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vendredi 9 octobre 2015

CE QUE DIEU A UNI … OU L’APOLOGIE DE LA FEMME



(Marc 10,2-16)


Dans la culture juive du temps de Jésus personne ne contestait le fait qu’un homme marié pouvait pendre unilatéralement la décision de répudier sa femme. C’était une pratique presque normale. S’il y avait une certaine discussion à propos de cette pratique, cela ne concernait pas le principe de la répudiation en tant que tel, mais les raisons valables pour prendre une telle décision. Dans les faits, en ce temps-là, un homme pouvait chasser sa femme de la maison pour n’importe quel motif. Il suffisait qu’elle fasse quelque chose de désagréable à monsieur: comme un repas mal cuisiné; des mets brulés; une épouse surprise à parler avec un inconnu en dehors de la maison, ou sans voile avec les cheveux au vent…

En ce temps, être abandonnée par son mari, était pour une femme la pire des catastrophes. Une femme chassée de la maison était une femme déshonorée et destinée à la mort sociale et, souvent aussi, à la mort physique, car elle se retrouvait sans statut social, sans support, sans protections et sans moyens de subsistance. Il ne faut pas oublier qu’en ce temps, la femme était totalement dépendante et à la merci de son mari. On était encore loin du mouvement de libération de la femme, de la parité des droits, des droits de la personne, de l’égalité des sexes. Dans la société juive du temps de Jésus, comme d’ailleurs encore aujourd’hui dans la majorité des pays musulmans, les femmes ne sortaient pas seules et s’occupaient exclusivement du foyer, du mari et des enfants. Elles étaient soit les servantes, soit les esclaves de leur conjoint qui avait plein pouvoir sur elles. Elles n’étaient pas considérées comme des personnes adultes et responsables, mais comme des mineurs qui ont toujours besoin d’être surveillés, dirigés et commandés. Seul le mari était capable de raison. Il pouvait donc les réprimander, les châtier, les punir, les battre et, finalement, les expulser de sa maison si cela lui convenait.

Ici Jésus s’érige avec toute la force de son autorité pour condamner cette mentalité machiste et oppressive. Dans ce texte d’évangile Jésus pose les bases de la lutte pour la libération de la femme. Il condamne toute forme de domination, de supériorité, d’hégémonie et de prééminence de l’homme sur la femme. Il affirme que si la loi mosaïque semblait avantager les hommes, en leur donnant le pouvoir de sévir contre leurs épouses, cela était à cause d’une concession faite à la brutalité incurable des mâles et à la dureté de leur cœur. La Loi mosaïque préférait envisager une voie d’issue pour la femme mariée, lui laisser une porte de sortie, plutôt que de la contraindre à subir indéfiniment les sévices ou la violence de son mari et la condamner ainsi à une vie d’enfer. Jésus affirme que la Loi mosaïque est un moindre mal, une concession faite à la barbarie de ces hommes primitifs, mais que ce n’est pas ainsi que Dieu voit et veut les relations entre homme et femme. «Au début, lorsque Dieu créa l’homme et la femme, ce n’était pas ainsi que les choses devaient se passer», remarque le Maître.

Jésus se lève donc contre cette absurdité juridique, inventée par des hommes et pour les hommes, qui leur permet de renvoyer d’une façon unilatérale leur épouse et qui ne permet pas à celle-ci d’en faire autant. Jésus cherche à faire comprendre aux machos de son temps, que cette Loi mosaïque ratifie la pire des injustices, car devant Dieu, affirme Jésus, l’homme et la femme ont la même nature, la même dignité, la même grandeur humaine et donc les mêmes droits et les mêmes obligations. Dieu aux débuts a fait l’être humain homme et femme, avertit Jésus. Ils sont en même temps semblables et différents. Ils sont comme les deux parties d’une même médaille. Il n’y a pas un côté qui vaut plus que l’autre ou qui est plus important que l’autre. Les deux côtés ont exactement la même valeur. On ne peut pas les penser séparés. Ils ne sont pas deux, mais un, insiste Jésus. Ils existent pour être et rester ensemble, pour se compléter, pour payer ensemble le prix de la vie et le bonheur de vivre.

Ici Jésus nous dit que la force qui fait en sorte qu’un homme et une femme soient capables de briser les liens du sang qui les attachent à leurs parents pour s’unir à un partenaire étranger et ne faire qu’un seul être, qu’en seul corps avec lui, n’est évidemment pas celle de l’opportunisme, des alliances de clan ou de parti, ni la pulsion de la passion, ni l’attrait du plaisir ou la recherche de la sécurité, mais uniquement la puissance de l’amour. L’amour est le plus sublime et le plus extraordinaire des élans spirituels dont les humains soient capables; et c’est uniquement à cette Énergie intérieure, qui coule en nous de la Source de tout être que nous appelons Dieu, qu’est confiée la tâche de souder ensemble le couple humain. Jésus nous enseigne non seulement que c’est la force divine de l’amour qui, dans le couple humain, transforme l’union des corps en union des cœurs et des âmes, mais aussi que cet amour, que nous devons continuellement déployer, est aussi celui qui marque la fin de ces rapports de couple vécus à l’enseigne de la discrimination, du pouvoir, de la domination, de la supériorité, de l’humiliation, de l’exploitation et de la violence.

Jésus est donc venu nous révéler que, en tant qu’humains, nous sommes les vecteurs privilégiés de l’énergie divine de l’amour. Mais il est venu nous dire aussi que cet amour est difficile à vivre à cause de la «dureté de notre cœur»; c’est-à-dire, à cause le l’état d’imperfection de notre nature qui n’a pas encore atteint la perfection évolutive nécessaire pour réaliser une telle qualité d’amour. Sur le chemin de notre évolution humaine, nous sommes encore aux débuts. Nous sommes encore des êtres primitifs, rustres, à peine ébauchés, pas encore pleinement formés et donc incapables de jouer sur le piano de notre vie, avec succès, aisance et brio, la merveilleuse partition de l’amour que Dieu nous a confiée. Nous pianotons, et alors l’amour se gâche et se perd. Et le couple se décompose: par les circonstances de la vie, par l’instabilité de nos sentiments, et par la faiblesse de notre condition humaine exposée aux aléas de nouvelles rencontres et de notre transformation intérieure. Alors la séparation et le divorce deviennent inévitables et même nécessaires; et toute société doit les envisager, les accepter et légiférer sur une telle possibilité, afin que la vie à deux (et le mariage) ne se transforme pas en une horrible prison dans laquelle le couple risque d’être exposé à une vie insupportable et parfois d'enfer.

Ce texte de l’évangile n’est donc pas une apologie de l’indissolubilité du mariage, comme souvent une certaine exégèse catholique a voulu le faire croire, mais une apologie de la condition féminine. Ici Jésus se lève contre la discrimination, l’oppression et la violence auxquelles les femmes sont soumises de la part des hommes. Ici le Maître de Nazareth plaide en faveur de l’amour tendre, fidèle, respectueux et durable dans le couple. Ici le Nazaréen abolit et condamne toutes ces lois, toutes ces pratiques et toutes ces coutumes patriarcales inventées par les hommes et qui ne servent qu’à justifier leur comportement oppressif, égoïste et dominateur. Ici Jésus veut redonner dignité, noblesse, respectabilité, valeur et droits aux femmes. Il en fera ses meilleures amies et ses meilleures collaboratrices. C’est pour cela que les femmes l’aiment et l’entourent.

