. En regardant son comportement, son style de vie, elle avait été totalement conquise par la personnalité du Maître et par la nouveauté absolument libératrice et vivifiante de son message. Cet homme qui avait été capable de raconter la parabole du fils scélérat et du père prodigue et celle du bon samaritain, qui pouvait dire de lui même et annoncer : « Moi, je ne juge personne. Je ne suis venu ni pour juger ni pour condamner. Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés ! Ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés ! Pardonnez et vous serez pardonnés ! Soyez miséricordieux et on vous fera miséricorde … ! Cet homme, c’était vraiment son homme !

 Pour cette femme, Jésus était l’homme de ses rêves, l’homme qui incarnait et qui annonçait le monde dont elle avait toujours rêvé et dans lequel elle aurait voulu vivre. Elle sentait que son chez soi intérieur était désormais chez lui. Elle vibrait dans une consonance totale aux harmoniques de son esprit. Elle savait qu’elle se serait définitivement retrouvée elle-même, si elle réussissait à se retrouver toute entière exposée au regard de celui que était désormais devenue son vrai et unique  «seigneur».

Et la voilà à ses pieds, qu’elle couvre de larmes et de baisers ! Elle est là à ses pieds, car elle sait qu’elle peut poser les gestes du charme et de la séduction et qu’elle sera quand même totalement acceptée, comprise et aimée. C'était ce rêve d'une bonté infinie qui lui avait donné le courage de se présenter à lui sous les yeux scandalisés des scribes et des pharisiens.

J’aime à penser que l’attitude de Jésus a réussi à changer le regard qu’elle posait sur elle-même et à changer définitivement la façon de percevoir son existence. J’aime à penser qu’après la rencontre avec le Maître, cette femme s’est sentie revivre, car finalement acceptée et libérée de tout remord et de toute culpabilité. J’aime à penser qu’au contact du Seigneur, cette femme a compris que le mal et la faute dont on l’incriminait et qui la culpabilisaient, n’existaient pas vraiment ni dans son cœur, ni dans la réalité des faits, ni dans la tête de Dieu, mais uniquement dans sa tête et dans l’esprit de ces gens qui la jugeaient et la condamnaient.

J’aime à penser qu’au contact de Jésus, elle a compris que ce qui envenimait et accablait sa vie, ce n’était pas tant sa prétendue immoralité, ni ses prétendus péchés, mais plutôt le filet immense de préjugés, de malveillances, de mépris et d’hostilité que les gens biens, encouragés par la religion, avaient tissé autour d’elle, pour l’emprisonner à tout jamais dans sa déchéance.

Finalement, j’aime à penser qu’au contact de Jésus et de son Dieu, cette prostituée a compris qu’elle pouvait retrouver son innocence, sa beauté, sa dignité, sa liberté et sa féminité ; car toutes ses fautes, exposées à l’amour de Dieu, tel qu’il s’était manifesté dans la vie de homme qu’elle couvrait maintenant de ses baisers, disparaissaient, comme disparaît l’obscurité de la nuit lorsque le soleil du matin apparaît.


 BM

dimanche 12 juin 2016

Réflexions pour la fête du «Corps du Seigneur »



(Première lettre de St-Paul Apôtre au Corinthiens, 11, 23-26)

En ce dimanche consacré à la fête de la présence du Seigneur sous le symbole du pain donné et partagé, la liturgie, dans la deuxième lecture de la messe, propose à notre réflexion le plus ancien récit de l’«institution de l’eucharistie». Ce récit nous le devons à la plume de Paul qui, en l’année 53, de la ville d’Ephese (dans l’actuelle Turquie), écrivait une longue lettre à la communauté chrétienne de Corinthe (en Grèce) qu’il avait fondée et dirigée pendant dix-huit mois de 50-52. Corinthe comptait alors plus d’un demi million d’habitants, dont les deux tiers étaient des esclaves. La ville devait sa prospérité économique à sa situation géographique et à ses deux ports, l’un sur la mer Égée et l’autre sur l’Adriatique. La communauté chrétienne de Corinthe était très éclectique, composée de gens venant d’horizons culturels et ethniques très variés et appartenant à des classes sociales très différentes. Il y avait donc dans cette communauté une majorité de chrétiens très pauvres et une minorité de gens plus aisés, constituée de marchands, d’entrepreneurs, d’armateurs, de fréteurs et des propriétaires agricoles. C’était par conséquent une communauté disparate très difficile à gérer, à éduquer et à amalgamer et Paul eut en effet beaucoup de problèmes avec elle. Il dut intervenir à plusieurs reprises pour les régler.

Lorsqu’il était à Ephese, il apprit qu’à Corinthe les «eucharisties», c’est-à-dire les réunions-repas que les chrétiens organisaient une fois par semaine pour fêter la résurrection de Jésus et pour faire mémoire de sa présence vivante, ne se déroulaient pas correctement. Ces réunions, au lieu d’être des assemblées visant à exprimer, entretenir et alimenter l’unité, la charité, la fraternité, l’égalité, la solidarité entre les membres, dans et selon l’esprit du Seigneur, étaient devenues des occasions de bisbilles, de litiges, de divisions et d’inégalité. Les riches formaient bande à part, et ne voulaient pas se mélanger et partager avec les plus pauvres; de sorte que dans ces repas, les riches s’empiffraient et se saoulaient et les pauvres étaient délaissés et ne mangeaient même pas à leur faim.

Pour Paul cela constituait une insulte à la mémoire de Seigneur et un contre-témoignage scandaleux qui le fit réagir avec indignation. « Quant vous vous réunissez de la sorte, ce n’est pas au nom du Seigneur que vous vous réunissez ; ce n’est pas le repas du Seigneur que vous prenez ... - leur écrivait-il - … N’avez-vous pas vos maisons pour manger et boire…, mais si vous voulez manger et boire sans égards pour les autres, vous faites un affront à ceux qui n’ont rien.…Vous n’agissez pas selon l’esprit du Seigneur. En tant que chrétiens et disciples du Seigneur, vous n’avez pas le droit de manger et boire tous seuls, sans partager avec ceux qui ont moins que vous …. Vous n’avez plus le droit de vous désolidariser des autres, surtout s’ils sont pauvres et dans le besoin... Le repas que vous prenez ensemble au nom du Seigneur n’est-il pas l’expression et le signe de la communion à son corps, ce corps que vous devriez former avec tous vos frères humains, à la suite et à l’exemple de Jésus qui n’a vécu que pour les autres, qui s’est continuellement donné et dépensé pour les autres et qui a voulu être pour tous comme un bon pain dont tous pouvaient se nourrir … ?

C’est pour nous faire comprendre cela - poursuit Paul- que Jésus, avant de mourir, a pris le pain qui était sur la table du dernier repas et, après l’avoir rompu, l’a donné à ses amis, en disant : «Souvenez-vous toujours que ce pain c’est moi, c est mon corps … Ce pain est la figure et l’image de ce que j’ai été toute ma vie pour ceux et celles qui m’ont connu et côtoyé. Comme ce pain, je me suis cassé, je me suis rompu pour me donner aux autres, pour nourrir les autres, pour aider, soutenir, guérir, remettre debout, faire vivre … Je me suis fait manger!… Faites de même!… Lorsque vous penserez à moi, souvenez-vous  ce que j’ai été pour vous! … Devenez vous aussi du bon pain! … N’hésitez pas à vous faire manger à votre tour!… Souvenez-vous que pour vous faire manger, il sera nécessaire que vous vous cassiez à votre tour, que vous brisiez la croûte épaisse et dure de vos fermetures, de vous repliements, de vous égoïsmes, afin que le meilleur qui est en vous puisse se répandre et se communiquer…. et bâtir un monde meilleur, une société plus humaine fondée sur la solidarité, la communion, le partage… fondée sur la nouvelle alliance de l’amour de Dieu et l’amour du prochain».

