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jeudi 1 octobre 2015

LA SAINTETÉ, LE CORPS ET LE PLAISIR



Dans le christianisme la mesure de la perfection de l'homme semble être donnée par sa capacité de s’éloigner ou de fuir les réalités matérielles et donc par l’intensité de son attachement aux réalités spirituelles et surnaturelles. C’est le degré de cet éloignement et de cet attachement qui mesure son degré de perfection ou de sainteté.  Dans le catholicisme, la sainteté ou l’état de perfection, s’inspire du principe des valeurs inversées. Ce principe établit que ”ce qui est matériellement bon pour le corps de l’homme, est spirituellement mauvais pour son âme; et que ce qui est matériellement mauvais pour le corps, est spirituellement bon pour l’âme. De cet énoncé l’Église en a déduit un autre qui est à la base de tout l’enseignement catholique sur la sainteté. Ce nouveau principe peut être formulé ainsi: La capacité de la souffrance est la capacité même de la sainteté. En d’autres, mots cela signifie que plus une personne est capable de souffrance, plus elle avance en sainteté. La souffrance devient alors l’unité de mesure et l’outil pour produire de la sainteté.

Selon la doctrine catholique, la sainteté est un état de perfectionnement intérieur qui approche l’être humain de la perfection et de la beauté de Dieu. Cet état de perfection intérieure, à partir du présupposé qu’il soit réel, est, de toute évidence, un phénomène strictement spirituel et donc insaisissable. Cela signifie qu’il constitue un état de l’être qui n’a pas de consistance métaphysique et qui ne peut non plus être jaugé ou mesuré par aucune méthode humaine d’analyse. L’Église pense cependant pouvoir établir une correspondance ou une relation de cause à effet entre le comportement et les pratiques ascétiques d’un individu et son degré de sainteté , et pouvoir affirmer et déclarer infailliblement (dans les procès de canonisation des saints) son état de sainteté à partir de la constatation et de la preuve juridique de ses souffrances endurées par amour de Dieu. La sainteté semble ainsi être dans le sujet une réalité spirituelle qui peut être constatée, mesurée et quantifiée et de laquelle on peut dire qu’elle est assez abondante pour qu’une personne puisse mériter d'être inscrite dans le catalogue officiel des saints.

Nous pouvons exprimer tout cela plus synthétiquement en disant que dans le catholicisme la sainteté du chrétien est mesurée par sa détermination à réprimer l’appel du plaisir. «On peut décrire le plaisir comme un sentiment de plénitude consécutif à l’apaisement d’un besoin ou à l’accomplissement d’un désir. Le plaisir est comme une heureuse manière d’être soi-même, de coïncider avec son corps. Le plaisir nous ancre dans notre corps et dans notre monde, il nous donne du bonheur; il est source de joie et d’épanouissement ici sur terre. Un monde sans plaisir serait un monde inhumain. Le plaisir nous réconcilie avec notre corps, avec les autres, avec le monde. Profondément lié à l’expérience du corps, le plaisir nous enracine dans notre condition humaine finie, limitée, terrestre[1]. »
Parce que le plaisir implique de la part de l’homme l’acceptation joyeuse de son humanité, de sa condition corporelle et sociale; parce qu’il postule que l’homme peut être heureux ici et maintenant sans recourir à Dieu; parce qu’il suppose que Dieu n’est pas toujours nécessaire ou indispensable au bonheur de l’homme, le plaisir a toujours eu pour les religions une connotation “diabolique” et n’a jamais vraiment pu trouver “grâce” à leurs yeux. La raison de la méfiance de la religion face au plaisir est aisée à comprendre. Le but de la religion est de “relier” l’homme à Dieu. La religion est donc bâtie sur la proclamation de la supériorité de Dieu sur l’homme et sur la totale dépendance de celui-ci de la divinité. La religion doit affirmer que Dieu seul constitue le bonheur de l’homme et que Dieu seul peut combler ses besoins, accomplir ses aspirations et réaliser heureusement sa vie temporelle ainsi que son destin éternel. Pour la religion, de Dieu vient le salut, la joie et le bonheur; de l’homme le péché, la souffrance et le malheur. Cette affirmation de la religion est la raison même de son existence. Il n’est pas alors étonnant que les religions éprouvent non seulement beaucoup de difficulté à apprivoiser le plaisir, mais qu’elles nourrissent une méfiance viscérale à son égard. L’existence et la possibilité même du plaisir constituent une menace pour la religion. Le plaisir est en effet la preuve évidente que Dieu n’est pas l’unique source du bonheur pour l’homme, mais qu’il existe pour l’homme une source de félicité et d’accomplissement qui ne jaillit pas nécessairement d’en haut.