Dorénavant c’est dans sa doctrine qu’elles découvriront leur excellence et c’est dans ses paroles qu’elles puiseront à tous jamais les principes de leur libération et de leur fierté.



MB

jeudi 1 octobre 2015

LA SAINTETÉ, LE CORPS ET LE PLAISIR



Dans le christianisme la mesure de la perfection de l'homme semble être donnée par sa capacité de s’éloigner ou de fuir les réalités matérielles et donc par l’intensité de son attachement aux réalités spirituelles et surnaturelles. C’est le degré de cet éloignement et de cet attachement qui mesure son degré de perfection ou de sainteté.  Dans le catholicisme, la sainteté ou l’état de perfection, s’inspire du principe des valeurs inversées. Ce principe établit que ”ce qui est matériellement bon pour le corps de l’homme, est spirituellement mauvais pour son âme; et que ce qui est matériellement mauvais pour le corps, est spirituellement bon pour l’âme. De cet énoncé l’Église en a déduit un autre qui est à la base de tout l’enseignement catholique sur la sainteté. Ce nouveau principe peut être formulé ainsi: La capacité de la souffrance est la capacité même de la sainteté. En d’autres, mots cela signifie que plus une personne est capable de souffrance, plus elle avance en sainteté. La souffrance devient alors l’unité de mesure et l’outil pour produire de la sainteté.

Selon la doctrine catholique, la sainteté est un état de perfectionnement intérieur qui approche l’être humain de la perfection et de la beauté de Dieu. Cet état de perfection intérieure, à partir du présupposé qu’il soit réel, est, de toute évidence, un phénomène strictement spirituel et donc insaisissable. Cela signifie qu’il constitue un état de l’être qui n’a pas de consistance métaphysique et qui ne peut non plus être jaugé ou mesuré par aucune méthode humaine d’analyse. L’Église pense cependant pouvoir établir une correspondance ou une relation de cause à effet entre le comportement et les pratiques ascétiques d’un individu et son degré de sainteté , et pouvoir affirmer et déclarer infailliblement (dans les procès de canonisation des saints) son état de sainteté à partir de la constatation et de la preuve juridique de ses souffrances endurées par amour de Dieu. La sainteté semble ainsi être dans le sujet une réalité spirituelle qui peut être constatée, mesurée et quantifiée et de laquelle on peut dire qu’elle est assez abondante pour qu’une personne puisse mériter d'être inscrite dans le catalogue officiel des saints.

Nous pouvons exprimer tout cela plus synthétiquement en disant que dans le catholicisme la sainteté du chrétien est mesurée par sa détermination à réprimer l’appel du plaisir. «On peut décrire le plaisir comme un sentiment de plénitude consécutif à l’apaisement d’un besoin ou à l’accomplissement d’un désir. Le plaisir est comme une heureuse manière d’être soi-même, de coïncider avec son corps. Le plaisir nous ancre dans notre corps et dans notre monde, il nous donne du bonheur; il est source de joie et d’épanouissement ici sur terre. Un monde sans plaisir serait un monde inhumain. Le plaisir nous réconcilie avec notre corps, avec les autres, avec le monde. Profondément lié à l’expérience du corps, le plaisir nous enracine dans notre condition humaine finie, limitée, terrestre[1]. »
Parce que le plaisir implique de la part de l’homme l’acceptation joyeuse de son humanité, de sa condition corporelle et sociale; parce qu’il postule que l’homme peut être heureux ici et maintenant sans recourir à Dieu; parce qu’il suppose que Dieu n’est pas toujours nécessaire ou indispensable au bonheur de l’homme, le plaisir a toujours eu pour les religions une connotation “diabolique” et n’a jamais vraiment pu trouver “grâce” à leurs yeux. La raison de la méfiance de la religion face au plaisir est aisée à comprendre. Le but de la religion est de “relier” l’homme à Dieu. La religion est donc bâtie sur la proclamation de la supériorité de Dieu sur l’homme et sur la totale dépendance de celui-ci de la divinité. La religion doit affirmer que Dieu seul constitue le bonheur de l’homme et que Dieu seul peut combler ses besoins, accomplir ses aspirations et réaliser heureusement sa vie temporelle ainsi que son destin éternel. Pour la religion, de Dieu vient le salut, la joie et le bonheur; de l’homme le péché, la souffrance et le malheur. Cette affirmation de la religion est la raison même de son existence. Il n’est pas alors étonnant que les religions éprouvent non seulement beaucoup de difficulté à apprivoiser le plaisir, mais qu’elles nourrissent une méfiance viscérale à son égard. L’existence et la possibilité même du plaisir constituent une menace pour la religion. Le plaisir est en effet la preuve évidente que Dieu n’est pas l’unique source du bonheur pour l’homme, mais qu’il existe pour l’homme une source de félicité et d’accomplissement qui ne jaillit pas nécessairement d’en haut.


Selon la doctrine  spirituelle de l’Église, la souffrance est donc un facteur  essentiel de sainteté. La souffrance peut avoir des causes spirituelles ou des causes corporelles. La souffrance spirituelle peut être très intense et souvent même plus douloureuse que la souffrance physique. Cependant, dans l’évaluation de l’Église, la souffrance spirituelle ne semble pas avoir autant d’efficacité que la souffrance corporelle en ce qui concerne la production de sainteté. Alors que toute une vie d’efforts et d’accomplissements n’est souvent pas suffisante pour faire un saint, il suffit d’un coup d’épée ou d’une balle d’arme à feu pour produire un saint et un martyre. D’ailleurs, pendant les premiers siècles du christianisme le martyre a été la seule forme officielle de sainteté. Dans l’histoire chrétienne le martyre restera le paradigme et le modèle par excellence de la sainteté en général et de la sainteté féminine en particulier.
On peut donc affirmer que, dans la spiritualité chrétienne, la mesure de la sainteté est surtout donnée par la quantité de souffrances corporelles que l’ascète est capable d’endurer ou de s’infliger. La perfection du chrétien va ainsi dans le sens inverse de son humanité. Cela signifie que plus le chrétien réussit à détruire ou à réprimer les besoins, les pulsions et les désirs attachés à sa condition corporelle, plus il avance en perfection et en sainteté. Le processus de sanctification se déroule dans le sens contraire du processus d’humanisation. La construction d’une bonne vie spirituelle s’accomplit à travers le phénomène d’une lente démolition corporelle. Il faut mourir pour vivre. Il faut souffrir pour être heureux; il faut être inhumain pour être divin. Le divin ne peut s'installer que sur les ruines de l’humain. La “grâce” ne peut être féconde que dans la désintégration de la nature. La sainteté de l’homme se bâtit par la destruction de son humanité. L’histoire de la sainteté chrétienne nous montre, avec une monotonie déconcertante, que l’épanouissement spirituel ne réussit à émerger que de l’effondrement de l’épanouissement humain et que ce que l'Église reconnaît comme sainteté n'est, bien souvent, que le résultat d'un gâchis d'humanité.