Paul cherche donc à faire comprendre aux chrétiens de Corinthe que leurs séances eucharistiques constituent des gestes vides de sens et, pire encore, mettent au grand jour des attitudes et de comportements hypocrites et indignes de personnes qui se proclament disciples de Jésus de Nazareth. Et Paul de continuer: «Que chacun s’analyse avant de manger de ce pain et de boire cette coupe, pour voir quel est le dégré de sa charité et de sa communion avec son prochain; pour voir si sa vie n’est pas en contradictions avec le geste qu’il accomplit et pour ne pas courir le risque de manger, au lieu de l’Esprit du Seigneur, sa propre honte et sa propre condamnation».

Du contexte historique qui a poussé Paul a nous transmettre pour la première fois ce récit du don que Jésus fait de son corps, on peut en déduire que pour Paul le but principale du geste chrétien du repas «eucharistique » en mémoire de Jésus, est celui d’exprimer la fraternité, l’unité, l’harmonie, la communion, la charité et la solidarité qui existent déjà au sein de la communauté chrétienne et d’encourager celle-ci à vivre toujours en conformité avec les contenus du geste symbolique du pain partagé lors des réunions eucharistiques.

Ce pain que la communauté chrétienne offre et qu’elle mange au cours du repas eucharistique, n’exprime et n’actualise la présence de Seigneur parmi ses disciples que parce cette présence est déjà réelle et agissante parmi eux, grâce et en vertu de son esprit de fraternité et d’amour qui les anime.

La présence du Seigneur parmi les siens au cours d’une réunion eucharistique n’est pas causée, comme on pense souvent, par les pouvoirs magiques du prêtre qui, là-haut sur l’autel, transforme miraculeusement un morceau de pain dans le corps et le sang du Christ. La présence du Seigneur est plutôt causée, d’une façon beaucoup plus normale et naturelle, par son esprit d’amour qui anime de l’intérieur la communauté de ses disciples réunie autour d’une table pour faire mémoire de lui. C’est la communauté chrétienne qui fait en sorte, qu’à travers elle et l’amour qu’elle dégage, Jésus soit véritablement et efficacement présent comme force et énergie amoureuse qui transforme, améliore, relève, guérit et sauve la société des humains qui s’ouvrent à elle.

 Il faut que les disciples mangent donc de lui, se nourrissent de son esprit, pour que sa présence puisse se produire et s’activer. Il n'y a donc pas de présence du Seigneur possible dans une assemblée dominicale qui serait composée de délinquants et de criminels qui se nourrissent à l’égoïsme, à l’oppression, à la haine et à la violence, même si, sur l’autel, il y un pape ou un évêque qui prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration.

Le Seigneur n’est présent dans nos eucharisties dominicales que parce qu’il est déjà présent dans le cœur, l’esprit, les attitudes, les habitudes de ceux et celles qui sont là rassemblés et qui par leur foi sont capables de voir dans le pain déposé sur la table de l’autel autant le signe de la vie de Jésus donnée et mangée, que le signe de leur propre existence vécue à l’ombre et dans les pas de celle de leur Maître.

Ce Jésus qui, à travers nous, se fait présent dans nos eucharisties et que, dans la foi, nous reconnaissons sous le signe du pain, est là uniquement pour nous aider à faire communion et à construire de la communion entre nous. Nos eucharisties célébrées à l’enseigne du repas fraternel et du pain donné et partagé, ont comme but de manifester notre amour fraternel et de nous aider à créer de la communion. Et si dans nos vies, nous ne vivons pas en communion avec les autres et dans la communion des autres, nous «messes» se transforment en des rites ridicules et vides de sens et nos «communions sacramentelles» en gestes stupides, faux et hypocrites.

Pourquoi alors nos assemblées eucharistiques? Premièrement pour faire mémoire de Jésus, comme il l’a lui-même souhaité; pour nous souvenir toujours de ce chef-d’œuvre d’amour et d’humanité que fut le Maître de Nazareth qui se fit manger comme du bon pain jusqu'à la dernière miette.

Deuxièmement, parce que nous, ses disciples, continuellement tentés par nos mauvais esprits (égoïsme, cupidité, fermeture sur nous-mêmes, angoisse de supériorité et de pouvoir, arrogance,…) nous avons besoin de nous confronter à un esprit qui soit particulièrement bon, saint et inspirant, à l’Esprit de Jésus qui est à l’oeuvre dans la communauté de ses disciples …

Nous avons besoin de nous confronter à la grandeur humaine de cet homme complètement décentré de lui-même et totalement centré sur Dieu et son prochain, qui n’a existé que pour les autres, que pour se mettre au service des autres.

Nous avons vraiment besoin de tremper et de noyer nos super-ego égoïstes et dominateurs, avec ses laideurs, ses turpitudes, ses bassesses et ses mesquineries, dans les eaux limpides de cet amour qui s’est manifesté en Jésus, dans l’espoir qu’en nous aussi surgisse finalement le désir d’aller abreuver notre vie à la véritable source de sa réussite et de son accomplissement.


( BM – 29 mai 2016 / /Fete-Dieu 2016)

mardi 17 mai 2016

La foi religieuse serait-elle une manière rétrograde d'assumer son humanité?



Si la rencontre avec Jésus «fils de l'humain», pleinement solidaire de notre condition, est primordiale dans ma foi de chrétien, je dois constater que cette humanité, que je découvre particulièrement affinée en Jésus, est en même temps ouverte sur une transcendance. La référence à Dieu, discrète mais indéniable, telle qu'elle est présentée par les Évangiles, inspire et anime indubitablement Jésus de Nazareth. Fait troublant, irritant peut-être, mais que je ne puis écarter sans plus.
Cette relation à Dieu, je ne l'aborde plus au départ d'une révélation transmise par le milieu dans lequel j'ai grandi, mais comme une interrogation qui colle à ma condition humaine. Car je ne puis nier cette tension de tout instant en moi, et que je pressens en chacun, entre l'infiniment petit et l'infiniment grand qui m'habite, comme elle habite chacun.
Ce désir de pérennité, d'infini, de plénitude un jour possible pour moi et pour tous, je puis m'en détourner comme d'un rêve trop beau qui m'empêcherait d'assumer un quotidien plus terre à terre. Je puis le laisser se détériorer par tant de mièvreries ou d'impératifs dont on l'a affublé: récompense qui fausserait l'authenticité des engagements présents, recours trop facile à l'intervention divine, crainte des tortures de l'enfer...
N'empêche que subsiste en moi le besoin de participer à la construction d'un mieux-être qu'aucune limite ne peut satisfaire; l'incapacité pour le vivant que je suis, doué de conscience, de consentir au néant, et même de le concevoir. À la lumière de ce que les humains sont et essaient de réaliser, nous pouvons entrevoir ce que serait un monde ayant enfin libéré tout ce possible dont il se sent porteur, et qui suscite son dynamisme. Comme la personne n'existe et ne se déploie que dans un réseau de relations qui lui donnent son ampleur et sa densité, un lien avec un au-delà de l'humain explique, seul peut-être, cet infini qui nous tiraille.