Selon la doctrine  spirituelle de l’Église, la souffrance est donc un facteur  essentiel de sainteté. La souffrance peut avoir des causes spirituelles ou des causes corporelles. La souffrance spirituelle peut être très intense et souvent même plus douloureuse que la souffrance physique. Cependant, dans l’évaluation de l’Église, la souffrance spirituelle ne semble pas avoir autant d’efficacité que la souffrance corporelle en ce qui concerne la production de sainteté. Alors que toute une vie d’efforts et d’accomplissements n’est souvent pas suffisante pour faire un saint, il suffit d’un coup d’épée ou d’une balle d’arme à feu pour produire un saint et un martyre. D’ailleurs, pendant les premiers siècles du christianisme le martyre a été la seule forme officielle de sainteté. Dans l’histoire chrétienne le martyre restera le paradigme et le modèle par excellence de la sainteté en général et de la sainteté féminine en particulier.
On peut donc affirmer que, dans la spiritualité chrétienne, la mesure de la sainteté est surtout donnée par la quantité de souffrances corporelles que l’ascète est capable d’endurer ou de s’infliger. La perfection du chrétien va ainsi dans le sens inverse de son humanité. Cela signifie que plus le chrétien réussit à détruire ou à réprimer les besoins, les pulsions et les désirs attachés à sa condition corporelle, plus il avance en perfection et en sainteté. Le processus de sanctification se déroule dans le sens contraire du processus d’humanisation. La construction d’une bonne vie spirituelle s’accomplit à travers le phénomène d’une lente démolition corporelle. Il faut mourir pour vivre. Il faut souffrir pour être heureux; il faut être inhumain pour être divin. Le divin ne peut s'installer que sur les ruines de l’humain. La “grâce” ne peut être féconde que dans la désintégration de la nature. La sainteté de l’homme se bâtit par la destruction de son humanité. L’histoire de la sainteté chrétienne nous montre, avec une monotonie déconcertante, que l’épanouissement spirituel ne réussit à émerger que de l’effondrement de l’épanouissement humain et que ce que l'Église reconnaît comme sainteté n'est, bien souvent, que le résultat d'un gâchis d'humanité.

L’Église est la seule institution religieuse qui fonde son idéologie sur l’affirmation dogmatique d’une nature humaine fondamentalement bâclée. Cette nature humaine pervertie n’est pas une nature amie, aimée, compagne agréable qui assiste l’homme au cours du voyage de la vie pour qu’il puisse réaliser sa portion d’humanité. Elle est, au contraire, un adversaire qui veut sa ruine et contre lequel l’homme doit sans cesse lutter pour se défaire de son emprise, afin d’acquérir cette liberté “angélique” qui lui vaut le salut. Les voix de la nature humaine ne parlent que de désordre et de péché; ses dispositions, ses tendances et ses pulsions ne réussissent qu’à égarer l’homme loin de Dieu. Or, ce n'est pas une entreprise de tout repos pour un chrétien que de se délester de son humanité; que d'étouffer en continuation les pulsions qui montent des profondeurs de son corps; que de se méfier de tout ce qui est typiquement humain; que de négliger les richesses humaines que l'action millénaire de la sélection et de l'évolution ont accumulées en lui; que de vouloir parcourir à contre-courant le fleuve de la vie; que de faire taire toute voix qui monte des profondeurs de sa réalité corporelle comme n'étant pas digne de confiance; que de réduire le plus possible la quantité d'humanité qui fait le support de sa vie; que de conduire une action continuellement “mortifère” contre tout ce qui est humain en lui ! Et pourtant, selon la doctrine catholique, c’est à ce prix que le chrétien se sanctifie et mérite son salut.






[1].  Theo, Encyclopédie Catholique pour jeunes, DA/Fayard, 1992, p.723.
(Extrait du livre de B. Mori  «Perimé 1» )


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