L’Église est la seule institution religieuse qui fonde son idéologie sur l’affirmation dogmatique d’une nature humaine fondamentalement bâclée. Cette nature humaine pervertie n’est pas une nature amie, aimée, compagne agréable qui assiste l’homme au cours du voyage de la vie pour qu’il puisse réaliser sa portion d’humanité. Elle est, au contraire, un adversaire qui veut sa ruine et contre lequel l’homme doit sans cesse lutter pour se défaire de son emprise, afin d’acquérir cette liberté “angélique” qui lui vaut le salut. Les voix de la nature humaine ne parlent que de désordre et de péché; ses dispositions, ses tendances et ses pulsions ne réussissent qu’à égarer l’homme loin de Dieu. Or, ce n'est pas une entreprise de tout repos pour un chrétien que de se délester de son humanité; que d'étouffer en continuation les pulsions qui montent des profondeurs de son corps; que de se méfier de tout ce qui est typiquement humain; que de négliger les richesses humaines que l'action millénaire de la sélection et de l'évolution ont accumulées en lui; que de vouloir parcourir à contre-courant le fleuve de la vie; que de faire taire toute voix qui monte des profondeurs de sa réalité corporelle comme n'étant pas digne de confiance; que de réduire le plus possible la quantité d'humanité qui fait le support de sa vie; que de conduire une action continuellement “mortifère” contre tout ce qui est humain en lui ! Et pourtant, selon la doctrine catholique, c’est à ce prix que le chrétien se sanctifie et mérite son salut.






[1].  Theo, Encyclopédie Catholique pour jeunes, DA/Fayard, 1992, p.723.
(Extrait du livre de B. Mori  «Perimé 1» )


LES VIRUS QUI ONT CONTAMINÉ LE CHRISTIANISME

  
L’impact des philosophies dualistes de l’antiquité

On pourra difficilement comprendre le pessimisme qui caractérise la spiritualité chrétienne en général et le caractère fondamentalement torturant de la morale catholique en particulier, si on ne garde pas présent à l’esprit l’impact que les courants philosophiques des quatre premiers siècles ont exercé sur la formation de la pensée chrétienne. Les philosophies de cette période ont en effet fourni aux théoriciens de la nouvelle religion les schémas intellectuels, les instruments logiques et les techniques épistémologiques qui leur ont permis d’élaborer  à partir du noyau original du message du Prophète de Nazareth et d’exprimer, d’une façon systématique, les contenus doctrinaux de la foi chrétienne. Cette formulation marquera d’une façon définitive la théologie de l’Église pour les siècles à venir.
Sortie de la Palestine et de la zone d’influence sémitique, la foi chrétienne se propagea dans les régions de l’Empire Romain et vint en contact avec la culture gréco-romaine. Les païens (”gentiles”) perçurent ce mouvement religieux d’origine juive comme une nouvelle secte, c’est-à-dire comme une nouvelle philosophie ou école de pensée et de comportement semblable aux grandes écoles philosophiques de l’époque (Académie de Platon, le Lycée d’Aristote, le Jardin d’Épicure, le Portique de Zénon). Cette perception amènera les penseurs chrétiens venus de l’hellénisme non seulement à aborder le fait chrétien selon les habitudes de leur culture et de leur formation intellectuelle, mais aussi à l’interpréter à travers le bagage mental et les catégories philosophiques de leur époque. Pour ces nouveaux maîtres chrétiens la nouvelle religion deviendra la seule “vraie philosophie”.

Du premier au quatrième siècle, la pensée et la culture occidentale furent influencées et modelées par les courants philosophiques de l’époque dont les plus marquants ont été le platonisme, le gnosticisme, le manichéisme, le stoïcisme et le néo-platonisme. Pour comprendre certains traits caractéristiques du christianisme en général et de la pensée catholique en particulier il est donc indispensable de connaître les courants d’idées qui ont circulées dans le monde hellénistique dans lequel s’est développée la réflexion chrétienne des quatre premiers siècles.

Pour la commodité du lecteur, je résumerai ici brièvement les affirmations de base de ces anciennes philosophies qui se sont introduites dans le christianisme et qui l’ont, pour ainsi dire, «contaminé». Ces mouvements de pensée ont en commun une vision dualiste de la réalité. Cela signifie qu’ils soutiennent l’existence de deux mondes, de deux principes distincts, séparés et souvent opposés l’un à l’autre, comme l’esprit et la matière, le ciel et la terre, un Dieu bon et un Dieu mauvais, l’âme et le corps, le monde visible et le monde invisible. Ils affirment presque unanimement le double principe de la dérivation de toutes choses de Dieu et celui de leur retour en Dieu. Dieu est conçu comme pur Esprit, comme le Tout-Autre, le Transcendant, l’Indicible, l’Être parfait qui existe au-delà de la réalité sensible et matérielle; principe et fin, l’archétype et la forme exemplaire de tout ce qui existe, seule réalité authentique et parfaite. Ce Dieu se manifeste par son Logos (ou Démiurge) qui est une émanation de la divinité dans le monde matériel et visible et par lequel il y insère ordre et rationalité. Ce Dieu-Logos est considéré comme garant de l’ordre naturel des choses et des lois naturelles qu’il serait néfaste de perturber.

La personne humaine est un composé éphémère et précaire d’esprit et de matière, d’âme et de corps. L’âme humaine est une réalité subsistante, immortelle qui vient de Dieu et donc distincte et séparée du corps, capable de survivre à la vie corporelle,  destinée à retourner à Dieu et auprès duquel elle trouve son bonheur et son accomplissement véritables.

L’existence terrestre et corporelle des humains est considérée comme inauthentique, provisoire, sans valeur véritable; lieu de la lutte, de l’épreuve et de la souffrance; lieu de l’exile que l’on endure dans l’attente de rejoindre un jour la patrie véritable qui est le monde divin de l’au-delà. C’est pour ce monde divin que les âmes humaines sont faites; c’est à ce monde qu’elles sont destinées. La vie humaine sur terre n’est pas importante, car les humains sont appelés à vivre ailleurs et la vraie vie est la vie de l’âme en Dieu. Les humains vivent donc dans l’attente de mourir. Dans cette perception des choses, la mort est plus importante que la vie; la qualité de la mort compte plus que la qualité de la vie. La mort est alors le seul événement vraiment décisif de l’existence humaine sur terre, puisqu’ elle seule est capable de libérer l’âme de la servitude du corps et de rendre ainsi possible son retour à la Source divine qui l’a créée.