Ouvert sur le divin
Et voici qu'un des nôtres, Jésus de Nazareth, partageant entièrement avec nous la condition humaine, nous dévoile sa relation avec un être supérieur, force d'amour et de vie au-delà de l'humain. La parole et le mode d'être de Jésus en relation avec le divin ne me parlent et ne me touchent que parce qu'ils émanent d'un humain pleinement inséré dans notre condition. Être amené à l'écouter parce qu'il est Dieu, c'est être mû principalement par l'autorité hautement qualifiée de celui qui me parle. L'accompagner au nom de la condition humaine que nous partageons avec lui, c'est m'avancer en raison du contenu et de la densité humaine du mode d'être dont il témoigne. Plus que l'affirmation de sa divinité, dont nous sommes incapables de comprendre ce que cela veut dire, c'est l'affirmation de la totale et entière humanité de Jésus qui m'est indispensable.
Ce Dieu qui m'a été enseigné, j'ai dû progressivement le dépouiller de bien des scories inévitables, pour retrouver la sobriété de l'Évangile. Le libérer d'une toute puissance sans cesse mise en question par sa non-intervention dans nos drames humains, personnels et collectifs. Réajuster sa paternité, utilisée pour étayer les multiples paternalismes cléricaux. Accueillir autrement le Souffle de l'Esprit mis au service de tant d'impérialismes sur les consciences et d'atteintes à la liberté, pourtant essentielle à la personne humaine... Ces décantations s'opèrent, non à coup d'efforts et de déblaiements volontaristes, mais dans une simplification à laquelle nous convie la perspective évangélique.
Et l'on retrouve alors une espérance foncière; une confiance accrue dans l'homme et dans sa responsabilité, une sensibilisation affinée aux forces de vie et d'amour à l'œuvre discrètement jusque dans les situations les plus dramatiques; la conscience diffuse d'une présence mystérieuse et discrète; une foi inébranlable dans l'être humain, au cœur d'une béance. Les questions, les doutes, les interrogations restent entiers, mais sur un fond de confiance dans l'humain et dans son devenir.
Puisque je ne vois pas en quoi ma foi religieuse ampute quoi que ce soit de mon engagement et de ma responsabilité, comme elle ne m'isole pas de tous ceux qu'anime un égal respect de nos identités différentes, comme elle accroît ma confiance dans l'humain, comme elle situe mon cheminement dans un halo d'espérance, je reste attaché à l'option religieuse, combien bousculée, qui a traversé ma vie…….
Installés dans l'absolu
La crise profonde et probablement inédite qui taraude aujourd'hui l'Église catholique tient avant tout, me semble-t-il, au fait que le magistère romain s'est installé inconditionnellement dans l'absolu. Perdant dès lors de plus en plus contact avec les hommes et les femmes de la base, qui vivent nécessairement et heureusement au cœur du relatif. Absolu dont la hiérarchie veut non seulement être le porte-parole, mais auquel elle est même tentée de s'assimiler. Ce que Rome énonce, elle l'attribue à Dieu lui-même. Tel ce cardinal revenant du conclave qui avait élu Jean-Paul I et qui déclarait: «L'Esprit-Saint a choisi comme pape Albino Luciani».
Ainsi, s'identifiant entièrement à Dieu, ou même identifiant Dieu à ses propres choix et décisions, la distance qui sépare, qui distingue le fini de l'infini est comblée par un magistère doté de la plénitude de l'Esprit. L'infaillibilité se situe dans la pleine logique de cette fusion entre une caste consacrée et l'Éternel. Le pardon donné par le prêtre engage Dieu, de même que l'absolution refusée au pénitent jugé sans contrition. C'est Dieu lui-même qui, par la voix autorisée de ses représentants, écarte de la table de communion les divorcés remariés. Les prescriptions morales de l'Église deviennent intangibles, pour tous les temps, puisqu'elles sont l'expression de la volonté divine. Rien n'est discutable, aucun enseignement n'est modifiable ni perfectible, puisqu'il émane de Dieu lui-même par révélation directe ou inspiration privilégiée de l'Esprit-Saint. C'est dans cette même perspective qu'une prise de position vaticane est considérée comme irréformable, qu'un refus, tel celui du sacerdoce féminin, est déclaré définitif.
Ainsi donc, à l'absolu de Dieu on entend identifier l'absolu du Verbe, que son insertion dans l'humain ne modifierait en rien. Ce même absolu, on l'attribue à l'Église, «inséparablement unie à son Seigneur... Église du Christ qui continue à exister en plénitude dans la seule Église catholique» (Dominus Jesus, n.16). Ce qui justifiera que le successeur de Pierre et les évêques en communion avec lui peuvent à leur tour se mouvoir dans le même absolu. Aucune différence, aucun hiatus entre ces différents degrés d'appartenance à l'absolu de Dieu. En définitive, toute distance est franchie, sans altération aucune, voire abolie, entre le Pontife Romain et l'Absolu divin. Dans cette logique, il n'y a d'autre salut pour le chrétien catholique qu'une adhésion inconditionnelle au magistère. Si on n'adhère pas totalement, «on risque de transformer le Royaume en un objectif purement humain» (idem, n.18).
Cet absolu, par lequel la hiérarchie entend conférer une autorité incontestable à ses énoncés et prises de position, lui interdit tout dialogue réellement ouvert, celui-ci n'étant possible que dans la reconnaissance de ses propres limites. Limites qui sont aussi nos frontières, c'est-à-dire nos portes d'accès à la vérité de l'autre. L'absolu isole, en se situant dans la sphère de l'intouchable, de l'indiscutable. Le relatif ouvre à la rencontre, à l'écoute, à l'échange, à la relation ouverte.

Qu'est devenu le peuple de Dieu ?
Les gardiens de l'absolu deviennent peu à peu une tranche d'humanité mise à part, au-dessus du lot, détentrice de perceptions que la masse n'aurait pas. Leur emprise sur «les autres, non bien sûr comme privilège mais comme service», dépossède progressivement les fidèles de leur autonomie. C'est-à-dire de leur capacité de s'auto-gérer. L'obéissance-soumission, inculquée comme vertu majeure, sape la dignité de l'homme debout, responsable et solidaire.
Ainsi s'établit progressivement et se fige une distinction, une séparation, une différence déclarée même essentielle entre magistère et peuple fidèle, entre prêtres et laïcs, entre détenteurs de pouvoirs sacramentels et la masse des chrétiens. Masse que beaucoup désertent, car ces hommes et ces femmes, chargés de responsabilités multiples dans la vie courante, acceptent de moins en moins de n'être que des chrétiens de seconde zone, auxquels on dénie la capacité d'être adultes dans l'Église. La multiplication des rappels à l'ordre, comme les déclarations péremptoires du magistère, loin de rétablir la communion, ne font qu'accentuer la crise et écarter de l'Église officielle tant de bonnes volontés. Quel avenir à moyen terme pour une institution qui interpelle de moins en moins les forces vives d'un univers en pleine mutation?
La réaction d'une partie importante du peuple chrétien peut être interprétée comme la révolte adolescente de l'esprit moderne qui refuse tout ce qui est difficile et exigeant. N'exprimerait-elle pas, plus fondamentalement, l'exigence humaine de s'assumer, d'être créateur, d'oser être responsable, même à l'égard et vis-à-vis de Dieu? Exigence probablement autrement plus difficile, plus risquée, que la soumission inconditionnelle à une autorité sacralisée.
Est-ce l'homme debout, en dialogue avec son Dieu, que l'athée récuse? Peut-être. II refuse en tout cas tout ce qui dans la religion suppose l'homme prostré, téléguidé, soumis, «obéissant jusqu'à la mort». Personnellement, je suis tout autant enclin à le refuser au nom de ma dignité humaine, mais également au nom de ma foi de chrétien. Un des fils conducteurs du comportement de Jésus, tel que les évangiles le décrivent, est la manière dont à tout moment et à l'égard de chacun, si paralysé ou aveugle soit-il, il l'invite, il l'aide à se mettre debout. Se construire comme «fils» requiert de quitter l'obéissance-soumission, l'adhésion fusionnelle avec Dieu et, plus difficile encore, avec «ses représentants sur terre, le corps épiscopal».