Le monde de la matière est un monde mauvais, éloigné de Dieu, sous l’emprise du Mal ou d’une divinité mauvaise, occasion constante de faute et de péché. C’est donc un monde dont il faut se méfier; auquel il ne faut surtout pas s’attacher, duquel il faut s’écarter par la fuite et le renoncement. Mais c’est surtout à travers le corps de l’homme que la matière, principe et siège du mal, exerce son influence néfaste sur l’âme. C’est à cause du corps que l’âme est obligée de vivre loin de Dieu. Le corps est le geôlier et le bourreau de l’âme. Le corps est l’élément qui emprisonne l’âme et la fait souffrir. Le corps, sous l’emprise du Mal à cause de la matière dont il est composé, entraîne l’âme à le suivre dans son penchant naturel vers la corruption et la déchéance.

Ce n’est qu’en gardant à l’esprit ces affirmations des philosophies dualistes qu’il est possible de comprendre pourquoi dans la doctrine chrétienne, surtout dans sa version catholique, le corps est devenu pour l’âme une source et une occasion continuelle de tentation et de péché. Au cours de l’histoire de la spiritualité catholique, le corps de l’homme, mais surtout celui de la femme, a assumé une connotation de plus en plus démoniaque. Le corps humain, source de tentation et de péché, n’est pas plus que “chair”, c’est-à-dire matière réduite à ses composantes organiques. L’âme doit lutter contre les avances du corps ; elle doit se battre pour se libérer des contraintes et des  liens qui l’attachent au corps dans lequel elle se trouve comme dans une prison obscure et de laquelle elle aspire à s’échapper, afin de réaliser son envol vers le monde des archétypes  divins . Elle doit tantôt soumettre et maîtriser, tantôt bâillonner et étouffer les forces et les pulsions d’origine corporelle. L’âme doit se défendre autant contre la violence que contre la fascination séduisante des passions. Elle ne peut faire cela qu’à travers le recours aux techniques de mortification, de répression et de refoulement.

Les manifestations typiquement corporelles et charnelles de l’existence humaine sont suspectes, disqualifiées, souvent étiquetées comme mauvaises et donc condamnées. Cela explique pourquoi, dans une certaine littérature chrétienne, surtout monastique, on en soit arrivé à penser que veiller est meilleur que dormir; jeûner meilleur que manger; pleurer meilleur que rire; gémir meilleur que se divertir ; être célibataire meilleur qu’être marié; être vierge meilleur qu’être sexuellement actif; être homme meilleur qu’être femme.

L’influence de la pensée dualiste dans le christianisme aide à comprendre pourquoi la doctrine catholique a pu imaginer et enseigner une “conception immaculée” de Marie ; pourquoi dans la tradition chrétienne il a été possible d'exalter le martyre; encourager la pratique de la souffrance corporelle; faire l’éloge inconditionné de la virginité et l'apologie du célibat obligatoire pour les clercs; entretenir le mépris et l’exclusion des femmes. Cela explique aussi pourquoi, au cours de son histoire, le christianisme a rarement encouragé, mais souvent diabolisé les sciences naturelles qui se proposent d’étudier et de comprendre la nature et le fonctionnement du corps humain et de la matière (la médecine, la chimie, l’astronomie, les mathématiques). Si cette vie est une vallée de larmes et si notre patrie n’est pas ici bas, à quoi bon soutenir et encourager la médecine qui cherche à guérir les maladies et à prolonger sur terre une existence pétrie de tentations, de péchés et de souffrances? Le salut de l’homme est conçu uniquement comme salut de son âme placé exclusivement en Dieu. Le salut est dans la mortification des passions et des exigences corporelles. Le salut est dans le renoncement et la privation. C’est à cause de la contamination dualiste de la pensée chrétienne que dans le catholicisme la souffrance est devenue le “sacrement“ du salut, car signe du combat douloureux et sanglant que l’âme doit engager pour se libérer des attaches qui la tiennent prisonnière du corps. La souffrance devient alors la norme ou le barème de la perfection et de la sainteté, comme nous le verrons plus loin.

L’influence des doctrines dualistes sur la pensée chrétienne explique enfin le caractère pessimiste, défaitiste, hargneux, souvent apocalyptique d’un certain discours clérical lorsqu’il parle du monde, des réalités terrestres et de la société humaine. À y regarder de plus près, la philosophie dualiste qui a imprégné la réflexion et la théologie chrétienne en Occident, est aussi responsable, en dernière analyse, des dégâts écologiques dont souffre aujourd’hui notre planète. En effet, une fois que l’on a posé comme principe que le monde matériel est un monde mauvais, rien ne s’oppose plus à ce que sa destruction puisse être envisagée comme bonne et souhaitable. Si l’esprit est considéré supérieur à la matière; l’âme supérieure au corps et si le corps et la matière sont la prison de l’esprit, voilà que la domination et la maîtrise du corps et de la matière deviennent un devoir et une obligation pour l’esprit. Cela vaut certainement au niveau de l’individu. Mais ce comportement agressif vis-à- vis de la réalité matérielle a été également transféré et appliquée aux réalités sociales et politiques, pour devenir une attitude collective qui caractérise la société capitaliste de l’Occident chrétien. Le monde physique, les ressources matérielles, la terre et tout ce qu’elle contient, tout est là pour être dominé, exploité par l’esprit de l’homme. Tout est là pour servir l’homme. Tout est là pour profiter à l’homme, pour combler ses besoins, pour augmenter son bien-être, pour produire ses richesses, pour augmenter ses profits. La pensée dualiste a posé les bases théoriques qui justifient l’emprise de l’homme sur la création et qui font de l’homme le maître absolu et incontesté de la nature et du monde matériel. Dans cette conception, la matière n’est pas seulement quelque chose qui emprisonne l’esprit, mais elle devient ce qui est à disposition de l’esprit et ce que celui-ci peut soumettre et utiliser à sa guise. Voilà que les bases sont jetées pour la déprédation de la nature de la part de l’homme, ainsi que l’exploitation inconditionnée et sauvage des ressources naturelles de notre planète qui un jour pourraient conduire la race humane vers sa disparition de la face de la terre.


Extrait du livre de B. Mori  «Perimé1»  

dimanche 27 septembre 2015

LA VRAIE GRANDEUR DE L’HOMME SELON LA PENSÉE DE JÉSUS



(Marc 9,30-37)

Les cultures et les civilisations anciennes ont été, en très grande majorité, gouvernées par des régimes absolus, dictatoriaux et totalitaires, et les structures du commandement toujours établies selon une stricte échelle hiérarchique d’influences, d’importance et de pouvoir. La société des «grands» et des «puissants», appartenant à cette structure hiérarchique (rois, empereurs, chefs militaires, prêtres, nobles, seigneurs) détenait le pouvoir, faisait les lois, avait tous les droits, commandait. Ceux qui étaient hors de cette structure hiérarchique, la masse de gens normaux, n’avait aucun droit et ne pouvait qu’obéir et se soumettre. Ils n’étaient que des serviteurs.

Dans les sociétés ancienne du temps de Jésus, on trouvait normal que la «plèbe» ou le «petit peuple» soit utilisé, exploité, asservi, opprimé, pour que les «grands» puissent maintenir leur pouvoir, leurs privilèges, accroître leur richesse et réaliser leurs ambitions. On trouvait aussi tout à fait normal l’esclavage : c'est-à-dire que des êtres humains puissent être moins humains que les autres; pouvant être acquis et possédés, comme on achète et on possède un objet, un bien, un animal, totalement à la merci des besoins, de la volonté et des caprices de leurs propriétaires

Sauf des rares exceptions (Grèce ancienne du VIe siècle a.c.), le monde ancien, en général, et le monde du Moyen-Orient, en particulier, ne connaissait pas la démocratie. Les anciennes cultures n’avaient aucune idée de l’égalité fondamentale de tous les humains; de l’égalité des sexes; de la valeur inaliénable de la personne et du respect qu’on lui doit. Ils ne connaissaient pas la Déclaration universelle des droits de l’homme, la Chartes des droits et libertés. Les principes humanitaires et les notions affirmées dans ces documents sont des conquêtes relativement récentes de la société moderne, surtout occidentale (XVIIIe siècle) et encore loin d’être universellement reconnues et appliquées dans le monde actuel (elles sont loin d’influencer les lois des États islamiques).

Au temps de Jésus donc, pour être quelqu’un, il fallait entrer dans la liste et dans la hiérarchie des grands, dans les structures du pouvoir. Sans cela tu n’étais personne; tu n’étais rien. Tu étais un être sans identité, sans valeur, sans défense, sans sécurité, en proie à la cruauté, à la rapacité et aux décisions arbitraires des puissants. C’est pour cela que dans la société juive du temps de Jésus le protocole des préséances, qui réglait la place de chacun dans la hiérarchie des gens en autorité, ainsi que le désir de faire partie du nombre des grands, avait tant d’importance. Ce protocole imprégnait en effet toutes les manifestations autant profanes que religieuses de la vie courante. Il y avait une hiérarchie, un ordre et des préséances à respecter partout: dans les réunions du sanhédrin, à la synagogue, dans les assemblées du Temple, dans l’administration de la justice, dans les places à table, dans le rencontre sur la rue, dans les marques de respect et les salutations à donner ...

Ce n’est pas sans raison donc que dans l’évangile de Marc (9, 30-37) les compagnons de Jésus font des plans, cherchent à établir des manouvres, planifient des stratégies qui leur permettront de s’asseoir, eux aussi un jour, dans la cour des grands de ce monde.

Malgré le fait qu’on l’appelle «Rabbi», c’est au petit peuple sans voix et sans droits que Jésus appartient, c’est parmi les gens simples et pauvres qu’il est né; c’est avec eux qu’il se tient. Ce sont les gens mal-vus et mal-aimés qu’il fréquente presque exclusivement. C’est une société d’exploités, d’exclus, de gens sans valeur, sans dignité, sans protection. Mais c’est son peuple! Dans la pensée de Jésus, cependant, ce peuple de petits est composé de gens qui sont grands, d’une grandeur qui n’est pas comparable à la grandeur des gens de ce monde. Ils sont grands parce qu’ils sont tous des enfants de Dieu, parce qu’ils sont aimés de son Père, parce qu’ils ont un grand cœur, parce qu’ils sont intérieurement libres, donc prêts à changer, à évoluer; parce qu.ils possèdent un potentiel extraordinaire, des aspirations, des attentes …de sorte que Jésus reconnaît finalement en eux, les authentiques bâtisseurs de Royaume de Dieu sur terre.

De sa vie, en contact avec ce peuple et en contact avec son Dieu, Jésus a découvert que la vraie grandeur de l’homme n’est pas dans le pouvoir qu’il exerce, mais dans l’amour qu’il donne; que l’homme est grand non pas lorsqu’il commande, mais lorsqu’il aime; non pas lorsqu’il est en autorité, mais lorsqu’il est en amour.
Jésus a compris que toute la grandeur de l’être humain consiste dans sa capacité non pas à se faire distant, mais à se faire proche de son semblable et à être pour lui une source de joie et de bonheur. Pour Jésus l’homme est grand non pas lorsqu’il pense avoir plus de droits que les autres, lorsqu’il se croit supérieur aux autres, plus puissant, plus important que les autres, mais lorsqu’il se reconnaît égal aux autres, capable d’empathie, d’attention, de compassion, de respect, d’écoute, de disponibilité, de solidarité et de service. Pour Jésus l’homme est grand et vraiment accompli dans son humanité, non pas quand il vit pour soi, mais quand il vit et il existe pour les autres.

Dans son Royaume, c'est-à-dire, dans la communauté de ses disciples, les valeurs sont donc renversées: les premières places, les honneurs, les applaudissements sont réservés à ceux et celles qui son capables d’occuper les dernières places, afin de mettre ainsi en valeur la présence de leurs frères plus petits.

Dans ce texte de Marc, Jésus est présenté comme un maître qui instruit ses apôtres sur le sens et le contenu de l’authentique grandeur humaine:«Vous voulez être grands? Devenez petits! Vous voulez être les premiers? Soyez les derniers! Vous rêvez d’autorité, de noblesse, d’admiration, de prestige? Transformez-vous en serviteurs de tous, accueillez tous et répandez autour de vous tendresse et amour ! Car c’est ainsi que mon Dieu agit; et c’est seulement ainsi que vous lui rassemblerez et que vous serez considérés ses véritables enfants. Et ainsi vous serez vraiment grands aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu!».

Et pour donner plus d’impact au contenu de son enseignement, Jésus le visualise et le dramatise pour ainsi dire, par la présence d’un enfant qu’il serre tendrement dans ses bras: Voyez vous cet enfant? - nous dit-il, il est l’incarnation et le symbole de tous ceux qui sont petits, faibles, démunis, insignifiants, qui n’ont pas d’importance, qui ne sont pas dignes d’attention, qui se trouvent dans une situation d’infériorité, de vulnérabilité et de dépendance totale. Eh bien, faites comme moi, ouvrez-leur vos bras, serrez les contre votre cœur, accueillez dans votre vie tous ceux que cet enfant représente. Soyez pour eux des frères aimants et des serviteurs attentifs. Vous serez grands et importants seulement si, dans votre vie, vous êtes capables de donner la première place à ceux qui ne sont ni grands ni importants. Alors vous serez une source d’émerveillement et d’attraction pour tous; vous serez des exemples fascinants d’une humanité accomplie. Et ceux qui vous entourent découvriront en vous la grandeur même de cœur de Dieu.


BM

samedi 12 septembre 2015

Une société de sourds-muets


(Marc 7, 31-37)


Les récits de l’Évangile que la liturgie nous propose chaque dimanche ne sont généralement pas des récits qui ont comme but de nous renseigner sur ce que Jésus a fait à une certaine période de sa vie. Si tel était le cas, le contenu des Évangiles n’aurait aucun intérêt ni aucune valeur pour nous. Car, finalement, en quoi le fait qu’un individu ayant vécu il a deux mille ans et ayant accompli certaines guérisons ou agi d’une certaine manière plutôt que d’une autre, peut bien me concerner ? Les récits des Évangiles ne nous intéressent pas pour leur valeur historique, mais pour leur valeur symbolique. Cela signifie que les récits des Évangiles nous intéressent non pas tant pour ce qu’ils nous révèlent, mais pour ce qu’ils nous cachent; non pas tant à cause de ce qu’ils nous racontent ouvertement et directement (leur contenu matériel ou littéraire), mais par ce qu’ils nous disent indirectement. En d’autres termes, dans les Évangiles, ce n’est pas l’histoire ou l’anecdote qui compte, mais le sens, la signification ou le message que l’Évangile, à travers le conte en question, veut nous transmettre. C’est donc ce sens et ce message qu’il est important de découvrir.