(Extrait de Rue de la Pré-Voyance: Essais sur la pensée de Pierre de Locht, publié aux éditions Feuilles Familiales en 2003)


La Fête de l’Esprit




            La Pentecôte est la fête de l’Esprit. Le mot «Esprit» peut avoir autant de connotations qu’il y a de gens pour en parler: humour, intelligence, caractère, tempérament, personnalité, imagination, génie, intelligence, fantaisie, inspiration, vie,  beauté, grâce, divinité, démons, fantômes, revenants (le monde du bien, du mal, de l’inconnu, de l’au-delà), etc. En général par ce mot nous voulons indiquer quelque chose qui n’appartient pas au monde matériel du sensoriel et du tangible et qui échappe donc au domaine du mesurable, de l'expérimentable. Mais ce n'est pas parce qu'il n'est pas mesurable, ni expérimentable avec des moyens d’analyse scientifique, que cela signifie que le monde de l’esprit soit irréel ou chimérique. En effet, même les personnes les plus agnostiques et les plus matérialistes, sont obligées d’admettre que le monde du réel ne se réduit pas au monde du matériel, parce qu’il y a indéniablement des phénomènes qui sont bien réels, mais qui ne sont ni matériels, ni mesurables: quoi de plus réel, par exemple, que l’amour, l’amitié, la haine, la jalousie, le talent artistique (musique, poésie, peinture...), le talent pratique, scientifique ….? Quelle hymne à l’Esprit ou quel éclatement d’esprit dans un concerto ou une sonate de Mozart (par ex. l’adagio du concert pour clarinette en La majeur ou le concerto pour flûte et harpe en ut majeur) ou une symphonie de Beethoven ? Quel esprit, quelle inspiration, quel charme, quelle grâce, quelle beauté dans un tableau d’un peintre impressionniste comme Monet, Renoir, Cézanne? 

            Quand nous réfléchissons un peu et regardons en nous et autour de nous, nous nous rendons compte que nous vivons finalement dans un monde où l’esprit est partout et où l’esprit a construit, modelé et transformé la réalité dans laquelle et de la quelle nous vivons et que c’est grâce à l’action de l’esprit que nous pouvons vivre et bénéficier de la qualité de vie que nous avons en ce XXI siècle. Sans l’action de l’esprit, l’homme serait encore à l’âge de la pierre. C’est l’esprit qui est le moteur de l’évolution, du changement et du progrès de notre monde …. ou de sa perte.

            Nous voyons l’action et les résultats de l’esprit, mais nous ne savons pas d’où il nous vient, où il se loge et pourquoi il est présent et où il conduit l’humanité. Jésus de Nazareth, dans sa perspicacité, avez déjà remarqué cela il y plus de 2000 ans (Jn.3,8). Je pense que le défi que la science voudrait relever aujourd’hui consiste à expliquer et à comprendre l’origine de l’esprit en ce monde. Aujourd’hui, à l’ère du décodage de l’ADN, les scientifiques cherchent plus que jamais à comprendre pourquoi l’homme est si différent des autres animaux, alors que du point de vue génétique, il est pratiquement identique aux autres grands mammifères. Le génome du chimpanzé est à 98% identique à celui de l’Homo Sapiens. Avec les moyens sophistiqués de la technique moderne (IRM, PET-scan), les scientifiques et les neurologues s’acharnent à étudier le cerveau humain, anxieux de découvrir comment cet organe réagit et inter-réagit à l’action de l’esprit en l’homme. Ils pensent, peut-être, réussir à trouver un jour les mécanismes responsables du jaillissement de l’esprit dans l’homme. Mais, là encore, pour merveilleux que soient la structure et le fonctionnement du cerveau humain, les scientifique ont trouvé premièrement qu’aucune catégorie de neurones n'est propre à l'homme (cela serait trop beau !), et deuxièmement qu’il n’est pas plus merveilleux que celui d’un grand singe (gorille ou chimpanzé). Les dernières recherches sur le sujet ont montré que le cerveau du chimpanzé, à part le fait qu’il a un volume légèrement inférieur à celui du cerveau humain et des lobes frontaux moins développés, possède une complexité presque identique à celle de notre cerveau avec ses 100 milliards de neurones.

            Si semblables et pourtant si différents ! Aussi longtemps que la science ne sera pas capable de fournir une explication plus convaincante de cette différence et de l’origine de cet esprit que j’expérimente en moi et qui fait de moi un animal tout à fait spécial et unique, je reste attaché à la vieille explication qu’en ont donné les anciens philosophes (Platon, Plotin) et la tradition religieuse judéo-chrétienne. En quoi consiste cette explication? L’esprit qui est en toi est une parcelle du «Grand Esprit qui est Dieu. La Bible nous révèle que Dieu, Esprit à l’état pur, nous a communiqué un jour quelque chose de soi-même (par exemple, Genese 2,7) et à partir de ce moment, ce complexe organisme pluricellulaire que nous étions et que nous sommes a commencé son long voyage vers l’éveil de l‘intelligence et de la conscience. Grâce à cette infusion d’esprit, la matière est devenue capable d’organisation et l’esprit de Dieu a pris résidence et manifestation dans notre Univers. La matière opaque et morne, embrasée du feu de l’esprit, est devenue une «personne» dans laquelle brillent désormais l’image et la ressemblance de Dieu.

            Or, l’esprit qui nous vient de Dieu, devrait être nécessairement un esprit divin, c’est-dire, par définition, bon, sain et saint. Malheureusement l’Histoire de l’humanité nous enseigne qu’il n’en est pas ainsi. Car le bon esprit de Dieu à été versé dans un être qui porte en lui, et inévitablement, les traces, les taches et les blessures de sa finitude et de son imperfection. Nous savons tous comment peut s’abîmer et se corrompre un bon vin s’il est gardé dans un tonneau sale et défectueux ! La Bible nous dit que: oui, le bon esprit qui nous vient de Dieu peut être altéré par l’imperfection et la mauvaise qualité de la structure humaine. Le bon esprit de Dieu devient alors un esprit mauvais, détérioré et corrompu. Cette altération si commune, si vraie et si réelle sur le plan existentiel a été dramatiquement décrite dans la Bible à travers le mythe de l’Esprit ou de l’Ange déchu qui devient «l’esprit mauvais ou l’esprit du mal » et que les auteurs bibliques personnifient sous différents noms (serpent, Satan, Baal, Belzébuth).