L’Évangile d’aujourd’hui nous amène, avec Jésus, en plein territoire de la Décapole, c’est-à-dire en cette région très peuplée à l’Est de la Palestine (au sud de la Syrie actuelle), où il existait au temps de Jésus, une vingtaine de villes assez proches les unes des autres, avec une grosse population et une intense activité commerciale. On est en plein cœur du commerce, de l’activité humaine et de la vie économique. On est donc loin de la paix, du calme et de la relative tranquillité de la Galilée et de son beau lac.

L’Évangile veut donc nous plonger dans un climat qui nous est familier et créer un scénario que nous connaissons très bien, parce qu’il constitue le milieu dans lequel se coule le quotidien de notre vie: la hâte, la course, les rythmes frénétiques, les queues sur les routes, le trafic exaspérant, le bruit, la confusion, l’énervement, la préoccupation constante du profit et du succès, la hantise de l’efficacité, l’urgence de la productivité, la nécessité de la consommation, la violence et le harcèlement physique et psychologique au travail, la fatigue chronique, la dépression, l’indifférence générale, la méfiance, la peur des autres, d’où la fermeture sur nous-mêmes, l’insensibilité, l’incommunicabilité, le dialogue de sourds...

Oui, c’est vrai! Dans notre vie quotidienne, à cause des conditions de vie que nous avons créées; à cause du style de vie que nous avons adopté; à cause du type de relations que nous avons établies et du type de société que nous avons inventé, nous sommes tous devenus des aveugles, des sourds et des muets. Nous ne voyons plus, nous n’entendons et n’écoutons plus, nous ne dialoguons plus. N’est-il pas vrai que, dans un certain sens, nous sommes tous devenus des sourds? Nous allons toujours tellement vite, nous sommes toujours tellement pressés, nous sommes tous tellement absorbés par nos affaires, que nous avons perdu la faculté et donc la capacité d’écouter. Nous ne savons plus écouter personne: ni nous-mêmes, ni les autres, ni (la voix de) Dieu.

Nous ne savons plus écouter nous-mêmes: nous n’avons plus le temps de nous mettre à l’écoute des besoins de notre intelligence et des aspirations profondes de notre cœur et de notre âme. Nous vivons toujours à la surface ou à l’extérieur de notre être et jamais à l’intérieur. Et, à cause de cela, nous ne nous connaissons pas; nous sommes des étrangers dans notre propre maison. Nous ne sommes jamais descendus à l’intérieur de nous-mêmes, dans ces profondeurs de notre être où se cachent pourtant nos vraies richesses et qui contiennent la meilleure partie de nous-mêmes. À cause du bruit qui nous entoure, à cause du temps et de la disponibilité qui nous manquent, à cause du fait que notre attention est toujours détournée de l’essentiel et toujours tournée vers le contingent et le matériel, nous sommes tous devenus sourds aux appels qui surgissent de l’intérieur de nous-mêmes et qui voudraient nous convier vers une forme d’existence plus accomplie car plus humaine et plus spirituelle.

Nous ne savons plus écouter les autres. Soyons honnêtes, nous sommes devenus une génération de sourds! Nous entendons, peut-être, mais nous n’écoutons plus. Combien de pères sont capables de s’asseoir, de s’arrêter pour écouter vraiment leurs enfants ? Combien de parents sont des sourds devant leurs grands adolescents, qui pourtant leurs parlent à travers les gestes de leur insécurité, de leurs bêtises et de leurs maladresses; ou à travers le langage indirect et souvent inconscient de leurs insatisfactions, de leurs rebellions, de leurs besoins, de leurs cris, de leurs larmes !

Nous n’écoutons que ce qui nous intéresse et quand cela peut nous apporter des profits ou des avantages. Mais nous avons perdu la capacité d’écouter avec le cœur. Ce qui signifie que nous avons perdu la capacité de l’écoute positive, gratuite; de l’écoute amicale, désintéressée; de l’écoute amoureuse, faite pour faire plaisir à l’autre, pour accueillir l’autre, pour valoriser l’autre, pour nous enrichir de l’autre. Ainsi écoutons-nous vraiment notre conjoint, nos amis, nos collègues de travail, nos vieux ? Et quand je dis “écouter” je veux dire “prêter attention” à ce qu’ils disent. assimiler ce qu’ils disent, faire descendre non seulement dans notre esprit mais surtout dans notre cœur leurs paroles, afin que celles-ci puissent susciter une réaction de sympathie, de chaleur et de participation sincère de notre part. Sans cela nos conversations ne sont que des monologues ou des dialogues entre des sourds. Savoir écouter est, en fin de compte, une des plus belles façons d’aimer. La capacité d’écouter est une qualité tellement rare aujourd’hui, que les individus qui la possèdent et qui ont réussi à la développer, deviennent les personnes les plus recherchées et les plus aimées.

Et puisque nous ne savons plus écouter, voilà que nous sommes aussi devenus incapables de parler, de communiquer et de dialoguer. Nous sommes des sourds qui parlent à d’autres sourds. Donc nous parlons inutilement. Nous parlons, mais souvent pour ne rien dire. Et cela non seulement parce que, vivant à la surface de nous-mêmes, nous manquons de profondeur et donc nous n’avons rien de vraiment intéressant, important et valable à dire, mais aussi parce que notre interlocuteur est trop pressé et trop distrait pour saisir et intérioriser ce que nous disons. Nous parlons de la pluie et du beau temps. Nous parlons pour proférer des banalités. Nous parlons pour remplir avec du bruit des silences autrement gênants. Nous parlons sans rien dire. Sans nous en rendre compte, nous sommes devenus muets !

Alors, qui d’entre nous pourra dire ne pas avoir besoin de guérison? Nous sommes tous ce sourd-muet présenté à Jésus pour qu’il le guérisse. Mais Jésus sait que pour lui rendre ses facultés, la seule cure valable est celle de sortir ce malheureux de l’environnement bruyant et accablant de la Décapole; de l’éloigner du stress de la vie; des contraintes du travail et de l’activité; de lui donner la possibilité de ralentir les rythmes et les cadences infernales qui rongent de l’intérieur sa vie et l’empêchent de “s’ouvrir” au plaisir de l’écoute et du dialogue avec le monde qui l’entoure. Voilà pourquoi dans le texte évangélique de Marc il est dit que pour guérir le sourd-muet, Jésus dut l’amener à l’écart, loin de la foule, dans un lieu solitaire. Seulement alors le malade a été capable de “s’ouvrir” et d’entendre finalement, dans l’émerveillement et la joie, la mélodie du monde autour de lui, ainsi que l’extraordinaire nouveauté du message de Jésus.

BM




jeudi 27 août 2015

Jésus de Nazareth est encore mon meilleur choix…



Voulez-vous partir vous aussi ? «Seigneur, vers qui pourrions-nous aller ? Tu as les paroles de la vie !
(Jn. 6, 66-70)


Que de fois cette interrogation que Jésus adressait à ceux et celles qui l’entouraient m’a mis en crise. Que de fois en tant que chrétien, en tant que croyant, en tant que catholique, j’ai été tenté de répondre oui à cette question de Jésus… tenté de tout lâcher, de tout abandonner, de claquer la porte sur une Institution qui n’a cessé de me décevoir. Au cours des siècles elle n’a pas toujours été un témoin exemplaire de fidélité à son Fondateur ; elle a défiguré et corrompu son message. Ses clercs se sont transformés en fonctionnaires qui ont mis la recherche du pouvoir, de l’argent, des honneurs et du prestige au-dessus de l’annonce de l’évangile et du bien spirituel et humain de leurs fidèles.

Dans l’Église, j’assiste encore aujourd’hui à un autoritarisme qui écarte, qui exclue, qui condamne, qui punit toute dissension, toute divergence d’opinion, toute nouvelle interprétation de la doctrine traditionnelle. Dans cette Église, je vois une hiérarchie figée et bloquée par la hantise de la fidélité à une tradition qui est souvent dépassée et, aujourd’hui, souvent inacceptable. Une autorité incapable de comprendre les problèmes existentiels des gens et d’accueillir les défis de la modernité. Un magistère à qui manque le courage de faire du nouveau, d’inventer de nouveaux rites, de nouveaux gestes signifiants pour l'homme moderne; qui n'accepte pas de s’exprimer dans un langage nouveau, compréhensible à tous; qui hésite à s’ouvrir à de nouvelles façons de comprendre et de transmettre le message de Jésus… Je vois une hiérarchie cafardeuse, amère, aigrie, peureuse, pessimiste, qui n’ose pas prendre de risques, qui ne fait pas confiance à l’Esprit et au bon sens des fidèles; qui ne veut rien changer de ses lois vétustes, dépassées, même lorsque celles-ci sont carrément nuisibles au développement d’une authentique vie chrétienne, car souvent elles handicapent l’existence des communautés, en les empêchant de vivre la pratique de la foi d’une façon pleine, riche et épanouissante…

 Mais où aller? J’appartiens à cette Église. Cette Église est ma patrie, ma maison, ma mère! C'est à son sein que je me suis nourri. C’est dans ses bras que j’ai été élevé. C’est dans sa cour que j’ai grandi. C’est à son enseignement que j’ai été éduqué. C’est elle qui m’a formé; qui m’a donné mon identité chrétienne; qui a esquissé ma physionomie humaine; qui a bâti ma configuration spirituelle. C’est elle qui m’a tout donné. C’est à cause d’elle que je suis devenu ce que je suis…

Devant ma désaffection pour les défauts de l’institution ecclésiale; devant l’allergie que je ressens parfois envers sa façon traditionnelle, obsolète et anachronique de transmettre les contenus de la foi; devant la tentation d'abandonner ma communauté de foi parce que ses dirigeants m’ont déçu et qu’ils continuaient de me mettre en boule… Combien de fois j'ai regardé autour de moi pour analyser quelles autres alternatives se présentaient à moi; pour voir où je pourrais aller pour trouver un lieu d'accueil, une communauté d’appartenance spirituelle meilleure et plus satisfaisante; une religion plus conforme à mes attentes? Chez les luthériens? Chez les épiscopaliens? Chez les adventistes? Chez les bouddhistes, les musulmans, les témoins de Jéhovah, l'église de scientologie, Krishna?

Non, merci! Non seulement ces religions  m'inquiètent, mais les défauts, les erreurs et les aberrations que je découvre en elles sont encore pires que ceux que je constate dans le catholicisme. Le Jésus de l'Évangile me satisfait, me plaît, me fascine infiniment plus que tous les Bouddha, Mahomet, Krishna, Jéhovah ou l'enseignement  de n’importe quel gourou illuminé.

C'est pourquoi j'ai décidé de rester avec Jésus de Nazareth, avec sa doctrine, avec la communauté de foi qui se rattache à lui, qui se nourrit de son esprit. Parmi tous les grands hommes que notre histoire humaine a suscités, c’est encore lui qui a ma préférence. Il est mon point de référence privilégié. C’est pourquoi j’ai décidé de rester dans mon Église, avec mon Église…. Malgré tout! Malgré ses fautes, ses faiblesses, ses erreurs, ses gaffes, ses scandales, ses incongruités… Car c’est elle le seul lieu où je peux encore entendre parler de lui et le rencontrer. C’est elle qui garde toujours le coffre précieux qui contient les trésors de son Maître et de son Seigneur. Oui, certes, il a beaucoup de saleté à balayer et un gros ménage à faire dans mon Église. Mais, en réfléchissant bien, je me suis dit qu’un  rosier  peut-être plus de chances de pousser et de fleurir entourée de fumier que de pierres précieuses… Je me suis dit que j’ai peut-être tort d'être trop exigent envers mon église… Car, finalement, Jésus aussi était entouré d’ordures et d’un tas de pécheurs…

C’est là que j’ai découvert que Pierre avait raison! Oh, et combien! Seigneur, à qui irions-nous, toi seul as les paroles qui font pour nous, que nous aimons, qui nous satisfont, qui nous conviennent, qui répondent à nos besoins les plus profonds, car elles contiennent la sagesse de Dieu, car elles possèdent le secret de notre liberté, de notre grandeur, de la réussite de notre vie et du salut de notre monde... Oui, Tu as les paroles qui nous permettent de vivre pleinement et durablement, paroles de vie éternelle ...! A qui irions-nous pour être guidé, orienté, pour apprendre qui nous sommes; pour savoir d'où nous venons et où nous allons? Qui mieux que toi peut nous dire ce qui est vraiment bon pour nous; quelle est notre véritable nourriture; quelles sont les valeurs qui nous enrichissent, qui nous font grandir et qui font le succès de notre existence? Vers qui pourrions-nous aller pour trouver la vérité sur nous, sur Dieu, sur les autres, sur le monde? Vers qui irions-nous en toute confiance, sûrs de n’être jamais trompés, dupés, manipulés, exploités, déçus? Vers qui irions-nous, Seigneur, si nous te quittions toi et la communauté de tes disciples? Qui sera alors notre lumière, notre appui, notre confort, notre force, notre espérance? Entre les mains de qui pouvons-nous abandonner, en toute confiance et en toute sécurité, notre cœur? Qu’est-ce qui nous reste de vrai, de solide de bon, de valable, si nous te perdons?
           