            Dans l’histoire de l’humanité, La Bible est un des premiers textes qui a réfléchi sur le mystère de la présence du mal en ce monde (Job, Tobie). Dès ses premières pages elle se pose la question qui a angoissé les hommes de tous les temps: « Pourquoi il y en ce monde tant de mal, si Dieu, qui a crée le monde, est le bien absolu ? Pourquoi tant de larmes et de souffrances, si Dieu, qui a moulé l’homme à son image, est un être infiniment bon et qui veut donc son bonheur? Pourquoi tant de méchanceté et de haine, si Dieu a rempli l’homme de son esprit, qui ne peut être qu’un esprit d’amour et d’unité? ». Les auteurs bibliques, hommes de foi profonde qui croyaient fortement en la bonté, en la miséricorde et en la puissance de Dieu, n’on pas voulu se résigner à adopter une attitude fataliste et résignée devant le drame de la présence du mal en ce monde. Ils ont voulu croire que Dieu non plus ne pouvait pas se résigner à rester les bras croisés et à accepter stoïquement la dépravation de son esprit dans le cœur de l’homme. C’est pour cela que nous voyons, tout au long de la Bible, se dessiner et se formuler petit à petit, avec la constatation et la description horrifiée des dégâts causés par la virulence du mal et du péché, le désir d’un monde différent et meilleur; l’annonce continuellement soutenue et renouvelée d’une espérance et le pressentiment (qui deviendra presque une conviction) que Dieu ne laissera pas les choses ainsi, mais qu’un jour il interviendra pour restaurer, réparer, rénover l’esprit détérioré et dégradé de l’homme. Et Il fera cela, par une nouvelle infusion de son Esprit. C‘est de cette espérance et de cette intuition que naît dans la Bible l’attitude de l’attente: attente d’une intervention de Dieu; l’attente de ce jour où il enverra à nouveau son bon esprit qui guérira de l’intérieur le mauvais esprit et le mauvais cœur de l’homme. Cette guérison Dieu la réalisera à travers un intermédiaire, un envoyé qu’il investira de son pouvoir afin qu’il puisse agir en son non: «le Messie». C’est de cette attente du «Jour du Seigneur » que se nourrit, aujourd’hui encore, l’Espérance et la foi du pieux juif. Dans la Bible, ce sont surtout les livres prophétiques qui ont développé le thème de l’attente et qui on cherché à préparer les cœurs à accueillir le jour du Seigneur lorsque, à travers son Messie, il interviendra pour créer un monde nouveau.

            De là l’exhortation constante des prophètes bibliques (Joël, Ézéchiel) à nous débarrasser de notre mauvais esprit, pour nous ouvrir et nous laisser conduire par le bon esprit qui vient de Dieu. Car, c’est uniquement cet esprit là qui nous permet d’être authentiquement nous mêmes et de vivre selon la vérité de notre nature. Si nous suivons d’autres esprits, ou si nous détériorons notre esprit, nous nous détruisons nous-mêmes et le monde qui nous entoure. A son peuple qui s’est égaré sur le chemin de la transgression et de l’infidélité, en corrompant son bon esprit, Dieu promet qu’un jour il l’aidera à récupérer à nouveau le bon esprit:« Et je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau, j'ôterai de votre chair le cœur de pierre et je vous donnerai un cœur de chair. Je mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous marchiez selon mes lois et que vous observiez et pratiquiez mes coutumes» (Ez.36, 25-28).

            Dans les évangiles, Jésus se présente comme l’instrument par qui Dieu accomplit cette promesse. Le but principal de sa mission consiste à aider ceux et celles qui le rencontrent à vivre selon la vérité profonde de leur être, c'est-à-dire, selon l’esprit qu’ils ont reçu de Dieu. Dans les évangiles Jésus de Nazareth est constamment présenté comme l’homme qui a toujours vécu en accord total avec l’Esprit de Dieu et qui peut nous conduire, si nous l’écoutons et le suivons, à en faire autant. C’est pour cela que pour nous, ses disciples, il est celui qui nous révèle l’importance de cet esprit et qui nous donne l’envie de le garder toujours en nous ou de le récupérer à nouveau si, par malheur, nous l’avons perdu. Selon Jésus, les authentiques enfants de Dieu sont ceux et celles qui sont capables de garder cet esprit et de vivre selon ses impulsions. Ce sont ceux qui sont capables de naître à une vie nouvelle en récupérant les exigences d’une existence à l’enseigne de l’esprit qui nous vient du Mystère Originel d’Amour et de la Source de tout être. C’est cette conviction de Jésus qui a inspiré sa prière au Père avant de mourir (Jean 14-17) dans laquelle il se présente clairement comme celui par qui Dieu accomplit ses plans et sa promesse de réparer l’esprit perverti de l’homme « Moi je prierai le Père et il vous donnera un autre Esprit (14,16). Je ne vous laisse pas orphelin. Je vous enverrai d’auprès du Père... cet esprit et il vous fera accéder à la vérité toute entière… il vous communiquera ce qu’il reçoit de moi (16,13-15)». Et les magnifiques textes que l’apôtre Paul envoyait aux chrétiens de Corinthe et de Rome aux alentours des années 57-58 où il leur dit: «Vous êtes la demeure et le temple de l’Esprit de Dieu… puisque l'Esprit de Dieu habite en vous. Qui n'a pas son Esprit ne lui appartient pas, …- tous ceux qu'anime l'Esprit de Dieu sont fils de Dieu. Aussi bien n'avez-vous pas reçu un esprit d'esclaves pour retomber dans la crainte; vous avez reçu un esprit de fils qui nous permet d’appeler Dieu: Abba ! Père ! L'Esprit en personne se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu…» (Rm. 8).
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            Je pense que la fonction principale de la fête de la Pentecôte chrétienne est de nous rappeler que, en quelque sorte, nous sommes tous de la race de Dieu, car nés du Grand Esprit, de l‘Esprit Originel que nous nommons Dieu et imprégnés de l’énergie de son Esprit, nous somme appelés à l’infuser dans le monde, afin qu’il l’ensemence et il le transforme en quelque chose d’immensément plus beau et plus accompli.



MB

mardi 5 avril 2016

CE THOMAS QUE J’AIME


(Jean 20, 19-31) 

            Chaque année, au deuxième dimanche de pâques, la liturgie propose à la réflexion des chrétiens le récit de l’apôtre Thomas qui s’obstine à ne pas vouloir croire à la résurrection du Seigneur. J’aime penser que l’évangéliste Jean, en nous rapportant cette anecdote se fait l’écho des sentiments des premières communautés chrétiennes qui ont vu dans cette attitude de Thomas la manifestation des difficultés, des doutes et des problèmes qu’elles aussi expérimentaient lorsqu’il s’agissait de comprendre et de vivre leur foi en la présence du Seigneur ressuscité. Est-ce parce que Thomas leur ressemblait tellement que Jean lui a donné le surnom de «Didyme-Jumeau», notre jumeau ?

            Jean nous raconte qu’après la mort de Jésus, Thomas n’était pas avec les autres apôtres lorsque ces derniers ont eu la révélation que Jésus était à nouveau vivant, malgré le drame du calvaire et la débâcle de sa cause.

            Où était-il Thomas? J’aime l’imaginer étranglé par sa déception; en train de ruminer sa rage, de diluer sa peine, de surmonter sa douleur pour avoir perdu à tout jamais une personne qui l’avait fasciné, à laquelle il s’était profondément attaché; en laquelle il avait mis sa confiance et avec laquelle il aurait souhaité organiser le reste de sa vie. Je me l’imagine en train de se demander comment il va faire pour reprendre sa vie en main, pour affronter la cruelle et impitoyable réalité de l’existence, pour continuer tout simplement à survivre... maintenant que celui qui constituait sa raison de vivre avait disparu à tout jamais.