Ce qui nous reste sans toi, séparé de toi, est finalement ce qui nous détruit et nous perd. Si les hommes et les femmes ne trouvent pas en toi et dans le Dieu que tu leurs révèles le sens de leur vie et le secret de leur véritable bonheur, où iront-ils le chercher? Ils chercheront leur bonheur dans l'argent, le sexe, la drogue, l'alcool, le pouvoir, le succès économique ou politique. Ils t’abandonnent, ils te quittent toi et ton Dieu …mais à combien d’autres dieux s’approcheront-ils  dans leur vie? Dans le culte de ces idoles, ils pensent trouver leur bonheur et leur accomplissement; en réalité, ils n’y trouvent que  vide et déception.

Oui, Pierre a raison de dire «Seigneur, vers qui pourrions-nous aller? Tu as paroles de la vie éternelle!»



BM



jeudi 20 août 2015

MANGER LA «CHAIR» ET BOIRE LE «SANG» DE JÉSUS ?



(Jean 6, 51-58)


C’est par le geste de la manducation ou de la communion au pain que les chrétiens ont, depuis les débuts, exprimé et manifesté symboliquement leur volonté de se nourrir de tout ce qui sort de la personne du Seigneur ou qui se rapporte à Lui. C’est ce que l’évangéliste Jean veut enseigner lorsqu’il dit de Jésus que nous devons manger sa «chair» et boire son «sang». Le mot «chair» que Jean utilise et qu’il met sur la bouche de Jésus, a perdu pour nous aujourd’hui la résonance qu’il avait pour les juifs de son temps, habitués au langage et à la symbolique de la Bible hébraïque. Une certaine théologie chrétienne a compris et interprété ce mot d’une façon littérale, matérialiste et donc absurde, comme si nous devions manger, en cannibales, la chair «organique-biologique» du Seigneur.

Mais quand l’évangéliste utilisait le mot «chair», dans son esprit cette parole avait le sens que sa culture juive lui donnait. Or, dans la Bible hébraïque, le mot «bah-sahr», traduit en grec par le terme «sarx» (=chair), indique tout être terrestre, considéré comme une créature fragile, limitée, mortelle, (de l’animal, poissons, oiseaux, à l’humain), mais dans lequel il y a le souffle de la vie. Appliqué à l’humain, ce mot indique l’homme en tant que créature matérielle issue de la terre, résultat, dirions-nous aujourd’hui, de l’évolution cosmique et de l’évolution biologique des espèces, mais intérieurement embrasé par le feu de Dieu et allumé par le souffle de son esprit, qui fait de lui le prototype le plus accompli de toute sa création.

Cet esprit divin qui anime l’homme de chair et qui fait de lui la créature intelligente, spirituelle et sublime qu’il est, était représenté, symbolisé dans la Bible ancienne par le «sang». Le sang qui coule partout, qui envahit de partout et de l’intérieur le corps humain (la «chair»), était, pour les auteurs bibliques, la meilleur image qu’ils avaient pu trouver, pour exprimer de quelle façon intime, profonde et radicale l’homme est pénétré, travaillé et vivifié par l’esprit ou la présence de Dieu qui constitue la substance ou le fond le plus intime de son être. 

Dans l’Ancien Testament le mot «chair» n‘a donc pas du tout le sens péjoratif que, sous l’influence de l’hellénisme tardif, il acquiert dans les lettres de Paul et ensuite dans la littérature chrétienne où ce mot est souvent utilisé comme synonyme de péché, de passions perverses, d’instincts lascifs, de tendances désordonnées, de plaisirs libidineux qui conduisent l’homme vers la transgression de la Loi divine et donc vers sa perte.

Quand, dans le texte de l’évangile d’aujourd’hui son auteur fait dire à Jésus qu’il faut manger sa chair et boire son sang, par cette expression il veut faire comprendre aux chrétiens de son temps qu’en s’approchant de cette créature en chair en en os, en fréquentant cet homme marqué par la finitude et la faiblesse humaine, mais qui est cependant un champion d’humanité, ils touchent au divin, ils s’approchent au produit le plus accompli sur terre. En croyant en lui et en s’attachant à lui par l’amour et la confiance, ils introduisent dans leur existence concrète une personne en qui la présence de Dieu agit et se manifeste avec une force, une énergie, une immédiateté et une proximité uniques, et que, par conséquent, ils ne peuvent qu’en être positivement affectés. Cet homme est, en effet, tout imbibé de l’Esprit de Dieu, qui est pour ainsi dire comme le sang qui le fait vivre et agir. Car Jésus a été capable de s’ouvrir totalement à l’action de l’Esprit, de sorte que Dieu l’a, pour ainsi dire, modelé à son image, au point de faire de lui l’homme pleinement transparent à Dieu; celui qui a le mieux incarné dans notre monde la présence de cette ineffable Énergie d’Amour qui est Dieu; le prototype de l’homme totalement transformé et transfiguré par le dynamisme de l’Esprit de Dieu.

Lorsqu’on est épuisé et assoiffé et que l’on est proche d’une source, on ne peut que boire; lorsqu’on a froid et que l’on est proche du feu, on ne peut que se réchauffer; lorsqu’on est égaré et perdu dans l’obscurité et que l’on perçoit un chemin, une trace, une lumière, on ne peut que les suivre; lorsqu’on rencontre un être humain de la trempe de Jésus, rempli de Dieu et modelé par son Esprit, on ne peut que s’attacher à lui, s’asseoir à sa table et manger et boire de l’abondance de sa richesse... C’est cela que l’évangéliste Jean veut nous faire comprendre à travers ces expressions archaïques et pour nous aujourd’hui très surprenantes et très difficiles à comprendre qu’il met sur les lèvres de Jésus: «Ma chair est vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson…celui qui me mangera vivra par moi ... Le pain que je donnerai, c'est ma chair, donnée pour que le monde ait la vie….celui qui mange de ce pain vivra éternellement ». 

Voulez-vous avoir une forme de vie valable, significative, solide et durable? Voulez-vous vous mettre en contact avec quelqu’un qui est l’exemplaire le plus perfectionné des êtres que l’évolution cosmique ait produit? Désirez-vous avoir une qualité de vie humaine qui ressemble à la qualité de vie humaine que Jésus a incarnée au cours de son existence ? Eh bien, vous devez calquez votre humanité, votre chair, sur l’humanité et la chair de cet homme! Vous devez boire de lui, de son sang, c’est-à-dire de ses valeurs intérieures, de son esprit, qui ont été comme le sang qui lui ont permis de réaliser la qualité de vie qu’il a eue. Plongé dans l’intimité de Dieu, il a vécu en enfant de Dieu docile et aimant; il a vécu en authentique fils de Dieu.

Si vous suivez Jésus, si vous mangez et buvez de lui, vous lui ressemblerez, vous deviendrez comme lui: des humains accomplis, lumineux, transparents, purifiés et polis par les feux de l’amour que son esprit aura allumés en vous. Vous deviendrez, comme lui, de véritables enfants de Dieu… et votre vie sera belle, sera pleine, sera bien fondée, sera réussie aux yeux des hommes et aux yeux de Dieu.



BM