En Jésus de Nazareth, péri misérablement sur la croix, Thomas avait déposé tous ses espoirs, tous ses rêves, tous ses projets. Dans l’enseignement de ce Maître, Thomas avait trouvé les valeurs, les principes, les attitudes qui donnaient du sens, de la plénitude et de la hauteur à son existence. Mais comment continuer à s’y accrocher, à y croire, si tout cela n’avait même pas pu sauver le Maître d’une mort infâmante. Comment continuer à croire en lui, si ce même Dieu que Jésus avait tellement aimé et dans lequel il avait confié et espéré, l’avait, lui-aussi abandonné? Thomas avait tellement investi à la suite de son Maître, que maintenant devant la déroute et l’effondrement de sa cause, il ne trouvait plus les énergies pour se relever.

            Thomas apparaît ici comme quelqu’un qui ne croit plus en rien. Il ne croit plus dans la réalisation des grandes causes. Il ne croit plus dans le rêve de transformation et de renouveau du monde qui avait soutenu, inspiré et motivé son maître. Il ne croit plus que la vie puisse encore lui réserver de belles surprises, un nouveau commencement, une nouvelle chance, une nouvelle reprise. Il avait tellement compté sur Jésus, que maintenant, devant l’évidence de sa mort, il ne veut plus courir le risque d’être à nouveau désappointé. Alors quand ses amis cherchent à le convaincre que tout est encore possible, car le Maître est toujours vivant Thomas les envoie paître…Et qui pourrait lui en vouloir?

 Comme il nous ressemble Thomas, ce patron de tous les désespérés, les découragés, les désorientés, les déçus de la vie! Que de fois nous avons réagi comme Thomas devant une frustration, une épreuve, la perte d’un amour, le décès d’un être cher ! Que de fois, comme Thomas, nous avons eu de la difficulté à croire en l’existence de la bonté, de l’abnégation, de la gratuité, de l’honnêteté, de la justice,… parce que nous avons été gravement blessés par les adversités de la vie et l’expérience de la méchanceté et de la mesquinerie humaine. A cause de cela nous sommes devenus des individus désabusés, aigris, amers, cyniques, agressifs, au point de ne plus croire en personne, ni faire confiance à personne. Comment croire même en l’existence de Dieu, en l’amour de Dieu si de telles choses arrivent ?

            Thomas devient ici la personnification non seulement de nos désespoirs, de nos frustrations et de nos insatisfactions, mais aussi le symbole du caractère foncièrement insécurisant, provisoire et dramatique de notre existence. C’est pour cela qu’il nous est si sympathique!

            Mais Thomas est aussi un exemple de la capacité de guérison que chacun possède, s’il le veut. Car, si souvent la vie nous meurtrit avec toute sorte de disgrâces et de calamités, elle n’est jamais totalement perverse. Elle met toujours à notre disposition assez de soutien, d’empathie, de compassion, d’amitié et d’amour de la part de tous ceux et celles qui nous entourent, qu’à chacun est toujours offerte une nouvelle chance de reprise et de résurrection.

            En effet tant que Thomas sera replié sur lui-même pour se morfondre dans sa douleur et pour remâcher sa déception, il ne fera que s’enfoncer davantage dans le gouffre de sa solitude et de son désespoir. Il faudra qu’il retrouve autant l’humilité de s’accepter exposé et vulnérable, que la confiance en l’existence autour de lui de forces bénévoles et aimantes, qui malgré tout, régissent le monde, pour qu’il se rende compte qu’il n’avait jamais été en dehors de l’amour ni de son Dieu ni de ses frères et que jamais son Seigneur ne l’avait abandonné.
En acceptant de rentrer en communion avec ses frères, et en acceptant leur fraternité et leur amour, Thomas fait à nouveau l’expérience de la présence vivante de celui qui le fait revivre et qu’il n’hésite pas à proclamer son Dieu et son Seigneur. Car finalement tout amour vient de Dieu et nous insère en Dieu.

            Cet évangile de Thomas nous enseigne aussi que si Jésus nous a enlevé sa présence corporelle, il continue cependant à être vivant par l’Esprit qu’il a laissé à la communauté de ses disciples. C’est donc seulement au sein de cette famille que l’on peut retrouver les valeurs, les principes, les attitudes pour lesquels le Maître de Nazareth a vécu et pour lesquels il est mort. C’est pour cela que Thomas fait l’expérience du Seigneur comme vivant et comme à nouveau présent au-delà de l’abime de la mort, seulement lorsqu’il réussit à réintégrer le groupe des douze et être à nouveau en syntonie de cœur et d’esprit avec eux. Je t’aime beaucoup, Thomas!


MB

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LA SYMBOLIQUE DU JEUDI SAINT


(2016)

Le Jeudi Saint la communauté chrétienne est invitée à méditer sur deux gestes que la tradition attribue à Jésus de Nazareth et qu’il aurait posés durant le dernier repas pascal avec ses disciples quelques jours avant sa mort: le geste du pain donné et celui des pieds lavés. La réflexion chrétienne a toujours vu dans ces deux actions symboliques de Jésus autant son testament spirituel, que l’expression la plus complète et la plus frappante des valeurs et des principes qui ont animé et caractérisé la vie du Maître et qu’il a voulu laisser en héritage à la communauté de ses disciples.

Fils de son temps et imbibé de la culture orientale qui utilisait images, figures, paraboles, métaphores et actions symboliques prises de la vie courante pour inculquer des principes et des attitudes de vie, nous ne sommes pas surpris de voir Jésus recourir a ces méthodes pour mieux communiquer sa pensée et son message aux gens simples de son temps et à ses disciples les plus intimes au moment culminant de sa vie.

Considérons d’abord la symbolique du pain donné. Jésus prend le pain qui est sur la table, il le brise et il le donne, en disant: «Ce pain, c’est mon corps». Si nous traduisons cette expression sémitique en langage moderne, c’est comme si Jésus disait: «ce pain représente ma personne, ce que je suis pour vous et pour Dieu. Il est la figure, le symbole de ma vie. Le pain n’est pas mis sur la table pour être regardé, senti ou tâté. Il n’a été préparé, il n’est là que pour être donné, servi, distribué, partagé, consommé, mangé. Il est posé sur la table uniquement pour les autres, pour le bonheur et la joie des autres; pour nourrir, réconforter et soutenir les autres, surtout s’ils ont faim, s’ils sont pauvres, faibles et démunis et qu'ils n’ont peut-être que ce morceau de pain pour se maintenir en vie.»
 «Ma vie, mes énergies, tout ce que je suis dans ma profondeur humaine faite de corps et de sang - nous dit Jésus par ce geste - a été comme du pain que j’ai cherché à donner aux autres, à partager avec les autres, afin de les soutenir et les alimenter en confiance, en espérance, en fraternité, en passion, en compassion, en joie et en amour. Je n’ai vécu que pour cela, je n’ai fait que cela de ma vie et durant ma vie. Au contact de mon Dieu, j’ai compris que c’est cela que je devais faire pour être un véritable relais de son amour en ce monde. Comme Dieu pénètre l’Univers et s’est donné au monde, à l’humanité et à moi, moi aussi, sous l’impulsion de son esprit, dan la suite de ce mouvement, je me suis donné aux autres sans reprise, sans regret, sans calculs, sans limites. Au contact de Dieu mon Père, j’ai compris que c’est seulement en perdant sa vie qu’on la trouve; que c’est seulement en donnant son existence, qu’on la possède; que c’est seulement en mourant à soi-même, que l’on vit pleinement; que l’on se réalise en tant qu’humains; que l’on s’accomplit totalement aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu. On ne vit pas pour soi même, mais on ne vit que pour être mangés par les autres et faire vivre les autres. Exactement comme le pain.»

Et Jésus de conclure: «Faites cela en mémoire de moi ». Ce qui signifie: «Vous qui êtes mes disciples, vous devez faire comme moi : être du pain comme je l’ai été. Vous devez être pain, en pensant à moi, en vous souvenant de ce que j’ai été pour vous. En vous souvenant, dans les moments difficiles, que si moi j’ai été capable de donner ma vie pour les autres et de me faire littéralement manger comme un bon pain pour le salut et le bonheur de tous, vous pouvez devenir et être ce genre de pain vous aussi.»

«Je suis doublement pain pour vous. Non seulement ma vie est comme un pain donné que vous devez imiter en devenant vous aussi pain pour les autres ; mais je suis aussi pour vous le bon pain que vous devez manger. Vous devez en effet vous nourrir de moi, avoir faim et soif de moi, de mon enseignement, de mes paroles, des mes valeurs, de mon esprit. Pour vous qui êtes mes disciples, je suis la nourriture qui doit alimenter toute votre existence. Si vous mangez de moi, vous vivrez aussi de moi et comme moi, grâce à moi. Et mon Dieu aussi vivra en vous et se reconnaîtra en vous, comme il s’est reconnu en moi, parce que son esprit vit en moi. C’est pour cela que je me suis toujours senti chez moi chez lui et que je vis dans son intimité comme un enfant dans les bras de sa Mère. Faites donc cela vous aussi en mémoire de moi.»

Considérons maintenant l’action symbolique du lavement des pieds que nous trouvons dans l’évangile de Jean. Les événements décrits dans ce récit se déroulent aussi au cours du dernier repas pascal de Jésus avec ses amis. Si Jean n’a pas un mot sur le geste de Jésus sur le pain-corps-donné qui est rapporté unanimement par les trois autres évangélistes, c’est qu’il a peut-être jugé redondant et superflu de répéter pour la quatrième fois ce même événement, alors qu’il en existait un autre similaire, contenant exactement le même message, mais qui avait l’avantage d’utiliser une symbolique différente possédant une charge expressive et émotive particulièrement touchante.

Si Jésus décide de laver les pieds des ses disciples, c’est que, de toute évidence, à travers la symbolique de ce geste, il veux leur transmettre la nécessité d’incarner dans leur vie l’attitude du service par laquelle chacun devient capable de vivre en fonction des autres et de donner ainsi sa vie pour le bien-être et le salut du prochain. Ici le terme de comparaison est encore Jésus. Jésus qui est là, par terre, en train de laver les pieds des ses amis, devient l’emblème et le prototype de l’agir du chrétien. Ici est transmis le même message que dans le geste du pain donné: Jésus qui donne sa vie, pour la mettre au service des autres. Ici encore, c’est Jésus qui trace à ses disciples un nouveau mode de vie, de nouvelles priorités, un nouveau style de relations. «Je vous ai donné l’exemple, leur dira-t-il, moi, que vous appelez justement Maître et Seigneur, afin que comme j’ai fait, vous fassiez vous aussi. Faites cela  en mémoire de moi! ».

 Ici le maître et le seigneur devient l’esclave et le serviteur qui est au pied de ses disciples dans une attitude de totale disponibilité. Ici le premier devient le dernier. Le grand se fait petit. Celui qui commande, devient celui qui sert. Oui, c’est un comportement fou aux yeux du monde, insensé, hors norme et révolutionnaire. Un comportement qui n’est évidemment pas humain, car exclusivement et typiquement divin. Jésus par ce geste d’abaissement et de service posé à la veille de sa mort veut nous léguer son secret le plus cher et son héritage le plus précieux, afin qu’il soit clair pour tous que dorénavant les seules relations qui reflètent son esprit et l’agir de Dieu, qui sont donc véritablement humaines et en même temps divines, qui ont le pouvoir de faire vivre, de sauver le monde et l’humanité de la souffrance et de la catastrophe, sont les relations qui s’établissent sur la base d’un service imprégné d’amour et qui refusent toute position de pouvoir et de supériorité sur les autres .

Cette posture de Jésus constitue la négation de toute relation qui s’instaure selon les paramètres et la logique du pouvoir des uns sur les autres; ainsi que la condamnation de tout comportement ou attitude qui se développent à l’opposé du chemin de la responsabilité, du soin, du respect, de l’égard, de l’attention bénévole et amoureuse autant envers le monde de la nature, qu’envers le monde des hommes.

Ici Jésus disqualifie le pouvoir comme le mal et le péché  absolu, car il est à l’origine des toutes les inégalités, les discriminations, les injustices, les attitudes dominatrices, oppressives et dévastatrices qui sont la cause des ravages infligés à la planète et de la misère et de la souffrance de la majorité des humains sur terre. Pour Jésus tout système construit sur le pouvoir est essentiellement «diabolique». Car c’est dans la nature du pouvoir de «diviser», de créer des différences, des inégalités, des exclusions, des hiérarchies, des classes, des catégories, des rangs. Le pouvoir éloigne toujours, il ne rapproche jamais. Il ne crée jamais de l’unité, de la communion, mais seulement du contraste, de l’hostilité, de l’agressivité, de la lutte, de la révolte et de la haine. Le pouvoir affirme que les hommes ne sont pas tous égaux, qu’ils ne sont pas tous des enfants de Dieu. Il établit qu’il y a des individus qui sont supérieurs aux autres, meilleurs que les autres, plus importants que les autres, qui valent plus que les autres, qui ont plus de droits que les autres, qui méritent plus d’honneurs, plus de considérations,  plus d’égards que les autres. Le système de pouvoir trouve normal qu’il y ait des individus qui ont le droit de posséder plus que les autres, de s’enrichir plus que les autres, de consommer plus que les autres, même dans un monde où la majorité de ses habitants sont dans la misère et meurent de faim. Le système de pourvoir trouve acceptable qu’une catégorie de gens plus forts, plus influents, plus importants puissent exploiter les gens plus faibles, les humilier, les opprimer, les considérer d’une race inférieur, d’une caste exécrable, des individus de deuxième ou de troisième classe parce que pauvres, handicapés, malades, non instruits, non performants, parce que nés avec un sexe féminin, avec des tendances homosexuelles, parce que divorcés remariés, réfugiés, immigrés, sans domicile ...

De tout cela il en ressort que pour le Maître de Nazareth le pouvoir est non seulement diabolique mais aussi «infernal», car en divisant , en opposant et en exploitant, il transforme le monde et les relations humaines en un enfer.

À la logique du pouvoir et de la supériorité, Jésus oppose ici la logique du service, de l’égalité, de la fraternité, de l’empathie, de la compassion et du partage. En d’autres mots, il instaure la norme de l’amour et de la responsabilité comme norme de vie et de comportement. C’est à sa capacité d’amour fraternel, gratuit et désintéressé que désormais on reconnaîtra autant le disciple de Jésus, qu’un humain véritable. C’est à sa capacité de don de soi et de disponibilité amoureuse envers les autres que l’on verra si quelqu’un a choisi de bâtir son existence sur les forces de la communion ou sur celles de la division; sur les dynamiques de l’amour ou sur celles de l’égoïsme; sur les valeurs du respect et du rapprochement ou sur celles de la méfiance, du préjugé et de la confrontation; sur les principes qui font évoluer vers une forme plus accomplie d’humanité ou vers une déshumanisation de plus en plus grandissante qui conduira inexorablement notre terre vers sa destruction et notre race vers sa définitive disparition.

En ce Jeudi Saint les chrétiens sont invités à prendre à leur tour la route sur laquelle Jésus a marché et à assimiler dans leur vie les attitudes intérieures qui ont fait de lui le bon pain qu’il a été, l’homme donné et mangé par tous. «Je vous ai donné l’exemple, nous dit-il ce soir, afin que vous aimiez comme moi j’ai aimé». Je pense que la réalisation de ce modèle d’amour et de service constitue pour les humains d’aujourd’hui la seule possibilité qu’ils possèdent de se sauver eux-mêmes et le monde qu’ils habitent.



MB


mercredi 10 février 2016

OSER PRENDRE LE LARGE …


(Luc 5,1-11)

Voyons un peu ce que ce vieux texte d’évangile de Luc cherche à nous dire, à nous les hommes et les femmes d’aujourd’hui. Ce récit nous transporte dans un petit village de Galilée. La vie y coule tranquille, routinière, monotone. Chacun a ses petites activités, son petit métier, ses petites occupations; chacun construit sa vie comme il l‘entend: selon ses capacités, ses moyens... et tout compte fait, chacun y trouve son gagne pain, sa raison de vivre et, finalement son petit bonheur. Une vie donc bien tranquille, sans soubresauts, sans trop de problèmes... sans trop de prétentions non plus... des gens qui ont appris à se contenter de ce qu'ils ont; à ne pas se créer des besoins inutiles; à ne pas avoir de grandes aspirations, car ils savent que la vie est souvent cruelle et qu’elle se charge bien souvent de nous désenchanter et de nous rabattre si nous avons de grandes attentes.

Des gens qui vivent donc au jour le jour... la pêche de nuit... presque toujours de maigres prises, car le lac est trop exploité, et les quelques sous qu’on retire de la vente du poisson suffisent pour faire vivre la famille... et le jour on se repose, on bavarde avec les copains, on répare les filets. On n’attend rien d’autre de la vie. D’ailleurs qu’est-ce que la vie pourrait offrir de plus à ces gens sans culture, sans ressources, sans moyens, sans influence, sans pouvoir ? Ils savent qu’ils sont destinés à vivre dans la pauvreté, dans la médiocrité et dans l’anonymat le reste de leur existence. Ce sont des gens, d’une certaine façon, satisfaits, tout en étant, en même temps, des gens désabusés et résignés. Mais précisément à cause de cela, ils sont aussi des gens sans futur, sans avenir, sans aspirations; bloqués sur le rivage du lac, inexorablement liés à leurs barques, prisonniers de leurs habitudes et de leurs routines, de leurs préjugés; des gens qui n’auront jamais la hardiesse ou la pensée de prendre le large, de partir à l’aventure pour découvrir de nouveaux paysages, pour voir de nouveaux horizons, pour faire de nouvelles expériences, pour enrichir autrement leur vie misérable.

Comme ils nous ressemblent ces pêcheurs peureux et résignés assis au bord du lac de Génésareth! Ces pêcheurs c’est nous autres ! Incapables de nous déraciner ! Collés à nos rivages. Attachés à nos modes de vies, à nos idées établies, à notre bonne vieille religion, à nos confortables croyances, à notre foi si rassurante, à nos illusions de vérité. Incapables d’ouverture, de souplesse, de tolérance. Terrorisés par tout changement. Satisfaits de ce que nous sommes et de ce que nous faisons, de ce que nous avons et de ce que nous croyons. Enfermés dans nos petites routines, nos habitudes, nos égoïsmes; bien blottis dans la chaleur de notre petit nid bien confortable et bien douillet.... nous avons depuis longtemps renoncé à l’aventure, au désir de voir d’autres mondes, de découvrir d’autres rivages, de connaître un autre Dieu et de vivre peut-être un mode de vie différent.

Le texte de l’Évangile vient nous dire que dans la vie il faut être toujours prêts à partir vers une autre direction et à s’embarquer sur un nouveau bateau, si cela sert à nous faire croître en humanité et à donner plus de qualité, d’épanouissement et d’accomplissement à notre existence. Voilà pourquoi il présente Jésus qui vient tout à coup interpeller ces gens assis autours de leurs filets. Il les invite à écouter une parole nouvelle, à voir le monde autrement, à regarder plus loin, à se mettre debout, à quitter le rivage et à prendre la voie du large: ”Avance au large” dit-il à Simon. Il les invite à avancer sur la mer (symbole de l’inconnu, des profondeurs menaçantes et de danger ), à vaincre et à sortir de leurs peurs, à lâcher leurs sécurités, à s’éloigner de leur pays, de leurs maisons, du cercle étroit de leur clan, de leurs amis et à regarder plus loin, au-delà des limites étroites dans lesquelles se joue tout le sens de leur vie. Le monde est plus vaste que leur village et l’humanité ne si limite pas aux seules personnes qui les entourent et la vérité aux quelques croyances ou convictions surfaites sur lesquelles ils ont construit le sens de leur existence. A travers l’attitude de Jésus, l’évangile veut nous conduire à sortir de nos peurs, de nos méfiances, de nos gestes égoïstes et à nous ouvrir à la nouveauté du message de Jésus, à l’accueil du nouveau visage de Dieu qu’il nous révèle, à faire confiances aux autres, à nous rendre sensibles aux besoins des autres et aux attentes de l’humanité toute entière. Gare à nous si nous nous replions sur nous-mêmes, si nous réduisons notre vie à la seule recherche de notre confort et de notre intérêt personnel; si nous nous enfouissons dans notre trou; si nous ne faisons que creuser des tranchées autour de nous pour nous défendre des autres, parce que nous présumons qu’ils pourraient être de potentiels ennemis et agresseurs.

C’est pour cela que dans l’Évangile, Jésus presse les siens non seulement à prendre le large, mais aussi à jeter les filets confiants dans la parole de Jésus qui nous pousse à le faire. Jeter les filets sur la parole du Seigneur signifie: créer des relations. Le disciple de Jésus est essentiellement un être de relations, c’est-à dire une personne qui œuvre pour mettre sur pied des réseaux de solidarité humaine; pour établir des contacts, des rapprochements, pour faire tomber les barrières des préjugés, de la méfiance et des différences; pour réaliser de l’amitié, de la fraternité, de la communion, pour semer de l’amour. Au milieu des vagues menaçantes de la mer qui, dans la Bible, représentent les dangers d’un monde égoïste, méchant, cruel et violent, les disciples de Jésus sont appelés à jeter les filets qui permettent à d’autres, perdus et malheureux dans la solitude fatale du large, de s’accrocher à la barque d’où vient leur salut.

L’Évangile veut finalement nous assurer que ceux qui dans leur vie sont capables de devenir, par la grâce de Dieu, des êtres de relations, des êtres ouverts et accueillants, des bâtisseurs de ponts, des jeteurs de filets, des créateurs de réseaux, des disciples animés et inspirés par l’amour et la confiance et non par la peur, la méfiance et le préjugé... et bien, ceux-ci, affirme l’évangile, réussiront pleinement leur vie, car ils auront la joie d’avoir toujours leur barque remplie de poissons. Ce qui veut dire que leur existence sera comblée, réussie, pleine de sens ; ils seront des personnes aimées, appréciées, recherchées; ils seront toujours entourés d’une multitude d’amis et gratifiés par l’amitié, l’attachement et la reconnaissance de ceux et celles qui auront été peut-être sauvés, grâce à eux, de la solitude, de la pauvreté, de la détresse, de l’angoisse et du désespoir.

En un mot, l’Évangile d’aujourd’hui veut nous faire comprendre que le salut et le bonheur de l’homme sont dans sa capacité de sortir de lui-même, dans l’accueil de l’autre et dans la quantité et la qualité d’amour qu’il est capable de répandre autour de lui.

Que le Seigneur nous donne d’être de telles personnes !

MB